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La poésie au pouvoir
JEANNERET, Michel
JEANNERET, Michel. La poésie au pouvoir. Le temps de la réflexion , 1981, vol. 2, p.
483-491
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A propos de : Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Doctrines de l'âge romantique, Bibliothèque des Idées, Gallimard, Paris, 1977, 585 pages.
Il nous fà.ut une bonne dose d'imagination histOrique pour mesurer la stupeur et le climat de radicale incenüude où la Révolution, une fOis passée sur la France, devait laisser ceux qui allaient prendre la relève- la première génération du xrxe siècle, la génération romantique. Beau~
coup, jusque dans le ton apocalyptique, auraient pris à leur compte l' ora- cle de Ballanche, en 1829 : <<Une nouvelle ère commence. Un siècle nouveau se lève. Tous les esprits sont attentifs. Un immense sentiment d'inquiétude travaille les peuples ( .. .). Touces les pensées sont confuses ; routes les croyances som ébranlées ; le monde chancelle ; et cependant le règne des merveilles n'est pas passé ))1• L'ordre ancien s'est effondré ; un autre, en gestation, promet un avenir inouï. Reste qu'entre un passé irré~
médiablement perdu et un futur encore indécis, le présent est vécu comme une phase, précaire, de mutation et d'attente. Le témoin qui, après la révolution de Juillet, jette un regard en arrière éprouve que la crise amorcée en 89 n'a fiait, d'une convulsion à l'autre, que se perpétuer.
Série ouverte de vicissitudes, dont rien, pour Chaœaubriand, n'indique le terme : (( Nous ne sommes pas, comme ille semble à plusieurs, dans une époque de révolution particulière, mais à une ère de transformation générale : la société entière se modifie >>2•
Sur ce terrain instable, les spéculations foisonnent ; l'énigme de l'avenir autorise rous les rèves et entretient une production théorique extraordinairement féconde : tel est le champ qu'explore Paul Bénichou dans Le Temps des prophètes. Parmi les réponses que les hommes de
l'après~ Révolution allaient opposer à la crise, il en est deux qui ·sont bien connues. D'un côté, les catholiques réactionnaires, Joseph de Maistre, Bonald, quî,.comme si l'Ancien Régime pouvait renaître de ses cendres, militent en fiaveur de la théocratie légitimiste. A l'autre pôle, et un peu plus tard, les victimes du Mal du siècle qui, une fois la monarchie bour~
geoise installée sur les décombres, déplorent que la brèche, trop vite, air
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été colmatée et qu'avec le retour de l'ordre, l'espoir d'un monde meilleur se soit évanoui ; la Révolution n'a été pour eux qu'une occasion ratée :ils se replient dans l'anathème, dans la solitude et dans l'ennui. Mais ce sont là des solutions statiques, et pour nous familières, auxquelles Bénichou ne s'arrête pas. L'objet de sa recherche est autrement plus ambitieux et difHcile à circonscrire. Car il s'intéresse à ceux qui assument délibéré- ment le changement ; mieux : qui s'exaltent de l'incertitude où les plonge l'actualité. Les << prophètes >> romantiques ne regardent pas aux ruines d'un régime ou d'une religion périmés ; ils entendent épouser le mouvement de l'histoire et, avec elle, façonner l'inconnu. Ils actualisent la philosophie des Lumières, enregistrent les acquis de la Révolution, tout en travaillant à définir une plate~forme où la société puisse retrouver équilibre et unité. Ils acceptent que, le cataclysme passé, il n'y a plus qu'à reconstruire sur des bases et selon des modèles nouveaux. Puisque le progrès s'est mis en marche, autant exploiter et tirer parti des forces qu'il libère pour préparer la régénération. Pareils penseurs ont à nos yeux valeur roborative : à cause de l'énergie qu'ils déploient à affronter la crise et par la puissance intellectuelle qu'ils apportent à imaginer un futur qui, après tout, est notre présent.
Si l'esprit d'interrogation et de recherche est commun, les solutions divergent, les idéologies s'opposent e_t, tant bien que mal, se laissent ranger en quatre écoles. Guidé par Benjamin Constant, le groupe des libéraux fonde sa doctrine sur la priorité absolue des libertés individuel- les ; il considère que l'autonomie et la dignité de la personne sont la conquête la plus précieuse de l'homme moderne et ne reconnaît à aucun pouvoir, temporel ou spirituel, le droit d'en limiter l'étendue. Contre les risques de morcellement où achoppe l'individualisme, deux autres courants, d'ailleurs rivaux, proposent des systèmes orientés, quant à eux, vers la cohésion du corps social : d'un côté le mouvement néo-catholique qui, avec un Chateaubriand, un Lamennais, s'efforce d'intégrer d3.ns le cadre assoupli du christianisme traditionnel les valeurs nouvelles de progrès, d'initiative humaine, de régénération collective. De l'autre, les différentes sectes utopiques -Fourier, Saint-Simon, Auguste Comte- qui, chacune à sa manière, revendiquent l'autorité et l'objectivité de la science pour déterminer, à partir d'une loi unique, le fonctionnement de la société et la formule de l'avenir. Enfin, la pensée humanitaire, emme- née par Quinet et Michelet, qui fonde son optimisme sur l'avènement d'une divinité nouvelle :l'espèce humaine, le peuple, détenteur de toutes les promesses, garant de toutes les valeurs.
D'un pôle à l'autre de ce spectre idéologique, on voit bien quels conflits, polymorphes, peuvent se déployer. Il n'empêche qu'entre ces différentes chapelles circulent aussi plusieurs constantes, dans lesquelles on est peut~être autorisé à reconnaître quelque chose comme la substance de la pensée romantique en France. Ainsi la postulation quasi universelle de liberté, l'exaltation de la volonté humaine, qui s'accordent néanmoins, où qu'on regarde, et selon des dosages variables, avec le projet supérieur d'intégrer l'individuel dans le collectif: unification de l'espèce en un orga-
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nisme harmonieux, où pointe l'idéal socialiste d'égalité entre les hommes et de réhabilitation des déshérités. Quelles que soient les voies et les fins, toutes les doctrines convergent d'ailleurs dans l'idée de progrès : qu'il relève d'une intervention providentielle ou des lois de la nature, le deve- nir humain est nécessairement orienté vers un avenir meilleur et culmine dans la perspective, transcendante pour les uns, immanente pour les autres; d'une régénération finale. Le discours romantique sur l'homme semble deVoir se conjuguer à l'impersonnel et au futur.
On le voit : les prophètes ne remettent pas en question les valeurs laï- ques récemment conquises ; ils travaillent cependant à les intégrer dans une idéologie plus équilibrée, plus ouverte, où les forces spirituelles et les principes du christianisme retrouvent une influence provisoirement compromise. Les positions sont partisanes, mais rarement exclusives, si grande est sur tous l'attraction des synthèses. Par-delà l'émiettement de l'Ancien Régime et le morcellement des croyances, le romantisme, fidèle à sa vocation syncrétique, tend à l'édification d'une vision unitaire. Les principes réputés naguère incompatibles : le spirituel et le temporel, le religieux et le social, la foi et le progrès, le dogme et la liberté ... , se stabili- sent selon des formules diverses, mais au nom d'un projet de totalisation qui, lui, est commun. Pour accéder à un avenir harmonieux, les penseurs s'accordent à vouloir dépasser l'âge critique et négatif qui les précède, afin de réaliser sans retard la fusion des forces adverses.
Reste que la totalité est, en puissance, totalitaire et que la volonté de synthèse risque de dégénérer en esprit de système. En quête de modèles universels et d'explications globales, les doctrinaires romantiques som menacés de céder à l'intolérance ou l'impérialisme. Que l'absolu fascine et qu'il soit tyrannique, Balzac pouvait le redire sous toutes les formes, tant le problème était alors actuel. Pour conjurer les mutations et les bouleversements récents, il ne suffit plus que l'idéologie soit embrassan- te ; il faut, du moins pour certains, qu'elle se constitue en une théorie unique et nécessaire ; qu'au vertige des révolutions, elle oppose la stabili- té d'une loi permanente. Ce danger du dogmatisme, propre à compro- mettre l'acquisition récente du libre examen, le groupe des utopistes allait y succomber et Paul Bénichou dénonce avec vigueur les indices de terro- risme intellectuel, d'absolutisme politique qu'il voit poindre dans le saint-simonisme et le positivisme comtien. De part et d'autre, un acte de foi camoufle ce qu'il contient d'arbitraire sous l'autorité abusive de la science. Ce n'est pas pour rien que les deux écoles finissent par se consti- tuer en Ëglises : à force de légiférer sur la société, sur la politique, elles érigent leurs hypÇ>thèses en autant de vérités pseudo-objectives, elles confèrent à leurs choix et leurs jugements de valeur une autorité théolo- gique - la garantie transcendante en moins. Comme quoi on ne se passe pas si facilement de religion : à peine le catholicisme est-il sorti par la porte que la foi scientiste entre par la fenêtre, ni moins intolérante, ni moins irrationnelle.
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Le phénomène, d'ailleurs, excède le milieu des sectes utopistes, tant l'appétit de religion est alors répandu. Alors que les uns lui empruntent le modèle d'une structure autoritaire, d'autres, plus nombreux, y cherchent de quoi combler un désir d'idéal ou de surnaturel. Situation étrange : au moment où l'orthodoxie, déjà entamée au siècle des Lumières, semble se retrancher parmi les catholiques militants et perdre le contrôle des cercles cultivés, le besoin du métaphysique envahit toute la scène. Si Dieu, au gré de beaucoup, s'est définitivement émancipé de l'E:glise romaine, il n'en reste pas moins, pour donner sens à l'histoire et garantir la régénération de l'espèce, une référence nécessaire. La foi a subi trop d'assauts pour retrouver la force et la pureté de jadis ; mais elle est demeurée trop ancrée dans les mentalités, en dépit (ou à cause) du matérialisme, pour s'effacer devant on ne sait quel agnosticisme. Si imbus qu'ils soient de valeurs laï- ques et de la perfectibilité de l'homme, quelque distance qu'ils jettent emre leur spiritualité et celle du clergé, les penseurs romantiques demeu- rent profondément religieux.
La réaction contre-révolutionnaire n'y est pour rien, puisqu'il s'agit au contraire d'accommoder le christianisme à l'esprit du temps et d'adresser un culte à une puissance providentielle pour mieux célébrer, en fin de compte, les potentialités du genre humain. C'est dire l'exten- sion, à la limite de l'éclatement, que cette religiosité fait subir au dogme.
Même Chateaubriand salue cette ouverture, sans se douter peut-être des hérésies qui s'y glisseront : « Bossuet a renfermé les événements dans un cercle rigoureux comme son génie ; tout se trouve emprisonné dans un christianisme inflexible. L'existence de ce cerceau redoutable, où le genre humain tournerait dans une sorte d'éternité sans progrès et sans perfec- tion, n'est heureusement qu'une imposante erreur( ... ). Le christianisme n'est point un cercle inextensible, c'est au contraire un cercle qui _s'élargir à mesure que la civilisation s'étend ))3 . Soumis aux aléas de la conJo_ncture historique, contaminé de notions profanes et de velléités libertaires, 1~
catholicisme prend souvent l'allure d'un mythe humanitariste. A ceux qUI en revendiquent l'esprit sans en accepter la loi, il ne laisse guère que de vagues archétypes, des formes vacances, que les différentes chapelles adaptent à leur goût. La Providence, confondue avec le progrès, n'est plus qu'une autre version de l'histoire ; l'eschatologie descend sur la terre, le peuple prend le relais du Christ" et l':E:vangile démocratique, vingt fois récrit, ne fera, de glissements en pseudomorphoses, que compromettre la cause qu'il entendait défendre : on sait le sort que la Troisième République, pourtant issue de l'idéologie humanitaire des Romantiques, allait réserver à la religion dans l'f:tat. Attesté comme une simple garantie surnaturelle, mêlé au discours immanent d'une théologie essentiellement laïque, Dieu allait finalement se dissiper dans sa propre ' immensité.
Au rang des religions substitutives qui usurpent le label chrétien,
celle du peuple est sans doUte l'une des plus tenaces. Q.uînec, Michelet, Hugo, tous les prophètes du messianisme démocratique, s'accordent pour reconnaître que le pouvoir spirituel dont l'f.glise et la monarchie se som dépossédées repose désormais au cœur de la société. Au credo humanitaire, d'autres, on le sait, préfèrent le mythe scientifique et utopi~
que : exemple complémentaire d'un système qui s'arroge une autorité métaphysique ec, lui aussi, usurpe les prérogatives de la religion pour prescrire des conduites et ordonner la marche du progrès.
Reste pourtant que ces doctrines, qu'elles se fondent sur un choix social ou .sur la feinte rigueur d'un savoir positif, sont loin d'avoir, telles quelles, le charisme d'une religion. Comment, dès lors, animer la théo~
rie ? Comment transfuser dans le discours de l'idéologie le frémissement qui mobilise les passiOns ? Question vitale : à défaut du supplément qui fait croire, la pensée demeure lettre morte ; sa vocation politique tourne court.
La solution, les prophètes romantiques la trouvent dans le recours à l'art. S'il existe encore une région où souille l'esprit et où une nouvelle foi puisse surgir, c'est à leurs yeux le domaine de la sensibilité esthétique. La meilleure logique, les meilleurs sentiments n'acquerront leur puissance effective que par la médiation de la poésie, grâce à la vertu d'une parole qui touche et convertit. Et c'est ainsi que la figure de l'artiste et la qualité de son action deviennent, dans le discours savant, des références quasi obligées. Les.philosophes tentent fréquemment d'accaparer eux-mêmes, dans leurs œuvres, les pouvoirs de la poésie ; la séduction qu'exerce sur eux le modèle littéraire est si importante que j'y reviendrai tout à l'heure.
Cette stratégie mimétique ne les empêche pas d'appeler simultanément les écrivains à la rescousse, afin de leur confier la propagation de la bonne cause. Encore cette collaboration, sollicitée sur tous les tons, n'agréera-
t~elle aux poètes que s'ils conservent leur liberté d'invention : à ceux qui leur imposeraient une mission publicitaire trop bien programmée, ils opposent la nécessaire autonomie de l'inspiration.
Qu'elle entre dans les faits ou qu'elle demeure à l'état de projet, la symbiose du spéculatif, du politique et de l'art ranime le mythe antique du po~te-théologien, détenteur inspiré de la vérité et, par le charme qu'il- exerce sur les âmes, héros civilisateur. L'artiste par excellence, selon les Romantiques, se moule sur le canon originaire de l'homme complet qui réalise la synthèse du Vrai, du Bon et du Beau : se charger d'un message idéologique, le parer du prestige de la poésie et le diffuser sur la place publique, c'était, à n'en pas douter, revenir à ce modèle idéal.
Ce mouvement rétrospectif s'associe néanmoins à un geste profondé- ment novateur : la promotion de la littérature au rang de pouvoir spiri- tuel moderne - telle est la thèse majeure, et pour nous essentielle, du Temps des prophètes5• Parmi les différentes institutions qui, depuis l'âge des Lumières, tentent de remplir la place laissée vacante par l':Ëglise, c'est la littérature qui, propose Bénichou, offre l'issue la plus séduisante. Une nouvelle classe de prêtres, laïques, prend la relèvè : les poètes qui,, désor~
mais détenteurs de l'autorité spirituelle, acquièrent une influence dans
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l'ordre social et politique. Mobilisés comme les hérauts de l'idéologie ou créateurs eux-mêmes de valeurs et de rites substitutifs, ils s'emparent, dans la distribution des pouvoirs, d'une fonction cardinale : celle du génie qui, par la force de l'esprit et la souveraineté du verbe, oriente l'hu- manité vers ses fins dernières et, comme tel, s'impose comme le guide légitime du peuple. Les retombées de ce mythe sont encore sensibles parmi nous ; nous saurons mieux désormais sur quels attendus idéologi- ques et sur quelle volonté de puissance repose la représentation du poète inspiré ; nous comprendrons mieux par quels mécanismes la poésie s'éri~
ge aujourd'hui encore comme l'un des ultimes bastions de la transcen- dance.
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Nous voici donc, par cette démonstration de grande portée, devant un livre actuel et important. On s'étonne d'autant plus que le découpage de la matière et la méthode de lecture soient en contradiction absolue avec la thèse centrale. Toute l'entreprise vise à établir la solidarité qui, pendant l'âge romantique, s'instaure entre la spéculation et la littérature, engagées dans une recherche commune et destinées à s'appuyer mutuelle- ment, au point qu'à la limite se confondraient et leurs formes et leurs fins.
Or !!analyse opère entre« doctrines pures >>et<< œuvres de création >>une distinction radicale : elle se confine résolument dans la première catégo- rie, elle entend décrire l'idéologie pour elle-même et en interroge exclusi- vement les contenus. Du coup, le projet totalisant, inscrit dans la théorie, n'est pas éprouvé au niveau des textes ; les interférences de la pensée et de l'écriture, dont il est question de pan en part, ne sont ni vérifiées ni infir- mées. Par scrupule méthodologique, Paul Bénichou ne parcourt, délibé- rément, qu'une moitié du chemin. Je voudrais, pour finir, esquisser les perspectives qu'il a choisi de sacrifier et souhaiter qu'un jour il donne au Temps 'des prophètes une seconde partie, de manière à revenir sur une oppo- sition qui, plus que jamais, fait ici difficulté.
« Les grands créateurs, écrit-il, posent d'autres problèmes >> (p. 8).
Cela n'est que partiellement vrai, il.le sait mieux que quiconque, puisque l'engagement idéologique des écrivains n'est alors discuté par personne :
« impureté >> de la littérature romantique dom le spectre n'a pas fini de hanter ceux qui, de l'art pour l'art au Nouveau roman, entendent défen- dre l'autonomie absolue de l'écriture. Pour Balzac, Hugo, Sand, pour presque tous les artistes de cette génération, la fiction véhicule naturelle- ment des idées et prétend faire entendre sa voix dans les débats publics.
La littérature s'enorgueillit de participer au mouvement de l'histoire et représente, autant que les doctrinaires, l'esprit du siècle. Dans l'élabora- tion de l'f:vangile humanitaire, dans la revendication intellectuelle d'un ministère spirituel et social, comment séparer les artistes et les penseurs ? Ensemble et par des moyens complémentaires, ils militent pour la réhabi- litation du bas, du laid, du pauvre, ils tendent à un~ société plus égale et harmonieuse, ils annoncent la prochaine disparition du Mal. Ces thèmes,
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et bien d'autres, circulent des deux côtés de la barrière qu'élève Béni- chou, tout comme se retrouve la même tentation du pouvoir. Il eût été intéressant de montrer comment les écrivains~ eux aussi, ·travaillent à s'emparer de l'opinion et quels som les moyens qu'ils déploient pour acquérir une force politique.
Poètes et romanciers, c'est vrai, résistent à la récupération et se gardent d'appliquer mécaniquement un système a priori. Bénichou insiste sur leur liberté, leur différence et fonde là-dessus son exclusive. On aurait pu au contraire, le terrain étant si favorable, tirer parti du statut limi- trophe de la littérature romantique pour démêler la part respective de l'idéologie et du jeu, ou plutôt analyser les conditions de leur alliance ; on aurait pu se demander jusqu'où l'engagement peut ne pas aller trop loin, jusqu'où la rhétorique conserve sa puissance poétique et à partir de quel point elle sombre au contraire dans le discours totalitaire et réduc- teur. Le cas Hugo est exemplaire : la gestation du sens dans le travail de la langue et la sémantisation de la forme y sont partout visibles ; si l'« é- criture )l est chez elle, c'est bien là - mais dans une osmose parfaite avec la doctrine. Il y a là, pour les critiques, un défi à relever, et l'occasion de repenser l'idée reçue selon laquelle la qualité, en littérature, serait fonc- tion de la gratuité.
Les « créateurs ll auraient donc pu, sans déchoir, figurer dans le tableau de la pensée romantique ; réciproquement, les théoriciens méri- taient mieux que la simple lecture de leurs« idées ll. Se contenter, devant un système donné, d'en reconstituer la logique interne et les affinités doctrinales, c'est attribuer à la pensée une absolue souveraineté, un statut autonome, comme si elle échappait à la complexité de motifs et de signi.
fications qu'on reconnaît d'ordinaire au discours littéraire. Tout indique au contraire que la production du sens s'étage, ici aussi, à plusieurs niveaux et que les textes se prêtent à une approche plurielle. Ce qui entraîne que le commentaire n'avait aucune chance d'être complet et que j'ai mauvaise grâce à demander l'impossible. Reste que le primat de l'idéologie et le projet de dégager un sens univoque auraient pu, çà et là, s'enrichir d'une ouverture sur d'autres possibilités de lecture. De ces dimensions censurées de la doctrine, je voudrais proposer deux exemples.
On peut se demander s'il est légitime de dissocier tel système de sa genèse, quand, dans plusieurs cas (Lamennais, Comte, Eliphas Lévi et autres hérétiques), il est manifestement saturé d'éléments névrotiques6 ? Si jamais la dictée de l'inconscient a été sensible dans l'idéologie, c'est bien ici, au point qu'on s'interroge sur la méthode idéaliste qui crédite toute pensée, si aberrante soit-elle, d'une valeur intrinsèque. Pour compenser la part des forces pulsionnelles, d'origine individuelle, et attester la pertinence des doctrines étudiées comme des témoignages d'époque, l'analyse de la réception aurait apporté un complément utile.
Ce qui ouvrait d'ailleurs une autre perspective : on sait, surtout depuis L'Idiot de la Jamille7, de quel prestige était chargé, parmi les écrivains romantiques, le modèle de la rupture névrotique et dans quelle symbiose
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allaient vivre désormais littérature et folie. On peut se demander, à partir de là, si la<< pensée )) n'entendait pas, elle aussi, bénéficier du supplément d'autorité que conférait l'expérience pathologique. Bref: éprouver l'hy- pothèse selon laquelle les doctrines, bien loin d'afficher seulement des garanties d'objectivité et de rationalité, misaient aussi sur le pouvoir trouble des images obsessionnelles et tiraient leur ascendant d'un délire à peine voilé.
Cette puissance parallèle qui à la fois sert la théorie et en trouble la netteté ne loge pas seulement dans l'étrangeté des fantasmes ; elle s'exer- ce, de manière encore plus évidente, à travers les stratégies du style et de la forme narrative, -de sorte qu'ici encore la supposée étanchéité doctri-
ne/cré~tion fait problème.
Ceux qui, parmi les penseurs, se proposent de rivaliser avec les poètes recourent naturellement aux mêmes moyens - ce qui ne veut pas dire qu'ils parviennent aux mêmes fins. Utopistes et humanitaristes, dans une activité qui relève davantage de la mythographie que de la philosophie, se livrent à de formidables débauches d'imagination. A considérer les épopées de Q..uinet, les rêves des Fouriéristes, les visions de Michelet, on se persuade que l'idéologie, autant que les textes réputés littéraires, solli- cite les puissances de l'imaginaire ; elle renonce même aux signes dont se pare traditionnellement le discours de la vérité- rigueur conceptuelle, netteté des articulations, sobriété de l'exposé ... - et raconte, invente, donne à voir- bref : se range ostensiblement aux lois de la fiction. Q.ue le sens ne soit pas vierge mais étroitement solidaire de forces ou de contraintes externes, bien des textes en témoignent aussi par leur travail sur le style. Les pouvoirs de la métaphore, pour inventer l'harmonie universelle, les profondeurs du symbole, pour créer du mystère, d'autres figures chargées de connotations poétiques, tout cela exhibe l'évidente littérarité de ces textes. Mais le plus frappant, à cet égard, réside dans le déploiement d'effets oratoires, dans l'étalage d'une rhétorique, tantôt impérieuse tantôt pathétique, destinée à mobiliser les énergies et à fanati- ser les esprits. Lamennais, Ballanche, Michelet, autant qu'Hugo, exploi- tent les charmes incantatoires de la parole et les puissances du rythme. Tel est bien, après tout, leur programme : tirer parti des valeurs affectives de la langue pour promouvoir la bonne nouvelle- on est tenté d'ajouter : prélever le sens qui se dégage de l'initiative des mots et du mouvement de la narration.
Le projet totalisant ne commande donc pas seulement l'orientation idéologique, mais détermine aussi la formule du discours : ni philosophi- que, ni littéraire, mais les deux à la fois, indistinctement. Les textes dont il a été question perturbent la division académique des disciplines, ils échappent à la classification traditionnelle des matières ; ils enlèvent à la poésie son masque d'innocence, de pureté et démystifient la feinte néces- sité de la théorie. Ce qui pourrait se commenter selon deux perspectives : l'une historique, puisque le romantisme s'est employé sciemment à subvertir la distribu-tion classique des genres ; l'autre, contemporaine, puisque la spécificité du discours philosophique est aujourd'hui soumise
Lecture
à révision et que ses affinités avec la chose litt~raire se tro,u~e~t, précisé- ment, remises à jou~. Les marges de la ficuon sont decidement plus larges et captieuses que certains voudraient penser.
Michel
J
eanneret.NOTES
1. Formule générale de l'histoire de tous les .ft.eu_Ples aPP_lifde à l'!Jis!oire du peuple romain, dans Revue de Paris, mai 1829, p. 147 ; Ctte par Bemchou {votr n. 3),_~· 96.
2. Mémoire sur la captivité de la Duchesse de Berry, 1833, p. 20 ; Ctte par
Bënichou, p.ll8. . .
3. Études historiques, dans Œuvres, ëd. Ladvocat, 1826-1831, t. IV, P· 13 ; cne par Bénichou, p.ll3.
4. Voir F. P. Bowman, Le Christ romantique, Genève, Droz, 1973. .
5. C'est déjà le sùjet d'un livre précédent de Paul Béni~hou ~ut- comme~ce plus tôt son enquête : Le Sacre de l'Ecrivain. 175~-JBJO: EssGl sur l avenemml dun pouvoir spiri!.uellaïque dans la Fraru;~ r;zoderr:e, Jose Corn: _1973. . ,.
6-. Sur les relations de ltdeologte et du dehre, votr ltmpor~nte démonstration de S. Kohuan, Aberrations. Le devenir-femme d'~uguste Co~te, Au~ter
Flammarion, 1978, dom les implications, sur le statut du ~tscours phtlo.sop.htque dans son rapport au sujet biographique, excèdent de lem le cas parttculter de
Comte. .1 h' G Ir d
7. J.-P. Sartre, L'Idiot de la Famille, Bibliothèque de Pht osop te, a tmar , 1971-1972, 3 vol.
8. Voir surtout les travaux dej. Derrida, Ph Lacoue-Labarthe,J .-L. Nancy.
ENTRE DEUX CHEMISES
A propos de : Théodore Zeldin, Histoire des passions Jrançais,es, E~cres, E:ditions Recherches, Paris, 1978-1979, 2300 pages. Traduit de 1 angla~s par Paule Bolo et Denise Demoy (vol. I), Catherine Ehrel, Odile de Lalene et·
Michèle Causse (vol. Il et III), Anne Pétry et Simone Manceau (vol. IV), Férial Drosse et Nelcya Delanoë (vol. V).
L'Histoire des passions françaises de Théo.~oye Zeldin, avec ses cinq :olu- mes et ses deux mille pages, aura mob1hse ~end~t quelques_ mOis les thaumaturges des médias, plus _empressés à lut .ofln~ un public que ne l'avaient été les grands éditeurs parisiens. Nos h1stonens : Le~ Roy L~d~
rie, Agulhon, Nicolet ont participé à l'opération de bonne ~c.e, ma1s Ils ont observé, m'a-t-il semblé, une certaine réserve1• Ne tradui~au:elle que le refus d'un jugement précipité ? Ou trahissait-elle ':ne, reacuon plus significative, de défiance ou d'impatience? devant la m1se a mal non p~s seulement de quelques idées reçues au SUJet de la France et des Français,