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LE CHANT DU RUISSEAU

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DANS LA MÊME COLLECTION

CONFUCIUS Pensées morales.

LOVIZE LABÉ Élégies et Sonnets.

MANUEL D'ÉPICTÈTE Traduction de Guillaume du Vair.

GÉRARD DE ROHAN-CHABOT Définissons ou Le petit Littré du lettré.

PRINCE DE LIGNE Contes Immoraux.

VIII NOUVELLES FLORENTINES de la Renaissance.

JACQUES BAINVILLE Journal inédit (1914).

A. DE SAINT-EXUPÉRY Lettres à l'amie inventée.

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LE CHANT

DU RUISSEAU

PAR

MAURICE TOESCA

COLLECTION JACQUES HAUMONT ÉDITIONS D'HISTOIRE ET D'ART

LIBRAIRIE PLON PARIS

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Je dédie ce livre à la mémoire de Madame M. Biron.

M. T.

Copyright 1954, by Éditions d'Histoire et d'Art.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adap- tation réservés pour tous pays, y compris l'U. R. S. S.

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L

ORSQUE le voyageur traverse le désert qui sépare Saragosse de Madrid, les Espagnols lui conseillent de s'écarter un peu de la grand- route pour aller admirer le monastère de Pedria, dont ils vantent le site naturel plus encore que les monuments.

Après un long trajet à travers les roches et les terres desséchées, un bouquet d'arbres annonce le parc qui enjambe le vallon au fond duquel coule une rivière. L'eau chante, invisible sous la végétation; et l'on devine que, par endroits, elle bondit en cascades. Un sentier de prome- nade guide le touriste. Je ne sais rien de plus attristant que ces flèches peintes sur les arbres, d'une couleur pour marquer l'aller, d'une autre pour indiquer le retour.

En écoutant cette eau, je pensais à mes val- lons- d'Auvergne qui n'attirent pas encore les touristes, Dieu merci! Voyageurs, allez voir, allez visiter, allez parcourir le merveilleux parc du monastère de Pedria! Ce spectacle a vrai- ment là-bas une signification : il est l'expression de la reconnaissance des hommes pour un bien- fait de la Nature. On aime ce qui aide à vivre;

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on est porté à considérer comme beau ce qui est profitable.

Mais, dans notre Auvergne, pourquoi remar- querait-on ce qui s'offre à chaque pas avec pro- digalité ?

Je parle des hauts plateaux coupés de vallées profondes orientées dans tous les sens. Cette région s'étend de Clermont-Ferrand à la limite du Quercy, lorsqu'on va vers Rodez. Entre Saint- Flour et Espalion, les villages ont offert si peu d'intérêt au commerce et à l'industrie, les che- minements se sont révélés si chargés d'obstacles au regard du profit, que les hommes ont détourné le chemin de fer qui aurait pu les traverser.

Et cependant à aucun moment l'on n'éprouve le sentiment de parcourir un lieu désert. On n'éprouve pas à suivre la route une sensation d'angoisse, comme cela est fréquent dans les Alpes. Les paysages les plus vastes, les échan- crures sur les vallées présentent toujours une vision aimable : les pâturages tapissent les pentes; les rivières sont bordées d'arbres;

une ferme isolée rend accessible un rocher qui surplombe un torrent; un moulin se dissimule

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à l'entrée d'une gorge qui, sans lui, paraîtrait sans issue; des troupeaux paissent les landes les plus élevées; des sentiers brodent sur les pentes les arabesques de leur caprice. On pour- rait porter ses pas partout si on le désirait. Ce pays dissimule bien la rigueur de son climat d'hiver. Au mois de juillet, l'air y circule frais, léger. Tout est en croissance. C'est plutôt fin de printemps que plein été. Les foins sont encore hauts dans les prés ; les seigles verdissent, avec une pointe d'or à l'extrémité des épis; les champs de pommes de terre fleurissent; on dirait que l'on a piqué dans les sapins des cen- taines de bougies; ce sont les jeunes pousses de l'année; il y a peu de fleurs, si ce n'est çà et là des dahlias autour d'une maison, des reines- marguerites au bord d'un jardin potager ou la surprise d'un sorbier, dont les fruits en ombelles font un énorme bouquet de verdure et de grappes à peine rougeoyantes.

Les hirondelles voisinent dans le ciel avec quelques éperviers, fins et agiles; des corbeaux, au-dessus des chênes, tournoient; des mésanges, des passereaux filent en travers des chemins, voletant peureusement d'un buisson à l'autre;

un hoche queue se promène un instant sur l'un de ces murs de pierres sèches qui séparent les propriétés ou soutiennent les champs et s'enfuit

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par saccades lorsque j'approche. Il n'est pas rare qu'une buse évolue dans l'azur. Son vol, son attitude, son calme disent qu'elle observe, qu'elle guette; soudain, elle pique vers la terre, mais se redresse et reprend de la hauteur avec une aisance superbe. On la voit planer, regar- der, l'aile à peine mouvante, puis s'éloigner à toute vitesse, emportée par le courant d'air que nous ne sentons pas, nous, et qu'elle utilise avec une habileté magique. Tout en elle est menace : sa présence immobile, sa fuite, son retour après un large survol de l'horizon. Mais le ciel, entre la buse et le passereau, pullule d'une autre vie dont le spectacle ne m'a jamais lassé : abeilles en quête de pollen, mouches joueuses, bourdons qui passent en bolides, libel- lules, papillons, sauterelles volantes aux ailes dont l'intérieur révèle pendant le vol des cou- leurs éclatantes, un bleu, un vert, un rouge, un jaune, comme ces doublures de belle étoffe qu'on voit aux habits de cérémonie.

Ces oiseaux, ces insectes, ces plantes au gra- cieux balancement donnent à l'espace une ani- mation extérieure. Il y a plus encore dans cette nature. Longtemps je me suis demandé ce qui lui conservait une palpitation mystérieuse. Dans les Alpes, il est clair qu'une certaine oppression nous vient des roches, des neiges éternelles aux-

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quelles nous associons l'idée de l'inaccessible, des gouffres, des crevasses, des avalanches, des catastrophes. Au bord de la mer, la masse vivante de cette étendue nous hantait de son infini. La haute montagne et la mer me domi- naient avec une sorte d'insolence. Ici, je suis séduit, captivé sans savoir pourquoi. J'ai cru d'abord que ce sentiment naissait naturellement de la légèreté de l'air. Je respirais mieux qu'ail- leurs. Le soleil, à cause de l'altitude, ne m'acca- blait pas. Je pouvais marcher dans sa lumière et dans sa chaleur. Si j'éprouvais cependant son excès d'ardeur, il y avait toujours çà et là une ombre qui gardait sa vertu de fraîcheur. Et les crépuscules nous apportaient chaque jour, à l'aube et à la tombée de la nuit, la surprise d'un peu de froid. Nous jetions sur nos épaules un vêtement de laine.

Je découvris ainsi d'année en année, l'un après l'autre, les éléments de ce mystère que les poètes appellent un charme.

De ces éléments, le plus important fut la décou- verte que je fis un jour à mon propre étonne- ment : la terre était plus vivante que le ciel;

elle recélait une infinité de sources qui se répan- daient en ruisseaux, ruisselets et filets d'eau;

le réseau des sources, innombrable, se dissimu- lait sous le sol qu'une couche de sable, toujours

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sèche, recouvrait. Dès que l'on creusait un peu, l'eau affleurait, filtrait, filait. Il m'était arrivé sur des landes hérissées de bruyère, dans les causses que forment les bosses des monts, de voir courir une eau merveilleusement transpa- rente. Je la suivais à la trace et trouvais enfin un emplacement où poussait une herbe drue, forte, à tiges rondes, une herbe faite de joncs en miniature; elle poussait sur un fond de mousse imbibée d'eau comme un tapis d'épongés. A peine appuyais-je de mon seul poids sur le bord de cette tache plus verdoyante, j'en éprouvais la mouvance, et parfois, sous mon regard, beaucoup plus loin, à dix ou vingt mètres, le sol était tout tremblant. Les herbes oscillaient sur le radeau du champ. Parfois il se faisait un bruit, comme la déglutation par une bouche géante d'un mélange d'air et d'eau.

C'était, à n'en pas douter, un point sensible de la terre. L'homme le plus secret ne m'a jamais troublé autant que ces sièges d'herbe, de mousse et d'eau — ces sources. La vie du pays entier dépend d'elles. On a fait sur leur compte des hypothèses bien diverses, depuis celles des anciens qui affirmaient qu'elles abri- taient des divinités... jusqu'à celles de nos sour- ciers qui, rejetant les mythes antiques, en

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appellent à la science. J'ai lu, dans les Lettres du sourcier cantalien Germain Rouchès, que les sources de nos sommets d'Auvergne pourraient être alimentées par les glaciers des Alpes ou des Pyrénées :

« Cette origine, écrit-il, ne me paraît pas impossible; mais je me demande s'il n'existe pas des lois inconnues qui seraient le contrepoids des lois de la pesanteur et qui, à une certaine profon- deur, pousseraient les eaux du bas en haut. On sait en effet qu'à une certaine profondeur la pression s'exerce en tous sens, de bas en haut aussi bien que de haut en bas. » Et le sourcier conclut : « Il y a encore dans la création bien des mystères qui nous échappent. »

Découvrir le mystère, c'est déjà lui enlever une part de son énigme. Je fus ravi d'avoir rejoint le sourcier. Moins désireux que lui de résoudre en équations le problème des sources, je m'en tins à mon explication qu'elles étaient le sang vif de l'Auvergne et, peut-être, de toute la Terre.

Je reviens chaque année dans ce coin de France. Chaque fois, j'aborde les vallons avec la sensation plus précise de m'approcher davan- tage de son âme. Je le comprends mieux; je le devine mieux; je l'aime davantage. Et, ne pou-

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vant aller à toutes les sources, à tous les ruis- seaux, à toutes les rivières, j'ai adopté pour ma joie personnelle un de ces ruisseaux anonymes dont je me suis épris jusqu'à le trouver sans défauts comme il arrive d'un être que l'on aime d'amour.

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Ce livre, achevé le 15 juin 1954, a été imprimé par Crété, à Corbeil-Essonnes.

Il a été tiré à deux mille cinq cents exemplaires numérotés qui constituent l'édition originale.

Il en a été tiré vingt-trois exemplaires sur vélin des Papeteries d'Arches, dont vingt exemplaires réservés à la Librairie Marcel Sautier et marqués S. I à S. XX et trois exemplaires hors commerce marqués

H. C. I à H. C. III.

Il a été tiré, en outre, trente exemplaires sur vélin d'Arches réservés à la Société de Bibliophiles

« Les Amis des Beaux Livres », marqués A. B. L. I à A. B. L. XXX.

EXEMPLAIRE N°

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Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement

sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.

Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire qui a servi à la numérisation.

Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.

Couverture :

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*

La société FeniXX diffuse cette édition numérique en accord avec l’éditeur du livre original, qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia

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