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Inagina, l'ultime maison du fer

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Reference

Inagina, l'ultime maison du fer

HUYSECOM, Eric

HUYSECOM, Eric. Inagina, l'ultime maison du fer. Mèrè Sungu , 1999, vol. 6, p. 21-24

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:116687

Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.

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(2)

INAGINA, L'ULTIME MAISON

DU

FER

Eric HUYSECOM

I. INTRODUCTION

En Afrique comme ailleurs, I'un

des

principaux problèmes pour

I'archéologue intéressé

par la

métallurgie ancienne

est

le

caractère ténu et limité des

premiers vestiges et les difficultés

d'interprétation

qui

en résultent. Ajoutée aux

fouilles

archéologiques et aux

analyses

métallographiques, I'ethnoarchéologie peut

toutefois permettre l'interprétation

des

structures conservées et des

techniques utilisées,

l'évaluation

de la rentabilité

et

des impacts éventuels

sur l'environnement,

ou enfin l'approche du rôle social des forgerons

qui sont à l'origine de cette

matière nouvelle.

Hélas, malgré le caractère pérenne

des

traditions africaines,

I'ethnoarchéologue arrive souvent

trop tard. En effet,

très

tôt,

le commerce côtier européen a

influencé notamment la production

du fer,

par le biais des échanges

contre

des épices,

de I'or

et des esclaves. Plus récemment, l'abondance

des

carcasses

d'automobiles a incité

les

forgerons à

abandonner

définitivement

la

réduction du nùrerai de fer sur la

quasi-

totalité du continent. Dès lors, seuls

les

récits des premiers explorateurs ou

les

travaux des ethnologues du début de

la période coloniale permettent de se

faire

une idée des techniques employées.

2. L'EXPERIENCE D'UN FILM ETHNOGRAPHIQUE

En

1994,

suite à un séjour au Mali

ayant

pour objectif la

récolte

de

témoignages sur

ces activités de fonte que nous

pensions disparues

à jamais, nous avons

rencontré

I'un

des doyens des

forgerons de la

plaine

du

Séno, dans

le village de Garou-Lé, qui

nous a indiqué que ses < jeunes frères > du

village de Doundé avaient pratiqué cet artisanat jusque dans les années

1970. C'est

ainsi que

nous avons rencontré

onze

forgerons

qui détiennent encore les secrets de

cette

activité

ancestrale,

à

cause

de l'interdit qui régnait sur le fer d'importation dans

les

marchés de la région jusqu'à récemment.

Conscients de la disparition de leur savoir et de

I'ignorance de leurs enfants, ils nous

ont

spontanément

offert, en

guise

de

témoignage

pour leur

descendance,

de se réunir pour

invoquer une dernière

fois

les esprits, creuser

une mine, fabriquer le charbon de

bois,

reconstruire le fourneau appelé

inagina,

littéralement

la maison

du

fer, et

provoquer

l'accouchement

du métal. L'opération

s'est

déroulée sur deux mois, en janvier-frwier 1995, I'auteur se

chargeant

des

observations

ethnographiques et scientifiques, et

un

camerumum

professionnel de la

Télévision

Suisse Romande, Bemard

Agustoni,

immortalisant la scène sur la pellicule.

La première étape s'est concentrée sur

le

creusement

d'une

mine,

au pied de la

falaise.

Après les

sacrifices

rituels aux esprits de

la terrc ct arrx génies des mines, les forgerons ont

découvert, par 17

mètres

de profondeur,

un

filon d'une

épaisseur

de 4 cm d'un

sédiment

riche en minerai d'une très grande

pureté, composé de goethite et

d'hématite. Ils

en ont

extrait 242 kg pour les besoins de

cette

expérience hors du commtln.

Le four,

fondé à Aredingi à la

fin du

18" siècle

et

abandonné

vers

1960,

a fait I'objet

d'une

restauration durant plus de deux

semaines.

Construit en terre et en

scories, dans

un

site

qui compte plus d'une vingtaine de

fours semblables,

il

mesure 2,30 mètre de hauteur et 2,60 mètre

de

diamètre

à la base.

Les parois

épaisses fiusqu'à 70 cm) sont

revêtues intérieurement

d'une argile

spéciale prélevée une

termitière en activité. Cette

argile,

f.

0

(3)

0

caractéristique d'être

particulièrement réfractaire.

Le

rechapage de

l'intérieur d'un four

n'intervenait traditionnellement

qu'à

la

mort d'un

maître de

fonte,

ce

qui

permet à

l'archéologue de connaître

exactement le

nombre de

générations

qui ont utilisé

un

même four en comptant les

couches concentriques de crépissage

;

indirectement,

à I'instar d'une

dendrochronologie,

il

peut donc dater sa fondation.

Les forgerons

ont poursuivi

leur travail par

l'abattage de trois arbres morts,

d'une espèce particulière, le

prosopis africana,

au

débitage très difficile de par sa

dureté

extrême. Exclusivement réservé

aux forgerons, notamment

pour la

sculpture des

statuettes cultuelles, ce bois a

permis

d'obtenir 300 kg de

charbon

d'une

qualité

exceptionnelle

; il ne produit en effet

que très

peu

de cendres

et

possède

un

pouvoir calorifique extrêmement élevé.

Après un bref

concassage

du minerai,

les

maîtres de fonte ont allumé le four,

et chargé alternativement

minerai et

charbon de

bois.

Après deux

nuits d'attente

durant

lesquelles la température a oscillé

entre

600"et 700", soit 40 heures

après

l'allumage,

ils

se

sont

adressés rituellement

au four en malinké, une

langue rappelant

leur origine du

Mandé

:

< accouche de

ton corps refroidi, accouche d'un bel

enfant, masse

le

bas

de ton dos, fais

descendre la paix !

> Les

forgerons

ont

ensuite cassé les tuyères et ouvert le

fbur,

qui a < accouché >>

à

1021"

d'une

éponge de

69 kilos d'un

fer

doux d'excellente qualité. Cette

matière

brute a permis à ces artisans dogon

de

forger à Kobo les outils

traditionnels destinés à

I'agriculture,

à l'armement et à la

panre de leur peuple. Les objets

utilisés

(fig.

1)

et

fabriqués

à

cette occasion seront

exposés dès nurs 1999 au

Musée

d'Ethnographie de

la Ville

de Genève, dans

le

cadre

d'une exposition sur le

feu, tandis que les scories

et

une partie de l'éponge de

fer font encore actuellement

I'objet d'analyses métallographiques

à

I'Université

de Lausanne par

V.

Serneels, et à

I'UPR A

423 du CNRS par

Ph.

Fluzin.

Ce filrn,

assemblé

par le

monteur

B.

Saparelli et commenté par l'écrivain et acteur

A.

Godel,

fait

ainsi

reviwe

une expérience unique,

les résultats des analyses scientifiques complètent

les

aspects

sociaux et

magiques

liés à

ces

opérations. Tout en

démontrant

la

maîtrise

absolue du savoir faire de ces

derniers

<< maîtres de fonte > africains, nous avons voulu

réaliser un fihn relevant le défi d'allier

technique,

esthétique

et émotions dans

une aventure commune.

3. UNE METALLURGIE AFRICAINE TRES ANCIENNE

D'un

point de

we

scientifique, cette expérience

nous a

beaucoup appris

sur cette

métallurgie

du fer africaine, si importante et en

même temps

si discutée. En

effet, I'avènement de la

métallurgie du fer

semble

avoir joué un

rôle

important dans l'évolution des

sociétés

africaines.

Ce matériau a contribué au progrès de

l'agriculture et

de l'armement, ainsi

qu'à

la

mise en place des

<

sociétés

complexes >.

Certaines théories imputent également

à

cette

technique nouvelle des

modifications

importantes de I'environnement par

les

déforestations intensives qu'elle

paraît

nécessiter. D'autre part,

les origines de cette métallurgie du

fer

en

Afrique

noire

ont

suscité

de nombreuses polémiques entre

partisans

d'une origine

située dans

le

monde antique et fervents déferxeuls d'un foyet' indigène.

O

e

4

6

O

,

1ll

i:) 5

22

(4)

Dans

l'état

actuel

de

nos connaissances sur

l'archéologie de l'Afrique de I'Ouest,

la

métallurgie du fer vient se

greffer

directement

sur

le

Néolithique, voire

même dans certains cas

sur du

Paléolithique final.

Bien que le minerai de fer soit

abondant

dans ces régions, les témoins de

la

fabrication de ce métal antérieurs à notre ère sont néanmoins relativement rares.

Deux foyers de métallurgie

du fer

précoces sont bien attestés :

I'un

au

Niger

: la période

du

"

fer 1" I'autre au

centre

du

Nigeria

:

la

culture de Nok. Ces deux foyers

sont

contemporains, et les datations par

la

méthode du carbone 14 attestent

leur présence dès

Ie début du 1"

millénaire av.

J.C. Divers éléments de la

culture

matérielle,

que ce soit au niveau

artistique

ou

technique,

incitent

certains

à y voir

des populations venues

d'ailleurs. Mais d'où

?

Une origine égyptienne semble difficile

à concevoir

: bien que le

pharaon

Toutankhamon

ait été

inhumé

au milieu

du

14

"

siècle av.J.-C. avec un poignard à lame de fer, ce métal

n'y

devient usuel qu'à

partir

de

la fin du 7 "

siècle avant

notre

ère, sous

I'influence des Assyriens des

armées

d'Assurbanipal. Par ailleurs, cet

emprunt technologique

aurait dû transiter par

la

Nubie. Or, si des objets en fer

isolés se

retrouvent dans cette région dès

le 9 "

s.

av. J.-C., probablement sous

fonne

d'importation, ils n'y

deviendront habituels

et

fabriqués localement

qu'au

début de

notre ère, notamment à Méroé,

baptisée

anciennement la

<

Birmingham

de

l'Afrique

> ! Une influence carthaginoise sur

la culfirre de Nok a été

avancéç

par

de

nombreux auteurs. Toutefois,

cette

hypothèse n'est plus valable compte tenu de la chronologie absolue

calibrée. En

effet, le

fer qui

apparaît

à

Carthage dès

le 7'

siècle

av.J.-C.,

n'y

devient courant que vers le 3 e

siècle av. J.-C. Ainsi, nous

sornmes actuellement

plutôt tenté de voir une

ou

plusieurs origines

autochtones,

mais

nous attendons

plus de

précisions

sur la

culture

matérielle des populations ayant

précédé

celles maîtrisant

le fer,

de façon

à

identifier les transitions

et

les ruptures culturelles et techniques.

Au Mali, la plus ancienne

occupation

connue de l'âge du

fer a

été Évélée par des sondages menés

par S. et R. Mclntosh

dès

!977, sur le célèbre tell à

enceinte

périphérique de Djenné-Djenno. Ce

site

constituerait,

selon

I'histoire et la

tradition orale, I'emplacement

primitif de la ville

de

Djenné, la délocalisation ayant eu lieu au 15' siècle

de notre ère, lors des

invasions du

peuple sonrai'. Les divers

sondages ont laissé

entrevoir par

endroits

jusqu'à

trente couches archéolo giques, recoupant plusieurs

constructions de terre crue ainsi que

des puits avec inhumation en

jarre.

Surmontant

un sol

vierge de

tout

dépôt anthropique, la phase la plus ancienne a

liwé

des fragments

de fer et de nombreuses scories,

qui

indiquent que ces populations

travaillaient

déjà ce métal. A Djenné -Djenno,

la

population était probablement

originaire

d'une autre région et maîtrisait déjà

la métallurgie du fer dès la deuxième moitié du ler millénaire

av.

J.-C.

La poursuite de fouilles

archéologiques,

menées conjointement à des

enquêtes

ethnoarchéologiques et à tles

analyses

métallographiques, nous

permettront

certainement à I'avenir de clarifier

les

origines et le développement de

cette

métallurgie du fer, si essentielle

au développement

du continent tout

entier.

Une

table-ronde intcrnntionalc oonsacrée à

I'origine

de la mélallurgie

du fer

en Afrique

et

dans

le

bassin méditerranéen aura

lieu

à Genève en

juin

1999

et

tentera de faire un

bilan de la

question.

â\

0,)

(5)

Filrn vidéo

BETACAM,

52 min.

o

Direction scientifique et production exécutive : Eric Huysecom

.

Réalisation : Eric Huysecom

&

Bernard Agustoni Prises de vues : Bernard Agustoni

o

Textes et commentaires : Armen Godel Montage : Bruno Saparelli

.

Musique : Jessi Téssougué Mixage : René Sutterlin

.

Assistants au

Mali

: Elin, Tiégé

&

Ankoudia Téssougué Production : Huysecom, Agustoni & PAVE Version française

: Mention

spéciale au

XVI

ème

Bilan du film ethnographique,

Paris, mars

lgg7, Grand prix et Prix du public

au

2e

festival international

de fihns

archéologiques de Bruxelles,Version anglaise

Award of commendation 1998 of the American

Association o Anthropologists

Version

italienne spéciale menzione, 9a Rassegna Internazionale

del

Cinema Archeologico,

oct.

I 998

Soutien financier et logistique

:

Département d'anthropologie et d'écologie de l'Université de Genève, Musée d'ethnographie de la Ville de Genève, Département municipal des affaires culturelles de la Ville de Genève, Télévision Suisse Romande Avec

I'aide de:

Mission Archéologique

&

Ethnoarchéologique Suisse

en Afrique de I'Ouest (MAESAO),

Fondation Suisse-Liechtenstein

pour les

Recherches Archéologiques à l'Etranger (FSLA), Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS), Institut des Sciences Humaines de Bamako (ISH), Hartmann P. Koechlin consul honoraire de la république du

Mali

en Suisse, Centre vidéo de

la Ville

de Genève, Electro-lite France s.a.r.l.

à

Thionville, Disques VDEGallo

à

Lausanne, Vincent Semeels de

la

Section des sciences de

la

terre de l'Université de Lausanne, Anne Ma du d et d'ecologie de l'Université de Genève.

0

2 7

5

O

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J

@ e

Outlls uttlisés lors de la labrlcation d'objets de fer

à partlr du minerai chez les Tommo (Aredingut et Kobo):

1.. Pic pour crcuser la mine

2. Panier de bois pour retirer le minerai de fer de la mine

3. Pic pour concasser le minerai de fer

4. Briquet de fer pour allumer le four lors de la réduction

5. Pinccs de fer pour tenir le morceau de fer lors de la forgc

6. Masse pour marteler l'éponge de fcr à la forgc (th étapc)

7. Marteau pour marteler I'objet de fcr à la forge (2h étape)

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