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LE BONHEUR DU MASQUE ESPAGNOL CHEZ JULES BARBEY D'AUREVILLY

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Academic year: 2021

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LE BONHEUR DU MASQUE ESPAGNOL CHEZ JULES BARBEY D’AUREVILLY

Eric Hendrycks

To cite this version:

Eric Hendrycks. LE BONHEUR DU MASQUE ESPAGNOL CHEZ JULES BARBEY D’AUREVILLY. La Revue des Lettres Modernes, Paris; Caen: Lettres modernes Minard, 2020,

�10.15122/isbn.978-2-406-10485-8.p.0189�. �hal-02902530�

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LE BONHEUR DU MASQUE ESPAGNOL CHEZ JULES BARBEY D’AUREVILLY

Eric Hendrycks

Tandis que la France des années 1830 se veut espagnole, Barbey d'Aurevilly élabore sa propre rêverie hispanique. En effet, l'intérêt qu'il montre pour l'Espagne déborde largement le cadre de la mode pour s'inscrire dans un mouvement mettant en jeu des mobiles plus profonds.

Il s’agit ainsi de montrer que Barbey, s’il aime paraître toujours « très déguisé au bal masqué de la vie1 », nous propose une énigme supplémentaire : cerner les conditions et les manifestations de son « vouloir-être » espagnol. Ainsi, loin d’être une coquetterie supplémentaire, vêtements et accessoires espagnols représentent un aspect structurant et ont le mérite de réconcilier les trois rôles de l’autobiographe, de l’écrivain et de l’homme. En effet, Barbey n’est pas seulement le chantre et le peintre d’un pays physique : la Normandie, mais il est également le révélateur d’un pays spirituel : l’Espagne. Jacques-Henry Bornecque évoque d’ailleurs à plusieurs reprises un Barbey révélateur d’un « pays-fée2 », un Barbey créateur d’un monde de paroxysme, d’hyperoxygénation de l’être.

Mais Barbey d’Aurevilly, s’il s’intéresse réellement à l’Espagne, en fait rarement cependant étalage. Ainsi le dandy, qui aime pourtant choquer, garde au plus profond de lui une grande partie de son intérêt pour ce pays. Désir systématique de suivre les conventions de son siècle en s’y opposant, ou amour sincère nourri, non plus par le « personnage » Barbey, mais par l’homme ? Quoi qu’il en soit, l’écrivain « va se constituer peu à peu, sous des influences diverses, une sorte d’Espagne intérieure, qui deviendra, plus qu’un paysage, une religion et une esthétique [...] 3 ».

À la lumière de ce préambule faisant état de la profonde et intime adéquation de l’esprit espagnol et de l’esprit aurevillien, comment peut-on dès lors parler d’un « masque espagnol » chez Barbey d’Aurevilly ? Comment peut-on l’appréhender, l’éprouver? Et que dissimule-t- il ?

UNE CURIOSITÉ DE LONGUE DATE

Il est troublant de constater que le point de départ des manifestations de l’hispanisme de Barbey date de 1836. Certes, la “mode espagnole” est alors à son apogée et le sera encore quelques années, mais c’est en 1836 également que Jules Barbey adopte la particule nobiliaire que son oncle lui a transmise et qu’il signera désormais : Barbey d’Aurevilly. Il est alors en pleine période de dandysme, fréquente assidûment les salons, aspire à la renommée. Bref, il commence à se forger une personnalité, se cherche encore...

La langue, voilà ce qui envoûte d'abord Barbey. Alors que celle-ci est considérée par beaucoup comme un barrage, Barbey veut s'en faire une alliée. En 1836, à l'âge de vingt-huit ans, le jeune homme se lance à la conquête du castillan. Le 30 septembre, il note dans son

1 Barbey d’Aurevilly, Correspondance Générale, (1824-1888), IX, Paris, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1980-1989, 1885/32, p.167. Nous renverrons désormais à cet ouvrage dans le corps du texte de la manière suivante (Corr. 1 à 9).

2 Jacques-Henry Bornecque, Paysages extérieurs et monde intérieur dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly, Faculté des lettres et des sciences humaines de Caen, 1968, p. 30.

3 Yves Avril, « L’Espagne de Barbey d’Aurevilly », Revue des Études littéraires, n°1, Avril 1969, « La France et le monde Hispanique (XVIIIe et XIXe siècles) » p. 33-55, p. 34.

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premier Memorandum : « Reçu une visite de l’abbé Marty. Parlé espagnol, qu’il m’apprend, incorrectement, mais entendu Marty le parler avec cet amour de la langue maternelle dans laquelle l’homme a tout son esprit et tout son souffle4. »

Les informations délivrées sont certes succinctes, mais d'autant plus précieuses : l'abbé Marty semble avoir eu une mère espagnole et avoir passé son enfance en Espagne, puisque son patronyme, hérité du père, est bien français, mais que sa « langue maternelle », aux dires de Barbey, est espagnole. Toutefois, mis à part une seconde et probablement ultime visite de cet abbé le 3 octobre de la même année (ŒC, II, Mem., 761), nous pouvons douter des réels progrès de Barbey en espagnol. En outre, Barbey laisse entendre également que son apprentissage n’est guère aisé : il apprend, mais « incorrectement ». D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, poursuit-il, puisque selon lui, « la langue est dans le sein de nos mères, nous la suçons avec le lait. Celle prise ailleurs qu’à cette source sacrée n’est qu’une gaucherie, que certaines personnes qui sont toutes grâces rendent piquantes en la parlant de travers » (Id., 758)

Puis nous perdons la trace de tout enseignement de la langue espagnole. Ce qui n’empêche pas Barbey de noter, le 13 juin 1837 : « Lu jusqu’à cette heure (quatre heures) la Conquista de Mejico par don Antonio de Solis [...]. Lu de l’espagnol, cette sotte histoire de Solis ». (ŒC, II, Mem., 829). Quinze mois plus tard il réitère l’exploit : « [...] lu dans le texte la brochure de M. de Campazuno, – radicale en diable ! » (Id., 986) Enfin, en août 1838 apparaît la dernière occurrence où il dit lire « de l’espagnol (les Mémoires de Miller) » (Id., 956). Nous devons rester prudents devant de telles affirmations. Nous connaissons la propension aurevillienne à l’exagération, et son souci permanent de briller. En outre, c'est à la même époque que Barbey rédige son premier Memorandum, à la demande de son ami Maurice de Guérin. Il s’agit donc d’un texte destiné à être lu, à avoir son public, ce qui peut modifier considérablement les modalités de son écriture. Même si les Memoranda ne fournissent aucune autre information relative à l’étude de la langue espagnole par Barbey d’Aurevilly, celle-ci ne saurait être remise en cause : Barbey est certes enclin à l’exagération, mais le mensonge n’est pas son fort.

Ajoutons une autre pièce au dossier : c’est à partir de 1836 que le vocabulaire espagnol surgit réellement dans l’ensemble de l’œuvre aurevillienne. Enfin, Barbey ne semble pas avoir eu recours aux services d’un autre professeur d’espagnol, hormis peut-être ceux de sa future

« maîtresse d’espagnol », la mystérieuse Vellini, dont la fréquentation influença sans aucun doute l’utilisation aurevillienne de la langue castillane.

Par ailleurs, le jeune d’Aurevilly, à la même époque, entreprend de se constituer une mystérieuse « brochure sur l’Espagne » ; mystérieuse, disons-nous, car on ne sait avec exactitude ce que Barbey y consigne, ni ne connaissons sa véritable raison d’être. Tout au plus pouvons-nous reconstituer sa genèse. De fait, c’est en octobre 1838 que Barbey évoque le projet de réunir des documents ayant trait à l’Espagne : « Lu quatre-vingts pages des lourds et personnels Mémoires de Cordova, cherchant des documents pour ma brochure sur l’Espagne » (ŒC, II, Mem., 985).

Quelques jours plus tard, il écrit : « Lu les journaux. [...] Puis empilé des documents pour ma brochure sur l’Espagne » (ŒC, II, Mem., 985). Cependant, il est raisonnable de penser que l’on puisse fixer la constitution du dossier à une date bien antérieure à 1838. En effet, dès 1836, parallèlement à l’étude de la langue, Barbey lit tout ce qui se rapporte à la question espagnole et couche ses impressions de lecture. Aussi, le 19 septembre 1836, note-t-il : « Fini le livre de Bory de Saint-Vincent sur l’Espagne – un livre substantiel, savant, méthodique, bien fait et écrit avec une rare élégance. » (Id., 745)

4 Barbey d’Aurevilly, Memoranda, Œuvres romanesques complètes, II, éd. Jacques Petit, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1966, p.758. Nous renverrons désormais à cet ouvrage dans le corps du texte de la manière suivante (ŒC, II, Mem.).

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Les articles de Louis de Carné, parus dans la Revue des deux Mondes, satisfont également le critique :

Pris une revue. – Lu au coin du feu un article de M. de Carné sur l’Espagne, bien jugée, je crois, et avec connaissances réfléchies des pentes certaines de l’esprit européen, qui n’est pas où le fourrent nos politiques de moralité et de progrès, dans leur sacré et sot verbiage que Dieu confonde à jamais! (ŒC, II, Mem., 760)

Dès lors, Barbey ne cesse d’être à l’affût sur la question espagnole. S’il était donc en quête de renseignements éclectiques, ses lectures le prouvent, il demeure certain que la recherche de mœurs espagnoles demeurait sa préoccupation principale, comme en témoigne cette confidence :

Lu un volume du bavardage de Mme d’Abrantès (les Scènes espagnoles). Comme elle a habité l’Espagne, il pouvait se trouver dans cet ouvrage quelques détails sur les mœurs du pays, et voilà pourquoi je me suis hasardé à cette lecture [...] (ŒC, II, Mem., 804)

Nous pouvons même vraisemblablement supposer que l’écrivain ait, sinon constitué ce dossier dans une perspective consciente d’exploitation romanesque, du moins exercé son esprit observateur et critique de façon identique à l’écriture de ses romans “normands”. Il n’est en effet qu’à relire la lettre à Trebutien de décembre 1849, dans laquelle il confie son projet de composer une série de romans normands, pour se convaincre de l’importance qu’il accordait aux mœurs d’un pays, d’une région :

Ne limitez pas vos renseignements à l’époque que je vous signale. Tout ce qui sera caractéristique de notre pays, mœurs, langage, habitude, contes à dormir debout, je le prends avec reconnaissance. [...] Pendant que je fais de l’histoire de mœurs, entrelacée à du drame dans le livre dont je vous parle et dont certaine partie vous sera dédiée (le livre portera pour tout titre le mot : Ouest !) […] (Corr. 9, 1849/10, 137-138)

Ainsi, les efforts de Barbey, même avortés, pour apprendre l’espagnol, tout comme son intérêt marqué pour les événements politiques et sociaux qui touchaient alors la Péninsule, ne sont que deux des plus manifestes expressions de son hispanisme.

BARBEY EN ESPAGNE

Parfois lui viennent des envies de départ. D'autres paysages, d'autres soleils…

pourquoi pas ? Lui qui soutenait, il y a peu, que les voyages sont le plus triste plaisir de la vie, se sent des désirs de changement, « [se] dévore de rester en place ». (ŒC, II, Mem., 747) Dès que sa situation s'améliorera, dès qu'il aura fait sauter « la chaîne que la nécessité [lui] rive aux pieds » (Id., p. 747), il partira. « Moi, je respire les longs voyages » (id., 747), déclare-t-il.

Mais il n'ira jamais très loin. Philippe Berthier a raison de dire que

l'Espagne de Vellini, de la duchesse de Sierra-Leone, d'ailleurs purement idéale et nullement “vécue” si ce n'est au niveau d'une mythologie conventionnelle que Barbey parvient presque à rendre originale en la poussant à bout, reste très floue et n'est jamais vraiment décrite5.

De fait, les critiques aurevilliens insistent souvent sur la frilosité de Barbey à voyager. Il est vrai que nous pourrions tout aussi bien représenter les pérégrinations de l’écrivain en traçant sur une carte quelques traits dont les intersections seraient la Normandie, Paris, la côte basque, et la côte vermeille. Les tracés de la géographie aurevillienne ne varieront guère tout au long de sa vie.

Peut-être faudrait-il insister sur un aspect supplémentaire de la personnalité hautement

5 Philippe Berthier, Barbey d’Aurevilly et l'imagination, Genève, Droz, 1978, p. 54.

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contradictoire de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire une répulsion et une attirance simultanées pour les voyages. Dès 1834, Barbey rédige un poème intitulé « Oh ! Pourquoi voyager6 ? » dans lequel il énonce les conditions de son désir : chant des syrènes des lointaines contrées, amours déçues, encore et toujours, et l'ennui, plus que tout. Aussi peut-on lire de tels propos :

« Qu'est-ce en général qu'un voyageur ? C'est un homme qui s'en va chercher un bout de conversation au bout du monde7 », mieux vaut alors s'installer au coin du feu en compagnie d'un bon livre car « la lecture est un voyage… dans un fauteuil. Et encore un voyage dans l'espace et… le temps8 ! » Ou encore cette pensée : « Dédié aux amis qui voyagent, des atomes qui ne s’accrochent pas assez pour rester9 ».

Ainsi, Barbey se rêve aventurier, mais il ne voyagera jamais autant qu'au travers de Ryno de Marigny, le héros de la Vieille Maîtresse, dont on sait qu'il fonctionne comme une projection de l'auteur. Dans un passage saturé d'allusions autobiographiques, Barbey prête à son héros ses propres aspirations : « Je suis naturellement aventurier. […] Je l'ai été dans ma vie. Je le suis dans mes facultés. J'aime les périls et les anxiétés cachés au fond des choses inconnues et des événements incertains. Toutes les difficultés m'attirent10 […] ». Personnalité contradictoire, disions-nous…car ces propos ne doivent pas faire oublier un réel attrait des voyages, sinon comment interpréter le souhait maintes fois formulé de mener une « vie de bohémien » ? Et surtout que faire de ces nombreux projets de traverser les Pyrénées, certes avortés, mais dont le désir ne peut être mis en doute ?

C'est en 1835, une année avant que son inclination pour l’Espagne ne se soit révélée au grand jour, que Barbey fait une première allusion à une vie de bohème : « [...] comme ma vie de bohémien reçoit l’influence de tous les souffles qui viennent des quatre points cardinaux […] » (Corr.1, 1835/7, 52). Un peu plus tard, il réitère : « À rôder, ma santé s’est raffermie et je vais comme un bohémien » (Corr.1, 1836/8, 62). La « vie d’aventurier » (Corr. 1, 1843/3, 105) que Barbey souhaite se voir mener ne le conduit guère que d'un journal parisien à l'autre, d'un logis à l'autre. Tandis qu'il signe ses lettres « Ma bohémienne Seigneurerie » (Corr. 2, 1847/7, 93), le dégoût de la capitale nourrit son fantasme de voyage, et la médiocrité de sa situation ne lui permet de fuir la société parisienne que par l'imagination.

Le motif est là, en creux : il s’agit en quelque sorte de faire un retour aux sources, de s'imprégner des valeurs fondamentales telles que les conçoit l’écrivain, de fuir une société par trop artificielle pour se retremper dans quelque population plus authentique. Et l’Espagne semble offrir à l’homme une terre d’asile où son âme pourra s’épancher. Ainsi les projets de traverser les Pyrénées se multiplient. Mais, comme l’écrit Barbey à Trebutien, en août 1847 :

« Cette année, je devais aller en Espagne, – à Málaga, la patrie de Vellini, – et mes affaires m’ont retenu » (Corr. 2, 1847/7, 93). Puis nous ne trouvons plus trace d'un quelconque projet de passer les Pyrénées jusqu’à l’automne 1857, époque à laquelle Barbey séjourne à Saint- Jean-de-Luz, près de son « éternelle fiancée », Madame de Bouglon. Il déclare en effet, dans une lettre adressée à Charles Baudelaire et datée du 26 septembre, qu’il est « sur le point d’entrer en Espagne où [il] compte passer quelques jours [...] » (Corr. 6, 1857/26, 48). Mais la lettre suivante, plus vieille d'une semaine et également destinée à Baudelaire, ne fait plus aucune allusion à une quelconque promenade outre-Pyrénées. Pas plus que le reste de la correspondance d’ailleurs. En réalité, nous ne possédons aucune autre trace écrite de ce voyage dans la Péninsule. Le projet fut-il mis à exécution ? On en doute, au vu de l'absence totale d'allusion à l'expédition et lorsque l’on connaît la propension aurevillienne à briller en

6 Barbey d’Aurevilly, “Oh ! Pourquoi voyager ?”, in ŒC, II, p. 1169-1171. Voir aussi Pascale Auraix-Jonchière, Jules Barbey d’Aurevilly, « Un palais dans un labyrinthe ». Poèmes, Paris, Honoré Champion, coll. « Textes de littérature moderne et contemporaine », 39, 2000.

7 Jean-Marie Jeanton-Lamarche, Pour un portrait de Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 334.

8 Id, p. 335.

9 Barbey d’Aurevilly, Pensées détachées, Fragments sur les femmes, Paris, Lemerre, 1889, in ŒC, II, p. 1242.

10 Barbey d’Aurevilly, Une Vieille Maîtresse, in ŒC, I, p. 264.

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toutes circonstances.

Enfin, en septembre 1858, alors que Barbey réside à Port-Vendres, sur la côte vermeille, d’où il rédige la préface de la seconde édition de L’Ensorcelée, l’écrivain est sur le point de se rendre en Espagne, dans la toute proche Catalogne, et plus précisément à Barcelone. En effet, le 19 septembre, Barbey consigne dans son journal :

Le temps a tourné à l’orage, et au vent qu’ils appellent ici vent debout. – Ce vent, qui empêche d’aborder en Espagne, a emporté notre projet d’aller, par mer, à Barcelone. – Nous avions arrêté notre passage sur une balancelle à voiles, mais ces Dames ont eu peur de relâcher dans quelque anse de la côte, bloqués indéfiniment par ce diable de vent qui souvent joue de ces tours aux meilleurs voiliers, et nous avons pris le parti d’aller à Barcelone par terre, si nous y allons. (ŒC, II, Mem.,1084)

Le mauvais temps oblige le bateau à ancrer dans la baie de Port-Vendres jusqu’au jeudi 23 septembre, où le navire, profitant d’une accalmie, regagne son port d’attache, au désespoir de Barbey. Point d'aventure espagnole donc, encore moins de péril encouru pour le corsaire normand, en ces contrées si reculées. C'est pourtant avec ces mots alarmants que Barbey tente de renouer le dialogue avec Trebutien :

Mon cher Trebutien,

– Il y a près de trois semaines que je suis revenu des frontières d'Espagne et des frontières de la Mort, car j'ai failli mourir. (Corr. 6, 1858/54, 124)

Barbey reste énigmatique. Ainsi, comme l'énonce Élisabeth de Gramont, « pour Barbey, le monde s'arrêtait aux frontières françaises11 », et de l'Espagne il ne devait connaître que celle « contenue dans le Gil Blas », « dépourvue cependant », précise Barbey, « de l'énergie espagnole12 ».

UNE MISE ESPAGNOLE

Après avoir constaté les manifestations extérieures de l’intérêt aurevillien pour l’Espagne, il convient d’observer la mise espagnole du dandy normand et de se demander si derrière l’ostentation ne se cache pas finalement l’expression la plus intime de son espagnolisme.

Certes, l’engouement de l’époque pour les bals costumés, où les effets espagnols connaissaient un franc succès, n’est plus à démontrer. Mais pour Barbey d’Aurevilly, le costume espagnol était bien plus qu’une mignardise à la mode : il correspondait en effet à l’extériorisation de son profond sentiment de connivence avec l’Espagne, et jamais l’écrivain ne se départira de son « accoutrement ». En effet, « paraître, c’est être pour les Dandies comme pour les femmes » (Corr. 1, 1844/26, 205), écrivait Barbey en 1844. C’est que les vêtements espagnols avaient tout pour séduire Barbey le « désheuré ». En effet, la variété et l’originalité de ceux-ci frappaient lorsqu’on lescomparait à l’uniformité qui régnait en France.

De plus, ils représentaient encore le pittoresque d’une civilisation en butte aux progrès du monde moderne13, soucis propres à l’écrivain. C’est dans ce contexte que semble s’être opérée, le 9 juillet 1838, la cristallisation d’une âme espagnole chez le jeune homme :

M. de Grimaldi est venu m’inviter à prendre des glaces. Ai refusé, mais suis rentré avec lui. Il était accompagné

11 Élisabeth de Gramont, Barbey d’Aurevilly, Paris, Grasset, 1946, p. 121.

12 Barbey d’Aurevilly, ŒH, Les Romanciers, p. 151-152.

13 Léon-François Hoffmann fait un intéressant parallèle entre la mode espagnole et le renouveau des traditions régionales en France. « Nous croyons, sans toutefois en être certains, que les efforts pour raviver en France les traditions provinciales, et plus particulièrement les danses et les costumes régionaux, remontent à cette époque. » Léon-François Hoffmann, Romantique Espagne, Paris, Presses Universitaires de France, 1961, p.74.

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de peintres qui m’ont pris (most est) pour un Espagnol. Les ai entendus trestous discourir, avec une indifférence silencieuse digne d’un pacha [...]. Ils me regardaient pour voir si j’avais l’air de comprendre leurs idées sur je ne sais quoi et leurs jugements sur je ne sais qui. (ŒC., II, Mem., 923)

Ce M. de Grimaldi serait un Espagnol, d’après ce que nous apprenons dans le Memorandum du jour suivant : il « est spirituel, mais son esprit a trop de nombre, est trop espagnol » (ŒC, II, Mem., 924). Cela pourrait expliquer en partie la confusion des peintres, s’imaginant tout bonnement que l’Espagnol Grimaldi était accompagné d’un de ses compatriotes. Mais cette circonstance ne peut cependant justifier à elle seule une telle méprise. Des raisons purement physiques, puisque Barbey ne donne pas l’occasion d’entendre sa voix, ont pu participer à la mystification. Atours et prestance ont sans aucun doute joué en faveur de Barbey. D’ailleurs, Grimaldi et lui ne sont pas si différents puisque, selon le romancier, ils se « touch[ent] par les manières, ce noble truchement des gentilshommes » (Id., 924). Ainsi, Barbey d’Aurevilly peut et parvient à se faire passer pour un Espagnol, qui plus est en réussissant le tour de force de leurrer les yeux experts des peintres, habitués cependant à étudier toutes les physionomies. Ce passage est révélateur à plus d’un titre car il demeure l’unique témoignage de l’apparence hispanique de Barbey rapporté par lui-même14. Or,

ces discours rapportés qui, évalués à leur tour, contribuent à figurer le personnage tant dans ce qu’on dit de lui que dans ce qu’il dit de l’image qu’on lui présente, [...] sont précieux, car ils proposent des éléments de synthèse que le narrateur n’énonce généralement pas de lui-même15.

Norbert Dodille explicite l’importance des « discours rapportés » :

La fonction de ces mots, dont on rencontre l’analogue dans le texte romanesque [...] est de ponctuer l’écriture du personnage de moments forts. [...] Le mot est un contre-cliché. Il partage avec le cliché la concision et la décision, qui lui donne le caractère irrévocable d’une vérité [...] ; mais à la différence du cliché, le mot est toujours et par définition, original. Il est le produit d’une vue perçante mettant à jour l’essentiel dans les détails de l’apparence et la diversité sous la forme du discours rapporté. C’est pourquoi aussi le mot est souvent commenté, soit pour souligner son adéquation au personnage, soit pour dénoncer l’injustice sur laquelle il se fonde. Mais la pertinence du mot est incontestée (sans quoi il ne serait pas rapporté) : il lui restera toujours d’avoir parfaitement représenté sinon un personnage, du moins l’opinion que d’autres se font de lui16.

On perçoit dès lors l’importance de la méprise, puisque l’auteur prend soin de rapporter l’épisode dans son Memorandum. Avant tout l'anecdote est source d'auto-satisfaction : « Je jouissais de mon silence et de l’opinion présumable qu’ils pouvaient avoir de ma personne. – J’ai pensé aux rois qui aiment à garder l’incognito » (ŒC., II, Mem., 216). Nul doute que la confusion des peintres se révèle être une expérience particulièrement valorisante, propice à renforcer l’identité du personnage par rapport au rôle qu’il assume dans le texte autobiographique. Barbey espagnol, certes... mais alors grand d’Espagne!

De plus, cette rêverie ne fait pas que s'auto-alimenter : l'homme ne laisse jamais indifférent et ce sont toujours des qualificatifs extrêmes que l'on entend sur son passage.

Élisabeth de Gramont cite une anecdote du même type : « Un soir, en sortant du cirque des Champs-Élysées, une fille qui faisait le trottoir, une robuste gaillarde, s'écrie : “Dieu, comme il me plaît ce Mexicain-là17 !” ». On le voit, son habituelle et vaste cape normande faisant office de poncho et, on peut le supposer, un grand chapeau comme ceux décrits dans

14 Hors de tout contexte hispanique, citons Norbert Dodille sur l’importance quantitative des discours rapportés : « Loin de multiplier les évaluations des autres sur son propre personnage, Barbey n’en conserve qu’un nombre relativement peu élevé, qu’il répand dans son texte comme autant de repères. » Norbert Dodille, Le Texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly, Genève, Droz, 1987, p.178.

15 Id., p.177.

16 Ibid.

17 Élisabeth De Gramont, Barbey d’Aurevilly, op.cit., p.146.

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L'Ensorcelée en guise de sombrero, ont fait naître dans l'esprit de cette fille une parenté entre Barbey et un Mexicain. Certes, il ne s'agit pas explicitement de l'Espagne, mais l'exotisme et la culture hispanique dominent.

Ainsi Marthe Borély condense les caractéristiques de cette « personnalité démesurée » et explique la méprise initiale des peintres : « Une tête d'aigle, le regard étincelant, la bouche tendre, une stature de soldat, la grâce du gentilhomme, Barbey avait la beauté d'un Campéador18 ». D'autres critiques relèvent cette étrange parenté physique :

Sa chevelure et sa moustache noirs, sa taille mince, ses yeux volontiers foudroyants et son nez busqué tiendraient presque du Castillan19.

Au reste, il soigne une allure vaguement castillane20.

Barbey arpente la ville avec des airs de Capitan, busqué, ganté, toisant la foule du haut de ses jabots mirifiques21. Il est grand, svelte, d'un port d'hidalgo, le pas délibéré et frappant du talon22[…]

[…] teint légèrement doré, yeux noirs et perpétuellement allumés, cheveux de la même couleur, abondants et ondulés, moustache fournie et longue, – une tête d'Espagnol sur un corps de Normand23.

D'ailleurs, Barbey prend soin de préciser, faussement blasé, que cette méprise est

« habituelle » (most est). Joseph-Marc Bailbé, quant à lui, va un peu plus loin dans le rapprochement, puisqu'il associe physique et qualités littéraires :

On peut également envisager une certaine hérédité espagnole de l'auteur, dont les allures fières tiennent du Castillan, et invoquer, à travers des moments de gravité, d'ironie ou de subtilité verbale, la vertu chimérique de Cervantès, l'héroïsme mesuré de Lope de Vega, ou le style maniéré de Gongora24.

À l’époque de cet épisode de Tortoni et de la méprise des peintres, scène fondatrice du paraître espagnol de Barbey, le dandy frôle la trentaine. Mais ce que l’on pourrait considérer comme la plus belle réussite d’un travestissement25 est en fait le résultat d’un travail de longue haleine. Deux ans plus tôt, déjà, le normand arbore un poignard26 qu’il porte à la ceinture, à la mode espagnole. Toujours soucieux du détail, Barbey écrit, en août 1836 :

« Passé chez Th... pour mon poignard, auquel il fait faire une gaine en cuivre afin que la lame ne me blesse pas en le portant. Elle traverse un fourreau de maroquin si épais soit-il » (ŒC, II,

18 Marthe Borély, Barbey d’Aurevilly. Maître d'amour, Paris, Édition “Les Marges”, 1934, p. 3.

19 Sylvie Girard, Le Parfum du démon, Paris, Editions Hermé, 1986, p.13.

20 Arnould de Liedekerke, Talon rouge, Barbey d’Aurevilly : le dandy absolu, Paris, La Table ronde, La petite vermillon, 1993, p.106.

21 Id, p.25.

22 Théophile Silvestre, Le Figaro, 25 Juillet 1861, in Jean-Marie Jeanton-Lamarche, Pour un portrait de Jules Barbey d’Aurevilly, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 21.

23 Charles Chincholle, Les Mémoires de Paris, Librairie Moderne, Paris, 1889, in Jean-Marie Jeanton-Lamarche, Pour un portrait de Jules Barbey d’Aurevilly, op.cit., p. 22.

24 Joseph-Marc Bailbé, « Vellini/Carmen ou la tentation lyrique de Barbey d’Aurevilly », in Barbey d’Aurevilly cent ans après, Genève, Philippe Berthier (dir), Droz, 1990, p.153.

25 Montherlant, dans Les Bestiaires, nous donne à lire une scène fort similaire, plus axée cependant sur l'image du torero.

Alban de Bricoule, son héros adolescent, se rend en Espagne par le train : « Si le train croisait un troupeau de vaches, le voyageur étonné voyait Alban, comme mû par une décharge électrique, se jeter vers le couloir et dévorer le bétail morne avec des yeux hors de la tête. Paris quitté, il avait mis son feutre cordouan, à son doigt un diamant de son père. Les voyageurs observaient à la dérobée ce svelte petit jeune homme, plus espagnol que nature, avec son brillant, son feutre clair sur l'oreille.

“Certainement, ils me prennent pour un torero”, se disait-il avec ivresse. Ils le prenaient peut-être pour autre chose ». Henry de Montherlant, Les Bestiaires, Paris, Gallimard, « L'imaginaire », 1954, p. 24.

26 De plus, le « poignard » participe du sème de la « pointe » stylistique. Michel Crouzet nous apprend que « la matière spirituelle qui est le fond de la diction de Barbey en présente toutes les formes, comme un dégradé subtil de toutes les auto- manifestations de l’esprit soucieux d’apparaître à l’état pur et incandescent, par-delà toute figure définie. C’est un acte de l’entendement, et même un acte souverain, qui rapproche des termes, découvre des correspondances entre les corrélats d’un sujet, développe des virtualités de sens incluses dans les notions, met en rapport des "sèmes” implicites. [...] La pointe contient un fait et un trait.” Michel Crouzet. « Barbey d’Aurevilly et “l’esprit” dans les Diaboliques », p. 231-254, in Barbey d’Aurevilly. Cent ans après, op.cit., p. 241. Indiquons également que l’on retrouve chez Barbey « sagittaire » les armes blanches, armes à feu, balle et glaive, armes de jet, armes à poing, « arête empoisonnée » et « flèche barbelée ».

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Mem., 738). Le 7 octobre de la même année, la question le préoccupe encore : « Écrit à T...

pour mon poignard27. » Volontaire, presque capricieux dans ses désirs, le jeune dandy se languit de se pavaner, armé de sa dague, dans les endroits à la mode de la capitale.

Mais il est un autre instrument très « couleur locale » auquel Barbey a recours, la tout aussi pittoresque « cape d’Espagne », dans laquelle il se drape « à la manière d’un grand d’Espagne28» pendant plusieurs décennies. Les Memoranda nous fournissent un premier cas d’observation. Un soir d'avril 1838, Barbey rôde dans Paris. Il croise une femme qu’il reconnaît, mais elle, de toute évidence, ne le reconnaît pas. Barbey impute cette réaction à sa cape espagnole : « M’a-t-elle reconnu, elle, embossé que j’étais dans ma cape espagnole ? » (ŒC, II, Mem., 894). Ouvrons ici une brève parenthèse pour indiquer un emploi particulier du verbe « embosser ». Celui-ci désigne communément l’action de « maintenir à l’ancre un navire dans une direction déterminée ». Or, il semble que Barbey use de la signification du verbe espagnol « embozar », soit « se draper », et ce précisément lorsqu’il évoque sa cape espagnole. Il est encore plus intéressant de remarquer que « embozar » peut signifier également « se cacher le bas du visage » et d’une manière plus générale « se cacher, se déguiser29 ». Une occurrence presque similaire peut être relevée quelques mois plus tard, en novembre : « Habillé. – Le temps cruellement froid, par conséquent embossé dans ma grande mante espagnole » (ŒC, II, Mem., 993). On retrouve d’ailleurs le termeespagnol, légèrement écorché par Barbey, un quart de siècle plus tard, le 18 décembre 1864, dernier jour consigné du cinquième Memorandum : « Quand le jour a eu mis entièrement sa mante grise, moi j’ai mis ma mante noire, et je suis sorti, embossado30 » (ŒC, II, Mem., 1123).

En outre, Barbey émet de longue date le désir de se faire confectionner des vêtements semblables à ceux portés par les paysans de sa région natale. Aussi mande-t-il à son ami Trebutien, resté à Caen : « Envoyez-moi le prix à Caen d’une Limousine rayée de charretier pour un homme de ma taille, 5 pieds 4 pouces, mais très ample. Vous m’obligerez » (Corr. 1, 1844/2, 151). Barbey ne confie cependant la mission à Trebutien d’acheter la limousine qu’à la fin de l’année. Il s’agit d’une cape rustique comme en portent les rouliers, mais Barbey, à son habitude, se montre très pointilleux :

Voulez-vous m’en acheter une ? Je la voudrais blanche à larges bandes rousses, ou bleues, ou brunes (mais j’aimerais mieux rousses). Je vous enverrais le prix coûtant soit par mandat sur la poste, soit par la voie que vous choisiriez. Vous auriez soin de me prendre cette limousine la plus large et la plus longue possible (Corr. 1, 1844/34, 224).

Barbey justifie son choix au solitaire provincial, qui pourrait ne pas comprendre :

Vous allez vous récrier, mais il me semble que ce caprice n’est pas de mauvais goût. Je m’imagine qu’en

27 Il est curieux de noter que le seul cadeau que Baudelaire ait fait à Barbey d’Aurevilly fut précisément un poignard « de tcherkesse, rapporté de Tiflis par le poète Henri Cantel pour Baudelaire et donné à Barbey d’Aurevilly par l’étrange sensitif qui avait peur de tout, et ne s’était pas souvenu, pourtant, que donner un couteau coupe l’amitié ». Charles Buet, J. Barbey d’Aurevilly. Impressions et souvenirs, Paris, Albert Savine, 1891, p. 460.

28 Catherine Boschian-Campaner, Barbey d’Aurevilly, Paris, Librairie Séguier, 1989, p.141. Fidèle à lui-même, Barbey portera très longtemps une cape espagnole, ou celle de sa région natale. La remarque de la critique concerne en effet l’année 1856, soit près de vingt ans après la confection de la première cape.

29 Donnons à lire comme renseignement supplémentaire concernant l’adéquation du costume espagnol et de la stratégie de la dissimulation, le premier paragraphe du chapitre IV intitulé « Une existence de Dandy », de l’ouvrage de Catherine Boschian-Campaner. « À près de trente ans, Barbey n’affecte qu’indifférence à l’égard de l’humanité. Désireux de parvenir à l’impassibilité qu’il admire chez les dandys anglais, il s’applique à masquer ses sentiments sous une nonchalance quelque peu théâtrale, mais qui exige de lui une véritable discipline. [...] À lui la moquerie et l’épigramme, la provocation et les œillades assassines ; désormais, Barbey joue les esprits forts, il se montre caustique, désabusé, don Juan. Cultivant les poses de beau ténébreux, il aime à s’accouder à la rampe de chez Tortoni pour considérer la foule avec condescendance et quitter ensuite les lieux en s’enveloppant de sa grande cape espagnole, méprisant et superbe. » Catherine Boschian-Campaner, Barbey d’Aurevilly, op.cit., p.79-80.

30 L’orthographe correcte est “embozado”.

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doublant de soie ou de velours ce vêtement d’apparence grossière et de couleur tranchée, on aurait ce que les petites filles appellent une jolie sortie de bal. En voiture on s’arrange mal d’un manteau espagnol de douze mètres comme le mien, et c’est un dessus pour voiture que je veux. Voilà, mon très cher, l’explication de ce que vous pourriez croire une bizarrerie par trop forte. Les femmes les plus élégantes portent des laitières cette année, je ne vois pas, moi, pourquoi je n’aurais pas un manteau de Roulier (Corr. 1, 1844/34, 224).

Elégance et excentricité seront toujours les maîtres mots de Barbey d’Aurevilly en matière de vêtements. Aussi, à quatorze années d’intervalle, Barbey réitère la demande :

Commandez une pièce d’étoffe Limousine pour moi*. Pièce d’étoffe Limousine assez grande pour tomber jusqu’au mollet (au-dessous) et assez large pour être rejetée complètement par-dessus l’épaule comme un manteau espagnol (Corr. 6, 1858/17, 82).

Voilà, différée, une des raisons d'être du long manteau normand. De fait, Barbey s’approprie la mode espagnole en la contournant : fidèle à ses origines normandes, il désire un manteau typique de son pays, mais qui aura cependant la prestance et la couleur de ceux aperçus outre- Pyrénées. De sorte que l’affirmation espagnole s’effectue à Paris par des voies et à partir de motivations empruntées au régionalisme ainsi qu’au dandysme. Cette dernière notion ne peut être écartée lorsqu'il s'agit du vestimentaire. Comme toujours, Barbey ne regarde guère aux dépenses lorsqu’il s’agit de sa toilette. Il veut ce qui se fait de mieux :

Ne pas oublier que le manteau sera taillé dans l’étoffe, par conséquent ne pas marchander le morceau. Donner tout ce qu’il y a de plus fort et l’étoffe où la couleur Rouille serait dans les Raies en Dominance. [...] Il va sans dire que le fond de l’étoffe doit toujours être blanc. Le blanc même du fond serait plus beau que celui des autres Limousines, ce ne serait que mieux (Corr. 6, 1858/17, 82).

Norbert Dodille souligne l’importance que l’on a accordée à l’aspect vestimentaire31 de l’auteur dans les notices nécrologiques qui ont suivi sa mort. Le critique constate que « ce qui marque [la] mise en scène [du vouloir-dire et du vouloir-être], c’est bien l’excès, la marginalisation, le caractère quasi clownesque prêté parfois à l’auteur32 ».

Fidèle à sa tenue jusqu'aux derniers jours, Barbey arpente les rues de la capitale, peu soucieux de ce que les gens se retournent sur cet « anachronisme en marche ». Et le vieillard de repartir arpenter les couloirs des journaux, « belle stature, excessivement cambré, échappé d'une vignette de Gavarni ou de Grandville, un faux air d'hidalgo33 ». Car on ne peut passer sous silence les répercussions d'une telle mise sur ses contemporains. Pour beaucoup Barbey demeure un comédien, talentueux certes, mais en fin de compte un vulgaire histrion dont les oripeaux n'ont d'autre signification que celle de signaler son ridicule :

31 Jean Gautier commence son ouvrage en évoquant l’éternel et « original accoutrement » du romancier, toujours en vigueur en 1889 : « Par une soirée d’hiver de l’année 1889, un vieillard appuyé sur une canne au large pommeau d’or se dirigeait, à pas pesants, vers son logis de la rue Rousselet. Les habitants du quartier, qui le connaissaient depuis longtemps, le saluaient avec respect, mais les étrangers souriaient à son passage. Il faut avouer que l’original accoutrement du romancier Jules- Amédée Barbey d’Aurevilly pouvait provoquer le sarcasme. [...] Le soir, dans la saison froide, Barbey jetait sur cette friperie fleurant la rose ou l’œillet, une limousine de berger dont la doublure de pourpre contrastait avec la laine de toison si chère alors aux paysans normands. » Jean Gautier, Barbey d’Aurevilly. Ses amours, son romantisme, Paris, P.Téqui, 1961, p.13.

32 Norbert Dodille « Nécrologiques », in Barbey d’Aurevilly. Cent ans après, op.cit., pp.13-22 (p. 20). « En particulier, la question du costume, du “déguisement” (Journal des Débats) de Barbey, n’occupe une place si considérable dans le texte nécrologique que dans la mesure où elle constitue une sorte d’attestation flagrante de la marginalité de l’auteur, dont la différence se voit, et où elle connote le caractère théâtral, insincère, du rôle joué par le personnage [...]. » De plus, Norbert Dodille relève très justement une ressemblance très forte entre Barbey d’Aurevilly et Dali : « Et la ressemblance si physiquement flagrante entre Dali et Barbey n’est pas que de l’ordre de la moustache, du grimage et de l’excentricité vestimentaire et verbale (Matthieu Galey note dans son Journal : “Chez Florence, les Dali. Lui, de plus en plus Barbey d’Aurevilly, avec sa crinière teinte, ses chemises tuyautées et une veste de velours vert avec des manches bouffantes. Sans oublier la loupe face-à-main, la canne qu’il garde même à table, et les paradoxes) ; elle est aussi, plus fondamentalement, dans l’hystérisation de la destinée posthume du grand homme ». Id., p. 22.

33 Arnould de Liedekerke, Talon rouge, Barbey d’Aurevilly : le dandy absolu, op.cit., p.19.

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Comédien ! Mais quel homme de génie ne joue pas un ou plusieurs personnages ? Le vieux finaud se regardait jouer le sien avec une sorte de fatuité amusée et railleuse, poussant l'astuce jusqu'à voir comment les autres le voyaient, ce qui le réjouissait encore34.

N'évoquer que son vouloir paraître est terriblement réducteur. C'est oublier l'inébranlable sincérité de l'homme et de l'auteur. Qu'un Jules Lemaître n'ait su discerner cet aspect surprend de la part du fin critique, qui multiplie les remarques acerbes :

[…] il traverse la vie dans des habits spéciaux, redressé, embaumé35[…]

Ces grands airs, ces gestes immenses36[…]

Un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée […] et que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur fastueux, ivre de son rôle et dupe de son masque37.

[…] je passerai en revue les divers artifices et mensonges de M. d'Aurevilly38 […]

[…] l'outrance et l'artifice portés à ce point deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect39.

Toutefois, le critique reconnaît à l'auteur des Diaboliques un talent qui n'est pas celui escompté : « […] le chef-d'œuvre de M. d'Aurevilly, c'est M. d'Aurevilly lui-même40 ».

Terrible phrase qui nie l'écrivain et donne, une fois de plus, la primeur à l'homme. Et Lemaître de conclure ainsi son article :

S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur maximum d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale ? Ou bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et qu'il s'est appliqué ? On ne sait ; et sans doute lui-même ne saurait plus le dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art ! Ah ! comme il tient ! et depuis combien d'années ! secrètement réparé peut-être, mais toujours intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. […] Quelle force d'âme, quand on y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial qu'on a rêvé d'être et qu'on a été ! C'est de l'héroïsme tout simplement, et je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau41.

Barbey est comme cette vieille femme du second caprice de Goya : porte-t-elle un masque ou voyons-nous ses traits ? Le fait est que d'Aurevilly s'est forgé un air imprenable qui ne le quittera plus. Quatre ans avant sa mort, il explique à Louise Read le point d'honneur et la nécessité d'apparaître toujours « très déguisé au bal masqué de la vie » : « C'est le bonheur du masque, qu'on ôte à souper avec les gens qu'on aime » (Corr. 9, 1885/32, 167) Targuons-nous d’être de ceux-là…

En somme, la question vestimentaire est un aspect supplémentaire du vouloir-être espagnol aurevillien. Pour Barbey, personnage autobiographique et image de l’auteur sont une seule et même chose. Dès lors,

d’une certaine manière, Barbey se refigure en vignette de son œuvre. Il n’est donc pas étonnant que non seulement le dandysme, mais aussi le normandisme [et l’hispanisme, ajouterions-nous] se présente dans le texte autobiographique sous l’aspect vestimentaire, qu’il y ait un costume propre à chaque rôle, costume dont les

34 Marthe Borély, Barbey d’Aurevilly. Maître d'amour, op.cit., p. 8.

35 Jules Lemaître, Les Contemporains, Paris, Nouvelle Bibliothèque littéraire, 1899, p. 45.

36 Id., p. 45.

37 Id., p.46.

38 Ibid.

39 Id., p. 60.

40Ibid.

41 Id., p. 61.

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Memoranda, les lettres, nous laissent l’inventaire42 […].

Vêtements et accessoires espagnols entrent dans une stratégie du paraître et d’aucuns pourraient y voir le superficiel d’une patine soigneusement appliquée à l’homme. Mais bien plus qu’un costume, le port de la cape espagnole, elle-même masquant un cuchillo effilé, trahit bien plus qu’il ne dissimule.

Éric HENDRYCKS

42 Norbert Dodille, Le Texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly, Correspondance et journaux intimes, op. cit., p. 244.

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