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Espace et géopolitique
Isabelle Sourbès-Verger
To cite this version:
Isabelle Sourbès-Verger. Espace et géopolitique. L’Information géographique, Armand Colin, 2010, L’espace en jeu, 74 (2), pp.10. �10.3917/lig.742.0010�. �hal-02484792�
ESPACE ET GÉOPOLITIQUE Isabelle Sourbès-Verger
Armand Colin | « L'Information géographique » 2010/2 Vol. 74 | pages 10 à 35
ISSN 0020-0093 ISBN 9782200926472
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Espace et géopolitique
Par Isabelle Sourbès-Verger
Isabelle Sourbès-Verger, géographe, Centre Alexandre Koyré, CNRS/EHESS
L’espace fait rêver depuis longtemps mais pour s’y rendre il faut disposer de compétences scientifiques, techniques et industrielles qui ne peuvent être développées que grâce à un engagement politique et financier significatif. Le pré requis est tel que peu d’États peuvent prétendre au statut de puissance spa- tiale, un titre vu comme un label d’excellence. La présence dans l’espace offre de facto une faculté d’intervention planétaire. En se combinant avec la portée symbolique de l’événement, s’affranchir des contraintes terrestres, elle contribue directement et indirectement à une image de supériorité incontestée.
Cette valeur de représentation est une autre donnée essentielle de la dimension géopolitique de l’espace car elle joue dans les deux sens. L’acquisition de capacités spatiales représente toujours un bénéfice politique national, mais sa signification internationale dépend d’une grille de lecture standard sur la hié- rarchie des États et leur potentiel géopolitique respectif. La comparaison entre le traitement médiatique des réalisations spatiales japonaises et chinoises – les premières largement ignorées et les secondes encore plus largement célébrées – fournit un bon exemple de ce type d’attitude.
Les relations entre espace et géopolitique illustrent un double mouvement d’affirmation de puissance – symbolique et réelle – et de contribution au prestige national et international. Les débuts de la conquête de l’espace mon- trent l’aboutissement de plusieurs logiques dont l’empreinte marque encore les approches des nouvelles et futures puissances spatiales. En contrepoint, l’analyse de l’occupation actuelle du milieu spatial et des traits particuliers des politiques spatiales permet d’évaluer le poids relatif des États et les usages géopolitiques réels et construits des capacités de chacun.
Géopolitique du Spoutnik
Les logiques en œuvre dans la conquête de l’espace
Depuis le début des années 1930, aller dans l’espace est un défi qui pas- sionne les ingénieurs et scientifiques allemands, français, américains, russes et japonais qui travaillent à la mise au point d’une fusée. L’enjeu est de taille
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puisqu’il s’agit de permettre à l’homme de quitter la planète et de la décou- vrir de l’extérieur au moyen d’engins automatiques, dans un premier temps, puis par ses propres yeux ensuite. L’idée de sortir de notre milieu naturel prend parfois des aspects mystiques. Au-delà de la curiosité scientifique et du goût de la découverte, un des premiers théoriciens de la propulsion des fusées, Constantin Tsiolkovski, voyait dans l’apprentissage de la vie dans l’espace le moyen d’une lente transformation décisive de l’espèce1. L’épi- taphe qu’il s’était écrite témoignait de sa conviction : « L’homme ne restera pas toujours sur la Terre ; la recherche de la lumière et de l’espace le conduira à traverser les limites de l’atmosphère, timidement au début, puis, il en viendra à conquérir la totalité du système solaire. » Certes, la notion de conquête est à prendre ici dans un sens métaphorique car elle se réfère à la naissance d’une forme de vie supérieure en expansion dans l’univers. En même temps, elle met en valeur le fait qu’atteindre l’espace ouvre une nou- velle ère de l’humanité, une idée que l’on retrouve dans la littérature et le cinéma de science-fiction.
Plus couramment, la formule « conquête spatiale », telle qu’elle est sponta- nément employée depuis la fin des années 1950 correspond aux circons- tances historiques bien particulières qui ont marqué ses débuts. La conquête de l’espace naît dans un monde bipolaire structuré par le fait nucléaire et profite des progrès réalisés pendant la seconde guerre mondiale par l’Alle- magne pour développer une nouvelle arme de guerre à longue portée, les missiles V2. Ainsi, les décideurs qui ont financé les premières technologies spatiales avaient en tête des préoccupations très concrètes : renforcer leur position stratégique face à un adversaire.
La récupération des plans et fusées ainsi que d’une partie des équipes après la défaite de l’Allemagne nazie représentait un acquis non négligeable dont les principaux bénéficiaires ont été les Américains. Le facteur décisif pour la poursuite de l’ambition spatiale est la maîtrise de l’arme nucléaire et son effet structurant sur les relations entre les États-Unis, l’Union soviétique et l’ensemble des relations internationales. C’est en fonction de cette donne stratégique fondamentale que les États-Unis, comme l’Union soviétique décident de développer leurs capacités spatiales mais les intérêts de chacun sont différents. Pour les États-Unis, l’objectif essentiel était d’exploiter au mieux leurs forces nucléaires, ce qui passait par l’acquisition des données précises indispensables pour évaluer les ressources de l’adversaire et dresser la cartographie des sites stratégiques. Seuls, des vecteurs évoluant hors de portée de moyens anti-aériens et non soumis au droit aérien international pouvaient assurer cette collecte. D’où la priorité donnée aux programmes de reconnaissance et d’acquisition de l’information qui sont toujours au cœur
1. Constantin Tsiolkovsky, « The Cosmic Philosophy », 1932.
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des compétences américaines. Pour l’Union soviétique, l’objectif stratégique essentiel était plutôt le développement d’un missile intercontinental suffi- samment puissant pour emporter leurs lourdes bombes jusqu’au territoire américain et rétablir l’équilibre par rapport aux bases américaines en Europe.
En revanche, pour les Soviétiques, l’observation de la Terre depuis l’espace était considérée comme une violation de la souveraineté nationale. La défi- nition du droit spatial devint donc un enjeu important pour les États-Unis.
L’objectif du Département d’État était de faire en sorte que les premiers lan- cements entraînent l’adhésion de la communauté internationale et ne puis- sent pas donner lieu à polémique. D’où la proposition de lancer un satellite dans le cadre de l’Année géophysique internationale 1957-1958 organisée par le Conseil international des unions scientifiques pour étudier, après les régions polaires, « la terre entière2 ». Le rapport de l’UNESCO qui présente le projet est très clair sur le caractère expérimental des recherches qui
« préfigurent logiquement la plus grande aventure que l’homme soit appelé à vivre : l’exploration de l’espace interplanétaire3 ».
Le lancement du premier satellite s’effectue donc sous des auspices scienti- fiques totalement neutres. La thématique annoncée est celle de la coopéra- tion internationale et s’il est vrai que les Américains ont beaucoup plus communiqué sur leur projet, Vanguard, les Soviétiques ont annoncé qu’ils effectueraient aussi le lancement d’un satellite dont les données seraient librement accessibles à tous les intéressés.
Pourtant, le 4 octobre 1957, le lancement de Spoutnik est analysé sur le registre politique et stratégique. Le traitement médiatique de l’événement insiste sur l’impact géopolitique de l’avance soviétique et, très vite, les Amé- ricains perçoivent le bip bip du premier satellite au-dessus de leur territoire comme une menace. Pour la plupart des commentateurs, cette menace est symbolique car elle remet en cause l’avance technologique américaine et risque de détourner les pays du tiers-monde du modèle américain au profit du modèle soviétique. Pour d’autres, la menace est potentiellement physique puisque le lanceur crédibilise largement les compétences ennemies en matière de missile intercontinental et que le satellite est perçu comme une bombe virtuelle. En parallèle, les Soviétiques forts d’une nouvelle lisibilité internationale insistent sur le fait que leur succès démontre au moins le rat- trapage sinon le dépassement des compétences américaines. Dans un contexte idéologique omniprésent, la capacité spatiale, symbole de progrès,
2. « Des spécialistes étudieront les continents et les océans, l’atmosphère et la mystérieuse activité solaire qui exerce une si grande influence sur notre vie quotidienne. », préface au rapport de l’UNESCO sur L’Année géophysique internationale, 1957 http://
unesdoc.unesco.org/images/0012/001283/128395fo.pdf 3. Idem, p. 35.
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est exploitée pour faire la preuve du bien fondé de l’un ou l’autre des systèmes : communiste ou capitaliste.
Exploitation idéologique et médiatique
Les premiers temps de l’histoire de l’espace sont donc d’abord l’objet d’une instrumentalisation politique. La réalité du rapport de forces et l’analyse objective des capacités respectives de chacun pèsent peu. La campagne pré- sidentielle de J.F. Kennedy attise l’idée d’une révision déchirante de la vision que l’Amérique a du monde et d’elle-même. Le phénomène encore accru avec la succession des Premières soviétiques (premier homme, pre- mière femme, première photo de la face cachée de la Lune…) ne prend fin qu’avec l’annonce du programme Apollo et la marche d’un Américain sur la Lune, un exploit encore unique à ce jour.
En réalité, la fameuse « course à l’espace », du moins telle que le bloc occi- dental l’a présentée est aussi, au moins partiellement, une construction. Il faut en effet préciser que l’idée selon laquelle les succès spatiaux étaient un indi- cateur des équilibres géopolitiques du moment était beaucoup plus présente à l’Ouest qu’à l’Est. L’Union soviétique avait largement exploité ses compé- tences spatiales comme démonstration par la preuve de la supériorité de ses choix idéologiques. En particulier, l’assimilation entre l’homme nouveau communiste et le cosmonaute se prêtait particulièrement bien au jeu. Pour autant, à partir de la décision de J. F. Kennedy d’affirmer sans discussion possible la supériorité des États-Unis, il n’était pas question pour l’URSS de relever ce défi à n’importe quel prix4. Indépendamment des problèmes d’organisation, des retards industriels et des concurrences internes, le pro- gramme lunaire soviétique n’a pas eu rang de première priorité. Même si les équipes se sont battues pour, au moins, envoyer un équipage russe tourner le premier autour de la Lune, à partir de 1966 l’écart entre les moyens en pré- sence ne laissait guère de doute sur le résultat final. En fait, c’est d’abord à eux-mêmes que les Américains se sont lancé un défi sous le prétexte d’une pseudo-concurrence. Une fois la mission remplie, la confiance de l’Amé- rique en elle-même restaurée et le prestige de l’Amérique rétabli, le fait que les Soviétiques aient été les seuls pendant 6 ans – de 1975 au premier vol de Navette – à permettre à des hommes de séjourner dans l’espace à bord des stations Saliout puis Mir n’a plus été vu comme une remise en cause natio- nale (voir fig. 2). Il faut dire que le développement de l’avion spatial assurait un saut technologique significatif et confirmait l’effort technologique parti-
4. Même si de nombreuses critiques se sont élevées à l’ère Eltsine pour stigmatiser le gas- pillage représenté par des activités comme le spatial et leur effet néfaste sur l’économie dans son ensemble, la part du produit national brut russe qui leur a été consacrée a toujours été bien inférieure à celle du PNB américain.
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culier des États-Unis dans l’espace sinon une véritable politique spatiale d’occupation humaine.
Ce mode de fonctionnement consistant à se remotiver en se créant un concurrent n’a d’ailleurs pas disparu. Des résurgences apparaissent à l’initia- tive de la communauté spatiale américaine soucieuse de réactiver un soutien politique aux activités habitées. C’est alors la Chine qui fait systématique- ment office de challenger, nouvelle vision géopolitique oblige. Cependant, même si elle affiche clairement son souci de développer ses compétences en matière de vols humains, force est de constater que la Chine mène son pro- gramme à son rythme en cherchant à acquérir progressivement les compé- tences qu’elle ne maîtrise pas encore mais en s’appuyant sur des moyens financiers qui restent volontairement limités et bien loin de ceux des États- Unis5. Ce recours au même mécanisme de compétition inventée se retrouve à l’occasion de mentions ponctuelles d’une course à la Lune, qui serait cette fois asiatique, et concernerait le Japon, la Chine et l’Inde. Certes, ces trois pays ont lancé chacun un satellite circumlunaire à un an d’intervalle mais il faut savoir que le Japon accomplit des missions lunaires depuis 1980 et que la complexité technologique de chacune de ces sondes est difficilement comparable. Enfin, la Terre ne possédant qu’un satellite naturel, il est assez logique de s’y retrouver et de capitaliser sur un imaginaire universel…
Permanences et changements
Des préoccupations stratégiques plus ambiguës mais qui perdurent
L’imbrication initiale entre compétence nucléaire et compétence spatiale n’a pas disparu même si elle a évolué et se décline dans des registres différents en fonction des pays. Les puissances spatiales sont aussi des puissances nucléaires ou ont des ambitions affichées dans ce domaine. Si le Japon représente l’exception, cela tient aux circonstances et à son statut interna- tional particulier après la défaite de 1945.
Chacune à leur manière, la Chine et l’Inde illustrent aussi, au travers de la proximité des communautés intervenant dans les deux programmes6, les convergences entre ambitions nucléaires et spatiales. Le débat qui s’était ouvert en Inde au moment de l’annonce de la satellisation du premier satel-
5. Le budget spatial chinois s’établit à environ 2 milliards de dollars contre 34 milliards de dollars pour le budget américain, dont près de 8 milliards consacrés à l’occupation humaine soit la moitié du budget civil américain.
6. I. Sourbès-Verger « L’organisation du secteur spatial chinois, éléments de lecture » (p. 379-393), Revue française de droit aérien et spatial, vol. IV, 2005.
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lite chinois, en 1970, concluait que le pays devait affirmer sa détermination à devenir à son tour une « grande puissance » en se dotant d’une capacité nucléaire indépendante7.
C’est la même logique qui inspire l’état israélien, les objectifs spatiaux venant s’inscrire en complément de la recherche d’indépendance et comme élément de contribution à la sécurité nationale indépendamment des res- sources de l’Allié américain et d’un lien direct avec la compétence nucléaire nationale.
Réalisables ou non, ces ambitions de reconnaissance internationale et régio- nale se retrouvent chez les États candidats au statut de puissance spatiale comme aujourd’hui l’Iran, le Pakistan, la Corée du nord, ou l’Afrique du sud et l’Irak en leur temps. Tous ont en commun des ambitions nucléaires et balistiques et des préoccupations spatiales qui jouent en quelque sorte le rôle de substitut ou parfois d’habillage. On peut, à ce titre, rappeler que le tir de 1998 du Taepo Dong nord-coréen, initialement dénoncé par les États-Unis comme un essai de missile, a finalement été présenté comme un lancement spatial avorté afin de banaliser officiellement un événement dont l’interpré- tation stratégique stricte aurait posé un réel problème diplomatique tant en termes d’efficacité des procédures de contrôle que de poursuite des discus- sions régionales.
Ainsi, l’espace est unanimement vu comme possédant un caractère
« stratégique » même si le sens de l’expression a pu considérablement varier selon les pays et les époques. La Corée du Sud, qui a effectué son premier test de lanceur en 2009, illustre cette évolution.
Prestige et reconnaissance, des objectifs qui s’adaptent aux circonstances
La dimension médiatique et symbolique qui entoure l’activité spatiale n’a plus la signification qu’elle avait au début de l’ère spatiale. Elle continue cependant à exister au moins ponctuellement. Chaque pays qui lance ou fait lancer son premier satellite communique sur l’événement et l’utilise comme caisse de résonance à usage interne et externe. La célébration de la fierté nationale et le souci de reconnaissance demeurent des ressorts permanents des politiques spatiales. L’effet attendu est bien sûr proportionnel aux capa- cités nationales. Le choc du Spoutnik, le vol du premier homme et la marche sur la Lune représentent des points d’orgue de la conquête spatiale. Il en est des moins glorieux mais qui ont marqué l’imaginaire collectif. Le lancement par la France du satellite Astérix qui faisait d’elle, en 1965, la troisième puissance capable de mettre sur orbite un objet artificiel avait eu à l’époque
7. G. D. Deshingkar, « China’s Earth Satellite : the case for Indian Bomb », China Report, 1970, 6, 28.
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un retentissement non négligeable lié à la posture originale d’un pays qui voulait continuer à afficher des attributs de puissance.
Ce titre de troisième est souvent mis en avant. Dans la mesure où la concur- rence entre les États-Unis et l’Union soviétique a systématiquement déprécié la seconde place, le rang de troisième confère à son détenteur l’aura de pre- mier de sa classe. C’est ainsi que le Japon rappelle parfois qu’il est le 3e État à avoir mené des études scientifiques de la Lune… Le succès médiatique est cependant proportionnel à l’événement lui-même. La mobilisation à l’occa- sion du premier vol d’un Chinois dans l’espace, en 2003, a rappelé dans son principe les grandes heures de l’épopée spatiale. Yang Liwei a captivé l’attention des foules chinoises et a fait l’objet de reportages dans le monde entier. Ce n’était pas tant le fait en soi qui marquait les esprits, car bien des hommes de différentes nationalités avaient volé à bord de véhicules russes et américains pendant les quarante-deux années précédentes, que la surprise de voir un pays encore en développement afficher son autonomie et prétendre à une compétence qui était restée réservée jusque-là aux deux premières puis- sances spatiales.
La place n’est cependant qu’un critère de fierté nationale car à l’échelle internationale, le fait marquant reste le caractère fermé du club spatial. Seuls un petit nombre d’États sont autonomes et possèdent les moyens d’accès à l’espace comme les capacités à construire leurs satellites. Ils correspondent aux pays riches du G-8, moins le Canada, auxquels s’ajoutent la Chine et l’Inde.
L’absence du Canada est intéressante car elle illustre le fait que la mise en place d’une capacité de lancement tient d’abord à des préoccupations de sou- veraineté, une démarche qui n’a pas de sens ici compte tenu de sa relation particulière avec les États-Unis.
La géopolitique de l’espace se présente donc au premier regard comme assez classique, sachant que la dimension économique n’est pas la seule à prendre en compte mais qu’elle se combine avec un souci de reconnaissance. À ce titre, l’entrée prochaine du Brésil dans le club des puissances spatiales ren- voie à un autre groupe symbolique, celui des BRIC, soucieux d’affirmer leur poids croissant dans la vie internationale.
En revanche, au niveau des représentations, la présence dans l’espace est toujours vue comme un témoignage de modernité. Pour de nombreux pays en développement, il est donc important pour sa propre image d’afficher son intérêt et ses ambitions. L’annonce de la création d’une agence spatiale nationale relève de cette logique et permet d’identifier une sorte de deuxième cercle. Certains restent cependant à l’écart parmi lesquels une très grande majorité de pays africains (fig. 1) confirmant ainsi en creux leur effacement comme acteur géopolitique.
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Hiérarchie spatiale, réalité et représentations
La présence dans l’espace
L’occupation de l’espace est, par définition, en perpétuelle évolution8. Si l’on s’en tient aux données aisément accessibles9, en excluant les sondes, plus de 5 400 satellites ont été lancés mais moins de 900 seraient encore actuellement actifs. Près de la moitié (390) sont géostationnaires10. Ils assu- rent principalement des tâches de communications, mais aussi de météoro- logie et de surveillance au sens large.
Les satellites à défilement décrivent des orbites très variées, circulaires ou excentriques, à des altitudes au périgée allant de 150 à 1 000 km et à l’apogée de 150 à 40 000 km. La recherche scientifique, l’observation et la météorologie sont leurs principales fonctions.
Au total, une trentaine de pays11 possèdent des satellites de complexité très variable. Mais seuls six États maîtrisent la totalité du processus de construc- tion et de lancement d’engins spatiaux en toute autonomie12. À l’intérieur même de ce club, les compétences sont inégales. Avec la propriété de près de la moitié du total des satellites opérationnels (400) et la maîtrise de toute la gamme des applications tant civiles que militaires, automatiques comme habitées, les États-Unis affichent des capacités exceptionnelles encore ren- forcées par les performances nettement supérieures de leurs systèmes. Ils représentent la puissance spatiale par excellence, ce qui traduit un choix stra- tégique déjà ancien.
En nombre de satellites utiles, la Russie (95 satellites), la Chine (40) et l’Europe (30) viennent loin derrière. Au total, avec le Japon (16) et l’Inde (15), les six pays (États-Unis compris) disposent de plus des deux tiers des satellites actifs en orbite.
Les critères de compétences technologiques peuvent aussi être privilégiés. La position de l’Europe en devient nettement renforcée. L’achèvement, d’ici 5 ans,
8. Pour une présentation détaillée voir F. Verger (dir.), L’Espace, nouveau territoire, atlas des satellites et des politiques spatiales, Paris, Belin 2002.
9. Les lancements de satellites sont déclarés à l’Union internationale des télécommunica- tions et peuvent être retrouvés sur différents sites http://space.skyrocket.de/, http://astro- notes.org/list_sat.htm, http://www.ucsusa.org/nuclear_weapons_and_global_security/
space_weapons/technical_issues/ucs-satellite-database.html. Parmi les informations, certaines : paramètres orbitaux, type de mission…, ne sont pas forcément renseignées. Ces manques permettent d’ailleurs d’avoir un indice sur de possibles usages militaires.
10. Ils accomplissent leur révolution sur une orbite circulaire à 36 000 km d’altitude dans le plan de l’équateur, dans le temps que la Terre met à effectuer sa rotation si bien qu’ils appa- raissent fixes par rapport aux repères terrestres.
11. Les différents pays européens sont comptés pour un seul.
12. Le cas d’Israël est ambigu car il ne dispose de son autonomie que pour des satellites lancés sur des orbites basses à défilement.
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de la constellation Galileo, un système de navigation indépendant composé de 30 satellites, accroîtra 13significativement le nombre de satellites européens en orbite. Surtout, il fera de l’Europe le 3e prestataire international de nou- velles technologies désormais très présentes dans la vie quotidienne. Les succès commerciaux des industries européennes témoignaient déjà de la qua- lité de leurs produits spatiaux mais la faiblesse des commandes intérieures représente à terme une vulnérabilité sérieuse. La situation du Japon est relati- vement proche dans son principe mais l’insistance mise sur la compétence technologique au détriment des ambitions commerciales n’est pas sans singu- lariser et vulnérabiliser ce type d’activité dans l’économie japonaise. Cette approche quantitative a ses limites, même si elle a une valeur pédagogique.
Les critères de la puissance spatiale ne tiennent pas qu’au nombre mais aussi à la durée de vie, à la complexité des sous-systèmes et aux types d’applications qui sont maîtrisés. Si les États-Unis sont indéniablement la première puissance spatiale, la deuxième place est plus difficile à attribuer. Dans le domaine des lanceurs et de l’espace habité, la Russie fait la preuve d’une efficacité et d’une fiabilité exceptionnelles. Elle est aussi la seule, avec les États-Unis, à avoir développé la navigation par satellite et des systèmes militaires spécifiques comme l’alerte avancée qui permet de détecter les tirs de missiles, et l’écoute électronique qui assure une cartographie mondiale des signaux et signale les variations significatives de niveaux. Toutefois les satellites d’application civils classiques de communication comme d’observation de la Terre ont des perfor- mances inférieures à celles de leurs équivalents européens et japonais. La place future de la Russie dépend donc de sa capacité à moderniser rapidement ou non son outil industriel.
En cela, la Chine ou l’Inde – qui sont encore, à l’occasion, clientes de satel- lites étrangers plus performants que les leurs – disposent de perspectives beaucoup plus attractives. D’une part, elles ont des besoins indiscutables pour une infrastructure spatiale destinée à combler les déficits des équipe- ments terrestres. D’autre part, l’amélioration progressive et à leur rythme de leurs capacités en fait, à terme, des concurrents potentiels.
Les moyens mis en œuvre
En 2010, l’état des lieux des capacités spatiales (fig. 1) fait ressortir le poids dominant des puissances économiques classiques avec, très loin, devant les États-Unis et l’apparition des deux pays-continents asiatiques dont la pré- sence prend de l’ampleur dans l’espace comme dans les échanges économi- ques. Cette tendance ne doit cependant pas être surinterprétée comme la presse occidentale a souvent tendance à le faire opposant la supposée déter-
13. De ce point de vue la multiplication récente des micro-satellites simples et peu coûteux mais qui permettent une familiarisation avec les technologies spatiales de base pour beau- coup de pays en voie de développement fausse la perspective.
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mination politique des pays asiatiques (Japon exclu) au manque d’ambition des pays occidentaux.
L’analyse des budgets14 donne une vision plus nuancée de la situation et des efforts consentis surtout si l’on prend en considération les degrés de richesse respectifs. Bien qu’en croissance, les budgets de la Chine (2 milliards d’euros), de la Russie (1,5 milliard d’euros) comme de l’Inde (1 milliard d’euros) n’ont en effet rien à voir avec les budgets américain (33 milliards d’euros), ni européen (6 milliards d’euros). Et ceci sans parler des effets cumulés et de l’avance prise en termes d’investissements par les États-Unis qui consacrent des sommes astronomiques à l’espace depuis le début des années soixante.
14. Certes, les chiffres peuvent être discutés et certains pays, comme la Chine, ne commu- niquent pas de valeur officielle. On peut néanmoins, à partir d’indications diverses : montant particulier d’un programme, prix de vente d’un lancement, dépenses scientifiques… recons- tituer plus ou moins finement le montant global. Les valeurs indiquées ci-dessous renvoient à des valeurs qui font consensus.
Fig. 1 : État des lieux des capacités spatiales en 2010
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Les comparaisons budgétaires sont essentiellement indicatives dans la mesure où il faudrait les pondérer, par exemple, avec le calcul des parités de pouvoir d’achat entre les différents pays. Il reste que dans la mesure où les États-Unis ont la part du produit national brut consacré à l’espace la plus élevée (voir carte 1), le caractère exceptionnel de leur effort reste indiscu- table. Il est toutefois possible de concevoir des systèmes spatiaux plus rusti- ques et à moindre frais. Cette approche qui est celle de la Russie, de la Chine ou de l’Inde est sans doute la voie permettant à de nouveaux États de parti- ciper à leur tour à la conquête de l’espace.
Le cas de la Russie est instructif. La variété et le nombre des lancements spatiaux de l’Union soviétique démontraient la force d’un secteur spatial favorisé par le pouvoir politique et vu comme un élément de la parité straté- gique entre les deux Blocs. Pour autant, les coûts de fabrication des systèmes russes et leur moindre complexité technologique, s’ils témoignaient claire- ment d’investissements importants au regard des capacités économiques soviétiques étaient néanmoins limités. L’aptitude du secteur à survivre avec un budget dérisoire (300 millions de dollars) pendant les années Eltsine (1991-2000) puis en très lente croissance au cours des années Poutine, pour atteindre presque 2 milliards de dollars en 2010 n’a été possible que grâce à la vente des matériels déjà produits15 sur le marché spatial international.
Cependant, les nouveaux systèmes même s’ils étaient préfinancés sont tou- jours commercialisés à un prix concurrentiel qui ne peut être garanti que grâce à des coûts de fabrication peu élevés. Ceci permet à la Russie de tenir sa place dans le club spatial avec un financement public réduit mais n’est pas sans poser, à terme, la question de la mise à niveau de l’outil industriel.
L’étude des budgets reste donc un élément parmi d’autres dans l’affirmation des ambitions nationales. On peut en trouver d’autres au travers d’activités bien particulières comme l’espace militaire, l’occupation humaine et l’explo- ration. Contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, le dévelop- pement de satellites militaires n’est pas directement la transposition d’une analyse géopolitique particulière. Certes, en tant que point haut, l’espace offre a priori des facultés particulières. Dans la pratique, le mouvement rapide et éminemment prédictible des satellites rend leurs usages beaucoup plus limités. Les satellites militaires et civils ne se distinguent véritablement que par le statut de leurs utilisateurs et des caractéristiques particulières comme le codage des données et le renforcement de la protection des sys- tèmes. Certaines applications militaires n’ont pas leur équivalent civil comme l’alerte précoce destinée à identifier le lancement de missiles mais il s’agit plus de l’extension à l’espace de capacités militaires globales que de la
15. Comme tout secteur considéré comme stratégique, le spatial soviétique se devait de pos- séder en réserve un certain nombre de systèmes afin de ne pas se trouver en rupture dans le cas d’une crise imprévue.
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mise en place de moyens spécifiques. Finalement, si la sécurité internatio- nale a bien à voir aujourd’hui avec l’espace, c’est surtout au travers de la spécificité de la position américaine et de son intégration des systèmes spa- tiaux, quels qu’ils soient, dans ses intérêts nationaux (voir encadré sur la guerre dans l’espace p. 32).
Les vols habités vitrine des influences
L’occupation humaine de l’espace est certainement le domaine qui illustre le mieux, encore aujourd’hui, l’usage des capacités spatiales à des fins de reconnaissance de leadership et de manifestation d’influence.
Le 12 avril 1961, le premier vol de Youri Gagarine ouvrait l’épopée des vols spatiaux. La concurrence qui s’en est suivie s’est terminée au profit des États-Unis avec le premier pas de Neil Armstrong sur la Lune, huit ans plus tard16. C’est la fin de l’exploitation idéologique systématique par chacune des deux super-puissances de sa capacité à faire vivre des hommes dans l’espace. Désormais, il convient plutôt de valoriser les programmes en cours.
L’Union soviétique invite généreusement dans les stations Saliout puis Mir les ressortissants de pays amis, les États-Unis faisant de même dès que la Navette spatiale est opérationnelle (fig. 2). La cartographie des nationalités volant à bord de l’un ou l’autre des systèmes peut parfaitement servir d’illus- tration pour une analyse des relations privilégiées entre États durant toute cette période. Le vol du premier Français dans l’espace, à bord d’un vaisseau russe, s’il ne répondait pas au désir du président Valéry Giscard d’Estaing témoignait cependant d’une tradition nationale de coopération soucieuse de bénéficier aussi des acquis soviétiques. Dans un autre contexte, l’Inde illustre aussi sa position de non-aligné en volant avec l’une et l’autre des puissances invitantes.
L’éclatement de l’Union soviétique et la remise en cause du programme de station aux États-Unis conduisent à un tournant au début des années 1990.
Le nouveau programme de station spatiale internationale est décidé pour satisfaire des objectifs politiques généraux dont le souci de limiter les ris- ques d’instabilité dans l’ex URSS et d’aider à la conversion de l’industrie spatiale dans des activités civiles non concurrentielles. Du côté russe, tous les éléments qui pourraient entretenir l’idée d’une reconnaissance et d’une relation privilégiée avec l’ancien adversaire crédibilisent le mythe de la parité, un thème sensible au moment où s’écroule le cadre idéologique ancien.
Le projet répond aussi à des raisons d’opportunité : les industriels russes privés de crédits publics doivent trouver une alternative au plus vite et les
16. 20 juillet 1969.
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industriels américains n’ont pas le soutien politique national attendu. La coo- pération se bâtit sur ce constat.
Les États-Unis affirment leur leadership sur le projet, mais grâce à son expé- rience unique en matière de vols de longue durée et grâce à la fiabilité de ses vaisseaux de transport, la Russie peut poser les bases d’une réelle inter- dépendance qui correspond au caractère essentiel de son apport technique.
Le statut des partenaires initiaux des États-Unis, l’Europe, le Japon, le Canada se trouve donc minoré mais cela correspond à leurs faibles compé- tences de l’époque. Désormais, s’ils n’ont toujours pas de capacités auto-
Fig. 2 : Vols habités par nationalités 1961-2000
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nomes en matière de transports d’hommes, l’Europe et le Japon disposent de moyens de transports automatiques qui pourraient être transformés en véhi- cules de secours pour le retour d’hommes sur Terre. Avec l’effacement relatif des États-Unis qui interrompront à la fin de l’année 2010 leurs vols de Navette cela leur permet un rééquilibrage relatif des compétences.
D’autres puissances spatiales sont restées à l’écart, telles la Chine ou l’Inde qui ne disposaient ni de capacités techniques, ni de moyens financiers, ni d’intérêt politique pour ce type de coopération. Ce point a contribué à ren- forcer l’impact psychologique des premiers vols chinois qui illustraient une démarche autonome. En réalité, la Chine a aussi bénéficié de l’expérience soviétique lorsque, au début des années quatre-vingt-dix, privé de finance- ments étatiques, le secteur russe a dû commercialiser ses compétences. Elle a ensuite pris une dizaine d’années pour se réapproprier les technologies qu’elle avait acquises et construire son propre programme. Il convient toute- fois de noter que l’usage de technologies russes par les utilisateurs de la sta- tion spatiale comme par la Chine crée, de fait, une interopérabilité possible.
La signature de récents accords entre l’Inde et la Russie pour la conduite de vols habités et de futurs programmes d’exploration va dans le même sens d’une relative uniformisation des techniques…
Après presque trente-cinq ans de pratique, l’analyse d’un point de vue géo- politique de la présence humaine dans l’espace amène d’abord à considérer les équilibres actuels tels qu’ils apparaissent dans la cartographie des États participants (voir fig. 3).
Sur trente-huit nations représentées, soit le tiers environ des États de la pla- nète, figurent seize États européens. Le total des vols par pays est également instructif. Après les citoyens américains, de loin les plus nombreux (330) viennent les Russes (98) puis les Européens (49), les Canadiens (10), Japo- nais (7), Chinois (6), Kazakhes (2) et Ukrainiens (2). Les autres nationalités n’ont qu’un représentant unique.
Ce tableau est sans aucun doute faussé par l’éclatement de l’Union sovié- tique et les fidélités qui en découlent, ce qui donne une place particulière au Kazakhstan et à l’Ukraine ; mais regroupés par continents, les hommes qui sont allés dans l’espace ne font que retraduire les équilibres classiques en terme d’influence dans les relations internationales. On retrouve ainsi l’absence de l’Afrique noire, exception faite de l’Afrique du sud et encore s’agit-il d’un « touriste », c’est-à-dire de quelqu’un qui a payé lui-même les 30 millions de dollars de son vol. À côté de la prédominance des pays déve- loppés, on constate aussi la faible représentation de l’Amérique latine, la présence du Moyen Orient et la croissance du nombre de pays asiatiques.
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L’exploration spatiale, projection des équilibres terrestres
Par ses ambitions de long terme et son caractère « gratuit » d’esprit de décou- verte, l’exploration est un autre bon indicateur de l’implication relative des pays dans la conquête spatiale et du bénéfice d’affichage qu’ils peuvent en attendre. Si l’on se reporte à l’actualité récente, le tableau est assez simple et concerne seulement les six pays qui constituent le noyau dur du club spatial.
En avril 2010, le président Obama annonce la restructuration du programme Constellation voulu par son prédécesseur et destiné à ramener des hommes sur la Lune en 2020. Il n’est pas question de renoncer à l’exploration mais de se donner le temps de concevoir les technologies novatrices nécessaires à l’élaboration d’une future « Vision » américaine17.
Un mois plus tôt, en mars 2010, la sonde européenne Mars Express, lancée en 2003, survolait de près une des lunes de Mars, Phobos, et photographiait
17. http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-space-exploration-21st- century.
Fig. 3 : Nationalités des hommes et femmes dans l’espace en 2009
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les sites possibles d’atterrissage18. L’Agence spatiale européenne présentait aussi à la presse les candidats européens sélectionnés pour la mission « Mars 500 » qui se déroulera à partir de juillet 2010 et comprendra trois Russes, deux Européens et un Chinois enfermés pendant 520 jours pour une simula- tion de voyage et de séjour martiens.
À Moscou, les Russes annoncent le report pour 2011, du lancement de la sonde Phobos Grunt destinée à ramener des échantillons sur terre à l’issue d’une mission de plus de 3 ans. Le petit satellite chinois Yinghuo-1 (Luciole) qui devait profiter du voyage vers Mars se trouve donc aussi retardé. La Russie reviendrait sur la scène de l’exploration, quinze ans après l’échec de la mission mars 1996.
Quant à la Chine, elle prévoit de mettre sur orbite la sonde lunaire Chang’E- 2 dans le courant du deuxième semestre 2010, près d’un an plus tard que prévu, mais garde 2013 comme objectif pour la dernière étape de son pro- gramme lunaire.
De son côté, l’Inde, dont la mission de Chandrayan-1 autour de la Lune s’est terminée plus tôt que prévu, pense à l’alunissage d’un rover avec le soutien de l’Agence spatiale russe pour 2013.
Enfin, après le succès de la mission de Kaguya, la sonde japonaise lancée en 2007 qui s’est écrasée comme prévu, en juin 2009, sur la Lune19, le Japon attend le retour sur Terre en juin 2010, de la sonde Hayabusa après son rendez-vous avec l’astéroïde Itokawa en septembre 2005.
En parallèle de la réalité, la vision que l’on peut avoir du poids respectif de chacun est marquée par le traitement médiatique de l’information spatiale qui reflète et entretient la hiérarchie a priori des États. Ainsi, en évoquant le thème de l’abandon par le président Obama des ambitions lunaires du prési- dent Bush, la presse généraliste reprenait volontiers l’idée selon laquelle que la Chine était la seule susceptible de prendre la relève. Or cette vision, devenue banale, de la Chine comme pièce maîtresse des nouveaux équilibres internationaux ne prend pas en compte la réalité de ses compétences spa- tiales, pas plus que l’absence d’affirmation d’un engagement politique fort.
Pour les raisons inverses et conformément à l’habitude prise depuis quelques années, le succès de la sonde lunaire japonaise, la plus riche mission depuis Apollo, était totalement ignoré. De même, les capacités russes dont on voit qu’elles sont pourtant très recherchées par les communautés spatiales, ne sont guère prises en compte. Quant à l’Europe, elle n’apparaît souvent qu’en
18. http://www.esa.int/SPECIALS/Mars_Express/index.html.
19. Ses dernières images ont été mises à disposition du public sur le site de l’agence spatiale http://wms.selene.jaxa.jp/selene_viewer/jpn/observation_mission/hdtv/077/
hdtv_077_hdtv_last.html.
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filigrane au travers d’une réflexion sur les conditions de la future coopération avec des États-Unis en pleine introspection.
Intérêts nationaux
et caractéristiques des politiques spatiales
Les ambitions affichées pour l’espace de demain s’inscrivent dans les cadres privilégiés par chacun des États : leadership et préservation de l’avance technologique pour les États-Unis, économie de la connaissance pour l’Europe handicapée par l’absence de pouvoir politique unique, renouveau de l’économie et du sentiment national pour la Russie qui s’applique à se moderniser, compétences technologiques originales et nouvelle approche de la sécurité pour le Japon, reconnaissance internationale mais aussi dévelop- pement équilibré de la science, de la technologie et de la société pour la Chine, priorité donnée aux applications utiles au développement national et affirmation de la modernité pour l’Inde… C’est en fonction de ces différents paramètres que se construit la géopolitique spatiale de demain.
Le spatial, partie prenante de l’intérêt national : le cas unique des États-Unis
S’il est bien un lieu où la supériorité américaine est incontestable et incon- testée, c’est sans aucun doute l’espace circumterrestre. C’est le résultat de longues années d’investissements financiers et plus encore d’une transposi- tion des valeurs propres à la pensée américaine retranscrites dans l’espace que ce soit l’exploration, l’expansion, le contrôle du milieu et même la maté- rialisation du fédéralisme triomphant20. Dans ces conditions, l’approche uni- polaire s’impose naturellement. Or cette démarche revient à l’affichage du seul contre tous. Le problème aujourd’hui, pour les États-Unis, est autant de préserver l’avance acquise que de la sécuriser puisque la supériorité spatiale est un élément affiché de la sécurité nationale. Les satellites militaires mais aussi civils sont des composantes clefs de la vie économique et les États- Unis considèrent depuis les années 1980 qu’ils ne peuvent tolérer la moindre menace à leur égard21.
Cet objectif va à l’encontre de l’intérêt immédiat et futur de tous les autres utilisateurs de l’espace quel que soit le niveau d’achèvement de leurs propres programmes. Le principal traité international, celui de 1967, contenait déjà en germe cette opposition entre ceux qui détenaient des compétences spa-
20. X. Pasco, « Vers une politique « territoriale » de l’espace, le renouveau américain », in Géopolitique, Espace : rivalité ou coopération ?, n˚ 98, avril 2007.
21. Voir article de X. Pasco dans ce numéro.
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tiales dont ils voulaient garantir la pérennité de l’usage et ceux qui souhai- taient préserver le futur22. L’affirmation répétée de la liberté d’accès comme de circulation et le consensus sur des définitions insuffisantes, voire absentes, des aspects sensibles (usages pacifiques, limites de l’espace…) a permis la signature quasi universelle du document. Il a laissé à plus tard le soin de préciser le texte, ce qui explique la situation actuelle de blocage dans les conférences internationales comme la Conférence du désarmement qui s’inquiète des risques de course aux armements dans l’espace du fait des positions américaines sur le contrôle de l’espace et la possibilité qu’ils revendiquent d’action de contre-attaque dans l’espace. Cette position parti- culière des États-Unis liée à leur prééminence devient alors un risque pour la sécurité internationale (voir encadré sur la guerre dans l’espace p. 32).
Les besoins du développement et les outils spatiaux
La Chine et l’Inde constituent une catégorie tout à fait différente. L’intérêt pour l’espace est d’abord lié aux besoins du développement économique du pays. Le fait de rattraper les puissances développées dans un domaine qui reste vu comme celui du futur montrerait que l’objectif est atteint.
La Chine a une histoire spatiale qui tient à ses choix politiques et à son iso- lement sur la scène internationale jusqu’au milieu des années 1980 puis à la politique de méfiance dont elle est encore l’objet dans le domaine des trans- ferts de technologie23. Isolé, le pays devait construire, à partir de ses propres forces tout à fait insuffisantes au moment où, avant même le lancement de Spoutnik, Mao affichait ses ambitions spatiales. Si l’accès à l’espace était alors présenté comme la condition nécessaire du développement, il s’agissait d’abord de compétences techniques et de crédibilisation internationale des choix du régime. Dans le contexte de guerre froide, la réalisation de missiles est la priorité mais les applications spatiales ont toujours figuré dans les pro- grammes nationaux. L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping devait renforcer cette orientation. Les activités spatiales doivent contribuer au redressement économique du pays et même éventuellement s’auto-financer d’où les pro- positions très précoces de lanceurs chinois sur le marché international en 1985. Les dépenses étatiques limitées qui caractérisent le spatial chinois sont restées une réalité. L’absence d’intégration dans les circuits de coopération et les strictes limites imposées sur les transferts de technologie ont limité les capacités spatiales nationales qui, dans certains domaines comme l’observa- tion de la Terre ou les télécommunications, sont inférieures aux capacités indiennes. En même temps, l’image de la Chine et sa singularité contribuent automatiquement à donner un retentissement supplémentaire à ses réalisa-
22. Voir encadré sur le droit spatial.
23. I. Sourbès-Verger, D. Borel, Un empire très céleste, la Chine à la conquête de l’espace, Paris, Dunod, 2008.
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Espace et géopolitique
tions. Le programme habité favorisé par une condition d’opportunité, l’accès à un coût modéré aux technologies russes au début des années 1990, est interprété comme la preuve d’une ambition nationale prioritaire et l’illustra- tion d’une vision géopolitique ambitieuse. Nul doute que ce retentissement international largement couvert par les médias n’ait dépassé les espoirs ini- tiaux et renforcé d’autant l’intérêt du pouvoir politique pour ce type d’acti- vité. Ce sont toutefois les applications, la science et le développement d’un lanceur qui restent prioritaires dans le programme officiel, le Livre Blanc sur l’espace. La Chine recherche un « développement harmonieux » et les technologies spatiales doivent participer à une amélioration générale de l’accès aux services. Les différentes étapes des vols habités et de la station ainsi que l’envoi de sondes lunaires sont aussi évoquées mais sans insis- tance particulière.
Dans le cas de l’Inde, cette volonté d’utiliser l’espace pour des applications concrètes : télécommunications, observation de la Terre, météorologie va de pair avec des programmes de valorisation des données spatiales dans l’agri- culture, l’aménagement du territoire, l’éducation et la médecine… La coopé- ration internationale et le recours aux capacités américaines, européennes et russes ont permis de construire les bases des compétences nationales en affi- chant des ambitions exclusivement civiles et en jouant du statut de pays non aligné. Le secteur spatial a ensuite entrepris, à partir des années 1990, la mise en place de compétences nationales. L’Inde dispose aujourd’hui de ses propres satellites de télécommunications, de météorologie et de télédétec- tion. La base de la politique spatiale indienne est donc d’abord la satisfaction des besoins intérieurs. Cette première étape acquise, les nouveaux pro- grammes de l’Agence spatiale indienne – recherche scientifique, exploration et envoi d’hommes dans l’espace – montrent que les activités spatiales possèdent leur propre logique et qu’il n’est pas question de s’en tenir aux applications. La valeur symbolique de l’espace et les bénéfices d’image et de fierté nationale finissent par s’imposer. Le fait même de se dire prêt à accéder à cette dimension gratuite est aussi vu comme la preuve de la réussite.
Désormais l’Inde n’est plus tenue par les impératifs du sous-développement, elle peut prétendre à tenir sa place dans un nouveau monde de nation moderne en construction.
Ainsi, que ce soit pour l’Inde ou la Chine, l’espace est un moyen d’accéder physiquement et symboliquement à un statut de grande puissance en devenir.
Il demeure que, contrairement à ce qui se passait il y a 50 ans, il existe aujourd’hui d’autres domaines technologiques susceptibles de contribuer à la notoriété et au pouvoir. Les biotechnologies, le génie génétique ont aussi un fort pouvoir de notoriété et leur rentabilité économique est sans doute supé- rieure à court terme.
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Le retour relatif du « politique » : Russie et Japon
L’effacement relatif de la Russie et du Japon dans le tableau médiatique des grandes puissances spatiales est sans aucun doute lié à un désintérêt relatif vis-à-vis de leur potentiel d’intervention sur la scène internationale. Bien que leur situation géopolitique soit tout à fait différente, leurs capacités spatiales souffrent d’un déficit commun de soutien politique affirmé et d’instrumenta- lisation de leurs succès. Cette situation est en train de changer.
Le renouveau de la puissance spatiale russe, visible depuis 2003 dans l’aug- mentation des lancements comme dans la mise en place de nouveaux pro- grammes, la réorganisation administrative et l’augmentation des budgets n’a pas encore forcément été évalué à sa juste valeur. La multiplication des interventions au plus haut niveau, la volonté de clarification des pro- grammes en cours avec un souci manifeste de renforcer la synergie entre activités civiles et militaires s’inscrivent dans une vision du spatial qui retrouve son rang dans les préoccupations d’intérêt national24. Ce phéno- mène correspond sans doute à une volonté de réconcilier la Russie d’aujourd’hui avec son histoire en capitalisant sur des éléments de réussite passée dont le spatial représentait un des fleurons. Plus fondamentalement, l’histoire du secteur spatial russe pendant ces dix dernières années a montré que, laissées à elles-mêmes, les entreprises spatiales russes ont été capables de préserver le cœur de leurs compétences en commercialisant leurs domaines d’excellence mais qu’elles ont en même temps lentement perdu leur avance et compromis le futur.
La question fondamentale est aujourd’hui celle de la capacité du pays à se moderniser et à rénover son outil industriel. Des réformes internes sont en cours mais le processus se heurte à de fortes résistances liées à l’inertie du système ainsi qu’au manque d’empressement des partenaires dès lors que des transferts de technologie sont en jeu.
Le souci des dirigeants russe est de concevoir les nouveaux programmes en fonction d’un projet politique global marqué par le souci de rétablir des fac- teurs de multipolarité. Que ce soit le programme de navigation Glonass ou les projets d’exploration lunaire, c’est désormais en fonction du choix des partenaires que les priorités se mettent en place. La recherche d’intérêts réci- proques devient une des clefs des nouveaux accords. La faiblesse actuelle des coopérations avec l’Europe25 renvoie d’ailleurs, sans aucun doute, à ce
24. I. Facon et I. Sourbès-Verger, « Le spatial russe : implications nationales et internatio- nales d’une apparente remontée en puissance », Étude Fondation pour la Recherche Straté- gique, juin 2007.
25. I. Sourbès-Verger, I. Facon, « La coopération spatiale Russie-Europe, une entreprise inachevée », (p. 75-89), Géoéconomie, n˚ 43, automne 2007.
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