Une longue quête
L’achat de cette maison fut l’épilogue d’une quête qui dura environ cinq ans.
Dans cette aventure menée à deux il y avait probablement quelque chose du projet d’enfant conçu plus ou moins consciemment pour réparer un couple qui bat de l’aile – avec, comme souvent dans ces cas-là, le prévisible éclatement une fois le projet accompli.
Était-ce le pressentiment de cette fin probable qui avait fait traîner les choses en longueur ? Toujours est-il que les critères retenus pour sélectionner de possibles maisons suffisaient à faire de cette recherche une mission quasi impossible : la
montagne, mais pas trop difficile d’accès depuis Paris ; la proximité d’un village avec commerces, mais la nature toute proche ; un grand jardin, avec une belle vue ; assez de pièces pour accueillir plusieurs amis tout en ayant chacun son bureau ; un état suffisamment bon pour qu’on puisse y emménager tout de suite ; et – last but not least – une vraiment jolie maison, pour laquelle on puisse avoir un coup de cœur. Ce
dernier critère – qui était le premier sur la liste – fut, c’est le moins qu’on puisse dire, radicalement sacrifié.
« Au moins », me dira une amie psychanalyste, « vu son allure on ne pourra pas penser que tu as acheté cette maison par narcissisme ».
* Tout sauf ça
« Non, celle-là n’est pas pour vous », rétorqua sans hésitation l’agent immobilier (le dernier de la longue liste de ceux que nous avions épuisés, de
l’arrière-pays niçois au Beaufortin, du Jura au Massif central par deux fois et même – on est prêts parfois à de ces concessions – la Bourgogne et le Comtat Venaissin) à qui nous venions de montrer dans son agence la photo d’une maison à vendre, après trois jours de visites infructueuses dans d’anciennes fermes splendides mais trop chères et mal retapées, ou bien dans leur jus mais coincées dans un creux humide et sans vue, et de toute façon isolées en pleine campagne, donc mal accessibles l’hiver.
Il avait, sociologiquement, raison : un couple de parisiens cherchant une maison sur ce plateau de la Haute-Loire ne peut rêver que d’une belle ferme en granite ou basalte, avec toit de lauzes, montée de grange et cheminée profonde pour les soirées d’hiver. Il ignorait toutefois la force du désespoir – et aussi la curiosité architecturale de l’époux – qui peut pousser à exiger de visiter une maison dont l’allure est à l’exact opposé de ce qu’on cherche : un gros chalet des années cinquante typique de la région, avec soubassement en pierres de taille et étages couverts d’un vilain crépis gris, toit à double pente en tuiles mécaniques imitation ardoise et – cerise sur le gâteau – volets blancs à carreaux rouge vif. L’intérieur, humide car en outre il pleuvait en ce mois de juillet, me glaça par son austérité. « Tout sauf ça ! », me disais-je en moi-même en déambulant de pièce en pièce, écoutant distraitement
les explications de l’agent et des propriétaires et me demandant pourquoi mon compagnon s’acharnait à poser des questions sur un bien que nous n’achèterions jamais – au grand jamais !
« Écoute, dit-il dans le train du retour où je ruminais, morose, notre ènième échec immobilier – écoute, je suis d’accord, elle est moche. Mais ça peut s’arranger, et pour le reste elle a tout ce qu’on cherche : grande, en parfait état, on peut aller à pied au village où il y a tous les commerces nécessaires, on peut aussi partir marcher dans la nature sans avoir à prendre la voiture, et avec 2500 m² de terrain on peut faire un très beau jardin. Sans compter qu’à 1000 mètres d’altitude on a à la fois la montagne et la campagne. Donc réfléchis, mais pour ma part je pense qu’on devrait faire une offre. »
Ce qui, après quelques heures de réflexion, fut fait.
*
La fiancée disgracieuse
Les quelques semaines qui séparèrent le coup de fil à l’agent immobilier, fin juillet, du rendez-vous chez le notaire pour la signature du compromis, en
septembre, furent fébriles : cette maison qui m’avait fait intérieurement rigoler en la visitant tellement elle était loin de mes goûts, à présent que je m’étais résolue à l’acheter me paraissait le bien le plus désirable du monde. J’étais comme un prétendant victime d’un mariage arrangé et qui, après avoir dû se résigner à
demander la main d’un laideron, n’a qu’une crainte : qu’elle refuse et lui échappe. Je me répétais en boucle ces mots – délicieux mélange de cynisme et de naïveté – d’un personnage de Jane Austen : « Je pourrais épouser n’importe quel homme qui ait un bon caractère et des revenus suffisants ». Et voilà que, sous l’influence d’un époux faisant fonction de marieur, je me trouvais prête à acheter n’importe quelle maison qui ait un bon emplacement et une taille suffisante…
…Et qui, de fiancée idéalisée, allait devenir contre toute attente une épouse parfaite.
* Trop moche
La deuxième fois que je la vis, en allant la visiter à nouveau avant la signature du compromis, je ne la reconnus pas : elle était trop moche. Je ne compris pas
pourquoi l’agent immobilier se garait là, sur le bas-côté de la petite route résidentielle à 300 mètres du village. Puis je me souvins des volets blancs à carreaux rouge vif : c’était bien elle. Hélas.
Le premier été après l’achat je reçus la visite d’un couple d’amis, propriétaires d’un magnifique domaine sur les hauteurs d’Aix-en-Provence. Je leur avais donné
toutes les indications pour trouver la maison, et je les guettais depuis la terrasse. Je vis leur voiture passer devant chez moi une fois, sans s’arrêter, puis une deuxième fois, puis une troisième… Ils finirent par m’appeler car ils ne trouvaient pas : je compris que, n’imaginant pas que cette chose puisse être ma maison, ils ne l’avaient même pas vue.
*
Pas mon genre
Tel Swann tombé fou amoureux d’une femme « qui n’était pas son genre », j’ai fini par m’enticher d’une maison qui était à l’opposé de ce que je cherchais et dont, au début, j’ai même eu un peu honte.
Mystères de l’amour…
*
Des noces gelées
L’achat eut lieu une fin de janvier par un froid polaire, avec des routes gelées et des amas de neige brunâtre encombrant les bas-côtés, sous un ciel plombé et un village dont la plupart des commerces étaient fermés. Les déménageurs, qui avaient fait nos cartons à Nice par un doux soleil d’automne dans un appartement en bord de mer, ne firent aucun commentaire (il faisait trop froid pour bavarder) mais n’en pensèrent sans doute pas moins (« Ils sont cinglés ! »).
Et moi, j’exultais.
* Le premier été
J’exultais aussi le premier été, dans cette maison qui après plusieurs mois de travaux acharnés commençait à me ressembler et où, en instance de divorce, j’avais pu enfin réunir librement mes amis. Nous étions gais, et je ne cessais de passer un disque que l’un d’eux m’avait apporté – Glass Work de Phil Glass – et dont un morceau en particulier m’emplissait de joie, à l’unisson de cette joie que j’éprouvais d’avoir enfin trouvé ma maison, et de l’aimer. Je décidai que cette musique en était l’hymne. Et je ressens, chaque fois que je l’écoute à nouveau, cette même exaltation, mélange de fierté, d’allégresse et de soulagement – enfin !
*
Rentrer chez soi
Un jour, arrivée la veille de Paris pour le séjour mensuel que j’ai décidé d’y faire quelle que soit la saison, je me suis surprise à dire à un commerçant chez qui je faisais les courses : « Je suis rentrée hier ». J’ai su alors que cette maison était
vraiment devenue mon chez moi : le lieu où l’on rentre chez soi.
*
* *
Chapitre Deux
PRENDRE SOIN : LA MAISON ___
Il n’y a d’urgent que le décor.
Pierre Loti
Tout ça pour ça
« Et tout ça pour ça ? » ont dû se demander les amis en découvrant la maison.
Toutes ces années de recherche, tant de lieux visités et d’espérances déçues, pour se retrouver dans ce pseudo-chalet au crépi déprimant, entre un HLM et une usine désaffectée, avec un jardin qui pour partie ressemble à un parking ?
Oui, mais c’est justement ça qui est excitant : le défi de créer quelque chose qui soit à son goût à partir d’un objet affligé de tels handicaps. Et en effet, je n’avais pas plus tôt signé le compromis que déjà, à distance, je « relookais » mentalement la maison à l’aide du peu de souvenirs que j’en avais – tout comme, invitée chez des amis, je suis distraite de la conversation par mon imagination redécorative ou comme, face à une inconnue dans le métro, je m’amuse à imaginer la façon
d’arranger son maquillage, sa coiffure, ses vêtements, sa posture corporelle… Rien ne m’aurait plus ennuyée que d’acheter une maison parfaite, un modèle pour Côté Ouest ou Côté Sud, où je n’aurais eu qu’à poser mes valises.
« Je pourrais épouser n’importe quel homme qui ait un bon caractère et des revenus suffisants » : oui, mais à condition quand même qu’il se laisse un peu rhabiller, recoiffer. Acheter une maison imparfaite, c’est s’offrir la possibilité de lui donner sa forme idéale. Car la réalité, avec toutes ses imperfections, c’est bien mieux que l’idéal : au moins elle nous résiste, et nous permet d’agir. C’est-à-dire d’exister.
*
Poser sa brosse à dents
« Vous verrez, elle est impeccable : vous n’aurez qu’à poser votre brosse à dents », a assuré l’agent immobilier, sans doute pour justifier un prix relativement élevé (car cette moche maison n’est même pas une bonne affaire financière). En effet le toit a été refait récemment, l’électricité mise aux normes, l’isolation assurée grâce au remplacement des fenêtres (hélas, par du PVC), les volets repeints (hélas, en vermillon et blanc clinique).
Mais c’est à l’usage qu’on découvre peu à peu les multiples aménagements indispensables au maintien d’une maison en l’état, indépendamment même des
travaux de décoration : créer une aération dans les salles de bain et le cellier où la moisissure s’installe (le PVC, m’assure une amie architecte, est un poison pour les maisons qu’on n’habite pas en permanence) ; faire remplacer les chenaux en
plastique, explosés par le gel du premier hiver, par des chenaux en zinc ; faire gainer une cheminée où la condensation a provoqué des infiltrations dans la chambre sous les combles, la cuisine et la buanderie (et faire réparer les dégâts par le peintre) ; faire colmater les fissures dans le ciment de la terrasse, qui creusent de laides lézardes et créent des taches d’humidité au plafond d’une chambre (qu’il faudra faire aussi repeindre) ; obtenir à grand peine la dépose d’un panneau électrique obsolète dans le garage, qui menaçait de se détacher du mur ; faire doubler la porte d’entrée du rez- de-chaussée pour installer un sas d’isolation contre le froid ; faire décaisser le carrelage de l’entrée pour encastrer un paillasson ; changer les vis trop courtes et rouillées de la barrière, qui ne retiennent plus les panneaux ; remplacer un morceau de rambarde dont le bois a pourri ; recouvrir le toit du cabanon de jardin, qui menace de s’effondrer…
J’apprends ainsi qu’une maison est comme un corps vivant, dont il faut continûment – et toujours plus à mesure des années – surveiller et réparer les problèmes structurels, petits ou grands, afin qu’on puisse l’utiliser sans avoir à y penser.
Ne plus y penser : y parviendrai-je un jour ?
*
Parer au plus pressé
Mais le plus urgent, bien sûr, c’est le décor : il va falloir s’approprier cette maison en corrigeant ses défauts – ceux du moins sur lesquels on a prise. Oublions le crépi, trop compliqué ou cher à supprimer ou à dissimuler autrement que par de la vigne vierge ; les fenêtres en PVC, trop coûteuses à remplacer ; le carrelage moucheté marronnasse et jaunasse (heureusement limité aux pièces d’eau et couloirs d’entrée) qui rappelle les appartements bon marché de l’après-guerre mais qui, à la réflexion, signe son époque, de même que les carreaux de verre dépoli des portes fenêtres, et dont je me dis qu’avec un peu de chance ils paraîtront charmants dans une ou deux générations…
Les premiers mois vont donc être consacrés à quelques menus travaux d’embellissement, dont l’évidence s’est imposée dès l’entrée dans les lieux : faire abattre la cloison entre les deux chambres du deuxième étage pour créer une belle grande chambre où je puisse caser tous les romans et aussi travailler, à l’occasion ; faire ouvrir un passe-plats entre la cuisine et la salle à manger pour qu’on puisse se parler ; faire ouvrir une porte vitrée entre la bibliothèque et le séjour pour laisser entrer la lumière des quatre côtés ; remplacer le plancher tout pourri de la
bibliothèque ; ôter la moche cheminée et lui substituer un joli poêle émaillé d’un beau vert assorti au rouge des tissus et tapis ; faire enlever les moquettes et les papier-
peints dans les chambres ; les faire repeindre en blanc légèrement cassé terre de Sienne ; choisir le rouge de la tête de lit, le vert amande et le garance des placards de la cuisine ; faire fabriquer un billot pour augmenter la surface de travail et le
rangement en cuisine ; poser, acheter ou faire coudre les rideaux ; repeindre en blanc les carreaux rouges des volets… Pour le reste (les rayonnages dans le bureau, la bibliothèque et la chambre, les lambris, les embrasures, la peinture au rez-de- chaussée pour recouvrir le coquille d’œuf initial, le décapage des portes badigeonnées de blanc, la pose de couvre-joints sur les embrasures du rez-de-
chaussée, l’habillage en carrelages noirs de la salle de bains du premier et en mélèze de celle du second, l’installation d’une petite véranda sur le balcon côté est et d’un sauna dans la buanderie, la modification de la rampe et le coupage des angles des planches de la barrière) – on verra plus tard.
* La grâce
En instance de divorce, n’ayant jamais eu de maison ni vraiment conduit de travaux, et n’étant pas bricoleuse pour deux sous, il m’a bien fallu le reconnaître : tout s’est fait naturellement, sans (presque) de problèmes, comme si cette prise de possession se faisait sous le signe de la grâce. Ou bien est-ce la grâce de la maison elle-même – une grâce bien cachée sous des dehors si disgracieux ?
Oui, c’est ainsi : cette maison à la grâce.
Tout arrive sur un plateau : dès les premiers jours je découvre que mon voisin d’en-face est un menuisier au chômage (bientôt retraité : vive les chèques emploi- service) et qu’il est disposé non seulement à s’occuper des bibliothèques, meubles d’appoint, bardages, caillebotis de terrasse, récupérateur d’eau de pluie, portail rouillé à remplacer, rangements et aménagements divers, mais aussi à prendre soin de la maison en mon absence, garder les clés, vérifier qu’il n’y ait pas de coupure de courant, monter le thermostat de la chaudière avant mon arrivée, récupérer le courrier, rentrer la poubelle après mon départ, se charger des innombrables petites réparations nécessaires mais indiscernables à mes yeux, changer un carreau cassé, accrocher un tableau, encadrer une carte ancienne, négocier avec les autres artisans, venir à mon secours lorsque le fonctionnement de la chaudière m’échappe ou lorsque j’ai confondu le robinet d’arrivée d’eau de la maison avec celui du jardin… Il connaît la maison mieux que moi, et en prend soin comme si c’était la sienne. Sans compter les précieux conseils pour le jardin – à moi qui me suis offert 2500m² de terrain sans avoir jamais rien fait pousser d’autres que des géraniums dans un bac…
…Et puis sa femme, ancienne couturière, a accepté de coudre les rideaux, retouche à l’occasion mes vêtements, et accueille mes appels avec toujours la même gentillesse…
…Et puis, surtout, ces voisins de rêve illustrent à la perfection la qualité des gens de ce pays, si discrets et serviables, sachant le respect aussi bien que l’entraide…
Combien de fois, arrivant de la gare en hiver, n’ai-je pas trouvé mon portail dégagé des congères, la trace faite dans la neige jusqu’à la porte d’entrée ? Et ai-je jamais manié la pelle à neige sans que l’un ou l’autre s’empresse de venir m’aider ?
La grâce : découvrir au bout d’un mois une brocante à mon goût, où j’ai pu non seulement chiner tous les meubles qui manquaient – et même ceux qui ne
manquaient pas – mais aussi nouer amitié avec sa créatrice, qui deviendra une fidèle compagne de marches et me fera découvrir les chemins du pays…
La grâce : se faire en moins de deux ans un petit noyau d’amis, qui s’étoffera peu à peu au point que je me demande parfois s’il vaut bien la peine de quitter Paris pour retrouver sur place les rendez-vous, les restaurants, les conférences, les
concerts, les cinés… (la grâce : découvrir la riche programmation du cinéma local, tout au long de l’année, qui permet de rattraper les films ratés à Paris).
La grâce : dès la première semaine, apprenant l’existence d’une boutique de l’Armée du Salut (oui, nous sommes en pays protestant), j’y dégotte pour une somme dérisoire deux immenses miroirs, vestiges probables d’un bar de restaurant ou de café, qui font merveille pour élargir l’espace d’un séjour un peu trop en longueur, pour agrandir une petite salle de bain…
La grâce : chacun des meubles, chacun des objets accumulés au cours de mes habitations successives trouvent leur place idéale dans la maison, comme si elle n’attendait qu’eux, comme s’ils avaient été choisis pour elle : le fauteuil de ma grand- mère et son armoire de mariage, le vieux bureau taché d’encre où j’ai écrit tous mes livres, les lampes et tables de design années soixante achetés à Nice, et tous ces héritages des couples du passé, seuls vestiges tangibles des amours envolées – le fauteuil à bascule de celui-ci, les lithographies de celui-là, le miroir à cadre en noyer et la paire de fauteuils indonésiens d’un troisième, le parfait appareil à musique du suivant, le grand tapis iranien du dernier…
Et puis, semblable à la grâce de cette maison dissimulée sous le crépi ingrat : la grâce des paysages découverts peu à peu, lumières sublimes entre deux ciels
bouchés, grâce du temps qui soudain se lève après des jours de crachin ou de brume et vous offre un soleil qu’on n’attendait plus – une grâce… Dans ce pays gris,
souvent maussade, la grâce et le mérite vont de pair : mérite d’avoir patiemment attendu, grâce soudain d’une lumière éclatante, exaltante, qui vous gonfle le cœur.
Grâce immense tapie sous l’ingratitude – exactement comme cette maison…
*
Tendre à la perfection
Où s’arrêtera la pulsion d’aménagement ? Quand me détacherai-je du
contenant pour pouvoir jouir du contenu – ce contenu propre à toute maison qu’est l’espace qu’elle dispense et le temps qu’on y passe ?
La réponse arrive avec l’expérience : quand j’aurai le sentiment que tout est parfait.
Mais c’est une réponse paresseuse, car ce sentiment même évolue à mesure que se modifie la disposition des meubles, que s’ajoutent un miroir, un tissu, un fauteuil, un jeu d’échecs sur un guéridon et même, posé dessus, le beurrier années trente reconverti en boîte à pièces du jeu. Petite touche par petite touche, achat après achat, chaque espace de la maison tend vers son état idéal, que je ne connais pas à l’avance mais qui se fabrique au fil des rêveries et des expéditions estivales dans les vide-greniers de la région – un rituel dont je me demande avec un peu d’inquiétude ce qu’il deviendra lorsqu’il n’y aura plus, mais vraiment plus de place pour le moindre objet supplémentaire…
Ainsi, le bureau : il m’a paru parfait dès qu’y furent installés les livres et les archives dans les rayonnages, le vieux bureau de maître d’école qui m’accompagne depuis mes trente ans, le tapis carré aux tons lie-de-vin, le fauteuil acajou aux formes arrondies, quelques boîtes de rangement. Mais le décor n’avait pas dit son dernier mot, chaque amélioration appelant un cran supplémentaire dans la quête de perfection : comment résister à la tentation de faire recouvrir de miroirs les deux côtés et le dessus de l’encadrement de la fenêtre pour que s’y reflète le jardin et que la pièce gagne en lumière ? Comment résister à ce semainier en acajou où les dossiers auront leur place toute trouvée ? A ces deux secrétaires à rouleaux où caser à leur aise lettres et photos, où poser l’imprimante ? Et au-dessus de celle-ci, à ce miroir aux angles coupés dont il a la largeur exacte ? Et à ce plafonnier en forme de boule
opalescente qui va si bien avec le style entre-deux-guerres du papier peint (le seul de toute la maison que j’ai gardé) ? Et à cette lampe de bureau articulée à abat-jour en fer couleur émeraude, qui ne peut pas ne pas se substituer à sa copie moderne apportée dans mes cartons ? Et même, à ce magnifique bureau années quarante aux angles doucement arrondis et au plateau noir comme les rayonnages par lequel, finalement, je me suis résolue sans peine à remplacer mon vieux bureau de maître d’école, patiné de souvenirs mais quand même moins beau, moins grand, moins commode ?
Car il m’arrive aussi de remplacer par son équivalent vintage un objet que je possède déjà en moins ancien ou moins joli : c’est l’astuce que j’ai trouvée pour que l’amélioration du décor puisse devenir une activité sans fin (ou presque). Je n’aurai donc pas à faire le deuil de cet exercice excitant, et je pourrai continuer à tendre à la perfection, en une asymptote imaginaire qui rapproche toujours du but sans jamais m’y heurter. Work in progress, forever…
* Pornographie
Dans les mois précédant l’emménagement, et encore dans l’année qui suivit, je me jetais sur les revues de décoration comme d’autres sur des revues
pornographiques : « Allez, je m’en offre encore une pour le voyage », me disais-je à chacun de mes nombreux passages dans une gare ou un aéroport – et puis je les jetais
ou les abandonnais à la fin du trajet, non sans avoir arraché les pages qui
m’intéressaient. Je me suis même abonnée à Country Living (édition britannique), dont quelques exemplaires trainent encore dans un porte-revues du séjour. C’est dans un de ces numéros que j’ai trouvé certaines astuces, comme ces vieilles portes de placard chinées à la brocante et posées à l’horizontale en guise de têtes de lit dans les chambres d’amis.
Mais aucune de ces revues n’osait traiter le cas de figure qui se présentait à moi, car toutes ces maisons étaient sans conteste de belles maisons, indépendamment même de la déco. Et je rêvais de lancer un nouveau genre de revue entièrement dédiée à la transformation des mochetés immobilières en palais de rêve, avec photos avant/après comme dans les pages « beauté » des magazines féminins.
Dans une autre vie, peut-être… ?