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Lumière du monde. (Jn 8.12)

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Texte intégral

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(Jn 8.12)

‘était en 96, je crois. Avec Karine, ma femme, on vivait encore à Grenoble. Un ami nous avait invité à une fête qu’il organisait dans un petit chalet en montagne, dans le massif de la Belledonne. Comme Karine travaillait et avait besoin de notre voiture, je suis monté en vélo, non sans peine, il est vrai. Quand la fête a pris fin, aux petites heures du matin, il a fallu redescendre à Grenoble. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que j’avais oublié mon phare. Quel ennui ! Descendre une route de montagne que l’on connaît mal, en pleine nuit sans lumière, voilà une entreprise délicate ! Je me suis fait à l’idée de descendre à pied, en poussant mon vélo, quand je me suis rendu compte que mon problème n’en était pas un, car c’était une nuit de pleine lune, avec un ciel totalement dégagé. Je n’avais jamais réalisé à quel point la lumière pâle et froide de la lune peut éclairer la nuit noire.

Finalement, je pouvais faire mon chemin sans phare, et à vive allure. Je me souviendrai toujours de cette descente nocturne exaltante. Je roulais vite, sans le moindre effort, le vent me soufflait au visage et la lune m’éclairait le chemin. Cette lumière a fait toute la différence.

Dans notre lecture de l’Evangile de Jean, nous arrivons aujourd’hui au chapitre 8, au verset 12, où il est également question de lumière et de ténèbres. Lisons ce verset ensemble. Jean 8, verset 12.

Jésus leur dit encore : C’est moi qui suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie.

Avant d’aller plus loin, je dois vous dire pourquoi j’ai fait un saut de la fin du chapitre 7 au verset 12 du chapitre 8, en vous privant ainsi du récit poignant de la rencontre entre Jésus et la femme adultère, sans doute une des histoires les plus connues du Nouveau Testament. La raison de ce saut est simple : ce récit ne fait pas partie de l’Evangile de Jean. Il est absent des plus anciens manuscrits de l’Evangile, il est inconnu des docteurs de l’Eglise avant le IVe siècle – en Orient même jusqu’au XIIe siècle, paraît-il – on prêchait beaucoup sur Jean, mais jamais sur cet épisode. Bref, c’est sans aucun doute un ajout. Ceci ne veut pas dire que l’histoire n’est pas authentique, mais on ne peut pas être sûr. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a rien à chercher entre les chapitres 7 et 8 de l’Evangile, et c’est pourquoi je saute au verset 12.

Situons d’abord le contexte. Nous sommes toujours à Jérusalem, dans le Temple, comme nous le dit le verset 20. Selon toute vraisemblance, c’est peu de temps après la fête des Tabernacles du chapitre 7. L’introduction du verset est alors assez naturelle : Jésus leur dit encore … On est dans le prolongement du débat du chapitre 71. Mais pourquoi Jésus parle-t-il tout d’un coup de la lumière ? En fouillant dans des documents anciens, les spécialistes ont trouvé une réponse assez séduisante. Je vais vous lire quelques lignes du Talmud, un commentaire juif des textes de la Loi qui remonte en partie au temps de Jésus. Le chapitre que je vous lis concerne la fête des Tabernacles2.

Qui n’a pas vu ces réjouissances3 n’a jamais vu de réjouissances de ses jours. A l’issue du premier jour de la fête [des Tabernacles, ceux qui prenaient part à la procession] descendaient

1 Même si, comme le note ZAHN, ce n’est plus la foule qui discute avec Jésus.

2 Talmud de Babylone, traité Souca 51a-b. Nous citons la traduction littérale proposée dans Le Talmud. Edition Steinsaltz, Souca 2, Paris, Ramsay, 2001, 240 p.

3 Litt. les réjouissances de la Maison du Puits ; selon STRACK et BILLERBECK, Kommentar zum NT aus Talmud und Midrasch, vol. II, München, C.H. Beck, 1924, p. 806, qui traduisent par Stätte des Schöpfens, il s’agit du parvis des femmes.

C

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dans le parvis des femmes où on avait fait un aménagement important. Des candelabres en or se trouvaient là, avec quatre coupes d’or à leur sommet et quatre échelles pour chacune.

Quatre enfants parmi les futurs prêtres4 tenant en main des jarres de cent vingts mesures5 versaient [de l’huile] dans chaque coupe. Des pantalons usagés des prêtres et de leurs ceintures, on en defaisait des fils et on s’en servait pour allumer. Il n’y avait pas une cour à Jérusalem qui ne fût illuminée par l’éclairage du parvis6. Les dévots et les hommes [reconnus pour leurs bonnes] actions dansaient devant eux avec des torches de feu qu’ils avaient en main et disaient devant eux des chants et des louanges. Les Lévites [jouaient] de la harpe, de la lyre, des cymbales, de la trompette et d’innombrables instruments de musique sur les quinze marches qui descendaient du parvis d’Israël au parvis des femmes – correspondant aux quinze [cantiques des] degrés qui sont dans les Psaumes.

C’était donc une grande fête des lumières. Un certain Rabbi Siméon ben Gamaliel est connu7 pour avoir dansé à cette occasion en jonglant avec huit torches allumées ! (Olivier, il y a des progès à faire !) C’est peut-être suite à cette fête que Jésus a dit ces choses inouïes sur sa personne, en utilisant l’image de la lumière. Mais un autre lien8 me semble encore plus important pour bien comprendre le verset 12. Peut-être vous souvenez-vous encore des chapitres 6 et 7 où Jésus se compare à des choses qui avaient marqué la traversée du désert par le peuple d’Israël. D’abord la manne, descendue du ciel, par laquelle Dieu avait nourri son peuple 40 ans durant. Dans la première de ces grandes affirmations de Jésus qui commencent par « Je suis … » – « Je suis la porte ... », « Je suis le bon berger ... » etc. – Jésus s’était dit la vraie manne9. Je suis le pain de vie … Il n’y a pas longtemps, nous avons vu que Jésus s’est aussi comparé au rocher duquel Moïse avait fait couler de l’eau pour le peuple assoiffé10. Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ! dit-il. Maintenant il dit être la lumière. On pourrait être tenté d’y voir une allusion à une lumière qui a guidé le peuple dans le désert, cette impressionnante colonne de feu dont parle le livre de l’Exode11: Le Seigneur marchait devant eux, le jour dans une colonne de nuée pour les conduire sur le chemin et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer, afin qu’ils puissent marcher de jour comme de nuit.

1. Je suis

C’est moi qui suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. Jésus centre le débat autour de sa personne : c’est moi qui suis … D’autres traduisent simplement par Je suis … mais il faut savoir que ce Je est fort, emphatique, souligné, du genre « Moi, je suis … » ou « C’est bien moi qui suis … ».

La traduction que je vous ai lue a privilégié ce sens, en traduisant : C’est moi qui suis la lumière du monde … Nous verrons plus tard dans le chapitre 8 que ce je suis fait résonner encore une autre corde, celle du nom de Dieu. Mais nous verrons ça en temps voulu ...

Je suis la lumière du monde … dit Jésus. Il ne dit pas : je vous propose la lumière, ou j’ai trouvé la lumière, ou je vous montre le chemin vers la lumière, non il dit : je suis la lumière. Il

4 Litt. … parmi les jeunes cohanim …

5 Litt. … 120 logs …

6 Litt. … par l’éclairage de la Maison du Puits …

7 STRACK et BILLERBECK, op.cit., p. 807, donnent plusieurs références, dont Tsukka 4,1 ff. (198).

8 Peut-être est-ce même cela que le rite des Tabernacles rappelait ? Nous n’avons pas trouvé de texte établissant un lien direct.

9 Jn 6.32-35

10 Jn 7.37s

11 Ex 13.21s ; Nb 14.14

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est bien unique en cela, ni Mahomet, ni le Bouddha n’ont osé le faire. On est bien obligé de dire que soit il est un fou mégalo ou c’est du bluff, soit il est vraiment quelqu’un de spécial.

2. Je suis la lumière

Je suis la lumière … Jésus utilise un langage imagé. La lumière … Que veut-il dire par cela ? Regardons dans le contexte. Jean a-t-il déjà parlé de la lumière ? La réponse est oui, il en parle dans le Prologue, plus précisément dans les versets 4 et 5. Relisons ce texte merveilleux12 :

1 Au commencement était la Parole, et la Parole était auprès de Dieu et la Parole était Dieu. 2 Elle était au commencement auprès de Dieu.

3 Tout est venu à l’existence par elle,

et rien de ce qui a reçu l’existence n’est venu à l’existence sans elle

4 En elle était vie, et la vie était la lumière des humains.

5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pas pu l’éteindre.

Le Prologue de l’Evangile de Jean s’inspire des premiers versets de la Genèse, qui commencent eux aussi par les mots Au commencement … On peut sans doute établir un lien entre le verset 5 et le premier jour de la création, marque par le commandement divin Que la lumière soit !, suivi du surgissement de la lumière et du constat13 : Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière « jour », et il appela les ténèbres « nuit ». La venue dans le monde de Jésus est comparée à une lumière qui surgit dans les ténèbres. Matthieu14 cite à ce sujet une prophétie d’Esaïe15 qui dit : Le peuple qui marche dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur ceux qui habitent le pays de l’ombre de mort une lumière a brillé. C’est intéressant : les ténèbres sont assimilés à l’ombre de la mort … Chez Jean nous trouvons la même perspective : les ténèbres dont il parle, ce n’est pas la nuit, mais le mal. Cela devient très clair dans les versets qui suivent la discussion entre Jésus et Nicodème, au chapitre 3 de l’Evangile16 où nous lisons : la lumière est venue dans le monde, et les humains ont aimé les ténèbres plus que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque pratique le mal déteste la lumière ; celui-là ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en Dieu. Avec Jésus, cette lumière s’est levée. Les ténèbres reculent. Une séparation s’opère.

3. Je suis la lumière du monde

Je suis la lumière du monde … Le petit mot monde n’a pas toujours le même sens pour Jean.

Parfois, c’est tout simplement l’univers créé, comme par exemple quand Jésus dit que le Père l’a aimé avant la fondation du monde17. Assez souvent le terme a cependant une connotation négative, il désigne l’humanité dans son opposition à Dieu, l’humanité pécheresse, le système mauvais qui opère dans le monde. C’est ainsi que Jean peut écrire18 : N’aimez pas le monde ... ! Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Parfois le monde

12 Nous avons adapté la traduction de la NBS aux remarques de Henri BLOCHER, Mise au point johannique (Jn 1.3-4), in : Théologie Evangélique, 1 (2002) p. 77-80

13 Gn 1.4s

14 Mt 4.16

15 Es 9.1

16 Jn 3.19-21

17 Jn 17.24 ; cf. Jn 3.19 ; 6.14 ; 9.39 ; 10.36 ; 11.9,27 ; 12.25,46 ; 13.1a ; 16.21,28 ; 17.5,18 ? ; 18.36 ?,37 ; 21.25

18 1 Jn 2.15 ; Jn 1.29 ; 4.42 ; 6.33,51 ; 7.7 ; 8.23 ; 9.5 ; 12.31,47 ; 13.1b ; 14.17,19,22,27,30 ; 15.18s ; 16.8,11,20,33 ; 17.9,11,14,15s,25

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signifie la société, comme quand les pharisiens se plaignent en disant de Jésus19 : … le monde s’en est allé à sa suite ! A d’autres reprises, le terme est assez neutre, c’est l’humanité, comme justement dans le Prologue, où Jean contemple le fait que la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain, … venait dans le monde20. Comme notre verset est très proche de ce texte, c’est la signification que je retiens ici.

Jésus est la lumière de tous les hommes, de toute l’humanité. C’est ce qu’avait vu le vieux Syméon, qui disait de Jésus, alors encore un nourrisson de quarante jours21 : Maintenant, dit-il à Dieu, maintenant ... mes yeux ont vu ton salut, celui que tu as préparé devant tous les peuples, lumière pour la révélation aux nations et gloire de ton peuple, Israël. Lumière d’Israël, lumière des nations, lumière de tout le monde, lumière du monde. Et, notons le bien, la lumière du monde, pas une parmi d’autres ...

C’est moi qui suis la lumière du monde, dit Jésus. En soi, cette parole reste un peu énigmatique. Jésus nous fait comprendre que sa personne peut se comparer à la lumière, et qu’elle concerne toute l’humanité. Il illumine toute l’humanité. Mais comment devons-nous comprendre cela ? Est-ce comme le soleil qui permet la vie sur notre planète ? Est-ce une lumière qui éblouit le monde et l’aveugle ? Est-ce un projecteur qui met en évidence ce qui se fait dans les ténèbres, comme un phare en haut du mirador d’une prison ? Est-ce une lumière qui oriente, comme un phare qui indique aux bateaux la proximité de la côte ou d’une île ? C’est la suite qui nous aidera à voir plus clair.

4. Celui qui me suit

Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres … Jésus a dit quelque chose sur sa propre personne, sur ce qu’il est pour le monde. Mais il ne se contente pas de se mettre en valeur ou de se révéler. Il en parle pour en tirer une conclusion, mieux encore : pour y rattacher une promesse. Une promesse pour qui ? Pour le monde ? Oui et non. Ce n’est pas une promesse inconditionnelle. Jésus ne dit pas : « Je suis la lumière du monde, désormais plus personne ne marchera dans les ténèbres ! » Non, ce n’est pas ce qu’il dit ; il poursuit avec une promesse qui s’adresse à celui qui me suit. Qui est-ce ?

Le verbe suivre qu’utilise Jésus22 est utilisé de deux manières dans l’Evangile de Jean. Dans un premier temps, il signifie tout simplement « passer derrière ou après quelqu’un », comme par exemple dans la scène où les disciples courent au tombeau ouvert de Jésus. Jean y arrive le premier, Pierre, nous est-il dit, le suit23. Parfois, le mot est utilisé de manière figurée, il décrit alors l’action d’obéir à ou d’être le disciple de quelqu’un. Le terme grec a d’ailleurs donné notre mot « acolytel». Nous le trouvons, par exemple, dans la bouche de Jésus lorsqu’il dit au futur apôtre Philippe24 : Suis-moi !, c’est-à-dire : « Deviens mon disciple ! » C’est sans doute de cette manière-là qu’il faut comprendre le verbe ici. La promesse de Jésus s’applique à celui qui me suit, c’est à dire quelqu’un qui s’engage à être son disciple, dans la durée25, un croyant donc.

19 Jn 12.19 ; cf. Jn 7.4 ; 17.13 ? ; 18.20

20 Jn 1.9 ; cf. Jn 3.16 ? ; 8.26 ; 14.31 ? ; 17.6 ? ; 17.21,23

21 Lc 2.29-32 ; cf. Es 42.6

22ἀκολουθέω

23 Jn 20.6 ; cf. aussi Jn 1.37,40 ; 6.2 ; 11.31 ; 13.36 ; 18.15

24 Jn 1.43 cf. aussi Jn 12.26 ; 21.19. Les versets 10.4s,27 jouent sur les deux sens.

25 Comme le note MORRIS, le participe présent du verbe le suggère.

(5)

C’est ici qu’il faut revenir sur l’image de la colonne de feu qui précédait le peuple d’Israël dans ses marches nocturnes dans le désert. Le peuple de Dieu, ce sont ceux qui suivent la lumière. Parfois, dans nos témoignages, nous évoquons le jour où nous avons rencontré le Seigneur, en bons évangéliques nous insistons sur le fait qu’il faut l’avoir rencontré personnellement, comme on dit. Ce n’est pas faux, mais l’accent biblique, me semble-t-il, n’est pas sur la rencontre, mais sur ce qui la suit. Vous avez beau rencontrer le Seigneur à tout bout de champ, ce n’est pas suffisant pour faire de vous des chrétiens. Beaucoup de gens du monde le rencontrent d’une façon ou d’une autre – autrement le titre lumière du monde ne se justifierait pas – mais il le laissent passer. Ce qui est important, me dit notre texte, c’est de le rencontrer, puis de le suivre. Bien souvent cet acte nécessitera un changement d’orientation, ce n’est pas toujours facile. Comment ne pas penser à cette fameuse parole du Seigneur26 : … Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Pas facile, certes. Mais la promesse est là …

5. Celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres

Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres … Le contraste entre lumière et ténèbres que nous avons vu dans le Prologue et même dans le récit de la création se confirme, se précise. Deux points me semblent importants :

Premièrement, il est question de marcher dans les ténèbres. Ceci me ramène encore à cette image du peuple d’Israël qui suivait la colonne de feu dans le désert. Imaginez un bédouin dans le désert du Sinaï. Il a été réveillé au milieu de la nuit par un bruit étrange. Il sort de sa tente, et là, il est témoin d’un spectacle inoubliable. Il voit passer une colonne de feu, suivie par des prêtres, puis par une multitude de gens, des centaines de milliers, hommes, femmes, enfants et bêtes défilent dans la lueur de cette torche géante, devant ses yeux incrédules. La nuit se transforme en jour, le temps que la caravane passe. Mais s’il reste planté devant sa tente, la nuit l’enveloppera de nouveau dès que la colonne se sera éloignée …

C’est une belle image, me direz-vous, mais concrètement, quelle est la portée de la promesse de Jésus ? Si on lit le verset un peu vite, on pourrait croire que Jésus promet aux siens une vie sans ténèbres. Or si vous êtes tant soit peu attentifs à ce que vivent les frères et sœurs dans l’Eglise, vous savez que plusieurs ont traversé la vallée de l’ombre de mort27, ou s’y trouvent peut-être encore : ils ne voient pas toujours la lueur qui indique le bout du tunnel. Faut-il en conclure qu’ils ne sont pas de véritables disciples de Jésus ? Faut-il en conclure que le Seigneur s’est trompé ? Celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres …, dit-il. Que veut-il dire au juste ?

Deux paroles de Jésus nous renseignent. En allant vers la tombe de Lazare, au chapitre 11 de notre Evangile, Jésus dit aux disciples28: Si quelqu’un marche de jour, il ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais si quelqu’un marche de nuit, il trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. Et un peu plus loin, peu de temps avant son arrestation, Jésus dit à la foule29 : La lumière est encore parmi vous pour un peu de temps. Marchez pendant que vous avez la lumière, pour que les ténèbres ne vous surprennent pas : celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Selon Jésus, marcher dans les ténèbres nous expose à deux dangers : trébucher et perdre l’orientation.

26 Mc 8.34 cf. Mt 16.24 ; Lc 9.23

27 Ps 23.4

28 Jn 11.9s

29 Jn 12.35

(6)

C’est ainsi que je comprends la promesse de Jésus : premièrement, celui qui le suit, aura de la lumière sur son chemin, de façon à éviter de trébucher et de tomber. Quand le peuple suivait la colonne de feu, ils avaient assez de lumière pour marcher, mais cela ne veut pas dire que tout le désert s’est embrasé, illuminé. Ils en avaient tout juste assez pour savoir où mettre les pieds. Deuxièmement, celui qui le suit ne sera jamais totalement perdu ; le peuple dans le désert ne savait pas précisément où la colonne allait les mener cette nuit-là, mais ils savaient que Dieu les conduisait pas à pas vers la Terre Promise. Vu de l’extérieur, ils marchaient bien souvent dans les ténèbres, c’est justement là où la lumière de Dieu leur était utile, mais ils avaient assez de lumière pour faire face à cette difficulté sans faire fausse route et sans tomber dans des précipices.

6. … mais il aura la lumière de la vie

Celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. Jésus redit la même chose, maintenant de façon positive. Deux points me semblent dignes d’être relevés :

Premièrement, regardons le verbe : il aura … Le contraste est parlant : Je suis la lumière, dit Jésus, puis … mon disciple aura la lumière. Le fait de devenir chrétien ne fait pas de nous de petits dieux, loin s’en faut. Nous restons toujours et totalement dépendants du Seigneur. Rien ne comblera jamais la différence entre le Créateur qu’il est et ses créatures que nous sommes.

Certes, Jésus dira ailleurs de nous que nous, l’Eglise, sommes la lumière du monde30, mais nous ne le sommes que parce qu’il rayonne à travers nous. L’image est usée, mais c’est vraiment comme le soleil et la lune. La lune ne rayonne pas d’elle-même, mais elle réfléchit ce qu’elle reçoit du soleil. C’est dans ce sens, me semble-t-il qu’il faut comprendre le fait que le disciple du Seigneur est lumière du monde et qu’il aura la lumière de la vie, par délégation, par reflet. Du point de vue luminosité, la lune ne peut se comparer au soleil, mais dans les ténèbres du monde, même notre témoignage faible de la lumière peut faire la différence, tout comme la lune m’avait autrefois permis de descendre sain et sauf de la montagne en vélo.

Deuxièmement, Jésus qualifie cette lumière dont dispose le disciple de lumière de la vie.

C’est encore une expression bien à Jean. Peut-être faut-il comprendre cette lumière de la vie comme le pain de la vie dont parle Jésus au chapitre 6, vous vous souvenez31 : C’est moi qui suis le pain de la vie, dit-il. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Le pain que voici, c’est celui qui descend du ciel, pour que celui qui en mange ne meure pas.

Le pain de la vie, c’est le pain qui donne ou maintient la vie, et de même la lumière de la vie serait la lumière qui donne ou maintient la vie. Un autre aspect transparaît dans le Prologue – décidément, on y retourne souvent ce matin – où nous avons lu, au verset 4, qui parle de la Parole : En elle était vie, et la vie était la lumière des humains. Non seulement la lumière rend possible la vie, mais, plus profondément, cette lumière est la vie ...

Celui qui suit Jésus ne marchera pas dans les ténèbres de la mort, mais il bénéficie de la lumière qui porte la vie. Il peut traverser des moments difficiles, mais la vie est au bout, l’orientation est donnée, le cap est fixé, et la chute, même si hélas ! elle lui arrivera encore, n’est plus une fatalité. Tout au contraire, dira Jean32, qui, dans sa première épître formule même un critère de vie chrétienne : le chrétien se doit de marcher dans la lumière.

30 Mt 5.14 ; cf. 1 Th 5.5 ; Eph 5.8 ; Ph 2.15

31 Jn 6.48-50

32 1 Jn 1.5-7 ; 2.9-11

(7)

Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera jamais dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. Si mon message n’a eu qu’un effet – celui de vous avoir fait apprendre par cœur ce verset – il n’aura pas été en vain. C’est un verset de poids, celui-là, un verset lumineux et paradoxalement un verset aussi pour les heures sombres de notre vie. Oui, si vous êtes des disciples du Maître, vous pouvez dire avec David33 :

Le Seigneur est ma lumière et mon salut : de qui aurais-je peur ? Le Seigneur est la forteresse de ma vie : qui pourrait m’effrayer ?

Amen.

EEB Clermont-Ferrand 5/1/2003

33 Ps 27.1

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