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Claude Cornu : témoignage
Denis Poupardin, Claude Cornu
To cite this version:
Denis Poupardin, Claude Cornu. Claude Cornu : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 1, Editions INRA, 205 p., 1997, Archorales. �hal-02834760�
C.C. —Je suis né à Caen, le 1er Février 1932. J’ai fait des études secondaires au lycée Malherbe dans cette ville jusqu’au niveau du Brevet Élémentaire. En 1948, à l’âge de 16 ans, je suis entré à l'École Nationale d'Élevage Ovin de Rambouillet pour y suivre une formation sur l’élevage du mouton.
Après un an d’études dans cet établissement, j’ai obtenu le diplôme qui sanctionnait cette formation.
D.P. — Qui dirigeait la Bergerie Nationale de Rambouillet quand vous étiez élève ?
C.C. —C’est une figure que tout le monde a bien connu chez les anciens du Département de Physiologie ani- male. Il s’agissait de Martial Laplaud qui a largement contribué aux premières mises au point de l’in- sémination artificielle tant chez les ovins que chez les bovins. C’est à son contact que j’ai rencontré Charles Thibault et Robert Ortavant qui sont devenus plus tard mes patrons directs à l’INRA de Jouy- en-Josas et de Nouzilly.
D.P. — Les aviez-vous connus en tant qu’enseignants ?
C.C. — R. Ortavant, Ingénieur des services agricoles affecté à la Bergerie Nationale pour l’étude de l’insémi- nation artificielle, était mon professeur de physique-chimie et de coprologie. Quant à C. Thibault, il venait à Rambouillet très souvent pour effectuer des travaux de recherche sur l’induction d’ovulations multiples chez la brebis avec M. Laplaud et R. Ortavant. Ils appelaient cela la poly-ovulation qui est devenue plus tard la super-ovulation. Ces études se faisaient sur le "troupeau commun” de l’école qui était composé de brebis de race Bizet et Noire-de-Bains (actuelle Noire du Velay).
D.P. — Aviez-vous des attaches avec le monde rural ?
C.C. —J’en avais très peu. Mon père était un ancien militaire de carrière qui, plus tard, avait pris un emploi dans les “Eaux et Forêts”. Ma mère se contentait d’élever ses quatre enfants.
Je n’avais donc rien qui me prédestinait à l’élevage du mouton ; c’est d’ailleurs ce qui a beaucoup sur- pris M. Laplaud lorsqu’il m’a auditionné au moment du concours d’entrée de l'École Nationale d'É- levage Ovin (E.N.E.O.). A cette époque, pour être admis dans l’établissement, on devait présenter un concours portant sur la culture générale, rue d’Athènes, à Paris. Nous étions 63 candidats pour 20 places ! C’est dire si la sélection était sévère d’autant plus que priorité était donnée aux candidats venant de l’étranger. M. Laplaud a encore été plus étonné lorsqu’à l’examen de sortie, il m’a trouvé parmi les cinq premiers de la Promotion (Promotion Bourgeois, du nom du responsable de la ferme royale de Rambouillet, en 1784, sous Louis XVI. C’est ce même Bourgeois qui fit construire les ber- geries qui devaient loger les premiers Mérinos importés d’Espagne, en 1786, et qui existent toujours sous la dénomination de Bergerie A et Bergerie B).
Lorsqu’on sortait de l’École, on était astreint à effectuer obligatoirement un stage d’un an dans un éle- vage bien conduit. Pour me récompenser de la bonne qualité de mes études, M. Laplaud m’a choisi un stage parmi les meilleurs qui étaient offerts aux élèves sortants. C’est ainsi que je me suis retrou- vé en Seine et Marne, à la ferme des Pleux, près de Nangis, dans un troupeau de race Ile-de-France de sélection dont le régisseur était R. Stoeckel.
R. Stoeckel avait été enseignant à l'École de Contrôle laitier d’Yvetot avec les professeurs André- MarieLeroy et Santex. Avec les frères Dumont, éleveurs de moutons dans l’Oise, il avait également mis au point les premiers contrôles de performances, qui sont encore utilisés de nos jours.
ARCHORALES-INRA – CASSETTEDATN° 70 Propos recueillis par D. Poupardin
Cornu Claude, Monnaie, le 4 février 1996
D.P. — Qu’est-ce qui vous avait poussé vers ce métier de moutonnier ?
C.C. —Je n’aimais pas beaucoup la vie citadine. Je préférais la vie au grand air empreinte de plus de liberté.
De plus, je ne souhaitais pas m’éterniser dans de trop longues études car mes parents n’avaient pas de grosses ressources pour élever leurs quatre enfants. C’est pourquoi, pour ne pas augmenter trop les charges du foyer, j’ai recherché un métier qui me permettait d’entrer très vite dans la vie active pour ne plus être à leur charge.
Un jour, au hasard de mes lectures, je me suis arrêté sur une publicité pour l'École de Rambouillet qui précisait que la durée des études était d’un an. Je me suis dit que, compte tenu de mes souhaits, cela pouvait correspondre à ce que je recherchais. J’ai donc envoyé une demande d’inscription pour la rentrée scolaire suivante, celle de l’année 1947-1948. A cette époque, c’était le régime d’internat avec obligation de constituer un trousseau de pensionnaire, ce qui n’était pas très facile car nous sor- tions à peine de la période des restrictions dues à la guerre. Notre ration quotidienne de pain était de 250 g par personne et le menu de la cantine n’était pas tout à fait comme celui de la Tour d’Argent ! Nous mangions des béliers de réforme et de l’agneau de quelques jours, qui avait été sacrifié pour prélever la peau qui était destinée à la production de fourrure d’astrakan, car ces agneaux étaient de race Karakul, la race spécifique de cette production.
Après plusieurs démarches auprès du Maire de Rambouillet, Mme Patenotre, en faisant valoir notre qualité de “citoyen du monde rural”, nous avons obtenu 25 g supplémentaires de pain par jour, por- tant ainsi notre ration à 275 g. C’était fort appréciable !
L’ i n t e rnat où nous logions était composé d’une grande pièce où 20 lits étaient alignés de part et d’autre d’une large allée centrale au milieu de laquelle se dressait le seul et unique poêle à bois et à charbon qui assurait le chauffage. A l’une des extrémités de cette pièce, se trouvait le “box” dans lequel cou- chait le “pion”. A l’autre extrémité, c’étaient les lavabos, comprenant un long bac en zinc au dessus duquel étaient installés quelques robinets d’eau froide car il n’y avait pas d’eau chaude pour se laver.
Les vacances, au cours de l’année scolaire, étaient quasiment inexistantes. Nous avions seulement quelques jours de repos pour les fêtes de fin d’année et pour Pâques. En dehors de cela, nous étions libres un dimanche sur deux car nous devions soigner les animaux à tour de rôle et en équipe, tous les dimanches et chaque matin, avant les cours.
La discipline était sévère car le “pion”, chargé de la faire respecter était un ancien adjudant de la
“Coloniale” qui nous appliquait une discipline militaire identique à celle des hommes qu’il avait jadis commandés. Malgré cela, la camaraderie entre nous était bien présente et nous avons souvent “joué de bons tours” à ce surveillant que nous n’appréciions pas beaucoup. Je pourrais raconter un certain nombre d’anecdotes à ce sujet, mais ce serait toute une autre histoire !
“Revenons à nos moutons !”
Je termine donc mon année scolaire à Rambouillet. Je passe l’examen de sortie avec succès et, après quelques semaines de vacances, je me présente à la Ferme des Pleux, le dimanche 17 Septembre 1948, pour y prendre mes fonctions de stagiaire auprès d’un berger qualifié que je dois seconder.
D.P. — Une fois vos études terminées, vous décidez donc d’aller travailler dans le privé ?
C.C. —Mon père aurait souhaité que je fasse du mouton pour mon propre compte, mais à cette époque, sans capitaux, c’était presque impossible car les prêts n’existaient pas. C’est pourquoi j’ai dû me conten- ter d’un emploi de salarié dans le privé. De plus, il me fallait, pour valoriser l’enseignement théo- rique que j’avais reçu à l’école, acquérir une solide pratique du métier que je ne pouvais obtenir qu’en travaillant au milieu des animaux. C’est donc dans cette ferme des Pleux que j’ai fait “mes p remiers pas” dans le monde du mouton. Cette exploitation appartenait à la firme SOFCA-TOTA- LIMENT qui fabriquait des aliments du bétail et des compléments minéraux azotés. Mon emploi de stagiaire a duré un peu plus de 6 mois. Il m’a ensuite été off e rt le poste du berger qui quittait son emploi. A partir de ce moment, j’avais donc l’entière responsabilité du troupeau ovin qui com- p renait 250 mères et 50 antenaises inscrites au flock book. Une trentaine de béliers de location com- plétaient ces eff e c t i f s .
La mission de ce troupeau était double :
1) Produire par le biais de la sélection, des reproducteurs de qualité destinés à la vente ou à la loca- tion (béliers).
2) Tester la valeur des aliments, fabriqués par la firme. Ils entraient pour une large part dans la com- position des rations alimentaires des agneaux et des brebis. C’est peut-être à ce moment que j’ai pris un certain plaisir à faire de l’expérimentation qui m’a orienté, par la suite, vers cet organisme de recherches qu’est l’INRA.
Je préparais des animaux destinés aux concours et aux expositions auxquels je participais. Cette acti- vité a permis d’obtenir un certain nombre de médailles de récompense, très utiles pour la renommée de l’élevage.
A partir du 15 Avril, les brebis étaient conduites à l’extérieur avec des chiens de race “Berger-de- Beauce” pour pâturer sur le bord des routes. Il y avait beaucoup moins de voitures qu’aujourd’hui ! Après la moisson, vers la fin du mois de Juillet et jusqu’en Octobre, le pâturage s’effectuait dans les chaumes qui, à cette époque, ne subissaient pas de désherbage chimique. Cela permettait d’utiliser des ressources fourragères importantes et peu coûteuses en même temps que de “récupérer” les épis de blé que la moissonneuse-lieuse n’avait pas ramassés. La période des chaumes terminée, commen- çait alors la consommation des collets de betteraves sucrières suivie, dès que la gelée avait fait son apparition (et ce, afin de limiter les accidents de météorisation), d’un pâturage des quatrièmes coupes de luzerne que la saison tardive de la pousse ne permettait pas de récolter.
Le troupeau était sorti en début d’après-midi et regagnait la bergerie chaque soir au crépuscule. Le gardiennage se faisait sous l’œil vigilant du berger, secondé par deux très bons chiens dressés et
“rôdés” à ce genre de tâche.
Dès les premières semaines de Décembre, le troupeau était définitivement rentré pour l’hivernage.
C’est alors que commençait la période des naissances et de l’élevage des agneaux. L’alimentation des animaux était composée d’aliments manufacturés, de pulpe fraîche de betteraves mélangée à de la menue paille, de fourrages secs de luzerne complétés par de la paille dont les refus étaient utilisés pour la litière. Le troupeau de moutons permettait donc de tirer profit d’un certain nombre de sous- produits de la ferme qui auraient normalement été perdus.
Désireux de poursuivre ma formation pratique, j’ai quitté la ferme des Pleux au bout de deux ans, pour prendre une autre place de berger dans un troupeau de 480 mères croisées Berrichon x Ile-de- France dont le but était de produire, pour la boucherie, de l’agneau de 100 jours, encore appelé
“agneau blanc de Paris”.
Ce troupeau appartenait à un groupe d’exploitations de 1500 ha d’un seul tenant, dont le maître des lieux était le propriétaire de l'Énergie Industrielle, devenue EDF après nationalisation.
L’ensemble des 3 fermes qui composaient ce patrimoine foncier avait pour nom “La Culture Industrielle” et était situé en pleine Brie, près de Mormant, en Seine et Marne.
L’alimentation des animaux était à peu près identique à celle du troupeau de la ferme des Pleux. Les moutons hivernaient avec de la pulpe, du foin de luzerne et des concentrés composés en majeure partie de céréales produites à la ferme. Dès le printemps, ils étaient envoyés dehors avec un gardien- nage surveillé et conduit par les chiens. Le rôle des chiens était capital, à cette époque, et la maxime était : “Il n’y a pas de bon berger sans de bons chiens, mais il n’y a pas non plus de bons chiens sans bons berger !"
J’ai dû abandonner cet emploi, après deux ans et demi, pour effectuer mon service militaire qui a duré 18 mois. A mon retour, j’ai trouvé un nouvel emploi de berger dans un troupeau dont la condui- te était différente de celle des deux précédents.
Je suis allé travailler, en effet, dans l’Oise, à Chevrières, près de Pont-Sainte-Maxence, dans un éleva- ge d’ovins Ile-de-France de 340 brebis plus les “élèves”, soit au total 400 têtes environ.
J’ai pratiqué le parcage, technique à laquelle je n’avais pas encore été confronté. Le parcage consistait à enfermer les moutons dans des enclos que l’on confectionnait avec des claies en chêne de 2,50 m de long, assemblées entre elles par des crosses qui étaient fixées au sol à l’aide de fiches.
Pour les 340 brebis, il fallait construire un parc carré de 36 claies (4x9). Le parc était changé de place 2 fois par jour, le matin à 4 heures et le soir à 16 heures. Au printemps, je parquais dans du sainfoin ou du trèfle incarnat. L’intérêt de ce système était d’apporter, sans main d’œuvre, une fumure copieu- se sur des parcelles qui étaient ensuite labourées pour y faire des cultures dérobées. Après le sainfoin et le trèfle, j’installais le parc dans les luzernes, dès qu’elles étaient fleuries, pour éviter la météorisa- tion. Elles mesuraient jusqu’à 1 mètre de hauteur et lorsqu’il avait plu, je vous laisse à penser la “galè-
re” que c’était pour changer le parc de place ! Entre les changements de parc, il fallait affourager les animaux qui étaient restés à la ferme, c’est-à-dire les femelles de remplacement, les béliers et les bêtes malades. Le soir venu, je m’installais dans une roulotte pour dîner et passer la nuit au milieu des champs près du troupeau, en compagnie de mes deux chiens. Il n’y avait aucun risque de voir sa tran- quillité troublée par les voisins parce qu’on parquait dans des endroits qui étaient très éloignés du vil- lage où seul le troupeau pouvait accéder. Même le berg e r, avec sa bicyclette, ne passait pas ! Je devais me re n d re à pied auprès de mes animaux. Lorsqu’on avait terminé de parquer sur une parcelle, la ro u- lotte et l’ensemble du matériel étaient transférés par des chevaux sur une autre parc e l l e .
La roulotte était meublée très sommairement : un réchaud à gaz, un lit confectionné avec quelques planches, une paillasse garnie de balles d’avoine, une table et une chaise composaient l’ensemble du mobilier. C’était assez rudimentaire ! Sous le plancher, près des roues et à l’extérieur, avaient été construites 2 niches pour abriter les chiens. Un escalier pliant de 3 marches facilitait l’accès à la porte d’entrée. Une petite fenêtre donnait un peu de clarté à l’intérieur. L’approvisionnement en eau pour se laver se faisait à partir d’une tonne qui servait à l’abreuvement des moutons. La lumière était four- nie par une bougie ou une “lampe tempête” à pétrole. Il n’y avait donc pas de possibilités d’avoir un poste de radio (les postes à piles étaient rares et coûtaient fort cher !).
Dans les fermes du bassin Parisien, le salaire du berger était mensuel. Il était établi en fonction de l’ef- fectif du troupeau dont la base était de 250 brebis mères et leurs “élèves”. Par tranches de 25 mères au-dessus de cet effectif, le salaire était augmenté de 10 %. Des primes diverses (sevrage, location de béliers, ventes...) complétaient la rémunération du berger qui, à cette époque, était l’homme le plus payé de la ferme !
Lorsque j’ai commencé à travailler en Seine et Marne, en lieu et place des primes, il existait une autre tradition : quand les brebis donnaient naissance à des doubles, l’un des deux agneaux était destiné au berger qui en disposait à sa convenance, mais devait impérativement l’enlever du troupeau. Cette coutume a été à l’origine d’une sélection à rebours. Je m’explique : Le choix du berger auquel rien n’était imposé, s’orientait le plus souvent vers les agneaux femelles. Cette pratique a beaucoup contri- bué à la disparition des naissances multiples dans les troupeaux de l’Ile-de-France. Il a fallu un cer- tain nombre d’années pour que l’on se rende compte de cette erreur. Ce n’est que quand on a com- mencé à tenter d’augmenter la productivité de ces troupeaux que les comportements ont changé ! On a récupéré les agneaux doubles pour les faire adopter par ces brebis qui avaient perdu le leur, au moment de l’agnelage. La brebis Ile-de-France accepte volontiers, sans trop de problèmes, de telles adoptions. Il n’en est pas de même pour toutes les races et, en particulier, pour les femelles des races rustiques dont le comportement maternel est beaucoup plus développé.
Après un séjour de presqu’un an dans cette ferme de l’Oise, avec l’acquisition d’une solide formation pratique de 7 ans et après “avoir mangé pas mal de vache enragée”, je me suis dit que le moment était peut-être venu de rechercher sinon un emploi d’avenir, du moins une situation plus stable.
J’avais un ami, Jacques Pont, comme moi ancien élève de la Bergerie Nationale, qui avait été recruté à l’INRA, quelques années après sa création, vers 1950.
Un hangar en bois avait été construit sur le site de l’école à Rambouillet pour abriter les quelques moutons qui ont servi aux premières études de physiologie conduites par C. Thibault, avant que le domaine de Vilvert à Jouy ne soit acheté. J’avais dit à mon copain Jacques Pont : “Si un jour il y a une place à l’INRA, fais moi signe ! J’aimerais y travailler, si possible sur le mouton". L’occasion s’est présentée de la manière suivante :
Pont m’a écrit pour me dire qu’il était en panne de personnel et qu’une place m’était offerte. Ses deux animaliers étaient malades. Il n’avait plus personne pour s’occuper des animaux de "la Physio".
J’ai répondu de suite, très content de ce qui m’était proposé. Toutefois, étant lié par un contrat qui m’obligeait à donner un mois de préavis avant de quitter mon emploi, je ne pouvais pas me libérer instantanément.
Je suis donc allé voir M. Thibault, à Jouy-en-Josas. Il m’a demandé de donner mon préavis de suite pour me recruter le plus rapidement possible. Entre temps, il fallait trouver un logement pour ma famille qui se composait de mon épouse et de ma fille aînée Evelyne, alors âgée de 2 ans. Les loge- ments étaient rares à l’INRA de Jouy-en-Josas et la demande était importante, car le CNRZ (Centre National de Recherches Zootechniques) était en pleine expansion. On recrutait beaucoup dans les différents services. M. Thibault a tout de même trouvé un “deux pièces” qui m’a permis de me loger avec ma famille et un gros chien “Berger-de-Beauce” dont je n’avais pas voulu me séparer car c’était
un très bon compagnon que j’avais dressé moi-même et qui rendait de nombreux services. Il a d’ailleurs poursuivi une brillante carrière auprès des premiers moutons de l’INRA de Jouy-en-Josas ! Mon logement était situé au “Clos Normand”, dans un ancien hôtel-restaurant, placé en bordure de la route de Jouy à Palaiseau. Cette demeure avait été achetée et transformée par le CNRZ. Plusieurs familles y étaient logées ainsi que quelques célibataires, tels que Robert Jarrige, Claude Calet, B. Vincent, C. Dunon et bien d’autres encore.
Je suis donc entré à l’INRA de Jouy-en-Josas, le 3 Mars 1955, dans la Station de Physiologie Animale dont le directeur était C. Thibault.
D.P. — Quels sont les travaux qui vous ont été alors confiés ?
C.C. — Je suis entré comme l’on dit “par la petite porte” en qualité d’ORA animalier (Ouvrier Régime Agricole). J’ai fait de tout ! Je me suis occupé des lapins expérimentaux de la Station, j’ai assuré le quotidien de 12 brebis Southdown dont je n’ai jamais bien su à quoi elles étaient destinées. Une chose est sûre, c’est qu’elles produisaient peu d’agneaux et qu’elles n’avaient pas beaucoup de lait pour les nourrir. Elles ne risquaient pas d’amener de la surproduction ! Le travail était bien moins important et surtout moins pénible que dans les élevages privés que je venais de quitter.
Comme j’avais du temps de libre dans la journée, Pont m’envoyait à la Minière aider mon ami Pétrequin qui était berger dans un troupeau de 200 têtes environ, composé d’animaux de plusieurs races (Mérinos-de-Rambouillet, Mérinos-d’Arles, Limousine, Lacaune, Manech ...), qui servaient à l’étude de la toison et de la laine menée par J. Rougeot.
A cette période, l’équipe de chercheurs de "la physio" était composée de cinq personnes : - Melle S. Wintemberger (Mme Torrès).
- M. C. Thibault.
- M. R. Ortavant.
- M. L. Dauzier.
Ces quatre personnes travaillaient sur la biologie de la reproduction. Leur matériel animal expéri- mental était essentiellement le lapin et le mouton.
La cinquième personne était, comme je l’ai dit précédemment, J. Rougeot qui conduisait des études sur la laine et la peau. Plus tard, vers les années 60, il a orienté ses recherches vers les fourrures (vison, chinchilla), le poil du lapin angora ainsi que vers le mouflon de Corse.
Quant à moi, j’ai élargi le champ de mes activités :
- Les abattoirs n’étant pas encore créés, j’ai été sollicité pour effectuer les abattages, le dépeçage et parfois la découpe des animaux utilisés par les scientifiques.
- D’autres chercheurs (R. Denamur, J. Martinet, M. Dussardier) sont venus grossir les rangs des pre- miers arrivés. Les besoins en animaux expérimentaux se sont accrus de façon très sensible. D’un effectif moyen de 60 brebis et de quelques béliers de rut, on est parvenu rapidement à plusieurs cen- taines de têtes. Il a donc fallu acheter de nombreux animaux que les marchands ne pouvaient pas toujours fournir avec les garanties nécessaires (brebis non stériles, non gravides, exemptes des mala- dies les plus redoutables telles que la fièvre aphteuse, la gale, etc.). On m’a alors demandé de me mettre en campagne pour effectuer ces achats. C’est ainsi que j’ai fait office de “maquignon” et de chauffeur de camion pour répondre à la demande. C’était, pour moi, très passionnant et enthousias- mant en même temps. J’étais très fier de retourner chez mes anciens employeurs du privé pour ache- ter des animaux (brebis et béliers de réforme) et discuter d’égal à égal avec eux !
Plus tard, vers 1956-58, les re c h e rches ont été élargies à l’espèce bovine et j’ai eu le privilège de m’occu- per des 10 pre m i è res vaches de L. Dauzier, avant qu’il ne parte définitivement à l’ENSAM de Montpellier.
En même temps, les effectifs du troupeau ovin expérimental ont continué leur progression puisqu’il fallait environ 1000 brebis et 250 béliers pour couvrir les besoins annuels des chercheurs. C’est alors que je suis allé voir M. Thibault pour lui rappeler que nous avions convenu ensemble que, lorsque le secteur ovin serait suffisamment développé, il me le confierait entièrement.
Pont m’a donc installé au poste de responsable de l’ensemble des ovins. J’ai ainsi constitué une équi- pe de moutonniers pour me seconder dans ma tâche qui se faisait de plus en plus lourde. La durée hebdomadaire du travail dépassait les 50 heures et nous ne disposions, lors de mon recrutement, que d’un seul dimanche toutes les cinq semaines. Par la suite, les choses se sont bien améliorées puisque
nous n’étions “de service” que deux dimanches par mois. Pour moi qui venait du privé où, à part 18 jours de congés payés annuels, il n’y avait aucun autre repos, c’était la vie de château !
Donc, avec la collaboration efficace de 4, puis de 5 et ensuite de 7 animaliers, nous avons mis sur pied de réelles installations expérimentales ovines.
Une ombre cependant au tableau : Le troupeau ovin n’avait aucune pérennité. Les animaux étaient achetés au cours des premiers mois du printemps. Ils étaient déparasités, identifiés, soignés pour le piétin dont ils étaient pour la plupart atteints, et enfin, remis en bon état d’embonpoint. A l’autom- ne, pendant la saison sexuelle, ils étaient utilisés pour les expériences et abattus ensuite afin de réa- liser les recettes nécessaires et à maintenir l’impasse budgétaire qui nous était imposée. On était loin des premières années de l’INRA durant lesquelles aucune recette ne nous était demandée !
Pour tenter de maintenir un peu plus de pérennité dans le troupeau, mais aussi pour répondre à quelques “vieux sentiments d’éleveur” qui resurgissaient de temps en temps, j’ai été amené à créer un troupeau de réserve.
La constitution de cette réserve s’est faite, d’une part, à partir des meilleures brebis choisies dans les bêtes de réforme qui étaient achetées tous les ans, et d’autre part, par des achats supplémentaires qui avaient pu être réalisés avec les crédits dont je disposais quand les négociations avec les vendeurs avaient tourné à mon avantage.
D.P. — Dans quel but aviez-vous constitué cette réserve ?
C.C. —Un certain nombre de chercheurs avaient orienté leur travail sur les jeunes animaux. C’était le cas de Michel Courot qui s’était vu confier l’étude de l’établissement de la spermatogenèse chez l’agneau. Or, ce type d’animal coütait fort cher à l’achat puisqu’il fallait l’acquérir à un âge (3 mois, environ) où il était normalement prêt pour partir en boucherie. Son utilisation nuisait à son maintien en bonne condition d’abattage et de commercialisation. Il était donc revendu à un prix inférieur à celui auquel il avait été acheté. De plus, il avait été nourri avec des aliments coûteux (concentrés et fourrages de qualité supérieure). La solution préférable consistait donc à produire de tels animaux qui présentaient de meilleures garanties tant dans leurs origines que dans leurs conditions d’élevage et qu’il n’était pas toujours possible d’obtenir chez les éleveurs.
D . P. — Des contraintes vous avaient-elles été imposées au niveau de la race ou de l’origine des animaux ? C.C. — Il m’était demandé essentiellement d’acheter des sujets de race Ile-de-France. Pourquoi cette race ? Tout d’abord parce que la plupart des expériences avaient débuté sur des ovins Ile-de-France. La deuxième raison, c’est que l’approvisionnement ne posait pas trop de problèmes puisque le berceau de la race était le Bassin Parisien, région dans laquelle j’avais travaillé auparavant. Donc, je connais- sais beaucoup d’éleveurs avec leurs compétences et la qualité de leurs troupeaux, ce qui m’a permis d’acheter avec un peu plus de confiance et d’éviter de trop importants déboires. Dans chacun des lots présentés, je ne choisissais que les animaux qui correspondaient le mieux à ce qui était nécessaire. Le choix de cette race a montré, par la suite, que l’Ile-de-France était un animal fort intéressant au plan physiologique : la saison sexuelle est assez bien marquée et se déroule très schématiquement dans le 2ème semestre de l’année civile, quand les jours décroissent. Elle est suivie d’une période de repos saisonnier qui se situe principalement au printemps, quand la durée du jour augmente. Les brebis ne présentent alors ni chaleurs ni ovulations et il est impossible de les faire reproduire.
Toutes les races ovines n’ont pas, de ce point de vue, les mêmes caractéristiques que l’Ile-de-France.
La longueur de la saison sexuelle peut varier beaucoup d’une race à l’autre. Elle est sous l’influence de la durée d’éclairement du pays d’origine de ces races. Certaines, venant du Nord, telles que la race Texel, originaire de Hollande, ont une saison sexuelle très courte. Par opposition, les Mérinos issus des contrées méditerranéennes, ont une activité sexuelle qui dure beaucoup plus longtemps. Entre ces deux extrêmes, se trouvent différentes races et, en particulier, les races anglaises qui présentent, eu égard à ce critère, des caractéristiques très spécifiques.
L’Ile-de-France, pour sa part, a été créée à partir d’un croisement entre le Mérinos et le Dishley qui est une race anglaise. C’est ce qui accentue la complexité des caractéristiques de reproduction de cet
animal. J’ai toujours pensé en effet que, quand on aurait compris le fonctionnement des mécanismes de reproduction de l’Ile-de-France, on aurait élucidé celui de la plupart des autres races. Ceci a pu se vérifier en partie, maintenant que nous avons pris du recul.
D.P. — Quels étaient les rapports que vous entreteniez avec les chercheurs ? Comment les choses se passaient-elles concrètement ?
C.C. —A mon arrivée à l’INRA, je n’avais que peu de contacts avec les chercheurs. J’avais pour mission d’ali- menter les animaux, de les soigner s’ils étaient malades et d’assurer les différentes tâches zootech- niques, telles que l’identification, le marquage, la tonte et surtout la détection quotidienne des cha- leurs chez toutes les femelles.
La méthode consistait à introduire dans le troupeau, un ou plusieurs béliers auxquels on mettait un tablier dit "de rut" pour éviter les saillies intempestives. Ces béliers appelés “béliers de rut” ou “béliers souffleurs” indiquaient les femelles en œstrus que l’on retirait du troupeau au fur et à mesure de leur découverte afin que le mâle continue à faire son travail correctement et ne s’intéresse pas qu’à une seule brebis. Le critère retenu pour qu’une femelle soit déclarée en chaleurs était l’immobilité totale, lors du chevauchement par le bélier. Il était également important de s’assurer, lorsque la détection était terminée, qu’aucune femelle en rut n’avait été laissée dans le troupeau. Afin d’éviter la préférence de certains mâles pour certaines femelles et inversement, nous étions amenés à changer les béliers plusieurs fois de suite, au cours de la détection.
N’oublions pas que la plupart des expériences avaient un rapport direct avec la venue (ou la non venue) en chaleurs des brebis : par exemple, la détermination de la durée de l’œstrus, des cycles, de la saison sexuelle ...
Les chercheurs réalisaient eux-mêmes leurs protocoles expérimentaux. Pour le week-end, ils me confiaient la responsabilité des injections qu’il fallait faire à des heures très précises, selon des consignes écrites qui m’avaient été fournies. On avait parfois des contrôles ! Quelques années plus tard, la confiance s’étant installée grâce au savoir-faire que nous, animaliers, avions pu faire appré- cier, les scientifiques nous ont confié une grande partie de la réalisation des protocoles expérimen- taux. Ce fut, pour nous, une étape très enrichissante et capitale. Nous avions enfin la satisfaction d’être un peu plus impliqués dans les programmes expérimentaux.
D.P. — Le point de vue du berger ou du moutonnier que vous aviez été n’était-il pas, dans bien des domaines, antinomique avec celui des chercheurs ?
C.C. — Il était très difficile d’être berger à l’INRA lorsqu’on avait exercé dans le privé auparavant. Dans un tro u- peau privé, on éliminait les animaux les plus laids, présentant un certain nombre de défauts de confor- mation, pour ne conserver que les plus beaux. Cela se faisait de façon plus ou moins empirique et dépendait surtout du “coup d’œil” du berg e r. A l’INRA, la stratégie et la motivation n’étaient pas les mêmes : Ce n’était pas obligatoirement le plus bel animal que l’on conservait, mais parfois le tocard p a rce qu’il avait une valeur expérimentale supérieure. Pour un physiologiste, le point essentiel, si on se r é f è re aux béliers, était que les animaux possèdent des testicules bien développés et sans anomalies. Les a u t res critères, tels que les aplombs ou la conformation, étaient jugés moins prioritaires. Pour les femelles, le plus important était qu’elles ne soient ni nymphomanes, ni stériles.
Maintenant, les mentalités ont un peu changé parce que le matériel animal offert aux scientifiques est de bien meilleure qualité du fait d’une production autonome suffisante qui permet de trier et de choi- sir pour ne conserver que des animaux de présentation correcte. Cela procure une meilleure crédi- bilité “de la maison” auprès des visiteurs, surtout ceux de la profession.
Personnellement, j’ai eu également beaucoup de difficultés à m’adapter et c’est pourquoi j’ai, par la suite, plaidé pour que nous produisions nous-mêmes nos propres animaux expérimentaux.
Revenons un peu sur l’ensemble des recherches qui se faisaient à la Station de Physiologie animale, dans les années 1955-1960.
A cette époque, le sujet principal des recherches en physiologie était la reproduction. R. Ortavant avait entrepris l’étude du cycle spermatogénétique chez le bélier. Les connaissances en ce domaine
restaient vagues et incomplètes. Le but était de connaître les différents mécanismes des divisions sper- matogoniales qui aboutissent à la production des spermatozoïdes.
Ce travail a nécessité l’utilisation de nombreux béliers Ile-de-France que j’avais pour mission d’ache- ter dans les élevages privés. La chose n’était pas facile car, dans la pratique, il faut en moyenne un bélier pour féconder 50 brebis pendant une période de lutte qui dure 6 semaines. C’est dire si la mar- chandise était rare et parfois hétérogène ! Pourtant, il me fallait trouver plus de 60 béliers chaque année ! Heureusement qu’à cette époque, nous n’étions guère exigeants sur l’origine des animaux. Il suffisait, comme je l’ai dit plus haut, qu’ils aient des organes génitaux exempts de toute anomalie.
C. Thibault, S. Wi n t e m b e rg e r- To rrès et L. Dauzier, quant à eux, travaillaient sur la femelle pour tenter de préciser les bases physiologiques de la re p roduction, dans le but d’améliorer la productivité des animaux de ferme. La stratégie consistait à “démonter” les diff é rents mécanismes qui gouvernaient la re p roduction avant d’entre p re n d re une quelconque intervention sur le fonctionnement de ceux-ci.
De son côté, J. Rougeot commençait à s’intéresser aux follicules pileux. Une toison de mouton est composée de plusieurs types de fibres dans des proportions qui varient d’une race à l’autre, mais aussi d’un animal à l’autre. Les différents types de fibres que l’on rencontre sont au nombre de trois : la laine, le jarre et les hétérotypes. L’objectif était de savoir pourquoi certains follicules produisaient de la laine et d’autres du jarre. Le jarre, en effet, déprécie beaucoup les toisons. C’est une fibre parasite qui ne prend pas la teinture. Une bonne toison doit contenir un maximum de fibres de laine et très peu de jarre. C’est ce qui fait la supériorité des Mérinos, en ce domaine.
En 1955, un chercheur (Nasser Kechawartz) est venu d’Afghanistan pour étudier, avec J. Rougeot, la formation de la boucle d’astrakan chez l’agneau. L’astrakan est une fourrure produite par l’agneau de la race Karakul, encore appelée Boukhara.
D.P. — Ce qui vous a obligé, bien sûr, à acheter aussi un certain nombre de Karakuls ?
C.C. —E ffectivement. Il était très difficile de s’en pro c u rer parce qu’en France, il n’y avait pratiquement pas d’éle- vages de cette race. J’ai dû faire beaucoup de prospections pour en tro u v e r. J’ai fini par en découvrir quelques uns chez un éleveur hurluberlu de l’Oise qui était également marchand de moutons. Il avait acheté quelques sujets sur une foire et s’était mis à faire un peu d’élevage, sans trop de succès.
Les animaux étaient dans un état de misère physique très importante, provoqué par un fort parasi- tisme. Je suis arrivé au bon moment pour acheter son petit troupeau dont il désirait se débarrasser au plus vite.
Quelques années plus tard, les premières études sur l’insémination artificielle ont été entreprises sous la houlette de L. Dauzier, avec application dans quelques troupeaux des Pyrénées.
Le frein au développement de l’insémination artificielle venait du fait que la détection des femelles en œstrus, susceptibles d’être inséminées, était fastidieuse et très coûteuse en main-d’œuvre. Il n’exis- tait pas d’autre moyen que celui qui a été décrit plus haut pour repérer les brebis en chaleurs. Il n’était pas concevable non plus qu’un inséminateur aille, chaque jour, dans plusieurs élevages pour insémi- ner seulement quelques brebis.
Il a donc fallu attendre que des techniques de synchronisation des œstrus et des ovulations soient mises au point.
C. Thibault et R. Ortavant avaient, depuis quelques années, poursuivi un certain nombre d’études pour résoudre ce problème. Les traitements proposés consistaient à injecter de la progestérone, à trois reprises, puis à faire une quatrième injection avec de l’hormone gonadotrope PMSG. Ce n’était guère pratique à réaliser. En plus, les résultats n’étaient pas très satisfaisants du fait de l’emploi d’une PMSG insuffisamment purifiée, injectée à un moment où la progestérone n’avait pas terminé son effet, variable d’une femelle à l’autre.
En 1962, un chercheur australien nommé T. J. Robinson, qui avait beaucoup travaillé sur les cycles sexuels chez la brebis, est venu faire une année sabbatique à la Station de Physiologie. “Dans ses valises”, il nous avait apporté une nouvelle technique qui répondait assez bien à nos besoins de grou- page des chaleurs et des ovulations. Il s’agissait de la technique des éponges vaginales. Une éponge en polyuréthane sur laquelle avait été déposé un progestagène 20 fois plus actif que la progestérone, était placée dans le vagin de la brebis pour une durée de 12 à 14 jours. Au retrait de ce “pessaire”, une injection de PMSG était effectuée. La quasi-totalité des femelles ainsi traitées venait en chaleurs
quarante huit heures après la fin du traitement. Elles étaient donc prêtes à être inséminées toutes en même temps, puisque les venues en chaleurs étaient relativement groupées.
Il était donc maintenant envisageable de développer l’insémination artificielle qui devenait la tech- nique complémentaire de la maîtrise de l’œstrus et de l’ovulation. Le facteur limitant n’était plus la mise en condition des brebis, mais leur fécondation. On sait, en effet, qu’un bélier ne peut effectuer en moyenne que 8 à 10 saillies fécondes chaque jour, suivies d’un repos de 24 heures tous les deux jours. L’insémination, quant à elle, permet, grâce à la dilution de la semence, de féconder environ une quinzaine de brebis avec un seul éjaculât.
Ce nouveau traitement hormonal a donc apporté un énorme progrès dans l’utilisation de l’insémination a rtificielle. Actuellement, 9,5 % de l’effectif des brebis françaises est inséminé (37 % dans les races laitière s et 4,5 % dans les races à viande), soit un total de 720 000 têtes. Dix sept centres d’insémination assure n t ce travail et 2 500 béliers de 24 races diff é rentes sont utilisés pour pro d u i re la semence nécessaire .
D.P. — A quelle époque est apparue cette innovation ?
C.C. — La pre m i è re éponge vaginale a été mise en place à l’INRA de Jouy-en-Josas, à la fin de l’année 1962.
O u t re le fait que cette technique allait faire pro g resser l’insémination artificielle, des chercheurs tels que P i e rre Mauléon, Jacques Thimonier et Yves Cognie ont de suite pensé à d’autres possibilités. C’est ainsi qu’il a été envisagé d’augmenter la productivité des brebis par la réduction des périodes impro d u c t i v e s . Les premiers essais ont été effectués dans le département de l’Aveyron au sein de la race Lacaune.
Ce choix a été dicté par plusieurs raisons :
1- L’Aveyron est le plus important département moutonnier de France (1, 2 million de brebis).
2- La race Lacaune est différente de la race Ile-de-France au point de vue saison de reproduction et intensité de l’anœstrus saisonnier, donc cela permettait des comparaisons entre races.
3- Les éleveurs de brebis laitières Lacaune étaient très intéressés par la maîtrise des cycles qui leur était off e rte parce que les laiteries collectrices du lait, destiné à la fabrication du fromage de R o q u e f o rt, ouvraient leurs portes en Décembre et les fermaient au mois de Juillet. De ce fait, les b rebis qui agnelaient tardivement voyaient leur lactation raccourcie, ce qui occasionnait un manque à gagner ; la solution idéale étant que les mises bas aient lieu au moment de l’ouvert u re des dites laiteries.
4- Le département de l’Aveyron a toujours été à la pointe du progrès en élevage ovin. C’est pourquoi, il a eu très vite recours à la sélection et au testage des béliers. L’insémination artificielle, sur laquelle a beaucoup travaillé G. Colas, a permis de réduire l’intervalle entre générations pour rendre plus rapi- de le testage sur descendance. Elle a également contribué à une plus large diffusion des progrès géné- tiques obtenus par ce testage.
Tout ceci a été à l’origine d’une augmentation fort appréciable de la production laitière dans la race Lacaune qui est passée de 60-70 kg de lait par femelle, dans les années 60, à plus de 300 kg aujour- d’hui. C’est dire l’importance des progrès qui ont été accomplis !
D.P. — Les leaders agricoles de la région se sont-ils beaucoup appuyés sur la recherche, à cette époque ?
C.C. —Effectivement, il y a eu de leur part une très forte demande. Ils avaient parfaitement compris les avan- tages qu’ils pourraient tirer de ces découvertes. Ils ont également fait appel à l’équipe de R. Denamur de Jouy, qui travaillait sur la lactation, pour tenter d’améliorer l’aptitude à la traite mécanique et aux généticiens pour les calculs des index de sélection des béliers et des brebis.
La race Lacaune ne représente qu’une partie de la population ovine française, celle des races laitières.
L’autre partie du cheptel national est composée des races à viande dont l’Ile-de-France en est un exemple. Nous ne pouvions pas laisser de côté tous ces éleveurs dont le problème majeur était l’in- suffisance du revenu, lié directement à la trop faible productivité de leurs troupeaux. En effet, la moyenne annuelle de production n’atteignait pas un agneau par femelle.
Compte tenu des pertes, de la durée de vie des re p roductrices, en 6 ans de présence au sein du tro u- peau, la brebis mère produisait 4 agneaux et 6 toisons durant sa carr i è re, si tout allait bien par ailleurs.
Nous avons donc décidé de “voler au secours” de ces éleveurs et c’est pourquoi nous sommes inter- venus dans 8 troupeaux Ile-de-France de l’Oise, à la demande de R. Ortavant, pour mettre en place quelques essais dans le but d’accélérer le rythme des mises bas.
Comment avons-nous procédé ?
1- En avançant à 8 mois l’âge de la première mise à la reproduction des agnelles, qui, dans la tradi- tion, ne se faisait pas avant 18 mois.
2- En réduisant l’intervalle entre 2 agnelages par l’induction d’une gestation supplémentaire au moment du repos saisonnier.
Pour ce faire, nous avons dû adapter le traitement Éponges + PMSG afin d’intervenir au cours des périodes durant lesquelles la brebis n’était pas capable de se reproduire.
Les essais effectués dans l’Oise et dans l’Aveyron, auxquels j’ai très largement participé avec J. Thimonier, ont duré plusieurs années. Ils ont permis d’obtenir rapidement un grand nombre d’in- formations que le troupeau expérimental de la station ne pouvait pas fournir à lui seul, dans un délai aussi court. Ils ont montré également que les races à viande n’étaient peut-être pas aussi “malléables”
que les races laitières puisque, dans le meilleur des cas, nous ne sommes arrivés à produire que 20
% de mises bas supplémentaires avec les Ile-de-France de l’Oise, qui avaient été fécondées, non pas par insémination artificielle mais par accouplements avec les béliers.
Vers la fin de l’année 1962, on a commencé à parler de “décentralisation”. Le Centre de Jouy était devenu trop petit en effet pour héberger les quelques 900 personnes qui vivaient sur le site. Les terres de la base aérienne de Villacoublay, qui fournissaient une grande partie des ressources fourragères de nos animaux, devenaient insuffisantes et menacées de nous être retirées. C’est alors qu’il fut décidé que les services où il y avait beaucoup d’animaux, ruminants en particulier, seraient délocalisés pour pouvoir se développer.
La “Physiologie de la Reproduction” (Unité de Recherche de la Station de Physiologie animale) dont la direction avait été confiée à R. Ortavant, ainsi que l'Élevage des Ruminants (Unité de la Station de Recherche sur l'Élevage) dirigée par R. Jarrige, durent rechercher deux domaines capables de les accueillir en leur offrant des moyens supplémentaires.
La Physiologie de la Reproduction souhaitait pouvoir augmenter les effectifs des troupeaux expéri- mentaux et accroître le nombre de chercheurs travaillant dans cette discipline.
Le choix s’est porté sur le Domaine de l’Orfrasière, situé en Touraine à 16 km au Nord de Tours.
D’une superficie de 650 ha, ce site qui devait prendre nom de C.R.V.Z. (Centre de Recherches Vétérinaires et Zootechniques) semblait correspondre assez bien à nos souhaits. Il fut donc acquis au cours de l’année 1963 et nous en avons pris possession, de suite après la moisson.
J’ai été contacté par R. Ortavant qui m’a demandé si je consentirais à quitter Jouy pour partir avec l’équipe à Nouzilly, auquel cas il me confierait la responsabilité du secteur ovin. Je lui ai répondu que j’acceptais volontiers cette affectation, à la condition qu’il m’autorise à constituer nos propres trou- peaux d’élevage destinés à produire les animaux expérimentaux des chercheurs. Je considérais que les animaux achetés à l’extérieur ne correspondaient plus exactement aux souhaits des scientifiques dont les recherches devenaient de plus en plus “pointues” et s’affinaient de jour en jour. R. Ortavant a accepté ma proposition sans difficulté.
D.P. — Était-ce le désir de renouer avec votre ancien métier de moutonnier ?
C.C. — Cette revendication me permettait de refaire de l’élevage car cette idée ne m’avait jamais réellement quitté. De plus, la création de troupeaux était pour moi enthousiasmante et passionnante en même temps. L’avantage majeur que je voyais, c’était de pouvoir enfin fournir aux chercheurs du matériel animal expérimental de bien meilleure qualité.
D.P. — Lorsque vous étiez à Jouy, les troupeaux d’ovins servaient-ils à d’autres Stations que celle de la Physiologie animale ? Comment étaient-ils nourris ?
C.C. — J’avais pris en pension quelques brebis qui appartenaient à des chercheurs de la Microbiologie et de la Station de Recherches sur l'Élevage.
Les animaux de notre Station étaient utilisés exclusivement par les chercheurs de la Physiologie.
L’hiver, ils étaient nourris au moindre coût avec des fourrages secs ou ensilés, récoltés sur l’aérodro- me de Villacoublay, et des betteraves fourragères produites sous contrat dans une ferme des environs.
Le moulin de la Minière, dirigé à l’époque par Roger Bertrand Lévy puis plus tard par B. Giboulot, nous fournissait des mélanges de céréales, de tourteaux et de compléments minéraux qui complé- taient les rations de fourrages grossiers dont la valeur nutritive était insuffisante pour certaines caté- gories d’animaux. De temps à autres, je “récupérais” des refus de foin ou d’ensilage dans les autres stations. Cela permettait de faire de substantielles économies !
L’été, le troupeau vivait en plein air, dans des parcs en grillage ursus subdivisés par des clôtures élec- triques. Il pâturait sur les prairies du domaine dont la production était intensifiée par des arrosages et des apports d’engrais azotés. Les effectifs trop importants nous amenaient parfois à diviser le trou- peau en deux ou trois groupes d’animaux que l’on répartissait dans les “parquets” des poulaillers de la Station de Recherches Avicoles où leur rôle était de remplacer la faucheuse ou la tondeuse à gazon.
D.P. — Comment vos activités ont-elles évolué, à votre arrivée en Touraine ?
C.C. —Je n’ai été muté définitivement à Tours que le 1er janvier 1966. De 1963 à 1966, j’ai fait la liaison par la route entre Jouy et Nouzilly car, pendant ces 3 années, en attendant que les premières construc- tions soient réalisées, j’avais transféré 2 troupeaux de moutons et 2 bergers pour qu’ils puissent uti- liser les ressources fourragères disponibles sur le domaine.
Pendant ce temps, j’ai contribué à l’étude et à la réalisation des plans des deux premières bergeries, du bâtiment des services ovins et du parc de triage.
Les bergeries ont été conçues pour permettre une stabulation permanente et faciliter l’expérimenta- tion tout en conservant un caractère fonctionnel pour les travaux liés à l’élevage. Bien que leur conception fût ancienne, elles ont pu être mécanisées 20 ans plus tard !
J’assurais également l’expérimentation extérieure dans des troupeaux privés de l’Aube, du Maine et Loire et de l’Aude, avec Jacques Thimonier et Y. Cognie. Le but de ces expériences était de tester des méthodes de conduite de troupeau dans lesquelles étaient intégrées les techniques de maîtrise des cycles sexuels et d’insémination artificielle.
Dès 1966, après que la construction du laboratoire de la “P h y s i o” fut terminée, les premiers cherc h e u r s se sont installés et ont commencé à travailler sur des animaux qui avaient été produits par les tro u p e a u x a rrivés, l’un (Ile-de-France) pendant l’hiver 1963-64, l’autre (Préalpes-du-Sud) au cours de l’année 1965.
Le troupeau Ile-de-France venait du domaine INRA de Bressonvilliers, loué au Centre d’Essais en Vol de Brétigny-sur-Orge, près de Marolles-en-Hurepoix, en Région Parisienne. J’avais acheté ce trou- peau, en 1959, au cours de mes “pérégrinations” à la recherche d’animaux expérimentaux.
J’ai été contacté pour acheter un troupeau complet (brebis-agneaux-béliers) d’environ 350 têtes qui était à vendre en Seine-et-Marne. Le vendeur n’était autre que le nouveau patron de la ferme des Pleux où j’avais travaillé entre 1948 et 1950. Il avait fait de mauvaises affaires parce qu’il ne connais- sait pas bien l’élevage ovin et se proposait de liquider tous ses moutons. Je lui ai fait savoir que son offre de vente m’intéressait mais qu’étant donné l’importance de la transaction, il me fallait en réfé- rer à mes directeurs. Bien que la qualité de ce troupeau eût considérablement baissé par rapport à ce qu’elle avait été auparavant, il eût été vraiment dommage de sacrifier tous les animaux sans tenter de conserver cette souche pour la ramener à un bon niveau zootechnique.
Le soir même, j’ai rendu visite à C. Thibault qui, en levant les bras, a soupiré : «On ne peut pas ache- ter ça, on n’a pas assez de sous»! Je lui ai répondu que c’était bien regrettable parce que cela pouvait être le démarrage de la constitution d’un troupeau de reproducteurs et que je connaissais bien les ori- gines des bêtes. C. Thibault m’a dit d’attendre quelques jours pour qu’il puisse contacter J. Poly, alors Directeur de la Station de Génétique à Jouy. Ce qui fut dit, fut fait !
J. Poly fit savoir qu’il pouvait peut-être trouver quelques crédits qui, ajoutés à ceux dont C. Thibault disposait, pourraient permettre d’acheter la totalité du troupeau. C’est ainsi que ce cheptel fut acquis en commun par la “Physio” et la “Génétique Animale”.
Il fut placé au Domaine de Brouessy, près de Magny-les-Hameaux, dans les Yvelines, sous la respon- sabilité de P. Pétrequin. Il y séjourna près de 2 ans. On le muta ensuite à Bressonvilliers dont J. Pelot était le responsable. J. Pelot fit appel à moi pour que je puisse m’occuper de la conduite de l’élevage,
se chargeant lui-même du reste. C’est ainsi que chaque semaine, je me rendais à Bressonvilliers pour donner les instructions et des conseils nécessaires à la bonne marche de cette affaire.
Le troupeau Préalpes a été constitué à partir d’animaux prélevés à Brouëssy. Compte tenu de pro- blèmes sanitaires, les 150 femelles de ce troupeau ont été transférées à Jouy. Elles ont été mises à la reproduction. Chaque année, 50 agnelles, choisies parmi les meilleures, étaient expédiées à Nouzilly, après avoir été vaccinées. Lorsque 50 femelles partaient pour la Touraine, on éliminait 50 brebis de Jouy triées parmi les plus vieilles et les moins productives. Le transfert complet s’est fait en 3 ans et a permis, grâce à l’aide de Michel Plommet, Directeur de la “Pathologie de la Reproduction”, d’amélio- rer l’état sanitaire des animaux.
D.P. — Quel intérêt Jacques Poly, qui dirigeait la station de Génétique animale, avait-il trouvé à ache- ter, avec la Physiologie, le troupeau d’ovins que vous aviez repéré ?
C.C. — J. Poly était à la re c h e rche d’un domaine pour y placer un troupeau destiné aux chercheurs de sa sta- tion. Cela pouvait être une bonne opportunité en attendant d’avoir le domaine, de commencer à constituer son pro p re tro u p e a u .
Le domaine de la Sapinière, situé sur le champ de tir près de Bourges, fut acquis en location, dès 1962.
Je suis allé trouver J. Poly et lui ai dit : “Vous n’allez tout de même pas faire l’aff ront aux éleveurs de B e rrichon-de-Cher de mettre des Ile de France à leur porte !” Il m’a répondu que j’avais peut-être raison.
J’avais même ajouté : “Si ce troupeau est séparé en deux, entre vous et C. Thibault, il perdra beaucoup de sa valeur ! Je vous propose donc de racheter votre part et de conserver l’ensemble si vous n’y voyez pas d’incon- vénient ! Vous pourrez ainsi avoir toute latitude pour créer un troupeau de Berrichon-du- Cher !” Je lui avais même proposé mes services à cette fin. Il m’a dit : “Tu me donnes le berger et je te laisse le tro u p e a u !” . C’est ce que j’ai fait. C’est ainsi que le premier berger de Bourges (un bon berger) fut Ligney. C’est lui qui a démarré la création du premier troupeau ovin de la Station de Génétique Animale.
Pour remplacer Ligney, j’ai re c ruté un nouveau berger qui fut muté à Tours en même temps que le t roupeau dont le transport à Nouzilly nous a posé quelques problèmes. L’hiver 63-64 ayant été part i- c u l i è rement rigoureux, les camions qui véhiculaient les moutons se sont trouvés bloqués par la neige, à Châteaudun. Ils y sont restés 2 jours. Il a fallu débarquer tout le cheptel pour l’abreuver et lui faire p a rvenir du foin pour l’alimenter.
Le troupeau Ile-de-France comprenait 300 mères en âge d’être mises à la re p roduction et le tro u p e a u Préalpes-du-Sud, 175 bre b i s .
Les Ile-de-France avaient été choisis pour représenter la population des races à viande, dites races amé- liorées, les Préalpes celle des races rustiques et des races laitières. Cela permettait aux chercheurs de f a i re des expériences de comparaison.
Le rôle de ces troupeaux était double :
1- Tester les techniques nouvelles de re p roduction mises au point en laboratoire, avant qu’elles ne soient diffusées auprès des éleveurs. Les troupeaux servaient donc de référe n c e .
2- Assurer leur pro p re renouvellement et la fourn i t u re annuelle de plus de 1000 animaux expérimen- taux pour répondre aux exigences des scientifiques.
J’avais pour mission d’augmenter les effectifs afin de faire face à une demande de plus en plus impor- tante et ce, sans apports d’animaux de l’extérieur, à l’exception de quelques béliers Ile-de-France qui n’étaient acceptés qu’après avoir subi un contrôle sanitaire strict ; le but étant de limiter les risques d ’ i n t roduction d’affections pouvant compro m e t t re les perf o rmances du chepte : “On vit avec ses pro p re s
“ v é roles”, mais on supporte toujours mal celles des autres que l’on ne peut pas maîtriser !”
Pour remédier à cela, j’ai dû mettre en place un système original de conduite d’élevage en “c i rcuit ferm é”
qui a permis de maintenir un état sanitaire acceptable.
Chaque troupeau, suivant son importance, était divisé en 5 ou 6 familles de 30 à 50 femelles. Chacune de ces familles était attribuée à 3 béliers. Les agnelles, issues des accouplements, étaient conserv é e s pour le renouvellement et mutées dans la famille voisine où elles étaient à leur tour accouplées avec les béliers de leur famille d’adoption.
D.P. — Ce mode de conduite original en “circuit fermé” n’engendrait-il pas des risques de consangui- nité ?
C.C. — Il est généralement admis par la plupart des spécialistes que, chez les ovins, la consanguinité n’est plus incestueuse au-delà de 3 générations. Or, avec le système utilisé, les descendants ne revenaient dans leur famille d’origine qu’après 6 générations, en moyenne. On avait donc une bonne marge de sécurité ! Si un problème s’était posé, je m’en serais aperçu très rapidement par le fait que le renouvellement des familles n’aurait pas été assuré puisque les agnelles de remplacement étaient choisies sans à priori, d’après leurs perf o rmances de croissance surtout et celles de leurs parents, sans tenir compte de leur lignée d’appart e n a n c e .
Cette conduite génétique part i c u l i è re a permis également d’effectuer une sélection sur la prolificité et sur la production laitière par le contrôle des perf o rmances. Celle-ci a été concrétisée par l’inscription à l’UPRA du troupeau Ile-de-France.
D.P. — En quoi consistait le contrôle des performances ? A quoi vous servait-il ?
C.C. —Le contrôle des performances consistait à peser tous les agneaux à intervalles réguliers de 20-21 jours (3 semaines) et à obtenir, par intrapolation ou extrapolation, ce qu’on appelait un contrôle laitier indirect déterminé par des poids à âge-type et des gains journaliers. Par exemple, des mesures effec- tuées entre 10 et 30 jours d’âge pour l’agneau constituaient un contrôle de la valeur laitière de la mère, l’agneau ne se nourrissant, en effet, que du lait de sa mère, durant cette période.
Pourquoi le premier contrôle n’était-il pas effectué avant l’âge de 10 jours ? Parce qu’au cours de la première semaine de vie, l’agneau perd du poids pour en regagner ensuite, comme tous les nouveaux nés, “qu’ils soient chrétiens ou moutons” ! Les données recueillies pendant la période 30-90 jours (rame- née plus tard à 30-70 jours) permettaient de connaître l’aptitude de l’agneau à transformer les ali- ments qui lui étaient offerts, et ce, par la détermination de sa croissance propre. A ration égale, tous les agneaux n’ont pas la même croissance et cette particularité est héritable du père, en grande partie.
Ces contrôles de performance permettaient donc d’éliminer les brebis mauvaises laitières pour ne conserver que les meilleures, capables d’élever 2 agneaux puisque notre objectif était d’augmenter la prolificité (nombre d’agneaux nés par brebis, par agnelage). C’est ainsi qu’en 10 ans la croissance journalière 10-30 jours des agneaux Ile-de-France est passée de 220 g à plus de 300 g.
Un autre avantage de ce système de conduite d’élevage en “circuit fermé” était de fournir, pour les recherches, des animaux de bonne qualité dont les origines étaient parfaitement connues.
Le top niveau était conservé pour la vente de reproducteurs ou pour le renouvellement. Une fois ces impératifs assurés, le surplus était vendu en boucherie et contribuait ainsi au financement des recherches.
D.P. — La vente de produits à l’extérieur était-elle destinée à financer une partie des recherches ? C.C. —Oui, elle était même indispensable ! Elle servait à compenser, en partie, les pertes expérimentales dues
aux opérations et aux traitements que subissaient les animaux. Il fallait également prendre en comp- te le maintien “hors production” d’un certain nombre de bêtes, qui coûtait très cher mais était rendu nécessaire pour les études des chercheurs.
J’ai dû imaginer des solutions permettant des utilisations successives des animaux pour l’obtention d’une meilleure efficacité mais aussi pour réduire les coûts.
Pour éviter une incidence sur les résultats expérimentaux, les animaux recevaient une alimentation quasi-constante toute l’année. J’avais établi des rations alimentaires composées exclusivement d’ali- ments déshydratés (maïs et luzerne) produits sur le domaine, complétés par des céréales et/ou des aliments manufacturés. Plus tard, il a fallu renoncer à ce type de rationnement en raison de l'éléva- tion de son coût provoqué par le choc pétrolier. Nous avons cependant continué à déshydrater de la luzerne mais le maïs a été remplacé par des céréales cultivées sur place.
Afin que les troupeaux soient soustraits aux conditions atmosphériques qui auraient pu perturber les protocoles expérimentaux, mais aussi pour faciliter les nombreuses manipulations rendues obliga- toires par l’expérimentation, les animaux étaient maintenus en stabulation permanente.
En 1969, un troisième troupeau de race Romanov a été créé à partir de 25 femelles et 2 béliers ache- tés à l’INRA de Bourges. Il était conduit comme les précédents, en circuit fermé, selon le même prin-