Printemps arabe. Il n’y a plus que les vieilles démocraties à ne pas rêver. Plus qu’elles à rester obsédées par la conservation des ac
quis matériels, à vouloir fermer à tout prix les portes, à ne pas voir que le monde bouge et que s’il ne bougeait pas, il serait en train de mourir. L’émergence d’une nouvelle vision du monde n’est pas un luxe : c’est une nécessité vitale pour l’humanité
Ne laissons pas nos vieux politiques rabou
gris imposer des modèles d’autrefois et faire de la Suisse un petit repère de nostalgiques for
tunés, d’Harpagons assis sur leurs cassettes d’écus et pleurant que le monde cherche à les saisir. Il n’y a plus de cassettes qui ne soient discutables, du moins audelà d’une certaine importance. Voilà ce qu’exprime, parmi d’au tres vérités, la nouvelle société maghrébine, dans sa conscience digitale tout juste en train de prendre forme sur internet, Twitter, les réseaux sociaux.
Cette conscience, nul ne sait encore jus qu’où elle ira, quels chemins elle prendra pour res
saisir le monde. Mais ce qui est déjà sûr, c’est que les experts genre Samuel Huntington – les grands penseurs du cloisonnement, des visions irréconciliables entre cultures, du choc des civilisations – voient leur thèse entrer en phase d’obsolescence accélérée. L’histoire n’avan ce pas tranquillement : elle procède par ruptures. Ce printemps en est une. On peut se remettre à penser à un système global, puis
qu’il semble de plus en plus évident que les as
pirations humaines sont identiques. Tous ces anticorps sé crétés entre les parties du monde, les anti ques antagonismes, apparaissent com
me de grossiers montages. Pour peu qu’on les laisse s’exprimer, les peuples arabes parta
gent nos aspirations les plus intimes. Après des décennies de peur, de mensonges et de dénonciations, leurs besoins semblent d’une radicale simplicité : ouverture et démocratie.
Sur notre petite Terre, non seulement chaque personne est unique, mais elle ressemble aux autres. Même les Chi nois, qui exercent sur nous un mélange de fascination et de terreur économique, que l’on ima gine corvéables pour l’éternité, pourraient bien aussi se révolter, blackbouler leur oligarchie gérontocratique, renverser la corruption et ouvrir la cage dans laquelle une élite enferme leur pensée : on ver
rait alors qu’eux aussi sont des humains. Qu’ils ont soif de liberté, de dignité et d’un monde habitable, solidaire.
Un signe de cette rupture : alors qu’elle était de plus en plus contestée, la notion d’universalité des droits fondamentaux revient en force à l’ONU, affirme un article du Monde de vendredi
dernier. «Les révoltes arabes, le renversement des pouvoirs en Tunisie et en Egypte, sur fond de surgissement des sociétés civiles, ont créé une dynamique nouvelle, écrit Natalie Nougay
rède. Il y a une "impression de jubilation" com
mente un diplomate occidental, qui raconte que
"des ambassadeurs de pays arabes et afri
cains, dans les conversations privées, se met
tent à critiquer le régime qu’ils sont censés re
présenter, et se félicitent d’avoir vu partir des dirigeants autoritaires et dépassés".» L’article continue ainsi : «Avec les mouvements pour la liberté survenus dans le monde arabomusul
man, les vieux arguments "culturalistes" selon lesquels les droits fondamentaux se décline
raient de manière différente d’un continent à l’autre, ou d’une religion à l’autre, sont devenus moins audibles».
Chez nous, l’ambiance politique n’est pas à la jubilation devant l’histoire qui sort de ses vieil les limites, qui s’ébroue en réenchantant le monde.
Au contraire. Les esprits sont obsédés par le chacun pour soi et la désolidarisation. C’est aux seuls partis prônant un égoïsme décomplexé que les sondages promettent des lendemains qui chantent. Partis dont le discours se résume à : «vous n’aimez pas les étrangers, vous ne voulez pas payer pour les malades chroniques, les vieux déments ou pour les personnes "res
ponsables" de leur problème, les fumeurs, les gros, les alcooliques et les toxicomanes ? Eh bien, vous avez raison ! Vous avez le droit d’être égoïstes !» Cette pensée fait son chemin, s’ins
talle. Elle ne semble pas reposer sur la haine : elle se contente de valider la distanciation mo
rale. Je ne m’occupe que de mes proches. Mes avantages constituent le monde.
Cette tendance ne regarde aucun avenir. La solidarité n’est pas un surplus moral mais notre oxygène. Non seulement nous avons les moyens de nous la payer – son coût n’est pas exorbi
tant – mais surtout elle est la condition et même plus encore la cause de notre prospérité. C’est parce que nous avons développé une anthro
pologie de la solidarité que s’est élaborée une démocratie pluraliste, où la discussion s’honore de respect, où la vérité compte, et que nous sommes parvenus à construire un pays riche.
Devant les révolutions des pays arabes, nous restons comme paralysés. Incapables de com
prendre que s’ouvre un espace historique d’une nouveauté radicale. Et que ce dont il s’agit, c’est de la cohésion sociale au niveau mondial.
Que disent, en effet, ces révolutions ? Que les guerres d’Irak et d’Afghanistan étaient des stu
pidités (ce que beaucoup savaient déjà). Que,
si elles n’avaient pas eu lieu, les peuples se se
raient probablement révoltés les années sui
vantes (et nous aurions pu les soutenir bien plus efficacement). Mais plus encore, ce que l’on voit, c’est que la liberté conquise par les populations ellesmêmes s’accompagne d’un déploiement de la parole, d’un dévoilement – au sens propre – de la réalité, d’une immense pro
duction de pensée et de culture, mais aussi de solidarité. Alors que la guerre entraîne toujours le repli et la régression. Voilà que des popula
tions ne haïssent plus les démocraties occi
dentales mais leurs propres gouvernants in
dignes et cor rompus. Quel changement ! Ce qu’on ne sait pas c’est évidemment si tout cela va réussir – et non pas finir par un retour au passé, avec une répression accrue. Ou dans une interminable guerre civile. Tout cela est possible. Mais une chose est certaine : une fois libre, la parole agit, avance, transforme, quel qu’en soit le coût. C’est comme avec une ma
ladie grave : la guéri son n’est jamais le retour à l’état antérieur. Chan gement radical, il y aura donc. Les événements n’ont rien à voir avec la révolution iranienne : aucune ferveur islamique tournée contre l’Occident. La question, désor
mais, est plutôt : l’islam, qui reste le terreau culturel de ces populations, vatil apporter une originalité à leur soudaine avancée vers la mo
dernité ? Ces pays vontils inventer une autre forme de démocratie, de gouvernance par la population ? La nôtre est en bien des points fa
tiguée. Que vont nous apporter ces nouveaux venus plein d’idées, en ce 21e siècle ? Jus qu’où vontils contaminer le reste de la planète ? L’ef
fet domino pourrait tou cher la myriade de ré
gimes autocratiques qui restent en place dans le monde – et dont on ne pourra plus jamais croire ou affirmer qu’ils représentent les aspi
rations des populations.
Devant ce nouveau monde qui naît nous ne pou
vons rester sans changer nousmêmes. Aider les populations du Maghreb postdictature qui ont besoin de tout ? Ne pas laisser les anciens pouvoirs se réinstaller violemment ou insidieu
sement ? Oui. Mais notre attitude ne sera effi
cace que si, nous aussi, nous pivotons notre regard en un geste quasi révolutionnaire : de l’égoïsme régressif vers la modernité ouverte, de la peur vers la curiosité, d’une recherche affolée et cynique de chaque goutte de pétrole vers une forme de solidarité mondiale.
Bertrand Kiefer
Bloc-notes
568 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 9 mars 2011
Tout repenser
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