MA MÉDECINE MA MÉDECINE
“En 1970, on ne disposait pas ou presque d’outils pour connaître le rôle de la rénine… Je me suis mis en tête de tout savoir sur la rénine et son intimité”
6 | La Lettre du Cardiologue • N° 514 - avril 2018
Pourquoi êtes-vous devenu médecin et quelle a été votre formation ?
Pierre Corvol : J’ai eu la chance de naître à un moment où devenir médecin n’était pas un tour de force particulier. Pourquoi médecin ? Je dirais une aspiration, évitons le mot “vocation”, un intérêt aux autres plutôt qu’aux choses, et ce très tôt. Pas de médecin dans la famille, une once d’idéalisme et de générosité alimentée par de saines lectures de méde- cins écrivains. Je me demande si la lecture au temps d’internet influence toujours les idéaux de carrière des jeunes.
Cette vocation profondément humaniste de la médecine ne m’a jamais quitté, mais en tout début d’internat, j’ai été séduit par l’endocrinologie qui était une spécialité attirante de par sa clinique et surtout par une biologie naissante. C’était l’époque de la découverte des récepteurs des hormones, de leur mode d’action et des premières applications de la biologie moléculaire. Cette endocrinologie néces- sitait une formation supplémentaire à celle d’un pur clinicien, ce qui m’a amené au cours de mon internat à passer un DEA de physique-chimie et biologie moléculaire en 1969 puis à partir aux États-Unis, au National Institutes of Health, pendant un an, avant de retourner en clinique. Bref, une formation mixte de médecin et de scientifique, chose rare à l’époque.
Les filières Médecine-Sciences et l’École de l’Inserm- Liliane Bettencourt le permettent actuellement.
Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus influencé au cours de votre cursus, et pourquoi ?
P.C. : Dès mon internat, Henri Bricaire, Pierre Mauvais- Jarvis en France, Mortimer Lipsett, Wayne Bardin aux États Unis m’ont engagé à allier clinique et recherche
au laboratoire. En rentrant des États-Unis en France, influencé par Paul Milliez et Joël Ménard, j’ai renoncé aux hormones du sexe sur lesquelles je travaillais alors pour celles de l’eau et du sel. Un changement de cap majeur qui m’a conduit à m’intéresser au contrôle hormonal du système cardiovasculaire et rénal.
J’ai appris de Paul Milliez bien plus que l’hyperten- sion artérielle. J’ai été marqué par son humanité, son engagement courageux lors des débats qui ont précédé la loi sur l’avortement, son ouverture d’es- prit à la recherche, alors même qu’il n’avait pas de formation particulière.
Je dois à Joël Ménard de m’avoir convaincu de tra- vailler sur le système rénine-angiotensine-aldos- térone (SRAA) dont il suspectait l’importance. Je n’ai quasiment plus quitté cette ligne de recherche depuis près de 45 ans !
UN PARCOURS - UNE CARRIÈRE
Pr PIERRE CORVOL
Pr PIERRE CORVOL
La Lettre du Cardiologue • N° 514 - avril 2018 | 7 Quels ont été vos centres d’intérêt
et comment ont-ils évolué avec le temps ?
P.C. : Il fallait pour cela la purifier, la caractériser, la cloner, produire des anticorps, concevoir des inhibi- teurs, évaluer son rôle dans la génétique de l’HTA.
Ce programme a pu être réalisé grâce au dévelop- pement des outils de biologie moléculaire. C’est une leçon. Je crois qu’il ne faut pas hésiter à s’embarquer dans un projet à long terme, même en l’absence de l’ensemble des outils qui permettront sa réalisa- tion, car ils pourront provenir d’autres secteurs de la recherche.
Quelles ont été les principales avancées dans votre domaine durant les 10 dernières années ?
P.C. : Je vois trois grandes avancées : épidémiolo- gique, thérapeutique et génétique.
Je me souviens du temps des hypertensions malignes à Broussais, des controverses sur l’intérêt du traite- ment de l’hypertension dite “labile” ou du sujet âgé, des effets secondaires des traitements. Les grandes études épidémiologiques et thérapeutiques de ces dernières années ont précisé les indications du traite- ment antihypertenseur selon les différentes catégories de patients (âge, sexe, niveau tensionnel, facteurs de risque associés, présence de complications, etc.).
Le traitement de l’hypertension par les bloqueurs du SRAA est un progrès majeur, du fait de leur efficacité, de leur tolérance et de l’absence de contre-régula- tion venant s’opposer à leur effet. Mais il y a plus : les inhibiteurs du SRAA sont aussi efficaces dans l’in- suffisance cardiaque, le post-infarctus, l’insuffisance rénale du diabétique – ce qui n’était pas anticipé. Des millions de patients leur doivent la vie ! Toutefois, regrettons l’absence de véritable innovation théra- peutique depuis plus de 10 ans, du fait du désintérêt de l’industrie pharmaceutique.
Les gènes impliqués dans les formes rares, voire très rares, d’HTA monogéniques ont tous été découverts et ont conforté l’hypothèse du rôle du métabolisme hydrosodé dans la régulation de la pression arté- rielle. La génétique de l’HTA commune est beau- coup plus complexe, du fait du très grand nombre de gènes impliqués, de leur faible effet individuel et de l’importance des facteurs d’environnement. Ver- rons-nous appliqués des scores de risque génétique d’HTA en utilisant les polymorphismes génétiques décelés par l’analyse individuelle du génome ? J’en doute pour l’instant.
Quels ont été selon vous vos principaux apports à la spécialité ?
P.C. : L’hypertension dans les années 1970 était à peine reconnue comme un facteur de risque.
Grâce à Paul Milliez et à beaucoup d’autres, elle est bien mieux connue et traitée qu’elle ne l’était.
Aujourd’hui, le service d’hypertension artérielle que j’ai dirigé jusqu’en 2000 est l’un des services de réfé- rence, et la France a une position de leader dans ce domaine.
À la fin des années 1980, nous disposions des gènes de la rénine, de son substrat, de l’enzyme de conversion de l’angiotensine (ECA), des récepteurs de l’angiotensine et d’anticorps permettant des dosages immunologiques. Nous avons été parmi les pionniers à utiliser les bloqueurs du SRAA. Les toutes premières études sur la génétique de l’HTA humaine que nous avons initiées se poursuivent actuellement car les choses sont bien plus complexes que ce que nous avions imaginé au début.
En fin de compte, médecine clinique et recherche ont toujours été intriquées tout au long de ma car- rière hospitalo-universitaire, un exercice difficile du fait de l’absence de structures adaptées permettant une véritable recherche clinique à l’hôpital pendant de nombreuses années. Pour répondre à cette
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Comment selon vous améliorer l’enseignement aux étudiants et la formation des médecins ?
P.C. : C’est une question cruciale, mais je suis actuel- lement loin des jeunes générations d’étudiants en médecine. Je pense qu’il est important d’inclure le rai- sonnement scientifique et l’ouverture à la recherche.
Témoignage rédigé par le Pr Pierre Corvol.
Quel livre, quel film, quelle musique, quelle œuvre d’art emporteriez-vous sur une île déserte ?
Un film : 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.
Une musique : La Passion selon Saint-Jean de Jean-Sébastien Bach.
Un tableau : Le retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (tous les panneaux, bien sûr !)
Un livre : La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, pour ses 90 ouvrages toujours d’actualité….
Une maxime qui vous est chère pour conclure ?
“Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être.
On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce
avec l’autre.
Entre les rives du même et de l’autre, l’Homme est un pont”.
Jean-Pierre Vernant nécessité, avec Philippe Lazar, directeur général de
l’Inserm, et les responsables de l’AP-HP, nous avons créé les centres d’investigation clinique (CIC). Ils permettent de réaliser, chez le volontaire sain ou les patients, des études cliniques et des essais théra- peutiques dans de bonnes conditions. L’un des deux premiers CIC, créé en 1992, l’a été dans le service d’HTA que je dirigeais. Il existe plus de 40 CIC en France actuellement.
Quelles sont les questions scientifiques ou médicales qui pour vous restent actuellement sans réponse, et comment y remédier ?
P.C. : Beaucoup reste à faire : traiter l’hypertension est une cause entendue, mais la traiter sans en com- prendre la cause, quelle frustration ! La médecine dite “de précision” progresse, mais nos prescriptions en matière d’HTA restent empiriques. Les progrès viendront peut-être de l’analyse des données mas- sives, génétiques et environnementales, chez les patients, en les corrélant aux chiffres de pression artérielle.
Comment selon vous améliorer la prise en charge des patients dans votre domaine ?
P.C. : La mode est à la médecine dite des “4P” pour prédictive, de précision, préventive et participative.
L’HTA peut se prévaloir d’être prédictive et préven- tive. La participation des soignants et des patients pourrait être renforcée grâce à l’automesure des facteurs de risque, dont la tension et l’utilisation d’algorithmes de décision. L’auto-ajustement théra- peutique a débuté dans le diabète et pourrait être développé dans l’HTA. Ceci nécessite de prévoir une grande place à l’information et à la formation des patients. C’est un long parcours semé d’embûches, mais nécessaire si l’on veut une politique efficace de prévention.