UNE FILLE SEULE
DU MEME AUTEUR aux Presses de la Cité :
UNE FEMME SEULE (roman) I. UNE FEMME SEULE II. LE PARTAGE LA GLISSADE (roman) LA PREMIÈRE VENUE (roman) QUEL ÉTÉ VALERIE ! (roman) ALLÉE DES PIVOINES (roman) LES NEIGES DE L'ÉTÉ (à paraître)
REGINE ANDRY
UNE FILLE SEULE
Cet ouvrage a déjà été publié en deux volumes sous les titres :
La Fêlure et La Riposte
PRESSES DE LA CITÉ PARIS
La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions stric- tement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droits ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1 de l'Article 40).
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© Presses de la Cité 1979
ISBN. 2.258.00519.1
PREMIERE PARTIE
I
Anne cligna des yeux. Depuis le temps qu'elle fixait l'énorme bâtiment de verre, elle n'y voyait plus que des reflets. Les vitres sous le soleil lançaient des signaux qui changeaient de place et elle pensa, sans raison précise, à un film de science-fiction. Tout semblait de métal avec quelque chose de grinçant dans les lumières.
Elle mit ses lunettes de soleil, d'énormes hublots qu'elle sortit d'un sac en peau de lapin râpée. Elle avança sa voiture de quelques mètres. Ainsi dans l'ombre d'un pla- tane, elle distinguait mieux le second étage du bâtiment, le seul qui possédât des rideaux aux fenêtres. La pré- sence des voiles légers atténuait le caractère futuriste du cube verdâtre. Anne était persuadée qu'il devait se trouver à cet étage.
Elle guettait depuis au moins vingt minutes. Elle trem- blait un peu. La porte du rez-de-chaussée s'ouvrit. Deux hommes sortirent. Elle les regarda attentivement. Elle remit dans son sac les lunettes qui la gênaient. Elle s'in- quiéta. Serait-elle vraiment capable de le reconnaître ? Deux rendez-vous manqués déjà. Deux fois où elle était venue l'attendre pour rien. Elle était restée postée long- temps, comme aujourd'hui, au même endroit. Il était peut-être malade, en vacances, ou en déplacement. Elle n'osa pas demander de renseignements à la réception, craignant d'être repérée. On se douterait de quelque chose.
Deux hommes sortirent encore. Toujours pas lui. Ils passèrent à côté d'elle, discutant en faisant de grands
gestes d'un air important. Sur un ton aussi grave, ils ne pouvaient parler que de bagnoles ou de millions. Elle crut deviner leur dialogue. C'était toujours le même.
Elle regarda sa montre. « Treize heures ! C'est foutu ! » Elle s'enhardit, descendit de voiture et fit quelques pas en direction d'un petit pavillon en meulière qui avait l'air tout bête entre ces bâtiments modernes. Un enfant jouait dans le jardin. Il était sale et laid. Un chien lui faisait des bassesses. Elle les regarda pour se donner une contenance puis elle revint vers la voiture.
Il apparut à ce moment-là. Elle le reconnut tout de suite. Il était grand, un peu lourd. Il portait un blazer bleu marine et un pantalon de flanelle grise. Une tenue un peu hardie pour un directeur commercial. Il lui sembla qu'il avait pas mal de cheveux blancs. Il était accompagné d'un autre homme, plus petit que lui, plus strict. Ils avancèrent jusqu'à la moitié de l'allée, discu- tèrent encore un peu. « Mon cher, pour l'affaire en ques- tion... » Se serrèrent la main et partirent chacun de leur côté.
Anne sentait son cœur battre à grands coups. Elle n'osait plus regarder dans sa direction. Elle essaya de retrouver sa trace dans le rétroviseur. Elle le vit qui s'avançait vers elle. Elle avait la gorge sèche. Une por- tière claqua. Il montait dans cette Opel beige qui était derrière elle. Pourquoi n'avait-il plus la 504 bleue qu'elle lui avait connue ? Elle enclencha la première. Malgré son émotion, elle s'efforçait de retrouver son sang-froid.
Elle voulait démarrer avant lui pour qu'il ne la vît pas le suivre. Elle savait d'avance qu'elle allait tout rater mais l'aventure la piquait. Depuis des mois, cette idée la fas- cinait. Elle ne savait de quel côté se diriger. Elle fonça tout droit.
Elle regarda encore dans le rétroviseur. Il démarra dans la même direction. Elle pouvait maintenant se laisser doubler et s'élancer à sa poursuite. Cela ne lui semblerait pas suspect. Elle mit de nouveau ses lunettes.
Elle se sentait à l'abri derrière ces hublots qui lui mas- quaient en partie le visage. Ils traversèrent Buzenval.
Elle faillit le perdre au carrefour que coupait la route de l'Empereur, à cause d'un camion qui livrait des lumi- naires. Elle paniqua un peu mais par chance le retrouva plus loin arrêté à un feu rouge. Elle prit son temps pour qu'il ne la remarquât pas. C'était difficile. Les rues étaient
étroites, la circulation dense et malaisée. Elle veillait pourtant à ce qu'il subsistât suffisamment de distance entre eux. Il arriva à la hauteur d'un restaurant qui ressemblait à une auberge. Elle crut qu'il allait s'arrêter là. Elle évita de justesse un jeune homme en cyclomo- teur qui lui fit une queue de poisson.
Le ciel avait des lueurs roses. Elle vit le vert cru tout neuf des arbres. Un bout de forêt rachitique. L'Opel s'engagea dans une rue à gauche puis dans une allée.
Anne reconnut les lieux. Les bois de Saint-Cucufa. Elle était venue souvent, lorsqu'elle était enfant s'y promener avec sa mère. L'étang apparut bientôt aussi bleu que le ciel avec les mêmes nuages et de jeunes arbres qui pous- saient sur les bords, mélangés aux roseaux. Elle s'arrêta sur l'allée qui en faisait le tour. L'Opel obliqua sur la droite cette fois. Elle avait tout compris. Il allait déjeu- ner au Chalet du lac, cette sorte d'isba en rondins qui se dissimulait au cœur de la châtaigneraie. Elle avait tout son temps. Il ne l'avait pas repérée. Elle entrerait après lui. Elle gara sa voiture sur la berge, descendit jusqu'à la pièce d'eau. L'air était tiède, léger. C'était bien ici qu'elle était venue avec sa mère, il y avait des années, ramasser des châtaignes dans les sous-bois. Un couple d'amoureux plongeait son reflet dans les eaux troubles.
Elle suivit leur image dans cette eau où les nymphéas étendaient leurs feuilles lisses entre les nuages blancs.
Des poissons invisibles faisaient des ronds qui s'évanouis- saient aussitôt.
Elle décida de se rendre jusqu'à l'autre bout de l'étang.
Elle reviendrait ensuite sur ses pas. Un temps raisonna- ble se serait ainsi écoulé lorsqu'elle parviendrait au restaurant. De l'endroit où elle se trouvait, elle aperce- vait l'Opel garée sur l'autre rive.
Il était là, dans le jardin, paresseusement installé sous un parasol orange. Elle fit celle qui consultait le menu.
Spécialités italiennes et prix correct. Pas le grand tralala.
Menu pour cadres moyens et gentils amoureux en goguette. Il dépliait un journal qu'il parcourait d'un œil distrait. Il y avait une table libre à côté de la sienne.
Anne vint timidement s'y asseoir. Elle demanda au gar- çon d'ouvrir le parasol. Dans les massifs, les patiences mordillaient le vert tendre. Un petit rongeur s'enfuit entre deux bégonias et des oiseaux voletèrent en piail- lant.
Elle alluma une gitane. Elle avait toujours besoin d'une cigarette pour se prouver qu'elle était une adulte.
Lorsque le garçon vint prendre la commande, elle s 'éclair- cit la voix. Elle ne pourrait avaler grand-chose. Lui, buvait tranquillement, à petites gorgées, un apéritif. Il n'avait pas le regard dur qu'elle imaginait. Il n'étonnait en rien. Elle était un peu déçue. Depuis des mois, elle s'était fabriqué un tel roman. Elle continuait à l'obser- ver avidement. Il replia son journal. On venait de lui apporter un avocat en vinaigrette. Elle remarqua qu'un bouton de son blazer était mal cousu. Il pendait presque au bout d'un fil. Elle ne pouvait en détacher son regard.
Elle commanda une demi-fiasque de chianti. Elle le voyait qui, de temps à autre, griffonnait sur la nappe en papier. Soudain il se retourna vers elle. Il avait vraiment de très beaux yeux. Elle baissa la tête. Cette situation l'excitait de plus en plus. A qui raconterait-elle cette aventure ? A Patrick ?
Il la regardait toujours. Elle perdait pied. Pourquoi insistait-il ? Le garçon lui apporta le chianti et les hors- d'œuvre. Elle but très vite un premier verre. Les arbres, au-dessus d'eux, formaient une voûte de fraîcheur et de lumière douce. Une guêpe s'élança sur le bord de son assiette. Elle but un second verre. Il continuait à la regarder. Elle comprit qu'il était sur le point de lui par- ler. Quoi de plus banal ? Un homme. Une femme. Le beau temps. Cette manie qu'ils avaient tous de passer à l'at- taque.
Elle eut brusquement envie de fuir. Elle but encore. Se rendait-il compte qu'elle était émue ? Elle s'affolait. Elle se demandait vraiment ce qui allait arriver. Elle toucha à peine à l'escalope-spaghetti. Elle avait toujours eu du mal à manger les spaghetti en public. Un chien aboya d'une voix rauque dans le fond du jardin. La guêpe insista et se posa cette fois sur le bord de son verre.
Elle la chassa.
— Il vaut mieux la tuer, dit-il. Jamais elle ne vous laissera en paix.
Elle leva les yeux vers lui. Il sourit.
— Avec votre couteau, reprit-il.
Elle l'écoutait bouche bée. Elle rougit violemment.
Elle venait de comprendre. « Il essaie de me draguer », pensa-t-elle. Ça lui paraissait incroyable. Alors elle s'en- hardit. Le jeu lui sembla plus passionnant encore. Elle
n'en revenait pas. Elle lui sourit à son tour. Il avait de jolies dents, très blanches.
— Je ne vous ai jamais vue ici.
— Je viens très rarement, en effet.
— C'est agréable, n'est-ce pas ?
Les banalités habituelles. Elle n'aimait pas sa voix ni son sourire étudié. C'était incroyable tout ce qu'elle aurait à raconter à Patrick en rentrant.
Le garçon les regardait avec un air complice. Cela arrivait souvent ce genre d'abordage dans ce jardin.
— Une pêche melba, commanda Anne.
— Pour moi également, dit-il. J'adore les glaces et la crème Chantilly.
Il lui offrit une cigarette.
— Je n'ai que des blondes.
— Ça ne fait rien. J'aime bien aussi. Vous travaillez dans les parages ?
— Oui, tout près. A Buzenval. Je m'occupe d'une fabrique de plaques en ciment pour la construction.
Quand j'ai du temps, j'aime bien venir jusqu'ici pour déjeuner. Surtout lorsqu'il fait beau comme aujourd'hui. Elle s'enhardit.
— Du temps vous ne devez pas en avoir beaucoup.
Quand on est dans les affaires !
Il la regarda plus attentivement. Cette gamine l'exci- tait.
— Puis-je vous offrir le café ? Voulez-vous un diges- tif ?
Anne accepta pour que tout ne se terminât pas trop vite. Elle appréhendait le moment où il allait partir.
Elle ne voulait pas que l'aventure s'achevât aussi rapi- dement. Elle prit un Cointreau. Il parla de ce printemps qui éclatait comme un coup de tonnerre, de l'été qui viendrait tôt. Anne était étonnée. Ce n'était pas du tout comme ça qu'elle l'avait imaginé.
Il demanda l'addition. Il ne semblait cependant pas décidé à s'en aller. Ses yeux brillaient.
« Il doit se demander comment il va s'y prendre », pensa-t-elle. Il se leva.
— Il faut quand même que je pàrte.
Elle le remercia. Il s'éloigna, visiblement à regret. Il était vraiment très grand et ses vêtements tombaient bien. Décemment, elle ne pouvait pas lui emboîter le
pas. Il se retourna encore une fois. Elle lui fit de la main un petit signe d'amitié. Elle se sentait prête à toutes les audaces. Elle le vit qui rôdait autour de l'Opel. Elle savait d'avance qu'il trouverait un prétexte pour s'attarder. Il la regarda encore de loin et lui sourit.
Aucun doute. Il lui faisait comprendre qu'il l'attendait.
Elle se leva lentement. Ils ne se jouèrent plus la comédie.
Elle se dirigea vers lui et il vint au-devant d'elle.
— Faisons un tour, lui proposa-t-il. J'ai la flemme de retourner à mon bureau.
Ils marchèrent vers l'étang. Un enfant accroupi sui- vait des yeux les évolutions de son bateau radio-guidé.
Quelques promeneurs le contemplaient étonnés. Ils s'ar- rêtèrent aussi.
— J'aime les bateaux. Même les maquettes. Je voulais faire médecine navale.
Il essayait de l'épater. Ce genre de minette aimait sans doute le fric. Il fallait tout de suite jouer le grand jeu.
Il la frôla en marchant. Elle ne recula pas. Il lui prit la main. Elle ne la retira pas. C'était inattendu cette môme qui essayait de le vamper. Il pensait que la journée serait maussade. Il aurait dû retourner à son bureau, assailli par les tracas d'affaires. Et voilà que le miracle se produisait. Une rencontre, c'est toujours un miracle.
Quel âge pouvait-elle avoir ? Dix-huit, dix-neuf ans. Elle était vraiment très fraîche et très jolie. Un visage fin.
Un sourire adorable. Les traits réguliers. Le genre dis- tingué comme il aimait. Une vraie jeune fille. Ce n'était pas possible que le ciel lui accordât cela sans qu'il l'eût demandé.
Il regarda l'heure à sa montre. Discrètement, mais Anne avait surpris son geste. Tout est chronométré dans la vie d'un homme d'affaires. Il fallait aller vite. Il s'arrêta. Le tour de l'étang lui semblait long. Dire qu'à une époque, il aimait la poésie des bords de l'eau. Aujour- d'hui, ce n'était que du temps perdu. Il la prit contre lui.
Il la scrutait au fond des yeux d'un air faussement pas- sionné.
— Vous êtes vraiment très belle. Je sais, on ne parle plus comme ça aujourd'hui. Un fossé de génération et de langage. Pardonnez-moi.
— Ça me change des copains. Ils sont plus brusques dans les mots mais peut-être moins dans les gestes.
Il avait de plus en plus envie de l'embarquer. Il ne
voulait pas risquer de manquer une pareille occasion.
Elle connut un moment d'effroi. Elle était allée trop loin. Elle ne pouvait plus reculer. Un canard sauvage qui s'envola lourdement la fit sursauter. On se croyait vraiment loin de Paris avec ce marécage où les roseaux s'effilochaient dans la vase, où les myosotis escaladaient les talus, où les poules d'eau poussaient des cris sau- vages.
Elle se raidit quand il s'approcha pour l'embrasser.
Pourtant, il n'avait pas de temps à perdre. Un dîner que l'on donnait chez lui le soir même pour l'anniversaire de sa femme. Il fallait qu'il rentrât assez tôt. Sans oublier de commander des fleurs. Et un cadeau. Il n'avait plus songé au cadeau. Les fleurs, ce n'était rien. Un coup de fil suffirait. Il en chargerait sa secrétaire. Mais ce cadeau pour Nadine ! Il aurait dû y penser plus tôt. Tant pis, il se débrouillerait. Elle était trop ravissante cette gamine.
Il y avait bien deux mois qu'il n'avait pas trompé sa femme. Il réfléchit. Oui. La dernière fois cette fille rousse dans le train, en revenant de Chambéry. Et dire que dans sa jeunesse il détestait les rousses.
— A quoi pensez-vous ? demanda Anne.
— A vous, bien sûr.
Elle réprima un sourire. Il s'assura que personne autour d'eux ne les voyait. Il avait toujours été pru- dent. Elle sentit sa main qui glissait fiévreusement sous son pull.
« Le salaud ! », pensa-t-elle.
Elle était de plus en plus mal à l'aise mais elle se laissa faire. L'alcool lui avait donné du courage. Elle irait jus- qu'au bout.
— Embrasse-moi, dit-il en la serrant contre lui.
Elle manqua de cran et recula.
— Pas ici. Il y a des gens partout qui pourraient nous voir.
— Viens.
Il avait la voix rauque et sourde. Le visage tendu et brûlant qu'ont les hommes avant de faire l'amour. Il l'entraîna vers sa voiture.
— Mais j'ai la mienne, dit-elle.
Il réfléchit encore. Dommage de bâcler ça sur une ban- quette de voiture. Nue, elle devait être jolie. Elle valait bien qu'il lui consacrât quelques heures. Peut-être même qu'il pourrait la revoir. Depuis un certain temps, il sou-
haitait une liaison qui pimenterait sa vie, qui l'aiderait à supporter ses problèmes professionnels et sa femme trop réservée, trop froide, trop pudique. Dans son entou- rage, mieux valait ne pas y penser. Il avait peur des his- toires.
— Ah ! Vous avez votre voiture, répéta-t-il rêveu- sement.
Elle l'interrogeait du regard. Il hésita.
— Vous viendriez à Paris avec moi ?
— Pourquoi pas ? Ce n'est pas si loin.
— Alors vous allez me suivre. Je vais laisser la mienne à Buzenval près de mon bureau. Nous prendrons la vôtre ensuite.
Elle jeta un dernier coup d'œil à l'étang où le gosse désespéré essayait vainement de rattraper avec une bran- che son bateau en panne loin de la rive.
Elle mit en marche et suivit l'Opel qui reprit l'allée forestière pour rejoindre la route. Elle conduisait mal.
Elle avait l'impression que c'était une autre fille qui se jetait dans cette aventure invraisemblable. Il dut s'arrê- ter un peu plus loin car un feu rouge le séparait d'elle et elle resta bloquée. Elle voyait le haut de son visage dans le rétroviseur. Elle eut brusquement envie de laisser tomber, de profiter d'un carrefour pour bifur- quer et le planter là.
« Une poupée, pensait-il. Elle a des yeux superbes. Et ces cheveux ! »
Il y avait à peine touché. Souples et doux. Il était très sensible à la beauté des cheveux des femmes. Tant pis pour ce rendez-vous qu'il avait pris vers seize heures avec un collaborateur de province. Tant pis pour le cadeau de Nadine, pour ce dîner qui tombait mal. Il accéléra. Il avait hâte de se retrouver dans la petite Austin auprès de cette fille qui l'excitait de plus en plus.
Il devint méfiant. Il n'était plus très loin de son bureau.
Il fit signe à Anne par la portière et lui désigna un terre- plein où les branches d'un pommier maigre fleurissaient timidement.
— Attendez-moi là, je reviens.
Elle se gara docilement. La tête lui tournait un peu.
Elle se demandait où il allait l'emmener. Elle commen- çait à faiblir. Une immense tristesse la gagnait peu à peu qui se transformait en désespoir. Il revint très vite. Il regarda prudemment autour de lui avant de la rejoindre.
Quand il fut tout à fait rassuré, il lui sourit et traversa la route à longues enjambées. Elle lui ouvrit la portière. — Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Prendre un verre près de la porte Maillot. Juste le Bois à traverser.
Il avait certaines habitudes dans ce quartier qui faci- literaient les choses. Il calcula. Avec l'heure de pointe, il lui faudrait plus d'une heure pour rentrer chez lui.
Il disposait donc de deux heures avec cette petite. Il pensa encore au cadeau. Nadine était pointilleuse. Elle serait déçue. Il inventerait une histoire de livraison retar- dée. Demain, il s'arrangerait. Il aurait le temps, les moyens. L'important était de profiter tout de suite de l'occasion qui se présentait.
Anne conduisait d'une manière saccadée et ne vit pas une flèche verte qui lui indiquait qu'elle pouvait tourner à droite. Un automobiliste impatient klaxonna. Il sur- sauta. Le champ de courses de Saint-Cloud. Le pont de Suresnes. Ils traversèrent le Bois très vite.
— Je ne sais pas où je vais pouvoir me garer, dit- elle.
Il s'énerva une seconde mais découvrit une place près de la petite gare de Ceinture au coin du boulevard Pereire. Il la lui montra et dit d'une voix haletante :
— Garez-vous vite avant qu'on vous la prenne.
Elle eut un peu de mal. L'emplacement était étroit.
L'Austin y tint juste.
Ils marchèrent dans une petite rue à droite où des filles faisaient le trottoir. Anne n'était jamais passée par là. Ils s'arrêtèrent devant une bijouterie qui vendait des bagues minables et dont la vitrine était grise de pous- sière. C'était un prétexte. Il regarda encore à droite, à gauche. Il semblait un homme traqué. C'était le mauvais moment. Il était gêné quand même. Il avait du mal à se décider. Elle aussi regarda autour d'elle. Elle comprit.
Elle ne savait pas si elle aurait le courage d'aller plus loin.
— Mais où allons-nous prendre un verre ?
Elle détaillait avidement son visage, celui d'un homme en rut. Elle voulait se souvenir une fois pour toutes de cet instant, de l'expression qu'il avait, de ses traits tendus. Il était un peu décontenancé mais il se ressaisit en la prenant par le bras. — Viens. Suis-moi.
Une fille s'écarta pour les laisser passer. Anne se sou- vint de celles qui faisaient les cent pas rue Saint-Sauveur quand elle était petite. Elle les aimait bien, surtout la grosse blonde qui avait une fausse natte et lui donnait des bonbons.
Elle était décidée à aller jusqu'au bout. Elle entra dans le hall de l'hôtel. Une femme entre deux âges s'appro- cha d'eux. Elle les contempla d'un regard atone. Il fut quand même un peu gêné de payer la chambre d'avance.
Ils montèrent juste un étage. Une souillon les ac- compagna en traînant les pieds.
— C'est le numéro trois.
Anne se rendit compte qu'il avait l'habitude de fré- quenter cet hôtel. Pas trop loin de sa boîte et pas trop près.
Il ouvrit la porte de la chambre. Il y avait un lit qui prenait presque toute la place. Et des glaces partout.
Anne ne vit que cela les glaces qui lui renvoyaient son image. Elle était marrante avec son pantalon de velours, son pull à col roulé, ses cheveux courts et sa bouille de bébé.
Il la poussa vers le lit. Alors elle sentit qu'elle arrivait au terme de l'aventure. Elle attendit qu'il eût refermé la porte. Elle se retourna et le fixa dans les yeux.
— Regarde-moi bien, dit-elle. Tu ne trouves pas que je te ressemble un peu ?
Il se recula, étonné.
— Dominique, murmura-t-elle. Ça ne te dit rien ? Il écarquilla les yeux d'un air affolé.
— Je suis sa fille. Je suis ta fille.
Elle n'attendit pas de voir sa réaction. Elle s'enfuit en riant nerveusement. La porte de la chambre avait claqué derrière elle. Il n'avait pas tenté de la rejoindre.
Alors elle se mit à courir. La tôlière entre deux âges la regarda passer. Elle bouscula une putain qui montait la garde. Un peu plus loin dans la rue, dès qu'elle en eut contourné l'angle, elle se mit à sangloter derrière ses grands hublots.
II
— Pourquoi fais-tu cette tête ? demanda Patrick en levant le nez de ses bouquins.
— Je n'ai rien, dit Anne. Un peu de migraine. Ça va passer.
— Tu ne pourrais pas t'asseoir au lieu de bouger ? Ou te coucher ? Ou sortir ? Ça me gêne pour travailler de te sentir toujours en mouvement dans la pièce. Tu n'ar- rêtes pas de gesticuler.
Il semblait agacé. Depuis son mariage forcé, il était la statue de la douleur et de l'indifférence. Plus rien ne pouvait le distraire. Il paraissait perpétuellement absent, le visage grave, l'air torturé. Il parlait à peine.
Où étaient leurs roucoulades du début, avant qu'elle se trouve enceinte, quand elle allait le rejoindre dans sa garçonnière de la rue de Bièvre ? Il était alors suppor- table. Il n'avait jamais été un amoureux fougueux et attentionné mais quand même... Elle le revoyait à cette époque.
La première fois qu'ils avaient fait l'amour. Un diman- che. Pas loin de Paris. Un village taillé en pleine forêt, à cheval sur une rivière. Une église du XI siècle, en haut d'une rue mal pavée. Un drôle de petit clocher mité.
Et les arbres. Anne aimait tellement les forêts depuis qu'elle connaissait Patrick ! Il venait d'avoir sa voiture, la petite Austin qu'ils possédaient encore. Elle se sou- venait de leur étreinte à la lisière de la pinède. L'odeur âcre des fougères au crépuscule. Les traînées violacées de brume. C'était l'automne. Les hêtres flambaient. Les aiguilles grises des pins et les feuilles ocres rendaient
les chemins cassants. Ils avaient marché longtemps puis pique-niqué dans une clairière.
Elle se sentait brusquement une jeune fille. Elle aussi avait un amour. Comme sa mère. Un garçon la prenait par la main, l'entraînait dans les sentiers. Elle aussi avait son histoire. Elle devenait un personnage intéres- sant. Dominique ne pourrait plus la narguer en se pen- chant amoureusement vers Olivier : « Tu m'aimes, mon chéri ! » Elle posait la même question. Elle était devenue son égale.
La mousse était élastique et fraîche. Un rouge-gorge les suivait, intrigué.
Anne se raidit.
— C'est bon, je vais sortir.
— Excellente idée. Va faire les courses. J'ai faim.
— Tu devrais venir avec moi.
— Je n'ai pas le temps. Il faut que j'avance. Tu ne comprends donc pas ? L'examen est pour bientôt. Toi, tu n'as jamais rien foutu. Tu n'as pensé qu'à rigoler. Tu n'as été qu'une enfant gâtée. Tu vois où ça t'a menée.
Furieuse, elle commença à s'habiller. Il ne la regarda même pas. Le corps d'Anne ne l'intéressait pas plus que le reste. Elle songea à sa mère. Dès que Dominique se trouvait à Paris, entre deux voyages, Olivier et elle ne se quittaient pas. Les courses, ils les faisaient ensem- ble. On les voyait, main dans la main, rue Lepic, avec des airs pâmés. Ils marchaient serrés l'un contre l'au- tre. Et cela durait depuis longtemps.
— A propos, dit Anne, tu sais que ma mère va se marier.
— Pas possible !
— Oui, c'est la grande nouvelle. Dans quinze jours.
Dès qu'elle sera rentrée de son circuit en Italie. Je voulais déjà t'en parler mais tu es tellement de mau- vais poil en ce moment.
D'étonnement, Patrick posa son stylo. Il aimait bien Olivier Dargence. Dominique, par contre, l'avait toujours irrité. Il la trouvait trop excessive. Elle n'avait pas de mesure. Enjouée ou pleurnicharde. Il avait discuté quelquefois avec Olivier. Ils étaient d'accord sur bien des points. Il y avait entre eux cette sorte de solidarité, de complicité qui unit les hommes. Patrick lui en voulait
à peine de l'avoir obligé à épouser Anne lorsqu'elle s'était trouvée enceinte. Il avait fait preuve d'un certain courage en se mêlant de cette affaire qui ne le regardait pas.
Tout aurait pu tourner plus mal. Si Dominique l'avait tué ! Elle était dans une telle rage lorsqu'elle avait fait irruption chez lui. Il gardait encore à la racine des che- veux la cicatrice du choc qu'il avait reçu. Ce cendrier énorme qu'elle lui avait balancé sur le crâne. Elle l'avait assommé. Non, vraiment, il ne parvenait pas à oublier.
Les bonnes femmes sont si impulsives ! Il faut toujours qu'elles dramatisent tout. Olivier n'avait fait que sui- vre le mouvement en jouant à l'homme fort et en l'obli- geant à traîner Anne à la mairie. Et voilà qu'à son tour il se mariait. C'était cocasse.
Il n'assisterait pas au mariage. Après ce qui s'était passé. Il avait la rancune tenace. Dominique et lui se rencontraient rarement. Ils s'évitaient, aussi gênés l'un que l'autre.
Patrick se posait toujours des questions. Il ne pouvait s'habituer à la frivolité d'Anne. Olivier était le seul de cette famille à comprendre ses problèmes. Les rares fois où ils avaient bavardé, il lui avait toujours répondu avec intelligence. Il avait éveillé la curiosité de Patrick qui s'interrogeait constamment sur les hommes et les événe- ments, lui montrant l'Histoire sous un jour tout différent de celui qu'il était habitué à trouver dans les livres.
Il se replongea dans ses bouquins. Il se sentait de plus en plus agacé. Anne allait-elle sortir enfin ? Elle ne savait quelle tenue choisir. Elle se baladait encore à moitié nue dans l'appartement. Ce n'était pas drôle de vivre à deux dans la même pièce. Olivier leur avait laissé son studio de la rue Lamarck, plus confortable que la chambre d'étudiant de la rue de Bièvre. En attendant. Lui vivait avec Dominique dans le petit sixième de la rue Caulain- court. En attendant. Ce populisme irritait Patrick. Il avait envie d'une belle situation, d'un appartement luxueux, d'une vie heureuse. — Alors tu vas les faire ces courses ? demanda-t-il encore.
Elle était enfin habillée.
— Mais oui, tout de suite. Je ne te dérangerai pas plus longtemps. Je vais traîner et revenir le plus tard possible.
Comme ça, tu seras tranquille.
Il la regarda.
— C'est quand même inattendu ce mariage de ta mère.
Ils y ont mis le temps tous les deux ! Plus que nous. — Ils sont si bohèmes.
— Bohèmes, tu me fais rire. L'époque de la bohème est révolue si jamais elle a existé.
Patrick était vraiment de mauvaise humeur. Elle sortit en claquant la porte.
Dans la rue, un type la regarda. Ce n'était pas le moment. Elle pensait à Patrick, à son caractère de dogue.
Leur vie n'était pas facile. Il fallait attendre qu'il fût parti pour qu'elle pût écouter ses disques de jazz. Pour fumer aussi. L'odeur le gênait. Dès qu'elle allumait une cigarette, il faisait la grimace. Pas de bruit. Pas de dis- tractions. Il travaillait tout le temps. Son examen de Sciences-Po, il n'avait que ça à la bouche. Comme s'il avait hâte de trouver une bonne situation et de la pla- quer. Il avait certainement l'intention de divorcer et de se remarier avec une fille pleine de fric. Ses parents avaient été furieux quand il avait épousé Anne. Ils lui avaient coupé les vivres, avaient refusé d'assister au mariage. D'Angoulême, ils lui faisaient la gueule. Ils ne lui écrivaient que rarement et en termes plutôt secs.
Malgré les tentatives de Dominique, ils ne voulaient pas entendre parler d'Anne. Pas plus que du petit Alain qui avait presque un an et croupissait chez une nourrice à Etampes. Anne et Patrick s'étaient habitués à vivre loin de leur fils qu'ils allaient voir de temps en temps par obligation.
Anne continuait à marcher. Elle n'avait pas raconté sa journée de la veille à son mari. Il n'aurait pas compris cet acharnement qu'elle avait mis à poursuivre Claude.
Pourquoi ne pas lui ficher la paix ? Cela s'était passé il y avait si longtemps. Elle avait le cafard. Si seulement ils avaient trouvé un appartement convenable, tout se serait peut-être arran- gé. Pour parvenir à se supporter, il leur aurait fallu au moins deux pièces. Cette douche pliante qui fonction- nait mal, cette kitchenette qui laissait passer les odeurs.
Ce manque d'argent surtout. Patrick travaillait un peu pour un avocat du quartier et elle s'était fait inscrire à une société d'intérim dont elle attendait vainement des nouvelles. Les études l'ennuyaient. Elle avait tout loupé.
Elle n'espérait plus qu'une chose, devenir un jour guide
sur les cars, mais les agences étaient de plus en plus exi- geantes. Il fallait parler au moins deux langues. L'épo- que héroïque du tourisme était révolue.
Ce manque d'argent qui avait empoisonné la vie de sa mère commençait à la torturer elle aussi. Vivre. Payer la pension d'Alain et le loyer. Ils ne sortaient jamais.
Leur seul luxe, la petite Austin que les parents de Patrick avait offerte à leur fils pour ses vingt et un ans, avant son mariage. Anne ne pouvait plus rien s'acheter. Elle voyait les saisons passer sans parvenir à porter de nouveaux vêtements. Sa mère lui donnait un peu d'argent en cachette mais elle avait elle-même beaucoup de pro- blèmes avec la situation d'Olivier qui était toujours chan- celante.
Anne pensa à lui. Et si elle allait le voir ? Il lui remon- terait peut-être le moral. Il devait être chez lui en train de peindre ou de dessiner. Olivier et « La Vie d'artiste », cela tournait à la légende. Il l'agaçait avec ses beaux pro- jets qui ne se réalisaient jamais. Cela lui faisait mal de le voir régner en maître dans ce petit appartement où elle était quand même heureuse autrefois. Dominique et lui avaient installé leur lit dans la pièce qui était sa chambre. Ils avaient tout transformé. Comme si elle n'existait plus. Il avait réellement pris sa place. Quand elle était malheureuse comme ce soir, sa vieille rancune reprenait le dessus. Les souvenirs l'assaillaient et elle recommençait à le détester.
Elle eut envie de se rendre chez une amie qui habitait boulevard de Clichy. Peut-être pourrait-elle lui raconter son aventure de la veille avec Claude. Ça l'occuperait et lui donnerait de l'importance. Elle rejoignit le pont métal- lique qui enjambe le cimetière. Sans le savoir, elle se retrouvait à l'endroit où Dominique avait rôdé la fameuse nuit après avoir assommé Patrick. La nuit la plus lon- gue de sa vie. Il s'inscrivait une drôle d'histoire autour de cette armature métallique un peu raide où en bas les chats perdus cavalaient sur la tombe de la Dame aux camélias.
Anne fit encore quelques pas puis rebroussa chemin.
Finalement elle ne raconterait à personne son aventure.
Elle aurait plus de prix pour elle en restant un mystère.
Elle redescendit la rue Joseph-de-Maistre, passa devant l'hôpital Bretonneau, lécha quelques vitrines et se mêla à la foule qui déambulait devant les étalages de fruits et de légumes.
III
Les maisons ivres titubent et s'entrechoquent. Domi- nique ferme les yeux. Les feuilles des platanes ont des tics. L'idiot danse. Membres brisés, en zigzag, avec un pain au bout du bras. Il tournoie. Il chante d'une voix métallique près de la bouche du métro qui est un gouffre avec des petites têtes qui dodelinent avant de disparaître.
Le bitume a le mal de mer et Dominique s'accroche à Olivier qui prend un air grave. Elle n'est pas heureuse.
Toute cette mise en scène l'ennuie. Les patrons du Caril- lon sont sur le pas de la porte : « C'est curieux, ces deux-là, on les aurait crus mariés depuis longtemps ! » On fait la queue devant le Cochon rose qui sent le boudin chaud. La marchande de fleurs trépigne et gueule car un camion a failli les renverser, elle et sa petite voiture.
Un unijambiste sautille en pressant un accordéon triste et insulte au besoin ceux qui ne lui donnent rien. Les cloches sonnent. Olivier a voulu bien faire les choses. Ils attendent sur le parvis de Saint-Jean-de-Bri- ques. Pierre Stephen, un acteur qui a interprété cent vaudevilles est leur témoin avec sa femme. Il porte beau.
Des gens le reconnaissent. Aujourd'hui, il a un peu l'im- pression de jouer du Labiche.
Il y a Anne, toute seule, qui a les yeux rouges et la mère d'Olivier qui s'est mise sur son trente et un.
Pourquoi tout mariage a-t-il quelque chose de comique ? Dominique se sent mal à l'aise. Elle n'aime pas les céré- monies. Elle n'a jamais été habituée à agir comme tout le monde. Et ça lui coûte aujourd'hui de faire le pitre, de jurer bêtement des tas de choses.
Elle n'avait pas besoin de ça pour aimer Olivier qui l'agace avec cette candeur de premier communiant. Qu'est- ce qui lui a pris brusquement de vouloir se marier ? Et puis elle regarde Anne, si belle, mais qui est toute pâlotte et pense à autre chose. M Dargence ronge son frein.
Elle ne pensait pas en arriver là un jour avec ce fils qu'elle gardait farouchement pour avoir une fin de vie tranquille. Le père d'Olivier n'a même pas songé à faire envoyer des fleurs. Depuis tant d'années, il a sa vie ail- leurs... Les deux comédiens se prennent par la main. Ils fêtent aujourd'hui leur cinquantième anniversaire de mariage. Ils ont tenu le coup si longtemps et ils rêvent.
Tout a commencé par un bal de 14 Juillet. Elle avait dix- sept ans. Ils se sont pris la main pour une farandole.
Et ils ne se sont plus jamais quittés. Et les clochards rê- vent aussi sur les bancs, le béret rabattu sur les yeux, la bouteille à portée des lèvres. Et les chiens rôdent affamés.
Et les touristes trottent, le guide vert à la main. Ils s'éton- nent devant les briques pauvres de Saint-Jean, cette église attendrissante qui veut ressembler à une mosquée, devant la petite grille où les gosses jouent à chat perché sans s'en faire pour les mariés.
Saint-Jean sonne toujours. Ils entrent tous les six dans l'église. Solennellement. Dominique est agacée mais la musique d'orgue la trouble et elle cède à cette émo- tion facile. Elle a son petit visage pathétique. Elle a tou- jours trouvé grotesques les coups de klaxon des noces du samedi, les nœuds de voile ébouriffés sur les voitures et ces cortèges bruyants avec une mariée d'opérette qui joue son rôle de vedette pour l'unique fois de sa vie.
Olivier lui prend la main. Il est ému. Il a toujours un air grave. Dominique le regarde avec curiosité. Il se rengorge. M Dargence pleurniche déjà. Elle se mouche très fort et Dominique a envie de rire. Pas de chance.
L'église est remplie d'échafaudages. Saint-Jean est fra- gile. On la restaure à tout bout de champ. Le prêtre a une bonne tête. Ses cheveux blancs sont taillés en brosse.
Il ressemble à un Jean Gabin qui aurait une voix dis- tinguée. Dominique est distraite. Elle pense à tout sauf à ce mariage. Elle voudrait bien se retourner vers Anne qui a de la peine et lui sourire. Ça la gêne de se marier devant sa fille. Ce n'est pas le moment. Patrick est parti la semaine dernière et Anne a beaucoup pleuré.
Dominique se console en songeant que ce soir Olivier
et elle seront à Houlgate. Ils en ont tellement rêvé de ce voyage de noces ! Trois jours dans cette petite ferme de luxe où ils ont pris le thé un jour en passant. Les meubles rustiques dans les chambres. On les apercevait par les fenêtres ouvertes, avec de jolies cretonnes fron- cées et de grands vases pleins de fleurs. La salle à manger petite et chaude. La prairie molle et douce. On pouvait déjeuner sous les pommiers et les poules venaient pico- rer dans la main. Ils y étaient passés une autre fois mais n'avaient pas eu suffisamment d'argent pour s'offrir un repas. Ils avaient discrètement regardé les autres. Ils s'étaient dit : « Plus tard. » C'était souvent comme ça pour eux. Puis ils étaient allés pique-niquer sur la colline.
Ils apercevaient la mer au loin, les paquebots qui lâchaient Le Havre et les bateaux de pêche qui jouaient avec l'ho- rizon. Dominique revoyait encore les crustacés roses dans les assiettes, de belles bouteilles dans des seaux argentés.
Et tout un monde heureux qui pérorait. Les pigeons- paons faisaient une roue blanche et les rosiers couraient autour de la prairie de toutes leurs couleurs. Les transats pour flâner. « Quand nous reviendrons, avait dit Olivier, nous resterons au moins deux jours. »
Ils sortirent de l'église vers midi. Deux 4 L blanches les attendaient rangées un peu plus loin. Celle d'Olivier toujours aussi cabossée, puis une autre qu'ils avaient louée pour la circonstance. Dominique conduisit la seconde où elle se retrouva seule avec Anne. Olivier monta dans la sienne avec M Dargence et les deux comé- diens qui souriaient aux anges, poursuivant leur lune de miel non-stop.
Ils s'arrêtèrent devant l'île du bois de Boulogne.
— En route pour la traversée ! s'écria Olivier en frap- pant dans ses mains.
Dominique s'étonna d'une phrase aussi bête. C'était indigne de lui ce genre de démonstration. Décidément, il l'irritait depuis le matin. Le passeur, rames en main, bâillait. Les canards donnaient du bec contre les bords du lac où frémissait une herbe anémique. M Dargence qui avait peur de tout poussa un cri et fit le signe de croix. Olivier la saisit à bras-le-corps et vint s'asseoir près d'elle dans la barque en lui tenant les mains pour lui donner du courage. On les regardait. Anne boudait près
de la rive et les deux comédiens continuaient à se sou- rire.
D'autres promeneurs s'embarquèrent avec eux. Une femme qui tenait un chien, un couple d'amoureux puis un jeune homme romantique qui prenait un air inspiré en agitant une badine.
Ils arrivèrent dans l'ile et accostèrent. M Dargence était blême. Les yeux hagards, elle sortit paniquée de la barque en trébuchant. La traversée avait duré quatre minutes. Dominique avait envie de fuir. Elle pensa encore à la petite ferme d'Houlgate. Plus que quelques heures.
On fit une dizaine de photos bébêtes devant le restaurant, devant le lac, devant la barque et les massifs de rhododen- drons qui en mettaient plein la vue aux promeneurs. On se donnait la main, on s'efforçait de sourire, on se regar- dait au fond des yeux, on se prenait par la taille avec des airs penchés. La dame au chien et le poète s'enga- gèrent comme par hasard dans la même direction. Ils firent des grâces sur le pont qui fourrait son nez dans une autre île, plus tranquille que celle du restaurant.
— Prenons l'apéritif dehors, décida Olivier.
Dominique se demanda s'il était sincèrement heureux ou s'il jouait la comédie pour elle. Ils s'attablèrent en rond à deux pas de l'eau lisse qui finissait par être en- nuyeuse. Les canards non plus n'étaient pas naturels et un grand cygne sophistiqué, l'air sévère, regardait de haut ces curieux. Le passeur — un Algérien — accroupi à l'avant de la barque rêvait d'un air absent à la Médi- terranée. Un petit chat blanc qui jouait sur une pelouse se dressait parfois en arc de cercle contre des ennemis invisibles.
Ils entrèrent pour déjeuner. M Dargence, déjà un peu éméchée, gloussait de sa voix grasseyante. Elle ne prenait pas si mal le mariage de son fils. Dominique s'était attendue au pire. Ils pénétrèrent dans une petite salle construite à l'écart du bâtiment principal, au milieu des parterres bien déguisés. Un pick-up braillait pour donner un air de fête.
Ils s'installèrent tous les six à une table qui regardait le Bois, de l'autre côté de l'eau. Luxe suprême. On les gâtait. Olivier n'avait pas lésiné. Il avait, la semaine pas- sée, choisi le menu le plus cher. Il voulait que Domi- nique se souvînt de ce mariage. Il avait fait envoyer
des fleurs, plein de fleurs, comme s'ils étaient au moins vingt à participer à cette cérémonie. Et ce soir, à Houl- gate, il commanderait pour elle du champagne dans la chambre. Ils auraient la plus belle chambre de toute la ferme. La revanche sur les jours gris. Pour la première fois de sa vie, il avait un peu d'argent d'avance. C'est pour cela qu'il avait tenu à se marier tout de suite. Lors de son « divorce » avec sa mère, il avait vendu le grand appartement de la rue Caulaincourt. Il lui avait laissé la moitié de l'argent afin qu'elle pût s'installer ailleurs et eût de quoi se retourner. Ce divorce-là n'avait pas de prix pour lui. Pouvoir vivre enfin avec Dominique. La seconde moitié, ou du moins ce qui en restait, il la conservait. C'était trop difficile de loger dans le petit appartement sous les toits. Fatigants ces étages à mon- ter. L'installation manquait vraiment de confort. Ils avaient donc pris une grande décision. Acheter cet appar- tement qu'ils avaient trouvé en se promenant l'autre jour. Rue Ravignan, au coin de la rue Berthe. Un vrai coup de foudre. L'argent dont disposait Olivier aiderait pour l'apport initial. Un ami leur prêterait la différence.
Le solde, ils le payeraient en quinze ans. Mille cent francs par mois. Ils se débrouilleraient. Ils ne quitteraient pas la Butte. Paris continuerait à clignoter de tous ses feux pour eux chaque soir. Un ascenseur. De la moquette partout. Une salle de bains. Un grand living et une cham- bre. Ils mettraient des tentures en satin bleu. Vieux bleu, comme Domi aimait. Avec des galons dorés. Olivier rêvait. Lui aussi était un peu ivre.
Il regarda autour de lui.
— Mais où est donc passée Anne ?
Le comédien évoquait des souvenirs que sa femme écoutait toujours avec le même intérêt, sans jamais se lasser. La barque au loin revenait vers eux. Elle allait sans cesse d'une rive à l'autre.
— Mais tu n'as pas vu Anne ? insista Olivier.
Dominique se leva.
— Vous permettez ? demanda-t-elle.
Elle traversa la salle d'un pas rapide, se retrouva à l'extérieur. Elle prit le sentier qui mène au pont. Il n'y avait qu'un couple en extase devant les rhododendrons.
Elle crut sentir l'odeur du chèvrefeuille. Un banc dans un bosquet. Près d'un parterre de marguerites. Elle l'avait remarqué en arrivant, pensant qu'on pourrait faire une
jolie photo dans ce coin. Anne s'y trouvait. Recroquevil- lée, les mains jointes en avant, le regard perdu.
— Anne ! s'écria Dominique en s'as seyant près d'elle.
Anne éclata en sanglots.
Le chien passa. Puis sa maîtresse. Puis le poète et sa badine. Le pont frémit. Des petites barques en contre- bas glissaient. Chassé-croisé. Corps enlacés. On faisait semblant de s'aimer. Les drôles de têtes des marguerites qui rigolaient et le buis désemparé, agité autour d'elles.
« Domi, si tu savais ! J'ai tant de peine. J'aime Patrick.
Il ne reviendra pas. Tout est fichu. Ça n'a jamais été tout à fait comme toi avec Olivier. J'ai essayé. J'y croyais.
Mais toi aussi... Je voudrais te dire. Il y a quinze jours.
Près de l'étang. Comme c'est drôle. Ça m'a fichu un coup. Ecoute. Et puis non. Pas aujourd'hui. Ça te ferait mal encore, j'en suis certaine. Ce n'est pas le moment d'évoquer Claude. Je sais bien ce que tu ressens parfois.
Olivier non plus, ce n'est pas l'idéal. Dis-le-moi. Je vou- drais savoir. Tu fais une tête bizarre. Tu le regardes avec des yeux étranges. Personne n'est l'idéal. Oh ! dis-le- moi ! J'ai mal plus que jamais. Je voudrais me foutre à l'eau. »
Anne a envie de dire tout ça.
— Calme-toi, ma chérie. Je t'en prie.
— Tu pleures aussi, Domi. Nous sommes chouettes toutes les deux ! C'est peut-être à présent qu'on pourrait être heureuses, en fichant le camp ensemble et en pla- quant la noce. Si tu voulais...
Le comédien raconte toujours ses souvenirs. Comment la grande Sarah le reçut dans sa loge quand il avait seize ans, le jour où Robert de Flers lui confia le rôle de sa vie, ses rencontres avec Feydeau, son amitié avec Abel Gance, son copain du lycée Chaptal.
Olivier se demande pourquoi Dominique n'est pas encore revenue.
— Tu te souviens, dit M Dargence, quand nous étions en vacances au Pyla ? Il ne faut pas que je me plaigne.
Toutes les mères n'ont pas eu ma chance. J'ai gardé mon fils très longtemps.
Sa voix se perd. Olivier rêve sous le soleil qui pirouette.
« Nous arriverons pour le dîner, pense-t-il. Avec ma
vieille voiture il faut compter trois heures pour gagner Houlgate. Je prendrai l'autoroute. Ce sera plus rapide que par Lisieux. Au centième kilomètre, nous nous arrê- terons pour boire un verre au restoroute de Jacques Borel. Domi adore ça. Elle trouve même de la poésie aux péages. Il y aura peut-être encore un feu de bois quand nous arriverons à la petite ferme. Je suis sûr qu'elle chialera de joie. Moi aussi. Nous marcherons dans la nuit au bord des vagues comme à Etretat. »
Anne pleure doucement contre l'épaule de sa mère.
Elle continue à lui crier son désespoir.
— Nous ne partirons pas, ma chérie. Nous resterons près de toi. On ne peut te laisser toute seule ce soir dans cet état.
— « Ce soir... », continue à penser Olivier.
— A Houlgate, reprend Dominique, nous irons plus tard, Olivier comprendra. Il t'aime beaucoup, tu sais.
La grande vie A mon avis C'est la vie Que l'on vit Lorsque l'on s'aime...
Zizi Jeanmaire explose. Toute en jambes et en plumes.
Des plumes. Des trucs en plumes. De toutes les couleurs.
Dix Zizi Jeanmaire. Vingt Zizi Jeanmaire. Des girls comme des oiseaux. Et de grands types noirs qui se trémoussent. La musique éclate, aussi gouailleuse que la voix, la lumière gueule et la main d'Anne dans celle de Dominique et celle d'Olivier douce et résignée. C'est la première fois que Dominique assiste à un spectacle de music-hall. Son esprit vagabonde. Elle est imperméa- ble aux couleurs qui violentent la scène. Anne paraît petite ce soir. Maigre et fragile et toute triste. Olivier a bien voulu renoncer à Houlgate.
Il a regardé le visage d'Anne. Il a compris. « Bien sûr, nous irons plus tard. » Il avait quand même la gorge serrée. Il a souri. Ça lui a fait drôle de rater ça encore.
Ils ont prolongé tous les six leur promenade dans l'île.
A ras de parterres, à ras de massifs, à fleur d'eau. Ils étaient soudain chamboulés. La comédienne a demandé :
— Ça ne va pas, Anne ?
— Elle est un peu fatiguée.
— Bien sûr, nous le sommes tous. C'est normal. L'émo- tion.
Ils ont marché encore, puis ils en ont eu assez. Ils n'ont pas osé faire de photos à cause du visage chiffonné d'Anne. Ils ont repris la barque. Ce n'était plus le même passeur.
— Je vais vous reconduire, a dit Olivier à sa mère et aux deux comédiens.
Dominique a suivi dans la 4 L de location avec sa fille. Anne a recommencé à pleurer. Ils se sont finalement retrouvés tous les trois rue Caulaincourt. L'appartement était plein de fleurs. Ils se sont regardés longuement.
Ils n'étaient toujours pas une vraie famille.
La mer, la chambre rustique, la prairie molle, les crus- tacés roses, le feu de bois, la route dans la nuit. Tous les deux seuls. Qu'est-ce qui se passe en ce moment dans la petite ferme ? Y a-t-il des gens qui y font l'amour ?
— Il ne faut pas vous priver de ce voyage de noces à cause de moi, a dit Anne.
Il y a eu un long silence. Olivier semblait en avoir pris un coup. Dominique était plus résignée que lui.
Depuis le temps que ça durait. Il s'est ressaisi.
— Si nous allions au Casino de Paris ce soir. J'ai un copain qui est à l'administration. Je pourrais avoir des places. Ça te changera les idées, Anne. Après, nous irons déguster des fruits de mer.
Zizi Jeanmaire chante toujours. Des voyeurs rôdent au promenoir en reluquant les fesses des girls. Les boys ont tous le même sourire et des yeux qui étincellent.
La grande vie
C'est presque rien Une main sur une main Qui se referme...
Olivier se penche vers Dominique.
— Tu es heureuse, ma chérie ?
Elle le regarde. Elle est toute chahutée par cette jour- née. Stupéfaite d'être mariée.
On va boire un verre à l'entracte. Au café qui se trouve à l'angle de la rue d'Athènes et de la rue de Clichy. Tout le monde s'y précipite. Il faisait tellement chaud dans la salle. Deux « travelos » maquillés se tortillent langou- reusement sur des tabourets devant le comptoir.
— Tu te souviens ? demande Dominique.
Bien sûr qu'il se souvient. De la grande porte verte juste à côté où il venait l'attendre à la sortie du bureau en cachette d'Anne. Une sale époque. Le bureau. La mère Lecornet si détestable. Les collègues comme des carpettes.
Si peu d'espoir. Et puis le jour où Dominique plaqua tout pour ne plus faire que des voyages.
Le juke-box à présent hurle dans le café : La grande vie
Moi je m'en fous Des fourrures, des bijoux Pourvu qu'on m'aime...
Olivier serre Dominique dans ses bras. Et Anne les regarde.
IV
Ils étaient une vingtaine à traîner dès le matin dans la salle du Royal-Opéra. Les vingt meilleurs guides de l'agence, les plus rodés, ceux sur qui on pouvait compter.
Colas, le directeur, les avait convoqués d'urgence avant que la saison touristique ne battît son plein. Ils s'y attendaient.
— On va se faire engueuler, dit Eric Deschamps qui roulait depuis quinze ans et s'était spécialisé, la saison précédente, dans le circuit Espagne-Maroc.
Françoise qui allait se marier ne faisait plus que des
« Sept jours ». Elle se partageait entre le Bénélux et l'Allemagne romantique. Eva Norman roucoulait devant un crème avec une petite blonde qui venait de « Jet-tours » et qu'on lançait sur les pays nordiques.
Dominique plaisantait avec Deschamps qu'elle connais- sait depuis longtemps. C'était un beau type brun élégant et viril.
— Tu devines pourquoi nous sommes ici ? lui dit-il.
— Je m'en doute. Françoise m'en a vaguement parlé.
Eva Norman venait d'apercevoir un car qui se garait sur l'avenue et allait les emmener.
Ils sortirent tous. Pierre Marinier, le chauffeur, serrait les mains, embrassait les femmes. On le taquina.
— Tu l'as briqué ton car, lui dit Deschamps. Tu veux impressionner le patron pour avoir de l'augmentation.
Dominique retrouva Marinier avec plaisir. Un type solide, bien baraqué, avec qui elle avait souvent roulé. — Où nous emmènes-tu ? lui demanda-t-elle.
— Dans un restaurant près de Beauvais. Un truc assez tarte, je vous préviens. Je pense que vous savez tous pour- quoi Colas vous convie à ce brillant gueuleton. — Tu le sais aussi sans doute ?
— Bien sûr.
Ils montèrent tous dans le Sétra. Colas et ses colla- borateurs devaient les rejoindre directement à l'auberge où était prévu le déjeuner. Dominique alla s'asseoir à côté de Françoise qu'elle aimait bien. Eva Norman ne lâchait pas la petite nouvelle. Elle était tout allumée.
Marinier eut du mal à sortir de Paris. Un vieux guide gâteux qu'on gardait par charité et pour boucher les trous en cas de panne, prit le micro et salua solennellement ses camarades. On crut à une plaisanterie. Il se fit huer.
Françoise raconta à Dominique comment elle avait connu son futur mari. L'année précédente. Un voyage en Russie. Il se trouvait dans le car avec un ami. A Mos- cou, le chauffeur avait « cartonné ». Un homme de qua- rante ans s'était jeté sous les roues du car. Un ouvrier agricole père de quatre enfants. Un jour de pluie. On ne voyait pas à un mètre. Un véritable suicide. Le chauffeur avait été gardé à vue à l'hôtel pendant deux mois. Le temps de l'enquête. Il s'en était finalement bien tiré. On avait reconnu qu'il n'était pas responsable. Il était revenu quand même avec des cheveux blancs et avait quitté le métier aussitôt. Maintenant il vendait des voitures d'oc- casion.
— C'est à Moscou que tout a commencé, dit Françoise.
J'ai eu tellement d'ennuis avec les clients sur le dos.
— Heureusement que tu avais un passager pour te remonter le moral.
— Nous nous marierons à l'automne après la saison.
Tu viendras, n'est-ce pas ?
Elle raconta encore qu'elle n'avait pas eu de chance à Varsovie. Pour éviter un tracteur, le car avait dû bra- quer sur la droite. Ils étaient montés sur la berge et avaient perdu l'équilibre à cause du fossé. Un bras cassé.
Il y avait une place libre de l'autre côté de l'allée centrale, Deschamps vint les rejoindre.
— Bientôt ils ne trouveront plus ni chauffeurs ni gui- des, dit-il. Surtout s'ils nous emmerdent trop avec la
« défense ».
Eva Norman invitait la petite nouvelle à venir chez elle.
— J'ai des documents étonnants sur le Danemark. Ça pourra vous servir pour votre tour.
On papotait dans tous les coins du car. On se lamen- tait sur le nombre des clients qui diminuait, sur les pour- boires qui n'augmentaient pas depuis des années. On critiquait tel circuit, tel hôtel, un kilomètrage trop serré, un détour inutile, une visite superflue.
— Il faudrait que nous nous réunissions plus sou- vent, dit une voix au fond. Avant le début de la saison.
C'est nécessaire. Il est indispensable que nous nous met- tions d'accord sur les prix des suppléments. Ce manque de coordination grippe le système. Quand on pense que pour « Vienne, la nuit » certains prennent soixante-dix francs et d'autres quarante. Comment voulez-vous que les clients ne se plaignent pas ? Ils refont souvent les mêmes circuits. Ils se racontent tout. Ils écrivent à l'agence. Récemment j'ai traîné une vieille fille qui repar- tait une quatrième fois pour les lacs italiens.
— C'est parce qu'elle avait le béguin pour toi ! dit Eric Deschamps. Moi j'en ai assez. Je vais lâcher à l'au- tomne. Je connais trop les tours. Ça devient monotone.
Et puis ça ne paye plus comme avant. J'ai trouvé une autre boîte qui me propose des voyages plus intéressants.
L'Amérique, le Japon, l'Indonésie.
Dominique ne participait pas à la discussion. Il y avait des années qu'elle entendait toujours les mêmes propos. Et puis, elle se sentait fatiguée. Elle venait d'em- ménager avec Olivier dans l'appartement de la rue Ravi- gnan qu'ils avaient décidé d'acheter. Les frais d'installa- tion étaient énormes. Ils étaient déjà aux abois. Olivier savait que sa rubrique « La Vie d'artiste » battait de l'aile à Fabricia, le magazine auquel il collaborait depuis un an. Aucun autre débouché dans ce métier. Aucune sécurité. Il y avait quantité de dessinateurs et de journa- listes sur le pavé en ce moment. Un vent de panique soufflait. Tous les journaux faisaient des coupes som- bres. Des charrettes entières de rédacteurs.
Dominique était soucieuse. Tourmentée aussi par Anne dont la situation ne s'arrangeait guère. Patrick demeu- rait chez ses parents à Angoulême. Il y poursuivait la préparation de son examen. Il ne payait que la moitié de la pension du petit Alain. Depuis deux jours, Anne travaillait dans un bureau où elle s'ennuyait à mourir.
Au moment du déjeuner, Dominique verrait le directeur
de l'agence. Peut-être accepterait-il d'employer Anne comme guide, puisque ce métier semblait la séduire.
— Nous arrivons, dit Françoise.
Colas était sur le pas de la porte de l'auberge auprès de ses deux collaborateurs qui faisaient de drôles de têtes.
C'était un homme trapu et rougeaud aux cheveux gris coupés en brosse.
On fit entrer les guides dans une salle austère, celle réservée aux séminaires. Il y avait au mur un joug de bœuf.
— Nous voulons travailler avec vous main dans la main, attaqua tout de suite Colas. Je ne tolérerai jamais que vous voliez les clients. Dussè-je me séparer de vous.
Ce qui vient de se passer est inadmissible. La saison commence mal. J'ai reçu des lettres qui m'ont fait voir rouge. C'est pour cette raison que je vous ai convoqués aujourd'hui.
— Je croyais que c'était pour nous offrir un bon gueu- leton, dit Eric Deschamps.
— Je ne nommerai aucun d'entre vous, reprit Colas.
Vous vous reconnaîtrez aisément. Qui a osé prendre cinquante francs par personne pour emmener à Franc- fort les clients dans une brasserie où la bière ne coûtait que deux marks le demi ? Et encore à deux pas de l'hôtel sans utiliser le car. Qui a organisé un « Bâle la nuit », un « Madrid la nuit » sans cabaret, un « Luxembourg la nuit » alors qu'il n'y a rien à voir la nuit à Luxem- bourg ? Qui a fait payer trente francs une promenade en mini-train à Strasbourg alors que le prix affiché est de cinq francs ? Et ce détour de cent cinquante kilomè- tres dans un « Sept jours » pour montrer les chutes du Rhin ! Qui paie les kilomètres ? Vous prenez les gens pour des cons.
Il était rouge de colère. Il brandissait les lettres que venait de lui remettre la secrétaire.
— Nous allons perdre des clients mais vous trinquerez aussi. L'agence ne mourra pas à cause de vous. Mettons les choses au point tout de suite. Et s'il vous arrivait un pépin en effectuant vos randonnées nocturnes, pensez- vous que l'assurance marcherait ? Vous vous croyez tout permis mais c'est terminé.
Il frappa violemment sur la table. Ses yeux qu'il avait à fleur de tête étaient injectés de sang. Deschamps fut le premier à intervenir.
— D'abord vous pourriez nous parler sur un autre ton.
Nous ne sommes pas à la maternelle. En somme vous entendez nous interdire de faire de la « défense ».
Colas répondit à côté.
— Des guides, je peux en trouver facilement. Il y a des étudiants qui ne demandent qu'à travailler pour nous.
Ils seraient très contents de voyager tout l'été en man- geant à leur faim sans débourser un centime. Une agence de province les emploie sans les payer. Vous voyez bien qu'on ne court pas après vous. Vous avez tous la tête enflée.
— Vous ne comparez quand même pas notre travail au leur. Foutez-nous à la porte. Embauchez trente étu- diants pour votre saison et vous verrez le résultat.
— Je vous l'ai déjà dit, hurla Colas, si nous devons tout perdre, ce sera sans votre concours. Je préfère encore ça. sier d'une chaise. Deschamps prit son imper qu'il avait posé sur le dos-
— J'en ai suffisamment entendu, dit-il. Je ne me sens pas concerné par vos accusations. Je perds mon temps ici. Ne comptez plus sur moi.
Une rumeur monta. Colas perdait pied. Il était allé trop loin. Un homme d'une cinquantaine d'années qui était professeur d'histoire et accompagnait des voyages pendant ses vacances se leva à son tour. — Je vous donne ma démission.
Colas se calma soudain.
— Deschamps, je vous en prie. Il ne s'agit pas de vous.
— Alors pourquoi m'avez-vous convoqué ? Je n'aime pas me faire engueuler. Et si mes camarades acceptent...
— Tous ceux qui se trouvent ici sont concernés dans la mesure où justement nous tenons à eux. Nous avons liquidé dix autres guides en trois jours. Ceux-là ne nous intéressaient pas. Je vous demande seulement de jouer cartes sur table avec moi et de ne pas vous foutre des gens. — Interdisez-vous oui ou non la « défense » ? demanda Deschamps d'une voix sèche. — Pas exactement. Je sais bien que vous trouverez un autre moyen de gagner de l'argent. Vous êtes tous des petits malins.
— Entre nous, Colas, croyez-vous que nous ferions ce
Régine ANDRY Née à Paris, a passé son enfance dans cette Normandie qui l'a profondément marquée.
Revient à Paris où elle mène pendant quelques années une vie très difficile. Puis, c'est le conte de fées. Ses quatre pre- miers romans sont bien accueil- lis par la critique, tous adaptés pour la télévision et vendus à plus de quatre cent mille exem- plaires.
Dans ce roman, Régine Andry démonte minutieusement le mécanisme qui conduit un couple à la crise. Dominique et Olivier, enfin mariés, sont venus s'installer à Montmartre. Il fait des bandes dessinées pour les journaux, elle est guide sur les cars qui sillon- nent l'Europe. Olivier, avec son air de prince Mychkine. Dominique, une fille pas comme les autres. Ils ont marché sous la pluie pendant sept ans avec bonheur et, brusquement, c'est la fêlure. De son côté, Anne, la fille de Dominique, a épousé Patrick et cette union n'est guère réussie. Deux récits qui se chevauchent, s'entrecroisent, et où s'imbriquent bien des problèmes de l'inhumaine vie moderne.
Un jour de désespoir, Dominique entreprend d'écrire sa « vie de chien ». Son livre est publié. Beaucoup de femmes se reconnaissent en elle. Des femmes seules, il y en a six millions en France. Sa photo paraît dans les journaux. On l'interviewe. La télévision décide de réaliser un feuilleton tiré de son histoire et va tourner rue Saint-Sauveur, sur les lieux mêmes où elle crevait de misère. « Quelle riposte ! » lui dit Olivier. Mais comment ces deux êtres, qui se sont aimés follement dans les pires moments, vont-ils vivre ces nouvelles pages? Cette histoire de bohème et d'amour a bouleversé des millions de téléspectateurs.
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