Jean-François Breton
Les maisons-tours en Arabie du Sud :
approches
archéologique
Jean-François Breton (UMR ArScAn - Proche-Orient hellénistique et romain)
Pendant to u t le premier millénaire a va n t notre ère e t la première moitié du premier millénaire après (période dite « sudarabique »), l'Arabie m éridionale a mis en œ uvre plusieurs types de maisons. Aux maisons à cour centrale à ciel ouvert, s'opposent les maisons à étages longtem ps considérées com m e les plus représentatives. Traditionnellement, elles sont encore de nos jours les plus caractéristiques de c e tte partie de l'Arabie.
De l’arch éo lo g ie à l’ethnologie : un bref historique
En 1936, H. St. J. B. Philby, envoyé par le roi Ibn Sa'ûd, parcourt un certain nom bre de sites antiques situés en bordure du désert d e Ramlat al-Sab'atayn, l'extension sud-ouest du Rub al-Khalî. Il y remarque la présence d e soubassements d e pierre hauts de plusieurs mètres parfois, surmontés d e déblais. S uggérant un lien é v id e n t entre ceux-ci e t les superstructures des bâtiments, il évoque alors une note d e Strabon selon laquelle les maisons d'A ra b ie ressem blent à celles d 'E g y p te à leur fa ç o n d'assem bler les bois (Strabon, XVI, 4,3).
Peu d e temps après, un militaire britannique, R. A. B. Hamilton, entreprend la fouille d 'u n bâtim ent à Shabwa, la c a p ita le du Hadram awt. Et lors d e son c o m p te rendu à Londres en 1942, Leonard Woolley é ta b lit une prem ière relation entre les maisons antiques e t les hautes maisons actuelles du H adhram aw t (Hamilton, 1942 : 121). Il restait alors à le dém ontrer sur le terrain.
C 'est un site du Hadhramawt, Masgha, qui fournit la première c le f en 1979. On y découvrit une maison paradoxa lem ent bien conservée jusqu'à la base d e son premier étage, par un incendie qui avait
cu it les briques crues laissant en creux les pièces de bois form ant la tram e régulière de ses murs. Peu de temps après, la fouille du palais royal de Shabwa m ettait au jour des pans entiers d e murs a v e c leurs poutres carbonisées in situ mais encore visibles, ainsi q u e des centaines de pièces d e bois.
Quelques techniques de construction
Tous les sites c o m p te n t des socles d e pierre, de dimensions similaires, une dizaine de mètres d e côté, hauts d e 1 à 4 m. L'intérieur d e c h a q u e socle c o m p o rte des murs disposés à l'orth ogonale form ant une tram e d e caissons postérieurement remplis de to u t v e n a n t e t ensuite égalisés au niveau du sol. C ette tram e com p o rte en général un seul caisson axial flanqué d e petits caissons latéraux.
C haque mur du socle supporte une ossature régulière d e bois, fo rm a n t une tram e, d o n t les intervalles sont bourrés d e brique crue ou d e to u t venant. Il existe d o n c un assemblage d e traverses, de sablières basses, d'autres traverses e t d e poteaux, fo rm a n t des modules hauts d e 1,50 m environ ; deux modules constituent un é ta g e . C 'est un système proche du « c o lo m b a g e ». Les liaisonnements se font à l'horizontale par des mi-bois, e t à la verticale un système d e tenons-mortaises, sans pièces obliques. Les ouvertures, fenêtres e t portes sont encastrées dans c e tte ossature, et parfois des plaques fines d 'a lb â tre servent à diffuser la lum ière dans les portiques ou les pièces. Le d é c o r est constitué de planches décorées de denticules peints en rouge, de tels éléments ont été trouvés dans le palais d e Shaba.
Le bois constituait d o n c dans c e typ e de m aison te c h n iq u e m e n t une p a rt essentielle e t q uantita tivem ent près d e
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% d e murs.Bâti e t h a b ita t
Quelles données pour les restitutions ?Toute restitution im plique une convergen ce des données épigraphiques, a rch é o lo g iq u e s et ethnographiques, en Arabie puis dans les régions périphériques.
Les constructions sudarabiques faisaient parfois l'o b je t d e d é d ica ce s, ta n tô t brèves, ta n tô t co m p o rta n t de nombreux termes techniques. Les textes qui se rapportent aux maisons sont nombreux sur les hautes-terres du Yémen, entre le IIe et le Ve siècle ap. J.-C., c'est-à-dire à l'é p o q u e himyarite. L'un d 'e n tre eux rapporte la construction d 'u n e « maison des hôtes Yaghûl, leur salle d 'a u d ie n c e M u d d a te t leur portique (ou pièces supérieures ? ) » à Kawkabân, vers le Ve siècle ap. J.-C. (texte al-lryâni n°71). D'autres textes m entionnent « quatre étages », « six étages » (à Zafâr, c a p ita le de Himyar) e t « six niveaux a v e c six planchers » (texte DJE 12), autant d'élém ents de grande valeur pour les restitutions.
D'autre part, un certain nom bre d e blocs sont ornés d e représentations pétrifiées d e temples ou de maisons. On évoquera la m a q u e tte d 'u n tem ple du Jaw f (vers le VIIIe siècle av. J.-C.) (Yémen 1997 :135) ou e n c o re les pann e a u x représenta nt des fausses fenêtres en bois (vers le Ve siècle av. J.-C.) (Yémen 1997 :141).
Il existe aussi des données extérieures à l'Arabie du Sud. Le site de Q aryat al-Faw, en Arabie de l'Ouest, a livré un panneau d e fresque représentant une maison-tour du INIIe siècle ap. J.-C., a ve c ses trois étages, ses fenêtres, ses terrasses, ses bouquetins aux angles (Musée KSU de Riyad). L'Égypte ptolém aïque a livré quelques m aquettes d e maisons à étages (cinq dans le cas d e la m a q u e tte d e Sakha) a v e c des sablières e t des poteaux d e bois apparents, toutes pièces qui é ta ie n t utilisées n o ta m m e n t dans les maisons d e Dime, d e Karanis, de M edinat Maadi dans le Fayoum e t le delta du Nil. La rem arque de Strabon évoqué e plus haut trouve ainsi quelque justification. De l'autre c ô té d e la mer Rouge, les bâtiments à étages d'Axoum , datés des IIIe-Ve s. ap. J.-C, c o m p o rta ie n t d'im pressionnants porches à boiseries assemblées. Les hautes stèles voisines offrent un m odèle d e pétrification d 'é difices à étages avec d e nombreuses poutres (llle-Ve siècle).
Enfin, l'arch itecture d e l'A rabie du Sud peut servir d e m odèle ta n t c e tte région, isolée du m onde extérieur, connaît d e fortes traditions, Du 'Asîr (Arabie du Sud-ouest) aux monts des environs d e Sanaa et aux plateaux orientaux du Hadhram awt, les maisons y ont toujours c o m p té plusieurs étages bâtis sur des
socles imposants. Le rez-de-chaussée abritait réserves ou étables, les pièces com m unes étaient situées aux étages, e t les salles de réception au sommet. Certes le bois a disparu, rem placé par de la pierre (dans les montagnes), du pisé (dans les franges du désert) et d e la brique crue (en Hadhramawt). Leur aspect extérieur les rapproche plutôt d e hautes tours que de résidences.
Aspects et fonctions de l’habitat antique
L 'h abitat antique évoqué ci-dessus se trouve p rin c ip a le m e n t dans les centres urbains, là où h abitent les familles les plus aisées, mais aussi dans certains villages. Dans les m ontagnes du Yémen, d'im posants palais abritent les chefs des principaux clans des Himyars,
C et h a b ita t se caractérise par des maisons- tours élevées sur d e puissants soubassements, c o m p ta n t un certain nom bre d'étages. Leur aspect extérieur p a ra ît austère : des rez-de-chaussée aveugles e t des étages a ve c d e petites ouvertures. Rares sont les maisons prestigieuses où des panneaux de ca lca ire piquetés m asquent les panneaux de terre délimités par les ossatures d e bois et où des appliques d e bronze ornent leurs façades. Woolley avait vu juste : « Those towers (of antique South A ra b ia )... were like the lower stories of those very lofty m ud-brick palaces to be seen in the H adhram aw t to d a y » (Hamilton 1942).
La nature d e c e t h a b ita t ne soulève plus guère d e questions. Il assume plusieurs fonctions, résidentielle to u t d 'a b o rd abritant une famille élargie, défensive ca r leur hauteur assure leur protection et prestigieuse enfin ca r leurs dimensions affirm ent le prestige du propriétaire. Des d é d ic a c e s de construction d é c lin e n t les g é néa logies d e leurs fondateurs, exprim ant ainsi leur puissance.
Questions en suspens
Elles seraient d e deux ordres, l'une, technique, co n ce rn e les fonctions des caissons dans le socle. A priori, les caissons n 'é ta ie n t que des éléments constitutifs d 'u n radier de fondation, remplis e t égalisés au sommet, supportant les sols e t les planchers du rez-de-chausée. Toutefois, certains habitants utilisaient parfois certains caissons d e fa ço n régulière co m m e réserves, mais les exemples, encore très rares, ne perm ettent aucune généralisation.
Q uant au nom bre d 'é ta g e s originels, le d é b a t est toujours en cours, le calcul du volum e des déblais des étages ne pe rm e tta n t que des approximations.
Jean-François Breton
C ertains a rchéolog ues a u ra ie n t te n d a n c e à exagérer leur nombre, d'autres à ne restituer que deux étages pour des maisons d e prestige.
La seconde question est d'o rdre historique. À quelle é p o q u e sont apparues les maisons-tours e t leur techniqu e d'ossature de bois ? Il est probable que l'é p o q u e archaïque (vers les Vlle-Vlle siècles av. J.-C.) m e tta it en oeuvre d e hautes maisons d e prestige, mais rien ne perm et d e déterm iner précisément leurs techniques d e construction.
Dans l'é ta t d e nos connaissances, il semblerait que les ossatures d e bois n 'a ie n t é té mises en oeuvre que progressivement à c o m p te r du d é b u t d e la période « sudarabique ». Elles sont en to u t cas bien attestées à partir des IM®' siècles av. J.-C. e t fréquentes aux trois premiers siècles d e notre ère, notam m ent sur les hautes-terres du Yémen.
Éléments bibliographiques
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Fig. I. Restitution d 'u n e grande maison de Shabwa a v e c ses ossatures d e bois (Ch. Darles)
Bâti e t h a b ita t
Fig. 2. Maison-tour de Yashbum, région d e Shabwa (cliché J.-F. Breton)
Fig. 3. Essai d e reconstitution du po rch e d 'e n tré e du palais d e Shabwa au IIIe s. ap. J.-C. (Ch. Dartes)