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À LA RECHERCHE DU BLÉ VIVANT

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Academic year: 2022

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À LA RECHERCHE DU BLÉ VIVANT

Pour faire un bon pain, il faut une matière première au-dessus de tout soupçon. Lorsqu’il s’installe à Cucugnan dans les Corbières à la recherche du “pain vivant”, Roland Feuillas découvre que les céréales panifiées aujourd’hui sont l’aboutissement d’une longue histoire de croisements, d’hybridations, volontaires ou non, et d’adaptations à des milieux très divers. Il réalise aussi qu’un très grand nombre de plantes ont été écartées de la “sélection” parce qu’elles ne répon- daient pas aux “bons” critères, essentiellement de rendement. Quand la nature ne met jamais au monde deux individus identiques, possé- dant le même patrimoine génétique, les plantes céréalières modernes présentent une homogénéité pour le moins troublante et inquiétante.

Ce sont des céréales déficientes qui ont été choisies au détriment de plantes aux caractéristiques nourricières plus incontestables vers lesquelles Roland Feuillas s’est tourné, au terme d’une longue enquête qu’il raconte dans ces entretiens passionnants.

Faire un bon pain, de bonnes pâtes, une bonne pâtisserie, une cuisine saine, revient donc à se demander à partir de quelles se- mences on engage le grand cycle qui va de la graine au champ, à l’assiette et à la célébration de la vie.

Roland Feuillas se dévoue corps et âme à la production du “pain vivant”.

Il a révolutionné l’approche de la panification en apportant une expertise inégalée. Il suscite aujourd’hui l’adhésion du monde de la boulangerie et de la haute gastronomie et propose des stages et des enseignements réservés aux professionnels du secteur.

Jean-Philippe de Tonnac est romancier, essayiste et éditeur. Azyme, son roman chez Actes Sud, a obtenu le prix Écritures & spiritualités 2017.

Il est l’auteur du Cercle des guérisseuses paru chez Guy Trédaniel (prix des librairies ALEF 2020).

Ensemble, ils ont déjà publié chez Actes Sud À la recherche du pain vivant (2017).

Photographie de couverture : Population de variétés anciennes de froments

© Roland Feuillas, 2021

FA

BRIQU É E N F RA NCE

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DOMAINE DU POSSIBLE

La crise profonde que connaissent nos sociétés est patente. Dérèglement écolo- gique, exclusion sociale, exploitation sans limites des ressources naturelles, recherche acharnée et déshumanisante du profit, creusement des inégalités sont au cœur des problématiques contemporaines.

Or, partout dans le monde, des hommes et des femmes s’organisent autour d’initiatives originales et innovantes, en vue d’apporter des per spectives nou- velles pour l’avenir. Des solutions existent, des propositions inédites voient le jour aux quatre coins de la planète, souvent à une petite échelle, mais toujours dans le but d’initier un véritable mouvement de transformation des sociétés.

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À LA RECHERCHE DU BLÉ VIVANT

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Crédits de citation

p. 39-40 : Marie-Hélène Lahaye, Accouchement : les femmes méritent mieux, Michalon, 2018.

p. 83-84 : Jean Giono, Les Vraies Richesses © Éditions Grasset & Fasquelle, 1937.

p. 150 : Le Pape des escargots de Henri Vincenot © Éditions Denoël, 1972.

p. 182-185 : Armand Robin, Poèmes indésirables (1945), Le temps qu’il fait, Cognac, 1981.

Collection créée par Cyril Dion en 2011.

© Actes Sud, 2021 ISBN 978-2-330-15658-9 www.actes-sud.fr

978-2-330-15665-7 978-2-330-15665-7

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ROLAND FEUILLAS ET JEAN-PHILIPPE DE TONNAC

À LA RECHERCHE DU BLÉ VIVANT

DOMAINE DU POSSIBLE

ACTES SUD

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INTRODUCTION

ODE À UNE DEUXIÈME RÉVOLUTION FRANÇAISE

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– 9 – Quand j’étais enfant…

Quand j’étais petit, ma Maman, pétrie des plus belles et nobles inten- tions, me disait combien monsieur le maire était un homme formi- dable. Combien il était généreux et avait un sens de l’altruisme très développé. Combien il donnait de son temps pour l’intérêt général.

Combien il avait raison de détruire l’ancienne ville basse, avec ses vieilles maisons médiévales aux colombages superbes mais toutes de guingois et fragiles, pour construire à la place des logements sociaux, neufs et bien rectilignes, dans lesquels les gens allaient trou- ver tout le confort moderne dû à tous : l’eau courante, les douches, les vide-ordures, les WC. Elle me disait combien monsieur le maire était le gardien des trois devises de la République, ici chez nous, dans notre capitale de la grande Cévenne, une et indivisible. Trois devises qu’il fallait écrire systématiquement avec une première lettre majuscule tant elles étaient sacrées et méritaient à ce titre le respect absolu. Monsieur le maire était riche ? C’est normal, me disait-elle, car il est logique que les gens si brillants, si bienveillants, qui ont tant de grandes et belles idées et font de si grandes choses, de si grands projets pour l’intérêt général, soient riches.

Puis un jour, bien plus tard, j’ai senti en moi le doute s’immiscer…

Quand j’étais petit, ma Maman me disait combien monsieur l’instituteur, mon maître, était un homme respectable. Combien il avait, chevillée au corps, la mission, supérieure à toute autre, de nous instruire, de nous “élever”, ce qui expliquait que je sois un

“élève”. Elle me prévenait que si je croisais monsieur l’instituteur dans la rue, j’étais tenu de le saluer avec toutes les formules d’usage ainsi qu’en lui témoignant un total respect par mon attitude. Elle m’avertissait aussi que si par malheur je ne me soumettais pas à cet usage justifié, et que j’écope alors à l’école d’une punition, celle-ci serait triplée en rentrant à la maison. Puis un jour, bien plus tard,

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j’ai eu à mon tour des enfants et c’est avec une foi inébranlable que je les ai inscrits à l’École de la République relevant des déci- sions centrales du prestigieux ministère de l’Éducation nationale.

Puis un jour, bien plus tard, j’ai senti en moi le doute s’immiscer…

Quand j’étais petit, nous n’avions pas la télévision. La boîte à images n’est entrée dans le foyer familial que dans ma quator- zième année. Nous n’avions pas davantage de poste de radio, ni même de tourne-disque. Le temps s’écoulait plus lentement qu’au- jourd’hui et il nous permettait mille expériences dans la Nature et mille lectures pour la comprendre mieux, comprendre les Hom- mes et leur histoire et imaginer le monde futur via les anticipa- tions écrites par ceux qui avaient ce don, de Jules Verne à Isaac Asimov. De grands événements émaillaient notre paisible vie et il fallait, comme le disait ma Maman, échafauder notre pensée cri- tique, mettre à l’épreuve notre propre relation à la vérité. Je voyais alors ma petite Maman rentrer à la maison avec ce qui prenait la forme d’un parchemin sacré à mes yeux : le journal Le Monde.

Maman m’expliquait alors le métier tellement admirable de jour- naliste, prêt à toutes les investigations, tous les dangers, toutes les représailles pour tracer les chemins de la Vérité, parfaitement étu- diée, mesurée et vérifiée. Maman m’expliquait qu’informer l’autre, c’était cela : lui permettre de s’élever et donc, par conséquence logique, de participer au bonheur du monde.

Puis un jour, bien plus tard, j’ai senti en moi le doute s’immiscer…

Quand j’étais petit, ma Maman me disait combien monsieur le curé incarnait une institution multimillénaire, l’Église catholique, aposto- lique et romaine, digne de toute notre écoute et justifiant notre entière adhésion tellement elle a toujours structuré la vie de nos ancêtres et de nos collatéraux dans toutes ses grandes étapes et dimensions. Elle

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m’expliquait ô combien l’année 1905 avait été un tournant majeur pour notre pays du fait de la séparation de l’Église et de l’État. Toutes les raisons en étaient louables à son sens tant la notion même de laï- cité était un immense progrès pour nos concitoyens, pour leur liberté de penser, pour leur droit de penser par et pour eux-mêmes et, par voie de fait, pour leur véritable émancipation. Elle pouvait me parler longtemps avec grande passion de la philosophie des Lumières, de la suprématie de la raison gagnée sur l’irrationnel et les croyances.

Elle m’expliquait toutefois que la laïcité ne devait en rien devenir une religion car sinon elle engendrerait les pires intégristes intolérants cherchant à éradiquer en l’Homme ce qui sans le moindre doute fait sa belle singularité : ses aptitudes spirituelles…

Puis un jour, bien plus tard, j’ai senti en moi le doute s’immiscer…

Quand j’étais petit, Maman me disait aussi combien monsieur le docteur était important pour nous, notre petite famille, car il veillait sur notre santé et était toujours prompt à venir nous ausculter pour soulager nos douleurs et nous guérir avec ces petites boîtes de pas- tilles miraculeuses que l’on courait vite vite acheter à la pharmacie.

Ma Maman m’a aussi appris qu’au-dessus de ces docteurs, il y avait les grands professeurs de médecine. Je me les suis toujours représen- tés comme des genres d’Ulysses, d’une probité inattaquable, prêts à affronter avec leurs équipages tous les cyclopes, sur toutes les mers tumultueuses du globe. Je sentais alors ma Maman plus admirative que jamais, admirative de cet esprit scientifique qui a cherché à com- prendre et expliquer le monde et la vie par la seule voie du ration- nel, de l’observation et de la logique sans jamais s’en tenir aux vérités révélées. Elle m’expliquait que si nous connaissions de grands progrès techniques, les avions, les matériels chirurgicaux, etc., c’était tout sim- plement parce que cet esprit scientifique avait réussi à éclore au Siècle des lumières et n’avait fait que croître depuis dans l’intérêt de tous.

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– 12 –

Quelque temps après –  et je l’avoue encore aujourd’hui  –, j’ai senti souvent, trop souvent, en moi le doute s’immiscer. Alors je me bats tous les jours pour que la somme de ces doutes ne me pousse pas à un isolement, ne m’amène pas à ne plus croire en aucune institution, à ne plus croire en rien ni en personne. Bien au contraire, je fais tout mon possible pour imaginer, penser, concevoir et mettre en œuvre les solutions qui conduiraient à amoindrir tous ces doutes, voire à les éteindre. Oui, les éteindre, car je sais que si cette confiance s’effondre, il n’y a pas le moindre espoir que notre Liberté ne soit pas battue en brèche. Je suis certain que l’Égalité ne pourra conserver aucune vivacité si chacun d’entre nous doit avant tout se focaliser sur son propre bonheur, sauver sa propre peau, chercher les ressorts de son propre bien-être. Je suis convaincu aussi que notre instinct grégaire, instinct vital, viscéral, si profondément inscrit en nous, peut confiner à cette proximité, cette altérité qui prend le nom de Fraternité, mais que cette Fraternité peut se trou- ver réduite à peau de chagrin, voire annihilée, s’il n’existe plus que le pronom personnel “je” au détriment du “nous” vidé désormais de sa substance, de son sens.

Pourtant, il nous faut cultiver en nous le fait de croire ! Nous sommes bâtis pour croire, c’est ce qui nous anime. Croire en l’hu- manité. Croire en nos institutions. Croire en nos politiques. Croire en la justice, en l’école, en la culture, en nos scientifiques, en nos systèmes d’information, croire en la beauté de nos édifices religieux et dans les nobles intentions de ceux qui les ont conçus et construits, bref… croire en chacun. Croire en notre voisin. Croire en la néces- saire différence de l’autre, quels que soient sa couleur de peau, son lien aux religions et ses idées politiques. Notre cerveau est fait pour croire. Croire en demain, croire aux années qui viennent, croire au futur heureux de nos enfants. Croire en la terre et croire au ciel.

Croire aux fleurs et aux abeilles. Croire en l’existence de vérités qui nous dépassent et nous unissent. Croire aux champs du possible

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du bonheur, croire en l’infini mystère et en la beauté de la vie, tout simplement !

Persuadons-nous que nous n’avons absolument pas le droit de nous laisser aller à quelque forme de misanthropie que ce soit ; chacun d’entre nous a comme premier devoir de sortir de ce che- min qui ne mène nulle part.

Alors quelles sont les solutions ?

À mon sens il n’y en a pas trente-six, même pas cinq, même pas quatre, même pas trois, il n’y en a que deux.

Soit nous nous résignons.

Nous pensons que rien ne pourra changer, que la nature humaine est ce qu’elle est, que la route sur laquelle nous sommes ne comporte aucun carrefour et qu’il n’y en aura jamais. Sur cette route, nous rou- lons à grande vitesse et nous savons qu’au bout, pas si loin que ça, il y a écrit les mots “fin de l’humanité”, mais que, compensation, le temps qui reste nous laisse en jouissance un petit bonheur person- nel que nous ne voudrions surtout pas remettre un tant soit peu en question. Si nous sommes persuadés que nous ne pouvons rien faire, alors recentrons-nous et replions-nous sur nous-mêmes. Advienne que pourra si nous avons pu tirer le meilleur parti de ce qui reste ! Nous accepterons même que l’avenir ne soit que violences, haines et guerres. Un minimum d’honnêteté nous amènerait alors à mettre en conformité nos pensées, nos croyances et nos actes. Effaçons donc dès demain du fronton de nos mairies, de nos bâtiments publics la devise de la République et écrivons à sa place : Argent, Compétition, Égoïsme. Cela serait odieux, ignominieux, insupportable, sans le moin- dre doute, mais au moins nous serions honnêtes et de ce sursaut d’honnêteté nous pourrions tirer un peu de fierté ; nous cesserions

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de mentir à nos enfants. Y a-t-il pire chose au monde que de mentir aux enfants, fût-ce par naïveté, résignation, laxisme ou lâcheté ?

Soit nous nous donnons la main.

Sans gants ni gel hydroalcoolique, et nous nous la serrons fort, très fort. Pour faire la ronde et se faire traiter de Bisounours ? Non, certainement pas. L’argent dirige le monde. Ce n’est plus du sang, le sang de la vie, qui coule dans nos veines, mais de l’argent liquide ; aucune assertion n’est plus vraie que : “L’argent corrompt tout”. L’état dans lequel nous mettons notre maison commune en est la preuve criante.

Est-il possible de changer cet état de fait ?

Si nous voulons le changer, si nous voulons faire évoluer ce monde, nous devons dissocier la notion d’argent de la notion d’économie.

Nous devons ne pas opposer argent et économie, économie et éco- logie ; cela relèverait d’une dérive idéologique à l’instar des pires égarements qui ont émaillé l’histoire de l’humanité. Cela aurait pour conséquence directe une compression latérale de la pyramide sociale qui a toujours pour résultante l’augmentation du nombre de pauvres et, plus grave encore, l’expulsion des plus démunis d’entre eux rendus de ce fait à une inexistence sociale. Alors, engageons-nous résolument dans une transition économique. La principale révolu- tion sera de changer les mains qui tiennent les rênes si ces mains refusent de changer de route, de changer de méthode. Là est la voie du réalisme, il n’y en a pas d’autres. On nous a enseigné à l’école que le XIXe siècle était le siècle de la révolution industrielle. Ce n’est pas la pure vérité. Le XIXe siècle est celui justement d’une révolu- tion économique ! Pour que cette révolution économique puisse servir en priorité ceux qui allaient en tirer les subsides, tout a été conçu, organisé, structuré à partir de vastes chantiers industriels

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ultraproductifs, ultrarentables. Pour que tournent ces grands chan- tiers, pour les alimenter en énergie, on n’a pas hésité à faire des- cendre de jeunes enfants au fond des mines, terrifiantes, insalubres et mortifères. C’est bien la volonté résolue d’une révolution écono- mique qui a entraîné la révolution industrielle. Et quelle révolu- tion industrielle ! La révolution de l’homme qui s’est attribué tous les droits sur la Nature, jusqu’à oublier totalement qu’elle était en quelque sorte aussi sa Maman et qu’une Maman mérite le respect absolu. Voilà des liens de causalité, des faits, que le bon sens élé- mentaire ne saurait réprouver. Désormais nous savons pertinemment que nous n’avons d’autre choix que d’entamer de toute urgence une révolution économique. Il y va de la survie du Vivant avec en ligne de mire notre propre survie.

Une révolution économique qui aura pour nécessité absolue et donc pour conséquence la révolution écologique urgente et néces- saire que nous sommes nombreux maintenant à appeler de nos vœux. Nous n’avons d’autre choix que de mettre ces deux révolu- tions-résolutions en symbiose positive.

Soyons réalistes et tout simplement humains ; la révolution éco- nomique passe par des engagements très précis et très forts. Elle nous impose le mot que nous redoutons par-dessus tout : coercition.

Sans accepter et vouloir nous contraindre à la solidarité nécessaire, rien ne sera possible et l’échec sera inévitable. Mais coercition ne veut pas dire ascétisme, souffrance et désespoir, bien au contraire.

Demandez à des joueurs de rugby si l’entrée en mêlée n’est pas un moment qui unit, élève et enthousiasme. C’est trouver cet esprit-là dont nous avons besoin et éprouver le fait que cet esprit est géné- rateur des plus grandes joies, des plus vivifiantes passions, des plus sincères amitiés et des véritables amours.

La révolution écologique doit s’appuyer, prendre base, sur l’éco- nomie devenue alors son socle fondateur : l’économie du Vivant.

Le vivant, tout le vivant, que l’on doit soutenir, bichonner, amplifier en tout lieu, en tout temps, en mettant le focus sur le cœur de nos

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campagnes, le cœur de notre ruralité en péril. Pour soutenir l’éco- nomie du Vivant, nous devons tous faire en sorte de réorienter nos envies consuméristes en priorité sur ce qui est issu du respect du vivant. Nous n’avons pas forcément à nous résigner à la décrois- sance dont il est tant question. Il est même souhaitable, pour ne pas dire de la plus haute importance, de ne pas s’engager sur ces voies de la décroissance car assurément, répétons-le, dans la pyra- mide sociale ce sont ceux qui sont tout en bas qui en subiraient les pires affres. La révolution économique doit être inclusive, au moins autant que l’est le modèle économique actuel – et même si l’on se doit absolument de viser à faire beaucoup mieux. Ne perdons pas de vue qu’il offre des principes de couverture sociale et de services publics qui ne peuvent être rognés davantage, ne serait-ce que de quelques pouièmes. Il n’est tout simplement pas possible d’imagi- ner que cette révolution économique puisse éroder un tant soit peu le contrat social. Il n’est pas concevable qu’elle ne permette pas de subvenir aux besoins de l’école, des hôpitaux, des fonctionnaires, des routes, bref au bien commun dans son ensemble.

Imaginer un monde où chacun s’engagerait dans une décrois- sance induite par l’unique souci de sa petite personne, sans altérité, sans altruisme, sans prise en compte du sentiment de “la commu- nauté de destin de toute l’humanité*” engendrerait la ruine des fondations de notre édifice commun. S’ensuivrait alors un chaos, pour ne pas dire un cataclysme, sans précédent et dont l’ampleur serait pour chacun dévastatrice.

Nous n’avons d’autre choix que l’entreprise, l’entrepreneuriat, l’em- ploi, la rentabilité, les profits, les charges sociales, les taxes diverses, les impôts. À nous, sur ces bases-là, de concevoir et de nous enga- ger dans un monde nouveau dans lequel les principes, les règles, les variables, les objectifs de cette nouvelle économie soient complètement

* Edgar Morin, “Ressentir plus que jamais la communauté de destins de toute l’hu- manité”, Libération, 27 mars 2020.

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nouveaux, réinventés et au service d’une véritable République qu’ins- pirerait enfin la devise Liberté, Égalité, Fraternité.

Vous allez penser que tout cela est bien beau et dessine un pro- jet politique macrocosmique, un projet utopique. Alors comment agir à l’échelle individuelle, à l’échelle de notre petite personne, de notre famille ? Je ne saurais répondre qu’en parlant de notre pro- pre projet, celui qui nous a conduits au cœur des Hautes Corbières sauvages, pour y faire du Pain.

Tout nous a semblé compatible, conciliable, alors nous nous sommes mis en route il y a plus de quinze ans pour nous installer à Cucugnan et pour y établir ce qui demeure encore de nos jours un laboratoire de recherche appliquée. L’idée est de vérifier par nous-mêmes si nos idées, notre rêve sont réalistes, si tout cela est possible. Essayer de tout concilier. Faire les petits compromis qui s’imposent par moments, cela est inéluctable, mais éviter toutes formes de compromissions. Être sur le chemin, el camino, celui de l’alignement. Cet alignement comme but ultime, entre ce que l’on croit, ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. D’abord rêver sa vie, comme nous y incite le grand Walt Disney, car si l’on n’a plus cette possibilité, cette faculté de rêver notre vie, alors, c’est certain, elle aura plus de chances de basculer du côté du cauche- mar que du côté du rêve. Dans les situations difficiles comme celle dans laquelle le monde est englué, seul le rêve peut enfanter la solu- tion qui nous sauvera. Rêvons donc.

À la base de tout, comme une évidence qui s’impose dès lors que l’on y réfléchit comme il se doit, il y a le Pain. Le Pain dans toutes ses dimensions. La toute première étant ce “métasymbole” qu’il est à mes yeux. Le Pain incarne, le Pain nous parle, le Pain nous convoque, le Pain nous forme et nous informe, le Pain nous guide, le Pain nous soulève, le Pain nous réunit et nous soude, le Pain nous ras- sérène, le Pain nous questionne et nous révèle, le Pain nous nourrit

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dans toutes les acceptions du mot. La première des choses à com- prendre pour espérer approcher le Pain dans toutes ses dimensions, c’est qu’il faut le respecter. Ce mot est devenu un peu ringard, comme si respecter voulait dire s’abaisser, perdre une part de sa propre liberté, alors que c’est justement l’inverse, à l’instar de servir qui n’est pas soumission mais élévation dès lors que servir se fait avec noblesse.

Pour trouver le Pain perdu, le Pain oublié, il s’agit de le respecter, sinon il se cache, se transforme en ersatz et n’est plus du tout du Pain. Respecter le Pain, lui faire montre d’un absolu respect, cette forme de respect qui donne statut de sacré à ce qui en est l’objet.

Respecter le Pain commence par respecter nos règles typographiques élémentaires ; l’écrire avec un P majuscule, exactement comme on écrit Maman, Liberté, Égalité, Fraternité.

En quoi le Pain est-il assurément sacré ? Il suffit de réfléchir, et pas très longtemps, pour se rendre à l’évidence : quel autre aliment solide peut-il réussir ce miracle de faire que des éléments inertes, associés entre eux, avec la complicité d’un levain, deviennent vivants ? Partir d’une forme de mort pour aboutir à la Vie… c’est le Pain et le Pain seulement. Pour tous les autres aliments, nous avons prédaté la vie pour nous nourrir ; nous tuons l’agneau, le poisson, la salade et le poireau. Nous ne tuons pas le Blé. Il est arrivé à la fin de son cycle végétatif et nous le récoltons. De ce blé nous extrayons les graines et de ces semences, faites originellement pour donner naissance à de nouvelles plantes annuelles, nous faisons notre nourriture. Ce blé, nous le réduisons en farine pour pouvoir mieux le reconstituer par la pétrie en ayant incorporé de l’eau, du sel et des ferments. Opère alors la magie de la Vie et de ce tout reconstitué naît le Pain Vivant.

À la recherche de ce Pain Vivant nous étions partis, maintenant pour faire ce Pain nous devons trouver les Blés vivants.

Allons-y !

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PREMIÈRE PARTIE

CONVERSATION AUTOUR DES VARIÉTÉS ANCIENNES ET DE CEUX QUI SONT DISPOSÉS

À LES METTRE EN ŒUVRE

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– 20 – Au commencement était l’ébriété

JEAN-PHILIPPE DE TONNAC. – Comment as-tu eu un jour l’intui- tion qu’on ne pouvait pas faire du pain sans se poser la question de savoir d’où il venait ? Par “où”, je veux dire de quelle farine, de quelle mouture, de quel blé et donc de quelle terre ? Lorsqu’on se pose cette question, on ne peut qu’aller jusqu’à l’origine, jusqu’à une semence de laquelle sont nés un jour un épi de blé et tout le grand cycle de la vie.

ROLAND FEUILLAS. – Ne dit-on pas d’une eau qui inspire confiance, qui paraît lim pide et cristalline, qu’elle est une eau de source ? Remonter à la source, c’est remonter au lieu de l’origine, comme le saumon, remonter là où les choses semblent pures. J’ai assez tôt dans mon parcours cette conviction que si on part d’une semence dévoyée, tout ce qui s’ensuit n’est que billevesées. C’est une prise de conscience qui se fait par “éveils” successifs. En 2004, je ren- contre Michel Bachès, qui me fait goûter un cédrat. Michel et Béné- dicte Bachès sont installés à Eus dans les Pyrénées, à une heure de voiture de Cucugnan ; ils ont constitué la plus riche collection d’agrumes au monde. Je suis subjugué par l’expérience qui m’est proposée. Le constat est le même si je compare les fraises trouvées dans les bois à celles que je vais acheter sur le marché. Si on s’in- téresse à la bonne charcuterie, on en viendra là aussi à la conclu- sion que la souche des cochons ancestraux produit une viande mille fois plus goûteuse et plus saine que les souches auxquelles nous avons aujourd’hui accès. Le piège dans lequel on ne doit pas pour autant tomber est celui de dire que c’était mieux avant. Différent, certainement, mais rien ne nous prouve que c’était mieux avant.

Et où situer cet avant ? Dès les années 2000, je rencontre des pas- sionnés comme Henri Ferté, qui attire mon attention sur un blé endémique cultivé dans la région de Nîmes où j’habite alors, ou comme Jean-Pierre Bolognini, qui a entrepris de collectionner des

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