Les contributions de Serge Lang
`
a la th´ eorie des nombres transcendants 1
Michel Waldschmidt 2
Pr´ esenter l’ensemble des travaux de Serge Lang, mˆ eme sans parler de ses fa- meuses controverses, n´ ecessiterait plusieurs auteurs pour couvrir tous les domaines concern´ es. Dans cette pr´ esentation je vais limiter mon propos ` a un aspect bien particulier de son œuvre, qui est la partie concernant la th´ eorie des nombres trans- cendants. Ses premi` eres contributions remontent au d´ ebut des ann´ ees 1960. Depuis pr` es d’un demi si` ecle le sujet a connu un d´ eveloppement incontestable ; S. Lang n’est certainement pas le seul ` a l’origine de ce renouveau du sujet, mais il y a jou´ e un rˆ ole de premier plan de diverses mani` eres, comme nous allons le voir.
1. Pr´ esentation des travaux de Serge Lang
Quand S. Lang a commenc´ e ` a s’int´ eresser ` a la th´ eorie des nombres transcen- dants, dans les ann´ ees 1960, ce sujet n’´ etait pas encore ` a la mode. Il ne le deviendra que quelques ann´ ees plus tard, ` a la suite des travaux de S. Lang certainement, mais aussi de ceux d’autres math´ ematiciens comme A. Baker. En dehors d’un petit nombre de sp´ ecialistes, peu de gens s’int´ eressaient ` a ces questions souvent jug´ ees marginales et abominablement techniques. Les id´ ees sous-jacentes n’´ etaient pas d´ egag´ ees, les preuves restaient entour´ ees d’un voile myst´ erieux : pourquoi arrivait- on ` a d´ emontrer certains ´ enonc´ es et pas d’autres ?
Arm´ e d’une formidable intuition et d’un sens aigu de la clart´ e, S. Lang intervient alors et explique de fa¸con limpide la strat´ egie des d´ emonstrations. Il les simplifie (parfois excessivement), il simplifie aussi les ´ enonc´ es, en mˆ eme temps il introduit dans le sujet la th´ eorie des groupes alg´ ebriques commutatifs. Il y avait d´ ej` a, bien sˆ ur, des r´ esultats sur les courbes elliptiques, et mˆ eme sur les vari´ et´ es ab´ eliennes (dus ` a C.L. Siegel [51] et Th. Schneider [43, 44, 45] notamment), mais c’est vraiment S. Lang qui a permis le d´ eveloppement de la transcendance sur les groupes alg´ ebriques, qui jouent maintenant un rˆ ole tellement important.
La source de ce travail, comme le pr´ ecise S. Lang dans [14], est une conjecture de P. Cartier. S. Lang m’a racont´ e qu’au d´ ebut des ann´ ees 1960, lors d’une ren- contre des membres de Bourbaki ` a laquelle il avait ´ et´ e invit´ e (il n’en restera pas longtemps membre), P. Cartier lui avait pos´ e deux questions. La premi` ere portait sur le th´ eor` eme de Hermite-Lindemann qui concerne l’exponentielle usuelle e
z, ou si on pr´ ef` ere — et P. Cartier pr´ ef` ere — l’application exponentielle du groupe multi- plicatif. Ce th´ eor` eme affirme que 0 est le seul point alg´ ebrique en lequel la fonction exponentielle prenne une valeur alg´ ebrique. Est-il possible de l’´ etendre ` a l’applica- tion exponentielle d’une vari´ et´ e en groupe ? C’est cette question que S. Lang r´ esout (th´ eor` eme 1, voir [14]), ouvrant ainsi la voie ` a des d´ eveloppements qui ne sont pas
1
Cette r´ edaction est celle d’un expos´ e de colloquium donn´ e ` a l’Universit´ e de Caen le 15 novembre 2005. L’auteur remercie ses coll` egues caennais, et particuli` erement Francesco Amoroso, pour leur invitation et leur accueil.
2
Universit´ e P. et M. Curie (Paris VI), Institut de Math´ ematiques de Jussieu
encore ´ epuis´ es. L’autre question de P. Cartier ` a S. Lang est un myst` ere : S. Lang m’en a parl´ e en me disant qu’elle concernait le th´ eor` eme de C.L. Siegel [50, 52]
sur la transcendance des valeurs de fonctions de Bessel (th´ eor` eme 2), mais qu’il ne se souvenait plus de la suggestion que faisait P. Cartier pour le g´ en´ eraliser - qu’il ait oubli´ e ´ etait exceptionnel chez Lang, il avait une m´ emoire impressionnante.
Malheureusement P. Cartier ne s’en souvient plus non plus !
Un exemple spectaculaire de simplification apport´ ee par S. Lang ` a la th´ eorie des nombres transcendants est le th´ eor` eme appel´ e crit` ere de Schneider-Lang (th´ eor` eme 3). Le premier ´ enonc´ e dans cette direction [46] a ´ et´ e publi´ e par Th. Schneider en 1949. Il porte sur les valeurs alg´ ebriques de fonctions alg´ ebriquement ind´ ependantes : sous des hypoth` eses techniques convenables, ces valeurs alg´ ebriques ne peuvent pas ˆ etre trop nombreuses. L’´ enonc´ e de Schnei- der est puissant, il contient un grand nombre de r´ esultats ant´ erieurs. Son principal d´ efaut est la complication de l’´ enonc´ e : il prend une page compl` ete des Mathe- matische Annalen [46]. Un ´ enonc´ e l´ eg` erement simplifi´ e de ce r´ esultat est donn´ e par Th. Schneider dans son livre [47], mais ce deuxi` eme ´ enonc´ e reste encore assez technique.
S. Lang a trouv´ e des hypoth` eses ´ el´ egantes qui donnent un ´ enonc´ e simple, pro- fond, qui a de multiples corollaires. Il l’a d’ailleurs publi´ e non seulement dans un de ses premiers articles [16] et dans son livre [19] sur les nombres transcendants (Chap. III, § 1), mais aussi en appendice de son livre Algebra [35].
Un des corollaires que l’on peut d´ eduire de l’´ enonc´ e initial de Th. Schneider en 1949 est le th´ eor` eme des six exponentielles (th´ eor` eme 4 ; voir [20]). La simplifica- tion qu’a apport´ ee S. Lang a un coˆ ut : le crit` ere de Schneider-Lang ne contient pas le th´ eor` eme des six exponentielles. C’est un petit paradoxe, ´ etant donn´ e que Th. Schneider n’a pas formul´ e explicitement le th´ eor` eme des six exponentielles ; qu’il en ait connu l’existence est plausible, car le premier des 8 probl` emes qu’il pose dans son livre [47] sur les nombres transcendants (conjecture 6) est ´ equivalent ` a la conjecture des quatre exponentielles (conjecture 5). Le th´ eor` eme des six expo- nentielles ´ etait aussi apparemment connu de C.L. Siegel : il en a communiqu´ e un cas particulier ` a L. Alaoglu et P. Erd¨ os [2] qui auraient eu besoin de la conjecture des quatre exponentielles pour pr´ eciser un argument de S. Ramanujan. A. Selberg m’a dit qu’il avait cherch´ e ` a r´ esoudre le probl` eme des quatre exponentielles dans les ann´ ees 1940, qu’il savait alors d´ emontrer le th´ eor` eme des six exponentielles, mais qu’il estimait que cela ne m´ eritait pas d’ˆ etre publi´ e. S. Lang a ´ et´ e le pre- mier ` a publier l’´ enonc´ e et la d´ emonstration de ce th´ eor` eme, suivi peu apr` es par K. Ramachandra [42] (notons que K. Ramachandra remercie C.L. Siegel dans son article). Aussi bien S. Lang que K. Ramachandra ont formul´ e la conjecture des quatre exponentielles, qui reste un des d´ efis majeurs de la th´ eorie.
La d´ emonstration par S. Lang ([19], Chap. II, § 1 et [20] du th´ eor` eme des six exponentielles reste une des plus simples de la th´ eorie des nombres transcendants.
Elle permet d’expliquer clairement la strat´ egie, de voir quels sont les arguments
qui permettent d’aboutir ` a la conclusion. Cette simplicit´ e peut expliquer, au moins
en partie, que les personnes qui connaissaient le r´ esultat avant S. Lang et K. Ra-
machandra n’aient pas daign´ e publi´ e leur preuve – ils n’avaient sans doute pas
anticip´ e les d´ eveloppements ult´ erieurs, dont les plus r´ ecents se trouvent dans les
travaux de D. Roy [54].
Une version ultram´ etrique du th´ eor` eme des six exponentielles a ´ et´ e ´ etablie par J-P. Serre (avec une extension en plusieurs variables), qui l’applique ` a une question de repr´ esentation -adique de courbes elliptiques [48, 49].
Le crit` ere de Schneider-Lang ne contient pas le th´ eor` eme des six exponentielles, mais une variante, ne faisant pas intervenir d’´ equations diff´ erentielles, le contient.
Cela a fait l’objet aussi bien de travaux de S. Lang [18] que de K. Ramachandra [42].
Il existe une version du crit` ere de Schneider-Lang en plusieurs variables, ´ enonc´ ee encore une fois par S. Lang [16], reposant sur la d´ emonstration par Th. Schneider en 1948 de la transcendance des valeurs de la fonction Beta aux points ration- nels [45]. Ce crit` ere de Schneider-Lang en plusieurs variables concerne les produits cart´ esiens (th´ eor` eme 7 ; voir [16] et [19] Chap. IV). S. Lang dit dans [19] (Chap. IV, historical note) que M. Nagata a sugg´ er´ e un ´ enonc´ e plus fort faisant intervenir des hypersurfaces alg´ ebriques. Formuler une telle conjecture aurait ´ et´ e difficilement en- visageable avec l’´ enonc´ e ant´ erieur de Th. Schneider. Cette conjecture de Nagata a
´ et´ e r´ esolue par E. Bombieri en 1970 (th´ eor` eme 8). La d´ emonstration de E. Bom- bieri [5] utilise la m´ ethode des estimations L 2 de H¨ ormander. Elle utilise aussi une extension en plusieurs variables du lemme de Schwarz, obtenue dans un travail en commun ant´ erieur de E. Bombieri et S. Lang [6], o` u la masse moyenne des z´ eros de Lelong est l’outil essentiel.
Un second paradoxe est que le th´ eor` eme de E. Bombieri ne contient pas, dans l’´ etat actuel des connaissances des sp´ ecialistes, de r´ esultat concret de transcen- dance nouveau par rapport au crit` ere sur les produits cart´ esiens, alors que les outils intervenant dans sa d´ emonstration sont pourtant beaucoup plus sophistiqu´ es. Une des cons´ equences inattendues du crit` ere en plusieurs variables a ´ et´ e trouv´ ee en 1980 par D. Bertrand et D.W. Masser [4] : ils ont montr´ e que ce crit` ere avec les produits cart´ esiens contient le th´ eor` eme de Baker (th´ eor` eme 9) sur l’ind´ ependance lin´ eaire de logarithmes de nombres alg´ ebriques, puis ont ´ etendu ce th´ eor` eme de Baker aux logarithmes elliptiques (th´ eor` eme 10). Seul le cas d’une courbe ellip- tique ` a multiplication complexe avait ´ et´ e obtenu par D.W. Masser [37], grˆ ace ` a une extension de la m´ ethode de Baker. La g´ en´ eralisation du th´ eor` eme de Baker aux groupes alg´ ebriques (th´ eor` eme 11), apr` es avoir fait l’objet de nombreux travaux, notamment par D.W. Masser, a finalement ´ et´ e obtenue par G. W¨ ustholz [55]. No- tons que D.W. Masser d’une part [38, 39, 40], S. Lang [23], J. Coates et S. Lang [8]
d’autre part, ont contribu´ e au d´ eveloppement de la th´ eorie dans le cas particulier des vari´ et´ es ab´ eliennes de type CM.
Une autre conjecture, qui est n´ ee dans les mˆ eme conditions que celle de Nagata,
mais qui en revanche n’est toujours pas r´ esolue, est celle de Schanuel (conjec-
ture 12). M. Nagata comme S. Schanuel assistaient au cours que donnait ` a Yale
S. Lang sur les nombres transcendants, c’est alors qu’ils ont formul´ e ces sugges-
tions. Ont-ils devin´ e l’importance de la contribution qu’ils apportaient ` a la th´ eorie
en proposant ces ´ enonc´ es ? En tout cas ils ne les ont pas publi´ ees eux-mˆ eme, lais-
sant ` a S. Lang le soin de le faire [19], et de donner ` a ce que devrait ˆ etre la th´ eorie
un ´ eclairage nouveau. La conjecture de Schanuel contient la conjecture selon la-
quelle des logarithmes de nombres alg´ ebriques lin´ eairement ind´ ependants sur Q
sont alg´ ebriquement ind´ ependants. Les conjectures de Y. Andr´ e [3] vont plus loin :
elles contiennent aussi la conjecture de Grothendieck ([19] Chap. IV, historical
note).
J’ai affirm´ e que les simplifications apport´ ees par S. Lang ´ etaient parfois exces- sives. En voici un exemple (voir en haut de la page 49 du livre de S. Lang [19] sur les nombres transcendants). On d´ efinit la hauteur (usuelle ou na¨ıve) H ( P ) d’un polynˆ ome ` a coefficients entiers P ∈ Z[X] comme ´ etant le maximum des modules de ses coefficients. Il est tentant de dire qu’une fraction rationnelle R ∈ Q(X ) a une hauteur ≤ H si on peut ´ ecrire R comme quotient R = P/Q de deux polynˆ omes P et Q dans Z[X ] qui sont tous deux de hauteur ≤ H. Mais une telle d´ efinition n’est pas licite : le polynˆ ome X 2 − 2X +1 est de hauteur 2, pourtant il est quotient de deux polynˆ omes de hauteur 1 :
(X − 1) 2 = X 3 − X 2 − X + 1
X + 1 ·
De nos jours on utilise plutˆ ot la mesure de Mahler que la hauteur usuelle (voir par exemple [10]), ce qui permet d’´ eviter cet ´ ecueil.
S. Lang utilise le mˆ eme type de consid´ erations pour d´ efinir l’ordre d’une fonction m´ eromorphe : il a le droit de le faire dans ce cas, car si une fonction enti` ere f peut s’´ ecrire comme quotient de deux fonctions enti` eres d’ordre ≤ , alors f elle-mˆ eme est d’ordre ≤ .
L’intuition de S. Lang ´ etait sp´ ecialement bonne. Parmi les nombreuses conjec- tures qu’il a ´ emises il faut bien chercher pour en trouver qui se soient r´ ev´ el´ ees fausses. Voici un exemple, concernant des questions d’ind´ ependance alg´ ebrique, o` u son optimisme a ´ et´ e excessif. Un crit` ere de Gel’fond (th´ eor` eme 13) affirme qu’il n’y a pas de suite de polynˆ omes en une variable ` a coefficients entiers, qui, en un point donn´ e θ ∈ C , prennent des valeurs suffisamment petites. Cela permet d’´ etablir des
´ enonc´ es d’ind´ ependance alg´ ebrique de deux nombres (souvent parmi une collection de nombres). Par exemple A.O. Gel’fond a utilis´ e cet argument pour montrer que si α est un nombre alg´ ebrique diff´ erent de 0 et 1 et si β est un nombre alg´ ebrique de degr´ e d ≥ 3, alors parmi les nombres
α
β, α
β2, . . . , α
βd−1,
il y en a au moins 2 qui sont alg´ ebriquement ind´ ependants. C’est un des exemples de th´ eor` emes portant le qualificatif petit degr´ e de transcendance. Pour obtenir de grands degr´ es de transcendance, il suffirait d’´ etendre le crit` ere de Gel’fond en plu- sieurs variables. S. Lang a propos´ e un ´ enonc´ e dans cette direction. Mais, comme le lui a fait remarquer E. Bombieri [21], un exemple trouv´ e ant´ erieurement par A.Ya. Khintchine [12] et cit´ e dans le livre de J.W.S. Cassels [7] - cf. th´ eor` eme 14) montre qu’en dimension sup´ erieure il faut introduire une hypoth` ese suppl´ ementaire.
Apr` es les travaux de W.D. Brownawell et G.V. ˇ Cudnovs
ki˘ı, la question a ´ et´ e r´ esolue par P. Philippon [41] (voir le th´ eor` eme 15) ; il convient de citer aussi les contribu- tions de Yu.V. Nesterenko et G. Diaz notamment (voir par exemple [10]).
S. Lang se plaisait ` a imaginer quelle devait ˆ etre la th´ eorie, sans se limiter, ni
aux r´ esultats connus, ni aux m´ ethodes existantes, mˆ eme si publier des r´ esultats
num´ eriques ne le rebutait pas [1, 36]. En th´ eorie des approximations diophan-
tiennes comme en transcendance, il y a un gouffre entre ce qui est connu et ce qui
est attendu. Partir de l’´ etat de ses connaissances et des m´ ethodes disponibles pour
essayer d’anticiper n’est pas forc´ ement ce qui ´ eclaire le mieux le sujet. S. Lang a su
s’affranchir de ces limitations, ce qui lui a permis de pr´ edire avec assurance ce que
devrait ˆ etre la situation. C’est sp´ ecialement ´ evident en g´ eom´ etrie diophantienne : nous ne traitons pas cet aspect de son œuvre (nous renvoyons au texte de Marc Hindry dans ce num´ ero de La Gazette), malgr´ e ses liens ´ etroits avec les questions d’approximation diophantienne (il n’y a pas vraiment de fronti` ere entre les deux sujets). Prenons l’exemple de sa conjecture sur les mesures d’ind´ ependance lin´ eaire des logarithmes de points alg´ ebriques sur une courbe elliptique. Elle a fait l’objet de travaux de N. Hirata, puis M. Ably, avant d’ˆ etre compl` etement r´ esolue (mˆ eme dans le cadre des groupes alg´ ebriques) par S. David et N. Hirata d’une part [9], E. Gaudron [11] d’autre part (th´ ´ eor` eme 19). Cette question ´ etait initialement mo- tiv´ ee par un algorithme original de S. Lang [15] pour trouver les points entiers sur une courbe elliptique.
L’analogie entre les corps de fonctions et les corps de nombres est l’une de celles qui l’ont guid´ e. Une autre est l’analogie entre la th´ eorie de Nevanlinna et les fonctions complexes d’une part, la th´ eorie des nombres d’autre part (P. Vojta a beaucoup contribu´ e ` a d´ evelopper ce point de vue, et l’influence qu’a eue S. Lang sur ses travaux est ind´ eniable).
S. Lang a contribu´ e ` a de nombreuses conjectures : celle de Bateman-Horn [30]
sur les nombres premiers et les polynˆ omes en plusieurs variables, celle de Rohrlich [26] (voir aussi [24] p. 66) sur les relations entre les valeurs de la fonction Γ d’Euler, celle de Grothendieck [3]. . .
Les conjectures de l’introduction des chapitres X et XI de [25] ont ´ et´ e formul´ ees avant la conjecture abc ; les versions raffin´ ees des conjectures de Pillai et Hall (conjectures 16 et 17) qu’elles impliquent peuvent aussi ˆ etre d´ eduites de la conjec- ture abc (conjecture 18, voir [29] Chap. II § 1), ce qui est un indice de la coh´ erence de la pr´ esentation qu’il sugg` ere.
S. Lang a ´ ecrit plusieurs articles de synth` ese, le premier d` es 1960 [13], puis en 1965 [17], en 1971 [21], en 1974 [22], en 1983 [27], en 1990 [28]. On peut ajouter ` a cette liste le volume Number Theory III [29] qu’il a ´ ecrit en 1992 pour l’encyclop´ edie des sciences math´ ematiques de Springer-Verlag.
Ces textes ´ etaient l’occasion pour lui de proposer des conjectures qui fournis- saient un ´ eclairage original du sujet. S. Lang est probablement un des math´ e- maticiens qui a le mieux su deviner ce que devrait ˆ etre la th´ eorie — les pistes qu’il a propos´ ees ouvrent des perspectives qui ne sont pas prˆ etes d’ˆ etre ´ epuis´ ees.
2. Th´ eor` emes et conjectures
Dans cette section nous ´ enon¸cons, en donnant des r´ ef´ erences, les th´ eor` emes et conjectures auxquels il a ´ et´ e fait allusion dans la premi` ere partie.
Voici pour commencer la g´ en´ eralisation par S. Lang du th´ eor` eme de Hermite- Lindemann aux groupes alg´ ebriques [14], [19] Chap. III, § 4, Th. 2.
Th´ eor` eme 1 (Lang). Soit G un groupe alg´ ebrique commutatif connexe d´ efini sur le corps Q des nombres alg´ ebriques. Notons T
G(C) l’alg` ebre de Lie ` a l’origine du groupe de Lie G (C) (T
Gest aussi l’espace tangent de G ` a l’origine), muni de sa Q-structure T
G(Q) et exp
G: T
G(C) → G (C) l’application exponentielle de G(C).
Soit α ∈ T
G(Q) tel que exp (α) soit dans G (Q) . Alors l’application t → G ( t α) de
C dans G (C) est alg´ ebrique.
Le th´ eor` eme suivant, dˆ u ` a C.L. Siegel [50, 52] concerne les valeurs des fonctions
K
λ( x ) =
∞ n=0
(− 1 )
nn!(λ + 1)(λ + 2) · · · (λ + n) x
2 2n
,
qui sont reli´ ees aux fonctions de Bessel par
J
λ( x ) = 1 Γ(λ + 1)
x 2
λK
λ( x ).
Th´ eor` eme 2 (Siegel). Soit α un nombre alg´ ebrique non nul. Soit λ un nombre rationnel diff´ erent de ±1/2, −1, ± − 3/2, −2, . . . Alors les deux nombres K
λ(α) et K
λ(α) sont alg´ ebriquement ind´ ependants.
Voici un ´ enonc´ e l´ eg` erement simplifi´ e du crit` ere de Schneider-Lang [19] Chap. III,
§ 2, [35] appendix.
Th´ eor` eme 3 (Crit` ere de Schneider-Lang). Soient f 1 , . . . , f
mdes fonctions m´ eromorphes dans C. On suppose que f 1 et f 2 sont alg´ ebriquement ind´ ependantes et d’ordre fini. Soit K un corps de nombres. On suppose que chacune des d´ eriv´ ees ( d / dz ) f
i(1 ≤ i ≤ m ) appartient ` a l’alg` ebre K [ f 1 , . . . , f
m] . Alors l’ensemble S des
´ el´ ements w de C o` u chacune des fonctions f
iest d´ efinie et prend une valeur f
i( w ) dans K est fini.
Le crit` ere de Schneider-Lang ne contient pas le th´ eor` eme des six exponentielles [20, 42], mais il existe des variantes du th´ eor` eme 3 (voir notamment [18, 42]) qui n’imposent pas que les fonctions consid´ er´ ees satisfassent des ´ equation diff´ erentielles
`
a coefficients alg´ ebriques.
Th´ eor` eme 4 (Th´ eor` eme des six exponentielles). Soient x 1 , x 2 deux nombres com- plexes lin´ eairement ind´ ependants sur Q et soient y 1 , y 2 , y 3 trois nombres complexes lin´ eairement ind´ ependants sur Q. Alors l’un au moins des six nombres
e
x1y1, e
x1y2, e
x1y3, e
x2y1, e
x2y2, e
x2y3est transcendant.
La conjecture des quatre exponentielles a ´ et´ e propos´ ee par S. Lang [19], Chap. II,
§ 1, [20], puis K. Ramachandra [42].
Conjecture 5 (Conjecture des quatre exponentielles). Soient x 1 , x 2 deux nombres complexes lin´ eairement ind´ ependants sur Q et soient y 1 , y 2 deux nombres complexes lin´ eairement ind´ ependants sur Q. Alors l’un au moins des quatre nombres
e
x1y1, e
x1y2, e
x2y1, e
x2y2est transcendant.
Le premier des 8 probl` emes du livre de Th. Schneider sur les nombres transcen-
dants [47] est ´ equivalent ` a la conjecture 5.
Conjecture 6 (Premier probl` eme de Schneider). On consid` ere quatre logarithmes de nombres alg´ ebriques log α 1 , log α 2 , log β 1 , log β 2 . On suppose d’une part que log α 1 et log α 2 sont Q -lin´ eairement ind´ ependants et d’autre part que log α 1 et log β 1 sont aussi Q-lin´ eairement ind´ ependants. Alors
(log α 1 )(log β 2 ) = (log α 2 )(log β 1 ).
Le crit` ere de Schneider-Lang a ´ et´ e ´ etendu en plusieurs variables par S. Lang [16], [19], Chap. IV, grˆ ace ` a un d´ eveloppement des arguments que Th. Schneider [45]
avaient utilis´ es pour d´ emontrer la transcendance de B(a, b) quand a et b sont deux nombres rationnels.
Th´ eor` eme 7 (Crit` ere de Schneider-Lang pour les produits cart´ esiens). Soient f 1 , . . . , f
mdes fonctions m´ eromorphes dans C
net K un corps de nombres. On suppose que les n + 1 fonctions f 1 , . . . , f
n+1 sont alg´ ebriquement ind´ ependantes d’ordre fini et que chacune des d´ eriv´ ees partielles (∂/∂z
j)f
i(1 ≤ i ≤ m, 1 ≤ j ≤ n) appartient ` a l’alg` ebre K [f 1 , . . . , f
m]. Soit e 1 , . . . , e
nune base de C
n. Alors l’ensemble S des ´ el´ ements w de C o` u chacune des fonctions f
iest d´ efinie et prend une valeur f
i(w ) dans K ne contient pas de produit cart´ esien
s 1 e 1 + · · · + s
ne
n; (s 1 , . . . , s
n) ∈ S 1 × · · · × S
n,
o` u chaque S
iest infini.
La conjecture de Nagata [19], Chap. IV, historical note, a ´ et´ e r´ esolue par E. Bom- bieri [5].
Th´ eor` eme 8 (Bombieri). Soient f 1 , . . . , f
mdes fonctions m´ eromorphes dans C
net K un corps de nombres. On suppose que f 1 , . . . , f
n+1 sont alg´ ebriquement ind´ ependantes d’ordre fini et que chacune des d´ eriv´ ees partielles (∂/∂z
j)f
i(1 ≤ i ≤ m, 1 ≤ j ≤ n) appartient ` a l’alg` ebre K [f 1 , . . . , f
m]. Alors l’ensemble S des
´ el´ ements w de C o` u chacune des fonctions f
iest d´ efinie et prend une valeur f
i(w ) dans K est contenu dans une hypersurface alg´ ebrique.
Une des sources importantes du renouveau de la th´ eorie des nombres transcen- dants ` a partir des ann´ ees 1970 est le d´ eveloppement de la m´ ethode de Baker (voir par exemple [10]).
Th´ eor` eme 9 (Baker). Soient log α 1 , . . . , log α
ndes logarithmes Q-lin´ eairement ind´ ependants de nombres alg´ ebriques. Alors les nombres 1, log α 1 , . . . , log α
nsont Q-lin´ eairement ind´ ependants.
Le th´ eor` eme de Baker a ´ et´ e d´ eduit du crit` ere de Schneider-Lang pour les produits cart´ esiens (th´ eor` eme 7) par D. Bertrand et D.W. Masser [4], qui obtiennent par le mˆ eme argument l’analogue elliptique.
Th´ eor` eme 10 (Bertrand-Masser). Soit E une courbe elliptique d´ efinie sur le corps Q des nombres alg´ ebriques, soient u 1 , . . . , u
ndes ´ el´ ements de T
E(Q), lin´ eairement ind´ ependants sur le corps des endomorphismes de E . On suppose que exp
E(u 1 ), . . . , exp
E(u
n) sont des points alg´ ebriques de E . Alors 1, u 1 , . . . , u
nsont lin´ eairement ind´ ependants sur le corps Q.
L’extension du th´ eor` eme de Baker aux groupes alg´ ebriques a fait l’objet de
nombreux travaux, qui ont abouti au r´ esultat suivant :
Th´ eor` eme 11 (W¨ ustholz). Soit G un groupe alg´ ebrique commutatif d´ efini sur Q, u 1 , . . . , u
rdes ´ el´ ements de T
G(C) tels que exp
G(u
j) ∈ G(Q), (1 ≤ j ≤ r ), V = Cu 1 + · · · + Cu
rle sous-espace de T
G(C) qu’ils engendrent, n la dimension du plus petit sous-espace vectoriel de T
G(C) d´ efini sur Q contenant V . Alors exp
GV est contenu dans un sous-groupe alg´ ebrique de G de dimension ≤ n.
La conjecture de Schanuel ([19], Chap. III, historical note), contient essentiel- lement tous les ´ enonc´ es de transcendance (et d’ind´ ependance alg´ ebrique) que l’on peut esp´ erer concernant les nombres li´ es ` a la fonction exponentielle.
Conjecture 12 (Conjecture de Schanuel). Si x 1 , . . . , x
msont des nombres com- plexes qui sont lin´ eairement ind´ ependant sur Q, alors le degr´ e de transcendance de
x 1 , . . . , x
m, e
x1, . . . , e
xmest au moins m.
L’in´ egalit´ e de la taille (ou celle de Liouville) est un outil essentiel pour d´ emontrer la transcendance de certains nombres. Quand on veut des ´ enonc´ es d’ind´ ependance alg´ ebrique de deux nombres on la remplace par le crit` ere de Gel’fond [10]. L’´ enonc´ e simplifi´ e que voici est dˆ u ` a R. Tijdeman [53], lemma 6.
Th´ eor` eme 13 (Crit` ere de Gel’fond). Soit θ ∈ C. On suppose qu’il existe une suite de polynˆ omes P
Nnon nuls de Z[X ], o` u P
Na un degr´ e ≤ N et une hauteur (na¨ıve)
≤ e
N, tel que
|P
N(θ)| ≤ e
−7N
2. Alors θ est alg´ ebrique et P
N(θ) = 0 pour tout N ≥ N 0 .
L’extension [41] en dimension sup´ erieure du crit` ere de Gel’fond, permettant de d´ emontrer des r´ esultats d’ind´ ependance alg´ ebrique de plusieurs nombres, demande de la prudence (qui a manqu´ e ` a S. Lang et plus tard ` a G.V. ˇ Cudnovs
ki˘ı), comme le montre l’exemple de A.Ya. Khintchine (voir [7, 21] ainsi que l’appendice de [41]).
Noter que les nombres x 1 et x 2 , dont l’existence est affirm´ ee par le th´ eor` eme 14, sont alg´ ebriquement ind´ ependants d` es que la fonction ψ d´ ecroˆıt suffisamment vite : cela r´ esulte du crit` ere 13 de Gel’fond.
Th´ eor` eme 14 (Exemple de Khintchine et Cassels). Soient ϕ : N → R
>0 une fonction arithm´ etique ` a valeurs positives et m un entier ≥ 2. Il existe des nombres r´ eels θ 1 , . . . , θ
malg´ ebriquement ind´ ependants sur Q tels que, pour tout entier positif N, il existe m − 1 formes lin´ eaires en trois variables
L
i(X 0 , X 1 , X
i) = a
iX 0 + b
iX 1 + c
iX
i∈ Z[X 0 , X 1 , X
i] (2 ≤ i ≤ m)
`
a coefficients entiers rationnels de valeurs absolues major´ ees par N, avec c
i= 0, telles que
| L
i( 1 , θ 1 , θ
i)| ≤ ϕ( N ) ( 2 ≤ i ≤ m ).
Le crit` ere de transcendance de Gel’fond a ´ et´ e ´ etendu par P. Philippon [41] en un
´ enonc´ e qui permet d’obtenir de grands degr´ es de transcendance. Voici un exemple
de tel crit` ere.
Th´ eor` eme 15 (Crit` ere pour l’ind´ ependance alg´ ebrique). Soient n un entier suf- fisamment grand, C un nombre r´ eel suffisamment grand, (θ 1 , . . . , θ
n) un ´ el´ ement de C
net η un nombre r´ eel positif. On suppose que pour tout entier N suffisam- ment grand, il existe un entier m = m(N) ≥ 1 et des polynˆ omes Q 1 , . . . , Q
mdans Z[X 1 , . . . , X
n] satisfaisant
1 max
≤j≤mdeg Q
j≤ N , max
1
≤j≤mH ( Q
j) ≤ e
Net
0 < max
1
≤j≤m|Q
j(θ 1 , . . . , θ
n)| ≤ e
−CNη,
tels que l’ensemble des z´ eros communs des polynˆ omes Q 1 , . . . , Q
mdans la boule
z ∈ C
n; max
1
≤i≤n| z
i− θ
i| ≤ e
−3CN
ηest fini. Alors le degr´ e de transcendance sur Q du corps Q(θ 1 , . . . , θ
n) est > η − 1.
L’´ enonc´ e conjectural de Pillai que voici signifie que la distance entre deux
´ el´ ements cons´ ecutifs de la suite
1, 4, 8, 9, 16, 25, 27, 36, 49, 64, 75, 81, . . . des puissances parfaites tend vers l’infini.
Conjecture 16 (Conjecture de Pillai). Soit k un entier rationnel non nul. Il n’existe qu’un nombre fini de quadruplets (x , y , p, q) form´ es d’entiers ≥ 2 tels que x
p−y
q= k.
Les conjectures de l’introduction des chapitres X et XI de [25] contiennent, entre autre, un raffinement de la conjecture de Pillai.
Conjecture 17 (Raffinement quantitatif de la conjecture de Pillai). Soit ε > 0.
Il existe une constante κ(ε) > 0 telle que si ( x , y , p , q ) sont des entiers ≥ 2 pour lesquels x
p= y
q, alors
x
p− y
q≥ κ(ε) max
x
p, y
q1
−(1
/p)−(1
/q)−ε.
On peut aussi d´ eduire la conjecture 17 de la conjecture abc de Masser-Œsterl´ e (voir par exemple [29] Chap. II § 1).
Conjecture 18 (Conjecture abc de Masser-Œsterl´ e). Soit ε > 0. Il existe une constante κ(ε) > 0 telle que si a, b, c sont des entiers rationnels positifs premiers entre eux satisfaisant a + b = c, alors le radical
R(abc) =
p|abc