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André Cornu : témoignage
Denis Poupardin, André Cornu, Jean-Louis Dufour
To cite this version:
Denis Poupardin, André Cornu, Jean-Louis Dufour. André Cornu : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 3, Editions INRA, 205 p., 1999, Archorales. �hal-02839029�
A.C. —Je suis né le 10 Décembre 1924, à Valenciennes. Mon père d’origine parisienne était métre u r. Ayant mira- culeusement survécu à trois années passées dans les tranchées, il est arrivé dans le département du Nord où il s’est marié. Il a beaucoup travaillé à la re c o n s t ruction de tout ce qui avait été alors démoli durant la g u e rre. Mon grand-père, du côté maternel, était tisserand dans le Cambrésis. Du côté paternel, il était fer- ronnier d’art .
J’ai fait mes études au lycée de Valenciennes. Après 1940, il y a eu la débâcle et il a fallu partir sur les routes. Nous sommes arrivés finalement à Toulouse. J’ai terminé mes études secondaires dans cette ville où j’ai passé les deux baccalauréats. En 1943-44, j’ai suivi à Toulouse les cours d’une classe préparatoire au concours d’entrée de l’Agro. Je suis entré dans cet établissement, juste après la Libération de Paris, à la fin de l’année 1944.
D.P. — Comment s’est déroulée votre scolarité à l’Agro ?
A.C. — Certaines matières m’ont intéressé mais d’autres beaucoup moins. A dire vrai, je n’avais pas vraiment la fibre agronomique : j’avais préparé l’Agro, un peu par hasard. J’ai gardé toutefois un bon souvenir de l’enseignement qui était donné en génétique. C’était la première fois que j’entendais parler de cette matière. Les cours étaient assurés par Félicien Bœuf qui disposait de notes écrites qu’il nous récitait simplement, mais assez clairement pour retenir mon attention. L’intérêt que j’ai porté à la science qu’il enseignait m’a vite convaincu que c’était vers elle qu’il fallait que je me dirige. J’ai poursuivi, en consé- quence, ma formation en suivant les cours et les travaux pratiques du premier certificat de génétique qui avait été mis en place, en 1947, à la Sorbonne. Les animateurs étaient, à cette époque, Philippe L’Héritier et Boris Ephrussi, professeurs, et Georges Rizet, chef de travaux. Tout était nouveau et passionnant pour moi et mes camarades, dont André Cauderon, Henri Heslot (futur professeur de génétique à l’INA), Jacques Monod et bien d’autres.
D.P. — Aviez-vous suivi ces cours de génétique à la Sorbonne durant votre troisième année à l’Agro ? A.C. — Oui, à la fin de la seconde année, j’avais demandé à faire la section recherche, sans avoir l'assurance
d’être embauché plus tard par un institut de recherche. L’INRA n’existait pas encore, en effet, au moment où les élèves de ma promotion avaient dû décider, à l’amphi-situ, de leur orientation.
D.P. — Pourquoi aviez-vous été attiré par la recherche alors que les perspectives qu’elle offrait, au sor- tir de la guerre, étaient pour le moins limitées. Quelles idées vous faisiez-vous alors du métier de cher- cheur ?
A.C. — J’étais sorti de l’Agro en 1947. L’INRA venait d’être créé. A vrai dire, j’étais motivé davantage par la recherche fondamentale que par ses applications. L’Agro ne m’avait pas vraiment donné le goût de la recherche agronomique !
J’avais participé à un entretien qui avait été organisé par les gens qui mettaient alors en route l’INRA et qui cherchaient de jeunes Agros pour le nouvel Institut de recherches. A l’époque, je n’avais pas été convaincu par leurs arguments.
D.P. — Y a-t-il eu beaucoup de camarades de votre promotion qui, au sortir de l’Agro, ont décidé de prendre le même itinéraire que vous ?
ARCHORALES-INRA – CASSETTEDATN° 52-1 ET52-2 Propos recueillis par D. Poupardin et Jean-Louis Dufour
C ornu André , Dijon, le 25 Janvier 1996
A.C. — J’avais un camarade qui avait, comme moi, opté pour la liberté de choix. Il s’agissait de Roger Monier qui était attiré par la biochimie et qui a travaillé beaucoup, par la suite, sur les ARN messagers, à Villejuif.
En troisième année, je suis entré au laboratoire de Joseph Lefèvre qui était alors professeur de géné- tique à l’Agro. Muni d’une bourse du CNRS, j’ai passé dans ce labo quatre années au cours desquelles je me suis initié aux techniques de cytogénétique, tout en suivant à la Faculté de Paris, des cours pré- parant à divers certificats de licence (génétique, biologie générale). J’ai travaillé beaucoup, à cette époque, avec Heslot qui y était arrivé deux années auparavant.
Mais il s’est trouvé que Georges Grillot qui était directeur de la Recherche agronomique au Maroc cher- chait un candidat pour travailler sur le maïs. J’ai accepté, en 1951, le contrat qu’il m’avait pro p o s é .
D.P. — Quel type de travail vous a-t-il été alors confié ?
A.C. — J’ai été placé sous la coupe de M. Trabut qui était un spécialiste des céréales et j’ai été chargé pre s q u e tout de suite de la sélection et de l’amélioration du maïs au Maroc. Le métier était agréable, les moyens assez conséquents. Il y avait, en effet, 5 ou 6 stations expérimentales assez bien équipées dans lesquelles travaillaient des scientifiques dont beaucoup étaient des immigrés venus de Russie ou de Hongrie.
C’était un peu la tour de Babel. Y travaillaient également quelques Français, mais assez peu nombre u x .
D.P. — En quoi consistait votre travail ? Se passait-il surtout au laboratoire ou dans les champs ? A.C. — En laboratoire ? pas tellement ! paradoxalement, le travail de recherche qui m’avait été confié avait
des finalités surtout agronomiques ! Mais il me plaisait car j’avais une grande latitude pour l’organi- ser comme je l’entendais. J’ai commencé par faire un inventaire des nombreuses variétés de maïs qui existaient au Maroc. Les zones de culture semi-arides dans lesquelles on était obligé de semer le maïs très tôt, disposaient de variétés bien adaptées. Il en était de même des zones irriguées qui commen- çaient à se développer, notamment dans l’intérieur du pays et des régions plus arrosées, dans le Nord, près de Meknès. Comme j’avais à ma disposition des stations avec du personnel français très compé- tent, j'ai pu procéder à des expérimentations : j’ai commencé, comme tout un chacun, par faire des lignées de maïs et par fabriquer des hybrides, comme cela se faisait en France à la même époque.
J’avais ainsi de grandes facilités pour tester mon matériel, aussi bien à Rabat que dans les 5 ou 6 sta- tions, dont 3 en zone de culture irriguée.
D.P. — Les travaux de recherche que vous faisiez avaient-ils des analogies avec ceux d’A. Cauderon, à la même époque ?
A.C. — Oui. Mais, assez vite, le Maroc a fait partie d’un ensemble de coopération dans le Bassin méditerra- néen. J’ai pu faire dès lors la connaissance de collègues portugais, espagnols, italiens et français qui travaillaient avec les mêmes objectifs que moi.
D.P. — L’étude du maïs au Maroc posait-elle alors des problèmes très spécifiques ?
A.C. — J’ai choisi, comme base de sélection, de tirer parti des populations locales, qui étaient plus ou moins bien adaptées aux conditions climatiques et pédologiques des diverses régions céréalières du Maroc. Ces varié- tés avaient aussi l’avantage d’être semoulières (utilisées pour la confection du couscous) : cette caractéris- tique est très importante au Maroc ou plus des 3/4 de la production de maïs en grain est autoconsommée pour l’alimentation humaine. Les autres types de grains, comme les farineux (c’est le cas des maïs améri- cains) étaient beaucoup moins re c h e rchés. L’ i n t roduction au Maroc, quelques années auparavant, de maïs o r i g i n a i res d’Amérique du Sud (surtout d’Argentine) plutôt semouliers et plus vigoureux que les variétés locales m’a permis de diversifier énormément mes bases de sélection en culture sèche comme en culture i rr i g u é e .
E n t re autres choses, j’ai eu l’idée d’utiliser, à cette époque, un type d’hybride nouveau, à partir d’un hybri- de simple américain réputé. J’ai essayé, en effet, diverses combinaisons (top-cross) entre des variétés
locales et cet hybride simple américain. Les pre m i è res apportaient des qualités d’adaptation part i c u l i è re s au milieu alors que le second apportait ses capacités de rendement. Il ne s’agissait ni d’un hybride simple, ni d’un hybride double, comme cela se faisait alors en France, mais d’une formule part i c u l i è re utilisant les qualités du matériel américain et du matériel marocain. Les résultats obtenus ont été assez satisfaisants : les rendements ont été nettement accrus par rapport aux variétés marocaines et les résistances aux mala- dies améliorées plus ou moins, selon les combinaisons.
D.P. — Vous vous occupiez de la fabrication de nouvelles combinaisons hybrides. Étiez-vous chargé aussi de leur multiplication ?
A.C. — Non, il existait un organisme qui en était part i c u l i è rement chargé mais comme il venait juste d’être créé, il n’avait pas encore un rôle très actif en ce domaine.
J’ai poursuivi ce travail de mise au point de nouvelles variétés de maïs jusqu’en 1956, date à laquelle le M a roc a pris son indépendance. Chaque année, il y avait une réunion des chercheurs de tous les pays médi- t e rranéens au cours de laquelle ils échangeaient leurs combinaisons hybrides. Je testais, en conséquence, dans les stations expérimentales non seulement les pro p res hybrides que je mettais au point mais aussi tous ceux que me fournissaient mes collègues espagnols, portugais ou italiens. J’arrivais à obtenir en culture irr i- guée des rendements de 100 qx/ ha, grâce à la chaleur et à l’eau qui était apportée au maïs.
J’avais entrepris également des re c h e rches en culture semi-irriguée. J’avais re m a rqué, avec un agronome haï- t i e n (1), qu’il suffisait d’une irrigation au moment du début de la floraison pour obtenir le double de re n- dement par rapport au témoin. Ce résultat pouvait faire méditer les agriculteurs du Sud-Ouest de la France et les inciter à modérer leur consommation en eau en choisissant plus judicieusement les moments où il convenait de l'apport e r.
D.P. — Les échanges de matériel végétal se faisaient-ils à cette époque sans restrictions ?
A.C. — Oui. C’est ce qui m’a permis d’apprendre beaucoup sur la sélection du maïs en discutant avec tous ceux qui mettaient au point de nouvelles combinaisons hybrides. Il n’y avait pas encore au Maroc d’organisme d’homologation analogue au CTPS, en France.
Les résultats de mes recherches sur l’amélioration du maïs ont été regroupés dans un Cahier de la recherche agronomique, publié en 1965 par le Ministère de l’Agriculture du Maroc (2).
D.P. — Durant ces 13 ans passés au Maroc, vos centres d’intérêt se sont-ils élargis à d’autres préoccu- pations ?
A.C. — Ma situation personnelle a évolué durant toute cette période. A partir des années soixante, j’ai eu plus de responsabilités : chef du secteur d’Amélioration des céréales de printemps, j’ai été nommé, en effet, en Janvier 1963, date à laquelle l’Institut National de le Recherche Agronomique Marocaine a été créé, Chef du Service des Recherches Agricoles qui regroupait 7 stations de recherches spécialisées (plantes fourragères, plantes textiles, plantes sucrières, oléagineux, légumineuses alimentaires, céréales d’au- tomne, céréales de printemps). Chaque station spécialisée réunissant elle-même autour d’un groupe de plantes des chercheurs de disciplines différentes.
D.P. — Aviez-vous, au sein de cette équipe de formation variée, des façons différentes de concevoir et d’entreprendre les opérations d’hybridation et de sélection ?
A.C. — La génétique que j’avais apprise était surtout de la “génétique de mouches”. Durant ma scolarité à l’Agro, j’avais eu toutefois l'occasion d'effectuer un stage sur des espèces végétales dioïques, à sexes séparés.
Travaillant sur le chanvre ou la Bryone, j’avais réussi à obtenir notamment à partir d’individus tétra- ploïdes des plantes bisexuées (3). J’avais abordé cette question du point de vue génétique et chromo- somique, dans le cadre d’un diplôme. Le travail que j’avais fait a été repris, plus tard, par des cher- cheurs de l’INRA qui travaillaient à Montpellier sur cette espèce.
Les collègues avec lesquels je travaillais au Maroc étaient souvent des botanistes ou des physiologistes végétaux, aux vues assez académiques. Très marqués par la formation universitaire qu’ils avaient reçue, ils avaient peu l’esprit agronomique. Mais ce n’était pas gênant, car nous nous complétions très bien et partagions nos connaissances. Villax qui était un émigré hongrois a travaillé avec moi, pen- dant son séjour à Rabat, à la rédaction d’un gros ouvrage sur toutes les plantes fourragères de la région méditerranéenne, considérées du point de vue botanique et agronomique. De même, j’ai travaillé à cette époque avec Bryssine qui était un très bon spécialiste des plantes légumineuses et avec M. Tegyey, un autre chercheur hongrois très compétent en matière de céréales (blé dur et blé tendre notamment) (4).
Notre équipe disposait de tout l’appareil expérimental qui existait alors au Maroc et qui était très effi- cace. Il y avait de bons techniciens à la tête des diverses stations, dont certaines étaient fort belles comme celle de Marrakech. Certains sont revenus, par la suite, en France, dont un à Beaune un cer- tain temps.
D . P. — Vos re c h e rches ont-elles gardé alors un caractère très agronomique ?
A.C. — Tout en poursuivant des recherches de type agronomique, j’ai entrepris des travaux de génétique plus pointus sur du maïs dont les résultats ont été publiés régulièrement dans la revue américaine spécia- lisée Maize News Letter, qui existe toujours (5). Le directeur marocain avec lequel je m’entendais très bien a fini par me confier l’ensemble des recherches qui étaient effectuées sur les végétaux, tant dans le domaine de l’amélioration des plantes que dans celui de l’agronomie et de la phytopathologie.
D.P. — Avez-vous pu mettre à profit cette position privilégiée pour encourager sur place des travaux plus pluridisciplinaires ?
A.C. — C’était d’autant plus utile ici que les chercheurs se trouvaient souvent assez isolés les uns des autre s . C’est ainsi que j’ai pu faire la connaissance, au Maroc, d’entomologistes et de phytopathologistes et engager des collaborations avec des chercheurs de la station d’Antibes qui travaillaient sur la résistan- ce du blé à la mouche de Hess.
D.P. — Avez-vous joué au Maroc un rôle dans la formation des cadres futurs de la recherche agrono- mique ?
A.C. — Non, parce que j’avais déjà beaucoup à faire et que les écoles d’agronomie ne se sont mises en place à Rabat, qu’après mon départ. Il y avait toutefois déjà quelques collègues de Montpellier qui venaient f a i re des cours au Maro c .
D.P. — Comment se sont opérés votre retour en France et votre intégration dans les structures de l’INRA ?
A.C. — Les cadres de la recherche agronomique ont progressivement fait appel à des Marocains sortant des écoles d’agronomie. Le nombre des chercheurs européens a du même coup eu tendance à diminuer.
Il a fallu que je songe à mon tour à me rapatrier. Mon retour en France a eu lieu à la fin de l’année 1964. J’avais pris contact préalablement avec les directeurs de l’INRA et notamment avec R. Mayer qui était responsable du département d’amélioration des plantes.
Mais, très vite, André Cauderon a jugé inopportune ma présence dans le groupe maïs. Surpris par sa réaction, R. Mayer m’a proposé d’aller me promener dans le Massif-Central pour aller chercher des variétés sauvages de plantes fourragères, mais sans m'octroyer de crédits à cet effet. Devant le peu d’enthousiasme qu'il m'avait manifesté, j’ai expliqué que j’aimerais bien faire de la recherche fonda- mentale. C’est ainsi que j’ai été orienté dans le laboratoire de mutagenèse qu'avait créé, à Dijon, Paul Dommergues, en 1963.
D.P. — A la différence de beaucoup de chercheurs de votre génération, vous n’avez donc jamais travaillé à Versailles. Dans quel cadre avez-vous été intégré à l’INRA ?
A.C. — On m’a donné un poste contractuel, qui équivalait à celui de chargé de recherches. Pour être intégré dans le cadre scientifique, il était nécessaire d'avoir une thèse. Comme au Maroc j’avais eu beaucoup de travail à faire, je n’avais pas eu le temps d’en élaborer une. A. Cauderon s’était opposé, par ailleurs, à ce que j’en soutienne une sur les travaux que j’avais pu effectuer précédemment sur le maïs.
Entré dans ce laboratoire de mutagenèse, il a donc fallu que je définisse avec P. Dommergues un sujet de thèse qui entre dans le cadre de son programme d’activité. Il travaillait, quant à lui, sur les rosiers qui étaient des plantes à multiplication végétative et il avait mis au point un irradiateur capable d’in- duire des mutations. Travaillant sur les anthocyanes, P. Dommergues avait certes obtenu des coloris différents, des plants qui pouvaient se multiplier par greffes et par boutures, mais il était difficile d’en- treprendre sur des rosiers une étude génétique des mutations obtenues, sans passer par une étude des hybrides et des descendants. Pour arriver à se lancer dans une étude génétique des mutations provo- quées par des rayons gammas ou des mutagènes chimiques, il fallait pouvoir disposer d’un matériel végétal, riche aussi en anthocyane, mais qui puisse se multiplier facilement par graines. Nous avons fini par trouver le pétunia qui était effectivement très riche en coloris.
D . P. — Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’avoir recours au pétunia ? Quel intérêt le pétunia, considéré comme nouvelle plante-modèle, offrait-il aux travaux que vous aviez en vue ?
A.C. — Cette plante était alors assez peu connue dans les milieux scientifiques. Quelques maisons de sélec- tion françaises, comme Vilmorin ou Clause, utilisaient des variétés de différentes couleurs dont beau- coup provenaient de l’Amérique du Sud. Elles mettaient sur le marché un certain nombre d’hybrides obtenus par croisement entre elles. Mais comme cela leur revenait moins cher, elles préféraient impor- ter, en fait, des graines d’hybrides américains au lieu de se lancer elles-mêmes dans des travaux de sélection.
L’intérêt du pétunia résidait à la fois dans la simplicité de son génome (plante à 2 x 7 chromosomes), dans son temps de reproduction très court (6) et dans sa très grande variabilité. Il permettait d’abor- der l’étude des mécanismes génétiques qui intervenaient dans la biosynthèse des anthocyanes, ce qui n’avait jamais été fait précédemment. Compte tenu de ses variations, il offrait aussi un très grand inté- rêt pour étudier la mutagenèse.
A partir de 1965-1966, j’ai donc commencé à travailler sur cette plante-modèle.
D.P. — Étiez-vous avec Dommergues, le seul scientifique qui travaillait alors dans ce laboratoire ? A.C. — Oui. Mais travaillaient également, avec nous, Henri Touvin et Bodergat qui étaient respectivement
ingénieur et technicien. Le premier s’occupait surtout de blés que Dommergues avait irradiés en vue d’obtenir des mutants. Le second travaillait plutôt sur des arbres fruitiers.
Le travail que je faisais s’inscrivait dans une perspective plus génétique. Il a fallu que je rassemble du matériel végétal de différents pays et entreprenne des essais. La première question qui se posait était de savoir ce qu’étaient les mutants somatiques, c’est-à-dire ceux qui apparaissaient lorsqu’on procé- dait à des irradiations. Il fallait comprendre les raisons pour lesquelles des mutants apparaissaient après de tels traitements. Nous nous sommes aperçus avec le pétunia que ces mutations somatiques n’étaient pas transmissibles (7). Nous avons constaté, par ailleurs, que les mutations obtenues sur rosier ou sur des plantes à multiplication végétative n’étaient pas vraiment des mutations mais résul- taient seulement d’un système génétique hétérozygote : il fallait, en réalité, que la mutation préexiste pour apparaître vraiment.
Les plantes à multiplication végétative contiennent, en effet, en elles-mêmes, beaucoup de mutations spontanées. Le fait d’obtenir par rayonnement une mutation sur l’autre chromosome fait apparaître en fait la mutation existante. Les mutations somatiques correspondent ainsi à quelque chose existant déjà.
D.P. — Comment intervenaient donc ces mécanismes d’expression provoqués ?
A.C. — C’est assez complexe à expliquer. Lorsque des plantes se reproduisent en faisant appel à la produc- tion de graines, les mutations qui se produisent se manifestent et se retrouvent dans leur descendan- ce. Mais quand leur reproduction se fait uniquement par multiplication végétative, les mutations spontanées s’accumulent et produisent des secteurs hétérozygotes (c’est-à-dire contenant, au niveau de certains gènes, des mutations préexistantes). Les brassages qui s’opèrent entre les diverses couches des apex peuvent faire apparaître, dans les parties des plantes qui résultent de leur fonctionnement, des mutations internes préexistantes. Les mutations provoquées peuvent en faire apparaître d’autres, parfois aux mêmes endroits, celles qui existent déjà étant récessives et pouvant être masquées par un gène dominant.
Les mutations somatiques n’étaient pas transmissibles parce qu’elles n’étaient que des mutations flo- rales d’origine épidermique.
D . P. — Qu’est-il résulté de ce constat ?
A.C. — Nous nous sommes aperçus que les irradiations gamma augmentaient la fréquence des interactions entre couches cellulaires, donc l’instabilité des phénotypes.
D.P. — Sont-ce ces travaux et les réflexions qui les ont accompagnés qui ont fait l’objet de la thèse de docteur-ingénieur que vous avez soutenue à la Faculté de Dijon, en 1970 ?
A.C. — Oui. J’avais fait part à Dommergues de mes conclusions sur les effets des irradiations sur les plantes, mais n’en suis pas resté là. J’ai entrepris, en effet, des études de génétique, allant voir dans la descen- dance des objets traités les mutations qui étaient viables et qui avaient été transmises. Ma thèse d’in- génieur-docteur, que j’ai soutenue en 1970, a porté sur ce qui advenait dans la descendance des muta- tions somatiques, à partir de l’exemple du pétunia. Elle a contribué à mettre en évidence les rôles des différentes couches de l’apex et les façons dont elles réagissaient. Je l'ai faite en collaboration avec le professeur Bugnon de l’Université de Dijon qui s’intéressait à la morphogenèse des plantes et qui m’a bien aidé dans ce travail.
D.P. — Votre situation à l’INRA s’est-elle du même coup stabilisée ?
A.C. — Effectivement, un an après, je suis devenu maître de recherches. 10 ans plus tard, j'ai été reçu au concours de directeur de recherches.
D.P. — Les travaux que vous avez entrepris après 1971 se sont-ils poursuivis dans la même direction ? A.C. — J’ai pu développer mes recherches et mon matériel végétal, grâce à l’appoint de plusieurs chercheurs
intéressés par la richesse expérimentale des pétunias.
Daniel Maizonnier, cytogénéticien présent dès 1971, a pu rapidement mettre au point des méthodes d’observation des chromosomes de Petunia et reconnaître de nombreuses anomalies induites par les traitements mutagènes. Jean Vallade, professeur à la Faculté des Sciences de Dijon, spécialiste en embryologie végétale, s’est intéressé, lui aussi, au Petunia en tant que modèle pour ses recherches. Ce choix a entraîné une collaboration fructueuse entre nos deux laboratoires. En particulier, une étude approfondie de la fécondation et de l’évolution du zygote a permis de mettre au point des traitements mutagènes sur zygotes, une méthode très efficace et sans pareille.
Éliane Farcy, ingénieur de recherches et biochimiste, est venue nous rejoindre un peu plus tard, entre- prenant des études approfondies sur la biosynthèse des anthocyanes des pétunias, un programme de recherche qu’elle a ensuite développé dans ses aspects génétiques.
D.P. — Etes-vous resté toujours dans le laboratoire de mutagenèse jusqu’à la fin de votre activité ? A.C. — Non. Après le départ de P. Dommergues, à la fin des années soixante-dix, j’ai repris la direction du
l a b o r a t o i re. Celui-ci a grossi et est devenu ultérieurement le laboratoire de génétique et de muta- g e n è s e .
Nous nous sommes mis à travailler, en 1970, sur les mutants dans lesquels on trouvait à la fois des délétions et des translocations (8). Notre collaboration est venue de la découverte d’un haploïde appa- ru probablement de façon spontanée. Comme nous disposions de marqueurs, il était possible de repé- rer dans les plantes qui avaient cette particularité, celles qui n’avaient que des caractères maternels ou que des caractères paternels. D. Maizonnier a pu vérifier qu’il s’agissait bien d’haploïdes et entre- prendre des études sur la méiose, en utilisant tous les mutants disponibles, sur l’établissement d’une carte chromosomique du pétunia : tous les chromosomes ont pu être distingués les uns des autres, à l’exception du 5 et du 6 qui étaient trop semblables pour pouvoir être différenciés.
D.P. — Des travaux analogues étaient-ils entrepris, à la même époque, à l’étranger ?
A.C. — Cela commençait aussi à bouger à l’étranger. Le grand tournant s’est produit pour nous, en 1975.
Nous sommes allés à une réunion aux Pays-Bas, pays intéressé depuis toujours par la production des fleurs. Nous avons rencontré là-bas deux collègues de l’Institut génétique d’Amsterdam qui tra- vaillaient sur une thématique assez proche de la nôtre. Nous avons décidé, après avoir discuté avec eux, de travailler ensemble et de partager notre matériel. Ils étaient plus avancés que nous dans le domaine des anthocyanes mais nous l’étions davantage dans celui de la mutagenèse. Les travaux de part et d’autre sur la cytogénétique du pétunia ont connu dès lors un grand développement.
Nous nous sommes rencontrés souvent et notre collaboration avec eux a bien marché jusqu’aux années 1985, date à laquelle l’Institut génétique d’Amsterdam a dû fermer ses portes, faute de crédits suffisants. Nos collègues hollandais ont poursuivi tant bien que mal leurs activités dans le cadre de l’Université libre d’Amsterdam mais qui était plus tournée vers la biologie moléculaire qui commen- çait alors à prendre un grand développement. Nous avons fait connaissance avec les nouvelles équipes avec lesquelles nous nous sommes plus difficilement entendus. Il est sorti toutefois de cette collabo- ration beaucoup de pistes intéressantes. En 1978, au cours d’une mission aux États-Unis, j’ai rencon- tré beaucoup d’autres chercheurs qui travaillaient également sur le pétunia. Avec certains d’entre eux, nous avons pu engager d’autres collaborations et procéder à des échanges de mutants. D. Maizonnier avait récolté une série de trisomiques au cours de ses études et ceux-ci se sont révélés très utiles pour localiser les gènes sur les chromosomes, d’où l’intérêt manifesté par nos interlocuteurs.
D.P. — Le pétunia est un matériel végétal qui offre un certain nombre d’avantages pour progresser dans l’exploration intime du génome et la compréhension des mécanismes qui régissent son fonctionnement.
Les recherches fondamentales auxquelles vous vous êtes livré en utilisant les possibilités particulières qu’il offrait ont-elles eu, à votre connaissance, des retombées agronomiques ?
A.C. — Une des premières applications qui est apparue a concerné le domaine des anthocyanes. Les antho- cyanes présentent un grand intérêt pour les producteurs de fleurs mais peu d’entre eux savaient com- ment s’héritaient les différentes couleurs. Le travail que nous avons effectué sur le pétunia a répondu sur ce point à leur attente et nous a permis d’entrer en relation avec un grand nombre de profession- nels. Les exemples sont nombreux et je ne pourrais tous les citer. Il y en a un qui a été assez curieux : des représentants de la société Calgène qui travaillaient en Australie sont venus un jour nous rendre visite, désirant produire des roses bleues. Nos travaux nous avaient permis de mieux connaître les for- mules géniques nécessaires pour obtenir cette coloration bleue des pétales. Nous leur avons cédé le matériel végétal correspondant à chacun des gènes qui étaient en cause. Ils ont entrepris du même coup de cloner ceux qui intervenaient dans la coloration bleue, puis de transposer leurs constructions chez le rosier. Je crois qu’ils ne sont pas encore parvenus à leurs fins, mais les Japonais n’ont pas hési- té à leur emboîter le pas.
D.P. — Comment se sont établies concrètement ces relations avec des obtenteurs ? Ont-ils passé des contrats avec votre laboratoire ?
A.C. — Avec les représentants de Calgène, nous avons passé des contrats qui nous permettaient de participer aux publications (9) et d’obtenir des clones de gènes. Il y avait évidemment un engagement de notre part à n’utiliser le matériel fourni qu’à des fins scientifiques et non commerciales.
Nous avons eu bien d’autres collaborations, en particulier avec les professeurs de biologie en France.
Certains d’entre eux nous ont demandé de leur céder du matériel et de leur montrer comment nous procédions pour réaliser des croisements, obtenir des ségrégations génétiques. Ils se sont mis du même coup à fabriquer des souches de pétunia pour leur enseignement de la génétique, s’apercevant que sa culture était souvent délicate à réaliser (10).
D.P. — Une autre plante-modèle très employée par les généticiens est Arabidopsis thaliana. Son succès est-il lié à une vision différente de la génétique ?
A.C. — La cru c i f è re dont vous parlez a moins de chromosomes encore que le pétunia. Elle est facile, par ailleurs, à cultiver in vitro, dans des tubes. Elle est de ce fait très appréciée de tous ceux qui se sont lancés dans la biologie moléculaire. Ayant bénéficié des faveurs de la CEE, elle a pris du même coup une importance considérable. La plupart des contrats européens qu’on peut obtenir en matière de biologie moléculaire sur les plantes imposent, en effet, l’utilisation de cette plante modèle. C’est pourquoi beaucoup de laboratoires et en particulier celui de Versailles se sont tour- nés vers elle. Les échanges de matériel se sont par ailleurs accrus et des gènes ont été isolés en grand nombre. Il n’y a même plus besoin de plantes : les chercheurs travaillent à la paillasse sur des clones, des gènes.
Comme beaucoup d’entre eux peuvent se contenter d’avoir 1 000 plantes dans une boite, Arabidopsis thalianaa été préféré au pétunia qui réclame, quant à lui, des serres chauffées en hiver et pas mal de main-d’œuvre. Mais l’inconvénient de cette plante est qu’elle présente peu de caractères intéressants pour les pépiniéristes. Son utilisation implique d’autres sortes de travaux.
D.P. — Son utilisation de plus en plus massive a-t-elle remis en cause l’intérêt de la carte génétique réa- lisée sur le pétunia ?
A.C. — Nous avons découvert beaucoup de phénomènes nouveaux que nous n’aurions jamais pu mettre en évidence si nous avions eu recours simplement à Arabidopsis. A partir du moment où nous avons pu disposer de cartes génétiques suffisamment importantes sur le pétunia et de marqueurs, nous avons pu progresser beaucoup dans l’étude des recombinaisons (11). C’est ainsi que nous avons découvert que la recombinaison méiotique femelle est contrôlée par un gène (ou un ensemble de gènes) majeur, appelé Rm 1 et situé sur le chromosome 2. Le contrôle exercé par Rm 1 n’est pas limité à un chro- mosome particulier mais peut s’étendre à d’autres zones chromosomiques. L’étude de tels phénomènes peut conduire à de nombreuses applications en amélioration des plantes (12).
Nous avions suggéré à la Direction de l’INRA de continuer nos investigations en cette matière, ayant eu déjà plusieurs offres de collaboration avec d’autres labos. Mais le projet de recherche, que nous lui avons soumis à la fin des années 1985, n’a pas été retenu par le département d'amélioration des plantes et nous n’avons pas été autorisés à poursuivre nos travaux dans cette direction.
C'est un peu regrettable car ce gène majeur ou cet ensemble de gènes n'avait pas été identifié chez les espèces végétales et animales. Compte tenu des similitudes existant dans le génome des unes et des autres, il y aurait eu pourtant une voie nouvelle de recherche à explorer.
D . P. — La primauté donnée aux travaux sur Arabidopsis thaliana ne risque-t-elle pas de pro v o q u e r une perte importante de matériel et de savoir- f a i re qu'il a été difficile d'acquérir et de conserv e r jusque-là ?
A.C. — Oui, cette évolution risque d'entraîner une perte de mémoire de matériel et de savoir faire. Il reste encore deux ingénieurs qui travaillent sur le pétunia, mais ils ne sont pas encouragés dans cette voie, c'est le moins qu'on puisse dire.
L'étude des transformations, sur le modèle pétunia, se poursuit pourtant encore très activement dans le monde. Les équipes étrangères font appel au matériel hollandais ou au nôtre. Recevant beaucoup de demandes pour notre matériel, nous allons finir par envoyer tout le nôtre dans les labos améri- cains, sans pouvoir nous-mêmes en tirer pleinement parti !
D.P. — Qui a commencé à travailler en premier sur Arabidopsis ? A.C. — Ce sont, je crois, les Hollandais ! Mais je n’ai pas vérifié.
D.P. — L'appellation de votre département a-t-elle fait l'objet de discussions récurrentes entre les cher- cheurs qui en faisaient partie ? A la fin de votre carrière, vous considérez-vous avoir été davantage un généticien qu'un améliorateur des plantes ?
A.C. — Dans le département, les évaluations se font souvent par classement des recherches par grands groupes d'espèces. Le point de vue agronomique était déterminant. Le pétunia avait un intérêt d'au- tant plus faible en ce domaine que les producteurs de fleurs français, même s'ils en cultivaient des quantités importantes, se contentaient souvent d'utiliser le matériel végétal existant. Mais son intérêt principal résidait, pour nous, dans les possibilités nouvelles qu'il offrait à la recherche.
Un autre aspect de nos travaux qui a donné lieu également à beaucoup de publications a été l'étude des transposons qui se retrouvent chez toutes les espèces, animales et végétales. Ce sont des éléments d'ADN qui se déplacent sous l'effet d'activateurs spécifiques. Toute la génétique avait été basée long- temps sur l'étude des mutations dans des populations de mouches. Les cartes dressées par tous les pionniers de la génétique mettaient l'accent sur des anomalies du génome qu'ils attribuaient à des mutations. En réalité, dans la plupart des cas, il ne s'agissait pas de mutations, mais d'insertions. Des éléments baladeurs d'ADN exercent, en effet, une action de blocage sur des gènes fonctionnels dans lesquels ils s'insèrent. Mais intervient en même temps un phénomène de transposition. Les transpo- sons sont soumis à des phénomènes de correction de la part des enzymes des génomes si bien que les éléments intégrés peuvent être enlevés et partir ailleurs. Dans le fonctionnement des gènes concernés par ces transpositions, surviennent du même coup des instabilités. Quand ils sont impliqués dans la coloration des fleurs, le résultat est immédiatement visible : apparaissent, en effet, des plages colorées et d'autres qui ne le sont pas (13).
C'est un phénomène très courant que l'on retrouve notamment chez les roses et bien d'autres fleurs.
L'intérêt des transposons est de pouvoir expliquer l'évolution des gènes chez les plantes et les ani- maux, les mutations spontanées qui apparaissent, provoquées simplement par des insertions. Il exis- te, par ailleurs des transposons du maïs dont on se sert pour les intégrer dans d'autres plantes, ouvrant la voie à une multitude de travaux nouveaux, très prometteurs.
D.P. — Les axes de recherche que vous avez développés sont-ils repris en France par d'autres orga- nismes de recherche ou par des Universités ?
A.C. — Non. Nous avions conclu des accords de travail avec une équipe d'Orsay mais elle a eu, comme nous, l'herbe coupée sous le pied.
D.P. — Paradoxalement, l'itinéraire que vous avez retracé semble montrer une très grande continuité : affecté dans un laboratoire de Dijon, vous avez collecté patiemment un matériel important, mis au point et perfectionné des techniques pour l'utiliser au mieux, développé des réflexions scientifiques originales. Mais il apparaît avoir été marqué en même temps par une succession de hauts et de bas.
Qu'en a-t-il été vraiment ? Devant la multitude des options qui se présentaient à vous, avez-vous hési- té, à certains moments de votre carrière, sur les voies les plus judicieuses à prendre ?
A.C. — Nous nous sommes toujours trouvés devant une abondance de sujets d'étude que nous n'avons pas pu tous explorer. C'est le cas de cette question des transposons qui reste encore à approfondir (14).
Il se trouve que le pétunia est très riche en transposons. Ceux-ci sont faciles à repérer, lorsqu’ils inter- viennent dans le fonctionnement de gènes que l'on connaît bien.
D.P. — Aux tous débuts de votre carrière, vous vous êtes efforcé de trouver et de créer des variétés de maïs mieux adaptées aux conditions marocaines. De retour dans un pays plus riche, vous vous êtes lancé dans des recherches fondamentales dont les retombées en termes agronomiques se trouvaient forcément beaucoup plus limitées. Ce changement radical de vos préoccupations a-t-il été la source d'interrogations sur la finalité de vos travaux ?
A.C. — Non pas vraiment parce que mes travaux sur la mutagenèse ont eu aussi beaucoup de retombées pratiques.
Le pétunia a servi de modèle pour des traitements mutagènes. Beaucoup de personnes se sont inspirées, en effet, des travaux que nous avions effectués en ce domaine pour obtenir des mutations capables de boni- fier le matériel dont ils se servaient ou d'accro î t re sa variabilité. Le travail de Gérard Duc qui a appliqué nos méthodes aux légumineuses en off re un bon exemple. A partir d’un traitement par mutagène chimique sur des variétés de pois, il a obtenu, en effet, toute une série de mutants révélant la présence de nombre u x gènes impliqués dans les relations symbiotiques plantes/rhizobium. Ces mutants sont étudiés en commun avec les chercheurs du labo de phytoparasitologie qui travaillent sur les mycorhizes (Silvio Gianinazzi) et les rhizobium, en vue de découvrir les diff é rentes étapes des mécanismes symbiotiques.
D.P. — Votre laboratoire dispose-t-il aujourd’hui de moyens de travail très spécifiques ?
A.C. — L'irradiateur, sous la responsabilité d’Alain Pelletier, a été complètement rénové et est probablement unique en France. Beaucoup d'utilisateurs viennent voir Alain pour faire irradier leur matériel. Ils s'en servent, en effet, pour le stériliser ou pour provoquer des mutations. Dernièrement, tout un groupe qui travaille sur les cyclamens est venu faire irradier son matériel.
D.P. — Les relations se sont donc développées avec le secteur privé, en fonction de nouvelles demandes. Étiez-vous soumis également à des demandes venant des autres laboratoires ?
A.C. — Oui. Nous sommes aussi en rapport avec des chercheurs d'Angers qui travaillent sur les arbres frui- tiers et qui viennent faire irradier leur matériel pour obtenir des mutations, notamment de nanisme.
Le Centre de Cadarache ayant cessé de faire des irradiations à la demande, nous sommes les seuls à pouvoir encore rendre ce service en France.
Je regrette que la Direction de l'INRA n'ait pas jugé utile de nommer un scientifique sur mon poste, au moment de mon départ.
D.P. — J'ai mal saisi dans quelles instances il avait été décidé de mettre un point final aux recherches sur le pétunia. Comment cette décision a-t-elle prise ? Quels en étaient les enjeux ? Quels sont les argu- ments qui ont été alors échangés entre les protagonistes ?
A.C. — J ' i g n o re comment les choses se sont exactement passées. J'ai l'impression que la préférence donnée au Nicotiana plombaginifoliaa contribué au barrage. Bien que certains chercheurs de la station de Ve r s a i l l e s eussent été prêts à travailler sur le pétunia, il ne leur a pas été possible de changer de matériel.
D.P. — De combien de thésards avez-vous eu à vous occuper à Dijon ? Avez-vous gardé avec eux des rapports amicaux ?
A.C. — J’ai eu à m’occuper durant ma carrière d’une dizaine de thésards environ. Je suivais encore, en par- tant à la retraite ceux qui m’avaient été envoyés par le Département ou par la Direction, pour travailler
sur ces problèmes de recombinaison. Certains d’entre eux sont encore à l’INRA-Dijon. Les rapports que j’ai eus avec eux n’ont pas toujours été très faciles, notamment dans les premières années pendant lesquelles il y a souvent un peu d’anxiété. Par la suite, à l’approche de la soutenance, la confiance est de règle et on y va ensemble. Plus tard, les rencontres sont agréables et sur un tout autre pied.
D.P. — Comment se fait-il qu'il reste apparemment encore beaucoup de pétunias dans les serres du Centre de Dijon ?
A.C. — Cela ne vient pas du département d'amélioration des plantes, mais du fait que le pétunia suscite encore beaucoup de demandes (notamment pour la re c h e rche de résistances à certains parasites) (15). Compte tenu des incertitudes actuelles, il est bien difficile de se prononcer encore sur l'avenir du modèle pétunia.
D.P. — Avez-vous été conduit à faire de l'enseignement ou de la vulgarisation durant votre carrière ? A.C. — Dans les années 80, il y a eu mise en place d'un DEA de biologie cellulaire et de biochimie, dans les Facultés
de Dijon et de Besançon. J'ai fait partie du Conseil pédagogique de ce DEA qui se réunissait pour discuter des programmes, classer les candidats, porter un jugement sur les prestations qu'ils pouvaient fourn i r. Cela m'a permis d'établir des contacts intéressants avec des chercheurs ou des médecins qui travaillaient sur des animaux ou sur l'homme ou faisaient des exposés dans des domaines qui m'étaient moins familiers. Cela m'a permis de faire mieux connaître, par ailleurs, ce que nous faisions, de notre côté, sur les plantes.
D.P. — Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez finalement de votre carrière ?
A.C. — Ce sont surtout ceux qui sont liés à mon séjour marocain. J’ai vécu là des années particulièrement enrichissantes. Le travail que j’ai fait à l’INRA, tant sur la mutagenèse que sur le pétunia, m’a amené aussi à rencontrer beaucoup de collègues étrangers (anglais, hollandais, belges ou allemands). J’ai eu beaucoup d’échanges scientifiques intéressants, grâce aux contrats de la CEE. Ceux-ci deviennent de plus en plus nécessaires, avec la restriction actuelle des crédits de l’INRA.
D.P. — Avez-vous été contraint de “courir” beaucoup après les contrats pour accroître les ressources de votre unité ?
A.C. — Oui. A partir des années 1975, j’ai passé au moins le quart de mon temps à courir après les contrats et à faire de l’administration ! J’ai été nommé directeur du laboratoire de mutagenèse qui est devenu, par la suite, laboratoire de génétique et de mutagenèse. Au départ de Jean Picard, en 1985, j’ai pris la direction de la station de génétique et d’amélioration des plantes. Quelques mois après mon départ à la retraite, en 1990, B. Schweisguth m’a remplacé à ce poste. Mais durant la période de transition, la station a vu fondre une partie de ses ressources.
D.P. — Quand vous êtes arrivé à la tête de la station, avez-vous été confronté à des problèmes nou- veaux qui ont réclamé de vous une grande attention ?
A.C. — Il a fallu surtout faire face à des problèmes de place. Les gens se battaient pour la possession de quelques mètres carrés. C’était vraiment quelque chose d’infernal !
D.P. — Le manque de locaux, l’obligation de partager les moyens de travail disponibles ont-ils contri- bué à tendre les rapports à l’intérieur de votre station ?
A.C. — Je n’ai jamais vu d’atmosphère vraiment sereine dans les milieux de la recherche ! Je ne pense pas que ce soit la rage de trouver qui en soit toujours la cause, mais plutôt celle de monter sur les pieds des
autres. J’en viens toutefois à me demander si la soif de pouvoir et de considération qui anime les cher- cheurs, le soin jaloux avec lequel ils défendent leur territoire ne sont pas finalement des comporte- ments que l’on retrouve, peut-être moins exacerbés, partout ailleurs.
D.P. — Quels conseils ou quelles recommandations donneriez-vous à un jeune chercheur entrant aujourd’hui à l’INRA ?
A.C. — Les conditions ont bien changé depuis mon entrée dans la vie professionnelle. C’est une évidence : les jeunes doivent s’accrocher et se battre. Je constate rétrospectivement que je ne me suis peut-être pas assez battu. Je n’en voyais pas autant la nécessité, à mon époque. C’est peut-être pour cela que je garde une certaine nostalgie de ma période marocaine. Il y avait certes des gens qui supportaient mal de se voir dirigés par des plus jeunes, mais au fond, il prenaient cela très bien et je faisais tout du reste pour qu’il en soit ainsi. Mais en France, la situation était plus difficile. Les milieux de la recherche y étaient plus agressifs. J’ai assez mal vécu mes cinq dernières années. Mais le poids de mes responsa- bilités ne m’a pas empêché de travailler. Durant cette période, le travail scientifique a constitué, en effet, pour moi, une sorte de refuge.
Je crois que les jeunes sont mieux formés que nous ne l’étions autrefois mais que la formation très spécialisée dont ils ont bénéficié leur donne bien souvent des œillères. Ils devront apprendre à s’adap- ter, comme j’ai dû le faire quand j’ai été contraint de passer de la sélection du maïs à la mutagenèse et, pour ce faire, ne pas attendre trop longtemps avant de changer de sujet.
D.P. — Y a-t-il une période à partir de laquelle, pris par d’autres tâches, vous avez dû renoncer à faire, vous mêmes, de la recherche pour ne faire plus qu’un travail de seconde main ?
A.C. — C’est difficile à dire parce que la génétique n’est pas vraiment un travail de paillasse mais un travail fondé surtout sur l’observation. Il faut savoir regarder comment vivent les plantes ! Un coup d’oeil particulier est indispensable pour constater les anomalies qui peuvent survenir dans leur développe- ment, pour déceler les raisons qui font qu’elles ne poussent pas comme elles le devraient. Cette qua- lité n’est pas propre toutefois aux chercheurs. Certains techniciens possèdent parfois cette faculté remarquable à observer. Un bon chercheur était autrefois celui qui arrivait à construire un matériel répondant mieux aux usages qu’il escomptait. Il est aujourd’hui celui qui cherche d’abord à mieux comprendre les mécanismes de la vie. De ce point de vue, je peux dire que les travaux auxquels j’ai participé durant toute ma carrière à l’INRA m’ont apporté de grandes satisfactions.
Notes
(1) A. Cornu et C. Michel, Essais d’irrigations d’appoint sur maïs. Résultats complémentaires obtenus sur sables côtiers, Al Awamia, 15, 1-21, 1965.
(2) A. Cornu, 1965, L’amélioration du maïs au Maroc, Les Cahiers de la recherche agronomique, INRA, Rabat.
Cet ouvrage comporte les chapitres suivants : - La culture du maïs au Maroc.
- Buts et moyens d’amélioration.
- Les voies d’amélioration, 3 exemples de sélection : sélection de top crosses variétaux du type précoce à grains jaunes, sélection d’un hybride double précoce à grains jaunes, sélection d’un hybride double demi-tardif à grains jaunes.
- Discussions et conclusions.
(3) La plupart des chanvres cultivés sont aujourd’hui des plantes mixtes. Cela évite d’avoir à choisir des pieds mâles et femelles dont certains sont inutiles.
(4) Revenu par la suite en France, il a travaillé un certain temps à la station INRA de Clermont-Ferrand.
(5) Les Américains étaient très bien organisés du point de vue de la génétique du maïs, ayant mis en place des réseaux très impor- tants.
(6) Grâce aux serres dont on disposait à Dijon, il était possible, en effet, d’obtenir deux ou trois générations en une seule année.
(7) A. Cornu, Destinée de la mutation induite chez les plantes supérieures, Annales de l’amélioration des plantes, 28 (6), 675-684, 1978.
(8) Nous avons rédigé une première publication sur les translocations, en 1971.
(9) Une publication dans Nature.
(10) Il a fallu parfois dépêcher des techniciens pour montrer comment il fallait faire. Nous avons bénéficié d’une très bonne équipe de serristes (notamment celle dirigée par P. Giraud) qui est arrivé à réaliser de très belles cultures de pétunia, même avec des mutants à première vue assez minables.
(11) Au cours de l’appariement des chromosomes parentaux qui a lieu pendant la méiose, apparaissent un certain nombre de cros- sing-over qui correspondent à autant de possibilités de recombinaisons.
(12) Pour en savoir plus, se reporter à la publication majeure A. Cornu, E. Farcy et C. Mousset, A genetic basis for variations in meio- tic recombination in Petunia hybrida, Genome 32, 46-53 (1989) et aux thèses de Claire Mousset (1985) et de Nathalie Robert (1991).
(13) Il est remarquable de constater que ces éléments transposables peuvent être observés de l’extérieur (analyse génétique) grâce aux marqueurs colorés, aussi bien que de l’intérieur par des analyses biochimiques.
(14) Par exemple, un travail original portant sur le contrôle génétique de la transmission des plastes d’origine paternelle chez les pétu- nias en collaboration avec H. Dulieu, a donné des résultats intéressants susceptibles de prolongements et d’applications (A Cornu et Hubert Dulieu, Pollen transmission of plastid-DNA under genotypic control in Petunia Hybrida Hort, The Journal of Heredity, 1979, 40-44).
(15) Les recherches actuelles ont permis de mettre en évidence des lignées de pétunia réactives à certaines bactéries ravageant nombre d’espèces de la famille des Solanées. On peut voir là, parmi les pétunias, une source de gènes de résistance aux maladies, trans- férables aux principales espèces cultivées voisines.
Curriculum vitae sommaire
◆Affectations :
– 1947-1951 : boursier du CNRS, attaché au Laboratoire de génétique de l’INA. Thème de recherche : déterminisme sexuel chez certaines plantes dioïques (Melandrium, Bryonia, Cannabis). Étude du mécanisme de ce déterminisme grâce à l’obtention de types polyploïdes.
– 1951-1964 : contractuel à la recherche agronomique marocaine. Chargé de l’amélioration des céréales de printemps (maïs, sorgho, riz).
– 1965-1989 : affecté à l’INRA à la Station de Génétique et d’Amélioration des Plantes de Dijon- Epoisses.
◆Carrière administrative à l’INRA :
– 1965 : recruté à l’INRA comme chercheur contractuel, assimilé au grade de Chargé de recherches.
– 1972 : Maître de recherches à l’INRA.
– 1982 : Directeur de recherches à l’INRA
◆Responsabilités administratives à l’INRA : – 1980 : directeur du laboratoire de mutagenèse.
– 1985 : directeur de la Station de Génétique et d’Amélioration des plantes de Dijon.