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L’exil hispanique chez Barbey d’Aurevilly : d’une existence invivable à une langue habitable
Eric Hendrycks
To cite this version:
Eric Hendrycks. L’exil hispanique chez Barbey d’Aurevilly : d’une existence invivable à une langue habitable. Inter-Lignes, Institut Catholique de Toulouse, 2010. �hal-02870982�
L’EXIL HISPANIQUE CHEZ BARBEY D’AUREVILLY :
d’une existence invivable à une langue habitable
Et c’est ainsi que tôt ou tard on finit par jeter sa tête de taureau sur la table! 1
Eric Hendrycks Un soir de juillet 1838, Barbey d’Aurevilly remonte le Boulevard en compagnie de son ami de Grimaldi. À près de trente ans, Barbey se montre caustique, désabusé, don Juan.
Cultivant les poses de beau ténébreux, il s’accoude à la rampe de chez Tortoni, son “poste ordinaire”, d’où il contemple la foule avec condescendance. Le temps d’une glace, dédaignée par Barbey, des peintres viennent rejoindre les deux hommes. On prend le Normand pour un Espagnol.
M. de Grimaldi est venu m’inviter à prendre des glaces. Ai refusé, mais suis rentré avec lui. Il était accompagné de peintres qui m’ont pris (most est) pour un Espagnol. Les ai entendus trestous discourir, avec une indifférence silencieuse digne d’un pacha [...]. Ils me regardaient pour voir si j’avais l’air de comprendre leurs idées sur je ne sais quoi et leurs jugements sur je ne sais qui.2 Barbey ignore les artistes, regarde par la fenêtre, jouit de son silence et de son incognito. “Un monde fou”, note-t-il, avant de quitter les lieux, enveloppé de sa grande cape espagnole, méprisant et superbe.
L’épisode pourrait se lire comme une simple anecdote s’il n’intervenait précisément au moment où Barbey entame une nouvelle vie, tant professionnelle que sentimentale. De cette seconde naissance, ne retenons que l’intervention des peintres, qui surent, comme l’amie de sa mère l’avait fait autrefois3, entrevoir le lien, vital et douloureux, qui ne cessera de rattacher Barbey à l’Espagne. Un rapport nourricier s’installe, qui permet alors à Barbey de commencer la lente conquête d’une authenticité littéraire, la quête d’un passage d’une existence invivable à une langue habitable.
L’œuvre aurevilienne est une œuvre-palimpseste, une œuvre à creuser au sens littéral du terme. Il y a nécessité de recourir à une compulsion spéléologique, laquelle entraîne le lecteur dans un lacis de galeries souterraines, amnios d’où surgit le paysage, ou plutôt les paysages barbeyens.
1 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, Paris, Les Belles Lettres, 1983, III, 1853/27, p.261.
2 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda,La Petite Vermillon, La Table Ronde, Paris, 1993, p.215.
3 Voir note 16, page 5.
Comme le remarque Pascale Auraix-Jonchière4, les dichotomies, qui sous-tendent la cartographie barbeyenne - dichotomies est-ouest et nord-sud - ne bénéficient pas de la même valorisation entre elles et présentent une dichotomie mythique interne. Ainsi à l’axe est-ouest, trajectoire du pôle mortifère, s’oppose l’axe nord-sud, purement fantasmatique. Si l’on emprunte cette dernière direction, la rêverie hispanique est certainement le pôle le moins visité de la géographie aurevillienne, car la moins visible en surface, mais tout aussi signifiante, sinon davantage.
En effet, Barbey n’est pas seulement le chantre et le peintre d’un pays physique : la Normandie, mais il est également le révélateur d’un pays spirituel : l’Espagne. À l’horizon de cette géographie affective, nous pouvons entrevoir les silhouettes d’amours communes à l’auteur et à la Péninsule : celles de l’honneur, du paraître, du même goût pourles traditions et l’Histoire. Barbey va donc se créer un monde de paroxysme, d’hyperoxygénation de l’être dans lequel il va s’exiler. Lui, surnommé par ses contemporains le “désheuré”, a pu trouver, enfin, dans la société espagnole, dans la langue espagnole, une couleur du temps qui corresponde pleinement à sa personnalité. Mais comment dévoiler l’intime et profonde correspondance entre le normand Barbey d’Aurevilly et la Péninsule ? Comment peut-on dès lors parler d’un “exil hispanique aurevillien”? Comment peut-on l’appréhender, l’éprouver?
Peut-être faudrait-il tout d’abord insister sur un aspect supplémentaire de la personnalité hautement contradictoire de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire une répulsion et une attirance simultanées pour les voyages. Et l'on songe à des Esseintes : la réalité déçoit, la fuite vers l'ailleurs doit se faire en chambre.
Parfois lui viennent des envies de départ. D'autres paysages, d'autres soleils…
pourquoi pas? Lui qui soutenait, il y a peu, que les voyages sont le plus triste plaisir de la vie, se sent des désirs de changement, se dévore de rester en place. Dès que sa situation s'améliorera, dès qu'il aura fait sauter “la chaîne que la nécessité [lui] rive aux pieds”, il partira. Mais il n'ira jamais très loin. Philippe Berthier a raison de dire que
l'Espagne de Vellini, de la duchesse de Sierra-Leone, d'ailleurs purement idéale et nullement “vécue” si ce n'est au niveau d'une mythologie conventionnelle
4 Pascale AURAIX-JONCHIERE, L’Unité impossible. Essai sur la mythologie de Barbey d’Aurevilly, Saint- Genouph, Librairie Nizet, 1997, p.19.
que Barbey parvient presque à rendre originale en la poussant à bout, reste très floue et n'est jamais vraiment décrite.5
De fait, les critiques aurevilliens insistent souvent sur la frilosité de Barbey à voyager. Il est vrai que nous pourrions tout aussi bien représenter les pérégrinations de l’écrivain en traçant sur une carte quelques traits dont les intersections seraient la Normandie, Paris, la côte basque, et la côte vermeille. Les tracés de la géographie barbeyenne ne varieront guère tout au long de sa vie. Toutefois, comme l’écrit Barbey à Trebutien, en Août 1847 : “Cette année, je devais aller en Espagne, - à Málaga, la patrie de Vellini, - et mes affaires m’ont retenu”6. Nous ne pouvons que regretter l’échec du projet. Puis nous ne trouvons plus trace d'un quelconque projet de passer les Pyrénées jusqu’à l’automne 1857, époque à laquelle Barbey séjourne à Saint-Jean-de-Luz, près de son “éternelle fiancée”, Madame de Bouglon. Il déclare en effet, dans une lettre adressée à Charles Baudelaire et datée du 26 Septembre, qu’il est “sur le point d’entrer en Espagne où [il] compte passer quelques jours [...]”7. En réalité, nous ne possédons aucune autre trace écrite de ce voyage dans la Péninsule. Peut-être Saint-Jean-de- Luz, cette petite ville, si proche de l'Espagne, suffit-elle à faire goûter à Barbey la vie espagnole telle qu'il se l'imagine, comme les propos du narrateur de la Vengeance d'une femme nous autorisent à le croire :
Précisément, cette année-là, la plus haute société espagnole s'était donné rendez-vous sur la côte de France, dans cette petite ville, qui est si près de l'Espagne qu'on s'y rêverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus épris de leur péninsule peuvent y venir en villégiature, sans croire faire une infidélité à leur pays.8
Enfin, en Septembre 1858, alors que Barbey réside à Port-Vendres, sur la côte vermeille, d’où il rédige la préface de la seconde édition de L’Ensorcelée, l’écrivain est sur le point de se rendre en Espagne, dans la toute proche Catalogne, et plus précisément à Barcelone. En effet, le 19 Septembre, Barbey consigne dans son journal :
Le temps à tourné à l’orage, et au vent qu’ils appellent ici vend debout. - Ce vent, qui empêche d’aborder en Espagne, a emporté notre projet d’aller, par
5 Philippe BERTHIER, Barbey d'Aurevilly et l'imagination, Publications romanes et françaises, Droz, Genève, 1978, p.54.
6 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., II, 1847/7, p.93.
7 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., VI, 1857/26, p.48.
8 Barbey D'AUREVILLY, “La Vengeance d'une femme”, Les Diaboliques,Garnier Flammarion, Paris, 1967, p.294.
mer, à Barcelone. […] et nous avons pris le parti d’aller à Barcelone par terre, si nous y allons.9
Le mauvais temps oblige le bateau à ancrer dans la baie de Port-Vendres jusqu’au Jeudi 23 Septembre, où le navire, profitant d’une accalmie, regagne son port d’attache, au désespoir de Barbey. Point d'aventure espagnole donc, encore moins de péril encouru, pour le corsaire normand, en ces contrées si reculées. C'est pourtant avec ces mots alarmants que Barbey tente de renouer le dialogue avec son fidèle ami Trebutien :
Mon cher Trebutien,
- Il y a près de trois semaines que je suis revenu des frontières d'Espagne et des frontières de la Mort, car j'ai failli mourir.10
Barbey reste énigmatique. Il n'en dira pas davantage. Ainsi, comme l'énonce Elisabeth de Gramont, “pour Barbey, le monde s'arrêtait aux frontières françaises”11, et de l'Espagne il ne devait connaître que celle “contenue dans le Gil Blas”, “dépourvue cependant”, précise Barbey, “de l'énergie espagnole”12.
Point d’exil, alors ? Point de voyage tra los montes ?
Mais c'est oublier que Barbey ne fonctionne que souterrainement, que chez lui le dessous, le “quatrième dessous”13, est d'autant plus signifiant qu'il se laisse à peine entrevoir en surface. C'est donc de l'ordre du nourricier qu'il faut étudier le rapport de Barbey à l’Espagne. Le motif est là, en creux : il s’agit en quelque sorte de faire un “retour aux sources”, de s'imprégner des valeurs fondamentales telles que les conçoit l’écrivain, de fuir une société par trop artificielle pour se “retremper” dans quelque population plus authentique.
Bien avant de vivre sous la jupe de Vellini14, Barbey était accroché à celle de Madame Ernestine d’Aurevilly, née Ango. De la seconde il reste bien plus imprégné. La langue dont il a été abreuvé alors qu’il faisait encore corps avec sa mère n’est pas celle de la Malagaise. Le langage maternel est constitutif de l’individu. On ne choisit pas sa mère comme on ne choisit pas la langue qui vient troubler la nuit du fœtus. Toute naissance est effusion, débordement.
De sang d’abord. Mais toute naissance est aussi arrachement, mort de l’un qui se scinde, de
9 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op. cit., p.390.
10 Barbey D'AUREVILLY, Correspondance générale, op.cit., VI, 1858/54, p.124.
11 Elisabeth DE GRAMONT, Barbey d'Aurevilly, Grasset, Paris, 1946, p.121.
12 Barbey D'AUREVILLY, Des Œuvres et des hommes, Les Romanciers, première série, pp.151-152.
13 Barbey D'AUREVILLY, À côté de la grande Histoire, Lemerre, Paris, 1906, p.117.
14 La maîtresse espagnole de Barbey pendant plusieurs années, à l’origine de l’écriture de la Vieille maîtresse, et dont l’existence est très controversée.
l’unité qui ne sera jamais plus. Parce que la naissance est la première expérience de l’effroi, au sens où l’entend Pascal Quignard15, c’est-à-dire effraction, arrachement brutal au repos ou au plaisir, la venue au monde est la mise à jour de la phobie du divisible. Arraché à sa mère, coupé de sa langue, l’infans cherche à renouer les organismes distincts16.
“ Le fascinus est analogue au nœud ”17, nous dit Jean-Bellemin-Noël. Là réside sans doute une bonne part du mystère de l’attirance exercée par toute forme de nouement. La fascination exercée par Vellini, ou l'Espagne en général, a pu permettre de renouer, recoller, repriser la rupture initiale. Il ne reste, comme le rhapsode, qu’à suturer la plaie de la langue.
La langue, voilà ce qui envoûte d'abord Barbey. Considérée par beaucoup comme un barrage, Barbey veut s'en faire une alliée. En 1836, à l'âge de vingt-huit ans, le jeune homme se lance à la conquête du castillan18, non sans mal. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, poursuit-il, puisque selon lui,
la langue est dans le sein de nos mères, nous la suçons avec le lait. Celle prise ailleurs qu’à cette source sacrée n’est qu’une gaucherie, que certaines personnes qui sont toutes grâces rendent piquantes en la parlant de travers.19 L’étude du castillan chez Barbey, comme chez d’autres auteurs, est un formidable moyen de mieux appréhender non pas les connaissances exactes que pouvait avoir l’auteur de la Péninsule, mais son degré d’appropriation de l’esprit espagnol. En effet, ce n’est pas tant la présence de vocables ibériques dans les œuvres de Barbey d’Aurevilly qui importe, puisque, presque tout le monde en France s’intéressait, de gré ou de force, à l’Espagne entre 1800 et 1845, mais bien l’utilisation particulière qu’il en fait. Quels sont les termes les plus récurrents? Y a-t-il corrélation entre l’emploi d’un certain type de vocabulaire espagnol et certaines périodes de création littéraire, ou plus simplement des moments particuliers de la vie de l’homme? Que signifie leur présence dans les différents genres littéraires pratiqués par l'auteur? En d'autres termes, la pratique du castillan n'est-elle pas constitutive, et à quel degré, d'une Espagne proprement intérieure, d’un exil souterrain ?
Ainsi, puisque l’exil hispanique se veut d’abord celui de l’intériorité, considérons en priorité la Correspondance et les Memoranda qui fonctionnent, pour reprendre
15 Pascal QUIGNARD, Le sexe et l’effroi, Gallimard, « Folio », Paris, 1996.
16 À l’ “ effroi ” de la naissance de Barbey s’est ajoutée l’entrevision de la mort : le cordon ombilical du nouveau-né, mal noué, provoqua une hémorragie que les linges masquèrent. Barbey mort-né fut sauvé in extremis par la servante, plus vigilante que la mère.
17 Jean BELLEMIN-NOËL, “ Du fascinus comme nouement ”, in Pascal Quignard, pp.39-59.
18 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., 1993, p.38.
19 Ibid., p.38
l’expression de Norbert Dodille, comme un supplément, un “plus” du texte romanesque, traité en effet par Barbey “comme un roman”20. De cette façon, l'idiolecte du texte autobiographique, qui “marque” l’auteur dans la mesure où celui-ci livre les éléments de l’autoportrait, offre une collection de termes susceptibles de fonctionner comme métonyme de l’écrivain. Il apparaît alors que le texte barbeyen doit être lu avant tout comme le lieu d’une mise en scène du héros autobiographique, de l’exilé. Dès lors, un “effet-personnage” régit les textes autobiographiques, à la faveur desquels se dessinent une pluralité de figures s’inscrivant dans une économie de l’autoreprésentation.
Le texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly se donnent en effet à lire comme un
“kaléidoscope”21, un prisme miroitant aux reflets continuellement changeants. Nous pouvons toutefois dans ce palais des glaces circonscrire, figer, cristalliser un reflet particulier dans la moire d’une cape espagnole, tissée de mots, que Barbey revêt à l’occasion.
Mais cet habillage textuel ne vaut que pour ce qu’il dissimule. Il s’agit d’atteindre à travers l’épaisseur du discours les limites de l’intime. Ces portraits s’inscrivent dans une économie de l’auto-représentation et par là-même renvoient à des rôles structurants (l’écrivain, le normand, le dandy, l’ami, l’amant). Dans cette mise en scène du héros autobiographique, la langue espagnole fonctionne comme un “dessus” singulier, un déguisement, et comme un “dessous’” que le jeu de textes, comme l’on pourrait parler de jeu de cartes, révèle. Les termes espagnols nous livrent la personnalité de Barbey, mais une personnalité “à vif”, comme on le dit d'une blessure.
La métaphore du kaléidoscope, ou du caméléon, auquel Barbey aime se comparer, renvoie à l’impossibilité de singulariser le personnage, qui se montre indécidable. De cette incertitude, ne soulignons ici que l’extrême jubilation qu’en tire Barbey. Cette plasticité est exprimée dans les Memoranda par un terme dont l’intérêt principal est peut-être sa propre incertitude.
Noir au fond de l’âme et cherchant à donner le change à mes pensées. C’est pour cela que je me suis habillé et que je suis sorti. […] Il faisait frais-froid. - Regretté de n’être pas embossado di mia cappa.22
20 Norbert DODILLE, Le Texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly, Droz, Genève, 1987, p.47.
21 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., p.130.
22 Ibid., p.27. Barbey se trompe : « di mia cappa » est de l’italien. L’espagnol serait « de mi capa ». Barbey aime à jeter le mot de la fin en espagnol, en général pour clore un épisode qui le met en scène. On pourrait y voir l’expression de celui qui se veut blasé, un faux détachement que trahit et redouble, s’il en était encore besoin, le passage à l’espagnol. C’est le même souci de pose, rhétorique cette fois-ci, que lorsque l’écrivain est “appuyé à la rampe de Tortoni”, immobile et superbe. Toutefois, le masque n’est pas parfait. Barbey n’a qu’une connaissance sommaire du castillan : une centaine de mots distincts utilisés dans toute son œuvre, et quelques confusions, comme celle-ci, avec l’italien. C’est la seule occurrence de « di mia cappa » dans toute sa production.
Quand le jour a eu mis entièrement sa mante grise, moi j’ai mis ma mante noire, et je suis sorti, embossado. - Erré dans les rues de la ville.23
De fait, embossado (la graphie exacte est embozado) renvoie indifféremment à l’action de se draper, de revêtir une cape, et à celle de se dissimuler, de se déguiser. L’impossibilité de trancher participe, dans le cas particulier de ce terme, d’une mise en abyme du déguisement.
Jacques Derrida parle du “phénomène du s'entendre-parler pour vouloir-dire”24. Mais il précise qu'il faut entendre phantasme pour phénomène, c'est-à-dire “spectralité, fantôme, double ou revenant”. Une première théorie peut ainsi être avancée : l'utilisation du castillan correspondrait à un manque, une fêlure, une dissonance chez Barbey, un membre-fantôme en quelque sorte.
Ainsi, paradoxalement, l’utilisation du lexique espagnol est l’occasion pour Barbey de laisser transparaître son “indéguisable moi”. Les termes utilisés, au vu du contexte dans lequel ils prennent place, construisent successivement, voire simultanément, différents personnages.
Soit : l’homme malheureux, l’écrivain, le séducteur. Ces figures entretiennent des relations multiples, dans un jeu vertigineux de miroirs qui participe de l’impossibilité même de construire une figure unique.
Ainsi, la figure de l’homme éprouvé semble occuper une large facette du kaléidoscope autobiographique. Il est significatif que le troisième mot espagnol le plus utilisé par Barbey dans ses écrits intimes, et le premier à apparaître dans les Memoranda soit Nada25. Avec ce terme-couperet, Barbey signale le vide d’une existence sans cesse évaluée.
Que Barbey dresse le bilan dramatique de son insipide vie, qu’il exprime le dégoût qu’il ressent chaque jour un peu plus de se réveiller, le voilà qui lance un dernier cri désespéré, qui clôt le mini-récit et donne une ultime note tragique : Oh! siempre la misma cosa! 26. Ici, point d’orgue du récit, l’expression, dans une de ses variantes, peut également apparaître au cœur de la lamentation, se fondre avec la langue maternelle :
Treize jours en blanc, - mais toujours le même branle d’ennuis, de souffrances, d’occupations, la misma cosa; une diabolique vie sans épisodes.27
Cet ennui, cette mélancolie qui minent l’écrivain trouvent chez le diariste une expression qui rend globalement compte de ses triste états d’âme : sombre.
23 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., p.433.
24 Jacques DERRIDA, Le Monolinguisme de l'autre, Galilée, Paris, 1996, p.48.
25 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., pp.19;91;146.
26 Ibid., pp.174 ;197.
27 Ibid., p.281.
Aujourd’hui levé à neuf heures, dispos, souple et l’esprit sans sombre [...].28 Travaillé, lu et causé, mais pas en train et la pensée dans le sombre et l’ennui.29 Barbey fait ici une probable confusion avec le terme “sombra”, désignant communément l’“ombre”, mais aussi ce que nous appellerions les “soucis”, les “nuages”. Le spleen baudelairien devient le sombre barbeyen.
Le programme narratif du héros malheureux pourrait être corrélé à celui de l’ambitieux. De là qu’indissolublement l’émergence du nom se confond avec l’affirmation d’une langue propre. Il s’agit alors de faire montre de réels talents d’écrivain et de causeur que Barbey rassemble sous le terme espagnol d’ “estro”, soit le “souffle”, l’ “inspiration”.
C’est au nom de la majesté de l’intelligence que je relève l’excitation de l’ivresse. On l’a tenue trop bas jusqu’ici, mais tout ce qui eut un esprit dans son corps de boue, un estro, éprouva le besoin de cette secousse produite par les breuvages, plus profonde, plus dominatrice que celle produite par les parfums.30
Essayé de travailler, mais sans estro; donc couché.31
N’importe! elle me chanterait ma romance, et je me trouverais peut-être assez d’estro pour faire étinceler son œil bleu-de-lotus en lui débitant mes extravagances [...].32
Revenu chez moi où G... m’attendait. - Causé avec estro au coin du feu.33 Il est en outre intéressant de remarquer que l’apparition de ce terme auto-évaluatif coïncide avec les débuts professionnels de Barbey : c’est en effet en Avril 1838 que Barbey entre au Nouvelliste, assurant le feuilleton de théâtre et rédigeant quelques articles politiques.
Parmi toutes les nuances que revêt l’écrivain, il en est une autre, tout aussi significative de la personnalité qui se construit : celle du séducteur, de l’ensorceleur de femmes et de salons. Des traits physiques et moraux fondent ici le rapport. Le texte référentiel destiné à installer la figure du séducteur sera donc celui de l’élégance, de la satisfaction d’avoir brillé, de la gloire éphémère d’avoir su un instant captiver son public. C’est donc en espagnol que le dandy se charge de signaler l’effet de sa mise :
28 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., p.124.
29 Ibid., p.301.
30 Ibid., p.201.
31 Ibid., p.208.
32 Ibid., p.233.
33 Ibid., p.301.
Habillé - coiffé - avalé un œuf et un bouillon - puis allé boire du café et lire les journaux à Corazza. Allé muy lindamente et à pied, ce qui est très fort pour moi, jusqu’au Marais chez Mme...34
Barbey signale qu’il est allé “très élégamment vêtu”, formule redondante des précédentes mentions “Habillé - coiffé”. L’adverbe “lindamente” fait lui-même référence à lindo, terme employé pour désigner “un homme qui porte un soin extrême à sa personne”, voire un
“efféminé”. Ici Barbey juge de Barbey, ailleurs un Barbey quêtant l’approbation d’un tiers, en l’occurrence une dame.
Ai tout jeté là pour avaler des œufs frais et m’habiller. - Une longue, longue toilette qui n’a guère fini qu’à cinq heures. Es muy bien, signora?35
On s’aperçoit ainsi que le dire du séducteur participe de sa stratégie. La séduction opère dans le tissu même du texte chargé de narrer l’épisode biographique. Les configurations narratives de tous les écrits de Barbey font la place à la mise en scène des effets du texte.
Volonté de plaire, de capter, de surprendre : l’écriture barbeyenne fonctionne à la séduction.
Le discours même du journal intime emblématise l’appel au regard et anticipe le jugement de l’autre. Aussi le diariste pose comme le mondain se drape de sa cape espagnole. Là où la formule en langue espagnole déclenche chez l’auditeur tout un imaginaire exotique, propre à susciter l’adhésion sinon l’émerveillement, le Barbey diariste entend bien également charmer son lecteur en saupoudrant son texte de termes chatoyants. Dès lors l’écrivain use d’expressions qui, pour s’intégrer à des micro-récits faisant la part belle à l’auteur, n’en prétendent pas moins opérer un charme sur le lecteur. Une rhétorique espagnole de la séduction se met donc en place. Barbey use alors de l’espagnol avec une habileté grandissante, comme si les expressions lui échappaient, comme si derrière son propre langage se dissimulait une langue omniprésente, envahissante, prête à surgir à la moindre occasion.
Enfin, la séduction peut se faire plus pressante, l’attaque plus incisive, avec des expressions motivées telles que “Caramba!” (Sapristi! Mince! ou encore Diable!), ou encore
“Oime!”36 (avec la variante “oimè!”37) avec lequel l’écrivain souhaite remporter l’adhésion à
34 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., p.153.
35 Ibid., p.261. Confusion avec l’italien. L’espagnol serait « señora ». Barbey connaissait sans aucun doute le terme espagnol. Pourquoi alors mélanger le castillan et l’italien ? Volonté de surprendre? De redoubler d’exotisme en superposant les stéréotypes? Voir note 22 page 6.
36 Ibid., p.209.
37 Ibid., p.330.
un propos extraordinaire par une adresse directe au lecteur. Il n’est plus question ici d’offrir l’image d’une fragilité désemparée, mais bien de s’affirmer, de se poser et de poser sa voix.
Ainsi, dans cette nouvelle figure de la séduction par les effets du texte, Barbey met en place une règle qui régente le contrat de lecture. C’est en effet par le biais d’un “négligé phrastique” soigneusement composé qu’il parvient patiemment à élaborer une facette supplémentaire de son “kaléidoscope”.
Le vocabulaire espagnol, nous l’avons vu, est un masque supplémentaire dans la panoplie aurevillienne du déguisement. Comme tout artifice, il entre dans une stratégie du paraître et d’aucuns pourraient y voir le superficiel d’une patine soigneusement appliquée à l’homme et à l’œuvre. Mais le masque trahit plus qu’il ne dissimule. Pour atteindre au plus près la vérité de l’âme espagnole chez celui qui n’écrit jamais seul, il convient d’étudier le système d’écriture le plus proche de l’auto-destination, à savoir la correspondance avec Trebutien. Deux séquences épistolaires peuvent ainsi être signalées : la littérature et l’amitié, décomposable en sous-genres.
Il convient tout d’abord de resituer brièvement la relation épistolaire qui unit les deux hommes. “Qui dit d’Aurevilly dit Trebutien”38. L’effacement de toute distance entre les deux hommes, soulignée ici par Barbey, a été étudié par le critique Norbert Dodille dans son étude Le texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly39. Ne retenons ici que l’essentiel : d’une part, les lettres à Trebutien figurent un espace privilégié d’écriture, échappant aux contraintes de l’institution littéraire, auxquelles sont soumis les autres écrits. D’autre part, le correspondant caennais fonctionne comme un miroir, un double de Barbey, un contre-sujet de l’écriture. Il s’agit donc d’une discussion intra muros, dont on peut postuler, sur la base de cette gémellité, une communauté de langage fondée sur une authenticité de l’être encore jamais égalée. L’utilisation de l’espagnol s’inscrit donc dans un processus d’individuation de l’écrivain, participe d’un idiolecte dont la fonction est de marquer l’auteur et de coder le texte.
Nous pouvons dégager deux séquences privilégiées du texte épistolaire dans lequel apparaissaient des termes espagnols : la séquence de la littérature au sens large, divisible en segments tels que : la graphie, le savoir, le lecteur; et celle de l’amitié, structurante, dans laquelle apparaît un démarcateur à visée signifiante : la signature.
38 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., IV, p.171.
39 Norbert DODILLE, Le Texte autobiographique de Barbey d’Aurevilly, Droz, Genève, 1987,
La séquence de la littérature met en exergue la collaboration étroite qui unit les deux hommes, collaboration qui repose sur une perpétuelle séduction exercée sur Trebutien. Or, il est frappant de constater que le charme de la parole aurevillienne soit doublé, dans presque toutes ces occurrences, d’un passage à l’espagnol. Ce procédé a pour but d’accentuer cette communauté de langage, d’accéder à un degré supérieur. Le texte épistolaire va alors développer une formule qui scande et réactualise par sa permanence le motif de la louange : Es muy bien! (avec quelques variantes : (es) muy bien (pero). Cette expression apparaît très tôt dans la correspondance, dès 1844, et sera employée avec régularité jusqu’en 1873. Il s’agit là d’une formule privilégiée du bagage linguistique de l’auteur :
Es muy bien ! Votre lettre est parfaite.40
Les deux jamais ne peuvent aller, et le second doit être remplacé par point. Es muy bien. [...]41
Je suis suffisamment renseigné sur le physique de la Lande de Lessay. Es muy bien! Pero est-elle l’unique passage de la Haye-du-Puits à Coutances par ce côté?42
J’ai reçu toutes vos missives. Muy bien, oh muy bien!43
L’important ici est de constater que le couple littéraire Barbey-Trebutien ne fonctionne dans sa forme paroxystique (les compliments s’accompagnent bien souvent d’un discours d’escorte qui prépare, renforce et légitime en quelque sorte la pointe finale), nous pourrions presque parler de jouissance, qu’en espagnol. Au fil des lettres se construit l’identité des partenaires, et Barbey convainc son ami de l’existence de figures jumelles.
Certes, la correspondance entre les deux hommes est un dialogue, une interview fondée sur un jeu de questions-réponses, mais il semble bien que ce soit Barbey qui ait les moyens d’orienter le dialogue dans la direction de son choix, de relancer le propos, de se faire entendre. Pour ce faire, Barbey use de démarcateurs internes qui rythment la lettre sur le modèle de la parole.
Otra cosa. Je n’ai point encore de titre pour notre recueil de vers. Il le faut charmant ou je n’en veux pas.44
Otra cosa. J’ai reçu, hier soir, l’épreuve que vous m’aviez annoncée. Oui, il faut effacer l’épigraphe.45
40 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., I, p.180.
41 Ibid., p.221.
42 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., II, p.163.
43 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., V, p.103.
44 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., III, p.221.
45 Ibid., p.248.
Relâché à Vire pendant une heure et demie, - oimè! - Tout écrasait de pluie, comme ils disent ici [...]46
La séquence de la littérature nous amène à celle de l’amitié, avec laquelle elle entretient bien entendu d’étroits rapports, en raison du statut particulier qui est assigné au destinataire. Là où la séquence littéraire peut être extraite du texte épistolaire et s’adapter à un lecteur pluriel, celle de l’amitié se constitue dans la perspective d’un lecteur unique et identifiable. Les segments qui la composent, ou démarcateurs, sont de plusieurs ordres : formule d’appel, de politesse, signature. Plus et mieux que tout autre, le discours épistolaire de l’amitié a une fonction de catharsis, institue les rôles complémentaires des acteurs de l’amitié, et dit le besoin vital d’une telle relation. Les formules et la signature sont évidemment les conventions épistolaires les plus apparentes et les plus redondantes. Cette redondance implique que la signature et la formule de politesse ajoutent des éléments de signification, eux-mêmes sursignifiants en fonction de l’écart instauré par rapport à la permanence. Ainsi, les lettres à Trebutien se caractérisent jusqu’en 1853 par des formules finales réactualisant le pacte d’amitié telles que : “Tout à vous”, “Indissolublement à vous”,
“votre indissoluble”, “Et tout à vous et dans la vie et après la tombe”, “Votre ami éternellement à vous”, “Tout à vous et toujours”, “tout à vous de cœur et éternellement”, “À la vie et à la mort”... avec de nombreuses variantes. Mais en Septembre 1853 apparaît ce qui deviendra l’expression espagnole la plus largement usitée par Barbey : Hasta la muerte!
Donnons à titre d’exemple, dans ses variantes, quelques occurrences :
Hasta la muerte, J. Barbey d’Aurevilly.47 hasta la muerte, Jules Barbey d’Aurevilly.48
Tout à vous hasta la muerte. Jules Barbey d’Aurevilly.49 Hasta la Muerte et dans la Muerte! J.B d’Aurev.50 À vous Hasta la Muerte! Jules Barbey d’Aurevilly.51 HASTA LA MUERTE! Jules Barbey d’Aurevilly.52
Il apparaît d’emblée que la formule offre un degré plus élevé d’engagement que ne le laissaient entendre les tournures françaises, hormis peut-être “Et tout à vous et dans la vie et
46 Barbey D’AUREVILLY, Memoranda, op.cit., p.330.
47 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., III, p.246.
48 Ibid., p 259.
49 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., IV, p.18.
50 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., V, p.155.
51 Ibid., p.237.
52 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., VI, p.118.
après la tombe”53 et surtout “À la vie et à la mort”54, qui en est l’équivalent le plus proche.
Mais là où la formulation française occupe la même fonction de garant de l’amitié, son homologue espagnole s’offre comme une cristallisation des sentiments, la maturation de l’expression de l’intimité. La force avec laquelle elle s’impose dans le corpus français, puis sa presque totale permanence jusqu’à la rupture avec Trebutien survenue en 1858, témoignent d’un phénomène de surgissement d’une expression privilégiée de l’amitié. Notons tout d’abord que la toute première apparition de l’expression s’accompagne d’un co-texte développant d’une manière très forte le thème de l’amitié.
À demain donc, mon cher ami. Je vais me coucher et lire. Je pense que, dans ce moment peut-être, nos deux astres jumeaux accomplissent les mêmes fonctions. [...] Hasta la muerte, J.Barbey d’Aurevilly.55
Celle-ci ne changera guère jusqu’à la lettre du 31 Juillet 1858, dernière missive avant la rupture définitive, et dans laquelle apparaît la variante la plus frappante. On le voit, il s’agit de réactualiser le pacte passé cinq ans plus tôt, et Barbey joue le tout pour le tout, mise sur la vitalité de la pointe finale, pour le salut du couple. Consummatum est!, prophétise Barbey, mais son dernier cri sera bien : HASTA LA MUERTE!
Joie enfantine de parler “étranger”, joie poétique d'avoir, à travers les mots, comme Ulysse, fait un beau voyage; souci de briller, de donner le change… nous ne pouvons écarter ces raisons, qui, à des degré divers, participent à justifier l’utilisation de l’espagnol chez Barbey. Mais on pourrait dire que c'est une conscience presque “maternelle” de la langue qui l'anime. Il la parle donc comme un in-fans, avec des mots simples ou des expressions courtes, parfois incorrectes, heureusement incorrectes, dirions-nous, car de l'ordre de l'intime.
Avant de savoir parler, avant de se sentir capable de lier entre elles les sensations qui l’écorchent, Barbey suce le poison de l’Espagne. On peut tenter d'en retrouver les ingrédients dans ce que Sartre appelait, à propos de Flaubert, la “protohistoire”56. En pétrissant sa mémoire, l’écrivain donne forme à une vie imaginaire qui le console de celle dont il fut privée. Si le dessein de cette architecture part très tôt de la volonté de créer un espace de liberté sur lequel puisse s’entr’ouvrir les portes du toril de l’imaginaire, les matériaux de la construction, eux, se trouvent dans le texte. De fait, la langue qui l’a engendré cache
53 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., III, p.167.
54 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., V, p.189.
55 Barbey D’AUREVILLY, Correspondance Générale, op.cit., III, p.246.
56 Jean-Paul SARTRE, L’Idiot de la famille, Gallimard, Paris, 1971.
également les maléfices des sorciers espagnols : aussi l’incertitude de la langue court-elle entre ces pages, amorce l’effort pour déchiffrer l’énigme du texte et institue la double appartenance. Pour atteindre la racine du “mal d’Espagne”, il faut creuser de plus en plus profond, jusqu’à parcourir les callejones de l’âme espagnole chez le normand Barbey d’Aurevilly.