Le Roi de cœur
Une enquête de Malo Sinclair
DU MÊME AUTEUR Un Pape pour l’Apocalypse, Pygmalion, 2017.
L’Auberge entre les mondes
1. Péril en cuisine !, Flammarion jeunesse, 2017.
2. Embrouilles au menu !, Flammarion jeunesse, 2018.
La série Tellucidar en deux volumes, parus chez Scrinéo respec- tivement en 2016 et 2017.
Les Enfants d’Erebus
1. Les Enfants d’Erebus, J’ai lu, 2014.
2. Nymphose, J’ai lu, 2014.
3. Imago, J’ai lu, 2015.
Praërie
1. Le Monde des Sinks, Scrinéo, 2014.
2. Le Secret des Haoms, Scrinéo, 2015.
Le Simulacre
1. La Seconde Vie de d’Artagnan, Matagot, 2014.
2. L’Ombre du Cardinal, Matagot, 2015.
3. La Versailles Céleste, Matagot, 2016.
Un monde pour Clara, Hachette jeunesse, coll. « Black Moon », 2013.
Le Dernier Hiver, Hachette jeunesse, coll. « Black Moon », 2011.
La Geste d’Alban
1. L’Enfant monstre, Nouvel Angle, 2011.
2. L’ombre de Montsalvy, Nouvel Angle, 2013.
La trilogie Frankia, parue en 2009 aux Éditions Mnémos Louis le galoup
1. Le Village au bout du monde, Nouvel Angle, 2008.
2. Les Nuits d’Aurillac, Nouvel Angle, 2009.
3. Le Maître des tours de Merle, Nouvel Angle, 2009.
4. La Cité de pierre, Nouvel Angle, 2010.
5. Le Cœur de Tolosa, Nouvel Angle, 2010.
Jean-Luc Marcastel
Le Roi de cœur
Une enquête de Malo Sinclair
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© Pygmalion, département des Éditions Flammarion, 2021.
ISBN : 978-2-7564-3130-7
Pour mon Albert à moi, qui se reconnaîtra.
Et tous les autres, passés et à venir.
Le monde a besoin de vous.
Pour Florence, mon éditrice, et toute l’équipe de Pygmalion, leur confiance et leur écoute.
C’est un plaisir de travailler avec vous.
Pour Michel Audiard et ses dialogues incomparables.
Pour Francis Blanche, Pierre Dac et leur « Signé Furax », que je ne me lasse pas de réécouter, et qui m’est une source d’inspiration.
Pour ma Maman, encore, relectrice de compétition.
Bravo pour la dernière, c’était Marathon.
Pour tous mes lecteurs, qui me font le plaisir d’aimer mes histoires, et me permettent de vivre ce rêve.
Prologue
Paris, place Saint-Michel Jeudi 4 avril 2019, 3 heures
Il faisait froid sur Paris, un de ces froids humides, pois- seux, dont la capitale a le secret. Pas de pluie, ni de ce fin crachin désagréable qui colle à la peau malgré parapluie et imperméable. Ce n’était pas non plus un temps à dissuader les plus fêtards des citoyens de Paname de sortir de chez eux. Pour cela, il aurait fallu l’annonce d’un couvre-feu général ou d’une apocalypse en règle, et encore, il y avait fort à parier que certains, au contraire, en auraient profité pour faire une bringue d’enfer. Mais pas ici.
Ce soir-là, à cette heure avancée de la nuit, la place Saint-Michel était désespérément vide. Les terrasses des cafés, sièges rentrés et entassés tels des troupeaux frileux le long des vitrines.
Personne ne vit donc la jeune femme surgir en courant de la place Saint-André-des-Arts, traverser la rue et passer en trombe devant la fontaine Saint-Michel, si ce n’est, du haut de leur piédestal, la statue armée du saint, le diable
à ses pieds et les deux griffons de bronze qui semblèrent la toiser d’un regard scrutateur.
Dans l’étrange lumière qui baignait la place à cette heure-là, pour un peu que l’on ait un zeste d’imagination, le poids de ce métal avait quelque chose d’inquiétant, mais celle qui s’enfuyait déjà n’avait, dans son cœur et son esprit, plus assez de place pour un surplus de peur.
Car, la peur, elle en débordait par chacun de ses pores, par ses immenses yeux clairs, dans chacun de ses gestes.
Une peur terrible qui, devinait-on, la poussait en avant, la cinglait comme un cocher l’aurait fait d’un cheval.
Elle portait, en sus d’un manteau de coupe et de facture coûteuses, des chaussures à talons hauts qui ne ralentis- saient pourtant pas sa course, prouvant qu’elle était de ces femmes capables d’arpenter le pavé de la capitale avec l’assurance que procurent une longue pratique et l’appar- tenance à un certain milieu… Pas le genre à détaler ainsi au mitan d’une nuit glaciale dans les rues désertes. Ses cheveux blonds, s’échappant de son béret rouge à la der- nière mode telles des flammèches rebelles, achevaient de conférer à ses traits angéliques – à cet instant tirés et creu- sés – un aspect tragique, comme pour ces héroïnes ornant les couvertures des anciens polars. Jetant de fréquents regards en arrière, pour vérifier qu’on ne la suivait pas, elle traversa le boulevard Saint-Michel, passa devant une brasserie noire et silencieuse avant de déboucher sur les quais de Seine. Là, haletante, elle marqua un arrêt.
Gauche, droite…
Son regard halluciné balaya le bord de Seine, la façade imposante du Quai des Orfèvres, égayée par ses jeunes nymphes, pétrifiées dans leurs alcôves, de cette époque où
la bonne société bourgeoise sculptait ses fantasmes à même la pierre.
Elle hésita.
Son regard suivit le cours de la Seine vers l’est et le Petit-Pont qui enjambait le fleuve. L’eau noire reflétait les débauches électriques de la ville, en particulier celle de…
Ses yeux se fixèrent sur une haute forme dont la blan- cheur immaculée transperçait l’obscurité de ses deux tours altières. Telle la dunette d’un navire de pierre – non, de lumière –, Notre-Dame semblait illuminer la nuit, s’impo- sait au milieu de l’ombre comme une évidence.
Un bruit de cavalcade, celui de nombreux talons frap- pant le pavé…
Elle se retourna. Un cri avorté monta dans sa gorge.
Là-bas, devant la fontaine Saint-Michel, un groupe de sil- houettes se ruait vers elle, celles de plusieurs hommes en pardessus sombres. Silencieux, meute de loups en chasse, on devinait qu’il ne s’agissait pas d’étudiants en goguette, mais d’une autre sorte de nocturnes, bien plus redoutable – de celle que personne n’a envie de croiser à cette heure avancée de la nuit. Ils étaient menés à grand train par une ombre pareillement vêtue, mais plus haute encore, plus décharnée aussi, qui, tout en donnant l’impression de se mouvoir au ralenti, sur ses longues jambes s’échappant de son manteau, les distançait tous. On ne distinguait de celui-là qu’une simple forme noire. Dans sa fausse non- chalance, économe du geste, élastique, comme seuls savent l’être les vrais prédateurs, il était terrifiant. À le regarder, les pans de son pardessus battant derrière lui telles les ailes de quelque improbable créature nocturne, venaient à l’esprit des noms commençant par « v » ou par « n » et de longues incisives. Il ne courait pas, il nageait dans la
nuit, avec la détermination tranquille d’un requin vers sa proie.
La proie en question, parvenue à hauteur du Petit-Pont reliant le quai Saint-Michel à l’île de la Cité, bifurqua pour traverser la Seine. Qu’espérait-elle ? Trouver refuge à Notre-Dame, comme Esmeralda en fuite devant Frollo ? Il était, hélas, bien tard pour cela. Les portes étaient closes.
Croyait-elle, ici, sur cette place bien éclairée, rencontrer quelques touristes attardés qui l’auraient soustraite à l’attention de ses poursuivants ou les auraient dissuadés de la rattraper ? Elle se tenait au milieu du bras de la Seine quand un grondement lointain se fit entendre, se répercutant sur les hautes façades des maisons avoisi- nantes. Dans le silence seulement troublé par le clapotis des flots, le bruit s’appropria toute la nuit… Un bruit qui n’avait rien d’animal, ni d’humain, non… c’était celui d’une…
Le phare, tel un œil unique et luisant, transperça l’obscurité poisseuse à l’autre bout de la place alors que la moto, une grosse cylindrée noire carénée comme un prédateur marin, s’approchait à vive allure avant de ralen- tir à l’approche du pont.
La fugitive, sans prendre le temps de lancer un nouveau regard derrière elle, leva les bras et les agita en criant.
— Au secours ! Arrêtez-vous ! Au secours !
Joignant le geste à la parole pour ne pas laisser d’échap- patoire au pilote, elle descendit du trottoir et se tint juste sur le trajet de la moto. L’engin ralentit encore, puis stoppa à moins d’un mètre de la jeune femme échevelée.
Elle lui saisit le bras pour crier, à quelques centimètres du casque intégral dont la visière réfléchissante lui renvoyait son reflet.
— Aidez-moi, je vous en prie… Ils me poursuivent.
La motarde, dans son blouson ajusté, son pantalon de cuir noir moulant et ses bottes à talons hauts, se redressa sur la selle, lâcha le guidon et releva la visière de son casque.
Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent, son expres- sion se décomposa à nouveau. Elle fit un pas en arrière, manqua tomber, se rattrapa de justesse.
— Vous… murmura-t-elle en fixant la femme comme elle l’aurait fait du diable en personne. C’est vous !
Celle dont les yeux l’observaient sous le rebord de la visière n’était pourtant pas Satan. Ce qu’on devinait de son visage, au contraire, aurait pu être qualifié de plaisant – voire de très plaisant – s’il n’y avait eu, au fond de ses prunelles sombres, cet éclat froid, telle une pierre d’obsi- dienne tranchante, la pointe d’une intelligence acérée comme une lame de couteau… et tout aussi dénuée d’empathie. Cette dureté, on la retrouvait sur ses traits.
Elle altérait sa beauté, lui conférant une note inquiétante.
Une jambe gainée de cuir se tendit ; un pied botté déplia la béquille du fauve mécanique. La motarde enleva son casque, dévoilant sa chevelure auburn.
Alors que la fugitive, horrifiée, faisant encore un pas en arrière, remontant ainsi sur le trottoir, le bruit de caval- cade revint à l’assaut. Ses poursuivants arrivaient.
La motarde leva un bras, le tendit, main ouverte, en un signe impérieux. La course cessa d’un coup.
Là-bas, à l’autre bout du pont, les silhouettes sombres – au premier rang desquelles se trouvait le géant élastique – s’immobilisèrent. On devinait, dans le long corps décharné sous le pardessus, la volonté farouche de se
lancer en avant malgré l’ordre muet, comme chez un limier dont on tirerait sur la longe.
La femme en cuir réitéra son geste, l’assortissant d’un regard qui, même à cette distance, dut faire son effet, car plus aucun de ces hommes ne bougea. Accrochant son casque au guidon de l’engin, elle entreprit de contourner sa monture de métal noir dont le phare poinçonnait la fuyarde. Elle se déplaçait avec la grâce fluide, langoureuse, d’un félin – un rien d’affecté dans sa démarche, un déhan- chement à peine appuyé, sensuel et déterminé à la fois. À la regarder se mouvoir, on devinait, d’instinct, que cette femme utilisait tout son corps comme d’autres usaient d’une arme, d’un instrument de domination.
La fugitive, fixant la motarde comme une souris l’aurait fait du chat qui allait la croquer, recula encore d’un pas et se retrouva acculée à la balustrade du pont.
— Allons, soyez raisonnable.
La voix de la femme vêtue de cuir était douce, soyeuse.
Mais même sous la douceur, on sentait la menace et ses yeux, sous le brun roux trompeur, demeuraient froids.
— Vous n’avez pas le droit ! s’exclama soudain la fuyarde, des larmes dévalant ses joues.
Un sourire, pareil à celui qu’un adulte aurait adressé à un enfant, étira les lèvres de la motarde.
— Voyons…
Son timbre était raisonnable – et c’était plus terrible encore. Elle ajouta, après un instant de silence :
— Où se trouve-t-il ?
— Je ne vous le dirai jamais ! cria la fugitive alors que ses larmes redoublaient. Il ne vous appartient pas.
Un nouveau sourire – un pli plus cruel au coin des lèvres purpurines et luisantes –, un éclat amusé dans l’œil à l’arc oriental qui s’échauffa un peu d’une joie mauvaise.
— C’est beau la naïveté, mais à votre âge…
Elle fit encore un pas, son pied botté de cuir se posa sur le trottoir.
— Il nous a toujours appartenu, depuis le début. Et vous le saviez. Vous aviez donné votre accord.
Les yeux se plissèrent, accentuant les rides qui mar- quaient le beau visage, le rendant plus dur, soudain, presque laid.
— On ne revient pas sur un accord.
— C’est vous qui dites ça ? éclata la fugitive avec un rire moqueur. C’est un comble.
Un nouveau sourire releva les lèvres rouge sang au lustre de vinyle. La motarde hocha la tête.
— C’est vrai.
Son expression changea du tout au tout quand la fuyarde, profitant de cet instant de relâchement, grimpa sur le parapet de pierre et s’y dressa, en équilibre instable sur ses talons hauts.
— Qu’est-ce que vous faites ? Descendez immédia- tement !
Un mouvement, du côté des silhouettes massives des poursuivants anonymes : le géant avait bougé.
— Allez-vous-en ! hurla la fugitive. Allez-vous-en ou je saute. Et si je saute, vous aurez des ennuis, de gros ennuis.
Il ne vous le pardonnera pas, vous savez…
Ses paroles n’eurent pas l’effet escompté. La motarde, ten- dant le bras et une main ouverte vers le groupe et son meneur, comme pour les retenir par la seule force de sa volonté, répon- dit. Une étrange chaleur avait gagné ses syllabes.
— Alors vous allez nous éviter cela à toutes les deux.
L’expression de la femme en cuir noir, d’une mère peinée s’inquiétant pour son enfant. Elle tendit une main vers la fugitive.
— Allons, venez. Nous irons le trouver, il vous pardon- nera… Comme toujours.
La fuyarde, sur le parapet, devant ce regard implorant, cette expression de sincérité, parut hésiter. La motarde répéta.
— Venez.
Sa voix… Cette inquiétude véritable, pour elle.
Comment pouvait-on feindre une chose pareille ? La fugi- tive, sa méfiance vaincue, leva lentement sa main… Pour saisir celle de la motarde ? Nul ne le saurait : son pied dérapa sur la pierre glissante. Elle manqua de basculer, se rattrapa de justesse. Le géant s’élança. La fuyarde tourna la tête vers lui, poussa un cri d’oiseau blessé, reporta vers la femme en noir un regard tragique et déterminé.
— Non ! hurla la motarde en se précipitant en avant, main ouverte.
Une main qui ne se referma que sur le vide. La fugitive avait basculé.
La femme en cuir noir se pencha par-dessus le parapet, inspectant les flots qui bouillonnaient au ras de l’arche.
Rien… Son regard glissa plus haut, plus loin, cherchant, dans les éclats de lumière, autre chose que le reflet de la cité. Là-bas, elle aperçut un objet sombre, vaguement sphérique, sur une traînée d’or. La tête de la fugitive.
Toute douceur avait disparu de ses traits. Son visage avait retrouvé son expression première, un masque que n’animaient que les deux perles d’obsidienne de ses yeux habités par une volonté implacable.
— L’idiote ! pesta-t-elle.
Un mouvement à ses côtés. Le géant la recouvrit de son ombre. Elle n’eut pas un frisson alors que la noire sil- houette se penchait à son tour par-dessus de parapet.
— Imbécile ! maugréa-t-elle. Si vous n’aviez pas bougé…
Là-haut, bien plus haut, deux yeux d’onyx fixaient la rivière et ce qu’elle emportait.
— Je fais ce qui doit être fait.
— Alors, faites le nécessaire maintenant. Il faut la repê- cher avant que quelqu’un ne la trouve.
À peine eut-elle prononcé ces mots qu’une voix, mon- tant du groupe des poursuivants anonymes, les avertit.
— Les flics.
La motarde se retourna. Ses yeux se posèrent sur les phares et la forme reconnaissable de la voiture de police qui s’approchait à allure réduite.
D’un même mouvement, le géant et les autres reprirent leur marche, comme s’ils ne l’avaient jamais interrompue.
De simples promeneurs rentrant chez eux.
La femme en cuir noir, consciente qu’elle ne pouvait s’éclipser comme ça, composa sur son beau visage le plus charmant, le plus délicieux, le plus avenant des sourires.
Alors que la voiture de police s’arrêtait à hauteur de sa moto, que la vitre, côté passager, s’ouvrait, elle s’approcha et s’enquit, d’une voix qui aurait donné des montées de sève à un grabataire.
— Bonsoir, monsieur l’agent.
Tandis que le jeune policier, envoûté, lui répondait, les silhouettes anonymes, éclipsées par sa voix et son sourire, se fondaient dans la nuit poisseuse.
Là-bas, sur le cours tumultueux du fleuve, une étoile noyée à la traîne d’or s’éloignait vers l’ouest. La Seine en avait digéré d’autres. Mais elle les rendait toujours… Tôt ou tard.
Chapitre 1
Paris, le Bastion, 36, rue du Bastion Jeudi 4 avril 2019, 10 h 09
— Non, Albert !
La voix avait résonné dans le petit bureau encombré – pour ne pas dire submergé – de paperasses et d’objets divers. En cherchant bien, on aurait certainement pu retrouver des trucs vaguement alimentaires oubliés là depuis longtemps, à des stades avancés de décomposition, sous les strates successives d’affaires et de dépositions non classées. Tout un écosystème se développait ici. De part et d’autre de ce capharnaüm plus ou moins écologique se tenaient deux hommes. Le premier, un type d’une tren- taine d’années, habillé d’un vague survêtement à capuche, au visage de fouine, se tenait présentement les deux mains levées au-dessus de sa tête en un geste de protection. Le second, la trentaine bien tassée et en bonne voie vers la quarantaine, pas vraiment athlétique – le genre à aimer la vie, mais à fréquenter un club de fitness ou à pratiquer le vélo ou la natation pour éviter l’empâtement de ces qua- dras qui goûtaient un peu trop les plaisirs de la table –,
portait avec une certaine élégance un gilet de couleur vive qu’animait la chaîne argentée d’une montre à gousset.
Coquetterie d’un autre âge, comme toute sa personne qu’on aurait pu croire directement descendue de la machine à voyager dans le temps de H. G. Wells. Le com- missaire Malo Sinclair, connu de ses collègues sous le sobriquet de « Mylord » ou de façon moins poétique sous celui du « Bouledogue », car il ne lâchait jamais une affaire, interrogeait un suspect. Revenons justement à celui-ci.
Si la petite frappe levait les mains au-dessus de sa tête, comme pour se protéger d’une chute de météorite, c’était que le dominait une autre paluche qu’on aurait pu, en faisant un bel euphémisme, qualifier d’effroyable. Des mains comme ça, Dieu, dans sa grande sagesse, n’avait pas dû en fabriquer beaucoup, et c’était heureux, car, avec des instruments pareils, on n’imaginait pas ce que certains mal intentionnés auraient pu en faire. C’était une main à enve- lopper une tête humaine, à entourer certaines tailles fines sans difficulté, une main aux doigts plus épais – et beau- coup plus musclés – que bien des saucisses – et encore, pas des chipolatas, non, le genre Morteau, des doigts qu’on devinait capables de briser une noix de coco d’une simple pression. Le genre de mains auxquelles on ne confierait jamais d’instruments délicats ou un piano…
Des mains pas faites pour la dentelle ou l’enluminure, non, mais pour briser, concasser, écraser, broyer, pulvéri- ser. Il y a, comme ça, de parfaites réussites évolutives, fruits de millions d’années de sélection naturelle. Cette main en était une. On lui donnait une hache, elle vous déboisait une forêt. On lui confiait une épée… Non, on préférait ne pas imaginer ce qu’elle aurait fait avec. Et si
jamais elle s’avisait de donner des claques… On frisson- nait rien que d’y penser.
Bref, cette main à elle seule, et même détachée du reste de son propriétaire, aurait eu de quoi coller des sueurs d’angoisse au plus rétif des malandrins parisiens – mais elle n’était pas seule… Oh non ! Ce n’était qu’un prélude.
Cette main était celle d’Albert… Et Albert, eh bien ! Albert, lui aussi, était, en son genre et comme son instru- ment effroyable à cinq branches, une parfaite réussite naturelle. Hollywood avait créé le Terminator. Le Cantal avait créé Albert. Comme sa main, il était le produit d’une sélection génétique rigoureuse qui avait éliminé de l’arbre les pousses trop faibles ou non adaptées au rude climat et à la société non moins rude de ses montagnes natales. À ce pool génétique exceptionnel, fait pour mater les tau- reaux salers – même les plus rétifs – et marquer des essais dans les matchs de rugby les plus préhistoriques du monde, il fallait encore ajouter un élevage rigoureux et une alimentation qu’à défaut de mot plus juste on pour- rait qualifier de « riche » : saucisses, truffade – une spécia- lité cantalouse, l’équivalent calorique de la bombe nucléaire avec du fromage dedans –, pounti et autres trucs aux noms plus ou moins prononçables… Et, en guise de potion magique – cela sans compter les classiques vins rouges et blancs, dont La Légendaire, la Rolls de la pro- duction locale, vieillie dans un buron de montagne –, Albert avait le Birlou et le Tonton, sa préférée, préparation liquoreuse à base de myrtille et de châtaigne avec laquelle il agrémentait bière, blanc, mousseux, voire champagne quand il lui en tombait sous la main. Un coup de Tonton et Albert était requinqué – s’il avait jamais eu de baisse de tension –, prêt à affronter tous les malfrats de la capitale,
à calmer à lui seul une manifestation, à défier une équipe entière de All Blacks. Albert ne craignait personne. Il arri- vait à Malo d’imaginer un ancêtre d’Albert, rigolard, vêtu de peaux de bêtes, en train de faire plier le genou à un mammouth désemparé. Oui, se dit-il une fois encore en fixant son second qui dominait le petit malfrat de sa masse formidable – laquelle semblait étrécir le bureau tout rempli de sa présence –, il y avait, chez Albert, quelque chose de préhistorique.
Et encore, nous n’avons pas évoqué la tête qui surmon- tait ces épaules à donner des complexes à tous les ours du monde, passés ou à venir. Frankenstein sans les boulons, se rappelait avoir pensé Malo la première fois que ses yeux étaient tombés sur ce phénomène, quelques années plus tôt, au commissariat d’Aurillac où Albert avait trouvé sa juste place en ce monde. Un Frankenstein rural, un peu croisé avec le méchant de James Bond – mais si ! Vous savez, celui avec les dents en acier qui bouffe les câbles d’un téléphérique –, en plus jovial, du moins la plupart du temps. Albert n’avait pas de dents en acier, lui, il n’en avait pas besoin. Quand Albert souriait de toutes ses dents à concasser des cailloux, ça donnait généralement envie à n’importe qui d’avouer n’importe quoi pour se trouver ailleurs, de peur qu’il vienne une fringale subite à cet éner- gumène. Mais, pour l’instant, Albert ne souriait pas ; au contraire, il fronçait les sourcils. Et quand Albert fronçait les sourcils… Imaginez une montagne, un rocher – enfin, un truc massif –, tout en aspérités, qui plisserait des sour- cils plus touffus et noirs que bien des buissons, sous un front à défoncer des portes de château fort et surmontant deux billes sombres animées de la juste colère du gosse dont on venait d’insulter la grand-mère. Car, dans ce
corps formidable taillé pour une époque plus épique, pour chasser les manticores, les minotaures, les dinosaures et autres trucs en « aures », Dieu, avec un rare sens de l’humour, avait glissé une âme de boy-scout qui se scanda- lisait quand on arrachait le sac d’une vieille dame ou s’émouvait aux larmes – mais avec dignité – devant un chat écrasé. Il n’aimait pas, Albert, qu’on fasse de mal aux petites bêtes… Même si le sort du cochon qu’il consom- mait de mille manières différentes le laissait assez froid. Il fallait l’excuser : Albert venait du pays de la mangona1, la fête de la tue-cochon, où le pauvre animal, en moins d’une journée, dans un grand banquet digne du village d’Astérix et Obélix, passait du statut de mammifère à quatre pattes à celui de saucisses… Personne n’était parfait.
Albert fronçait donc des sourcils, son ombre formidable recouvrant la petite frappe – cette ombre prolongée par la main gigantesque dont il menaçait le mécréant. Malo, qui savait ce que cette main pouvait faire pour l’avoir déjà vue à l’œuvre, comprenait la panique qui marquait les traits du petit malfrat – encore que, « panique » n’était pas le mot juste : « terreur » était plus adéquat… Même si le terme paraissait encore bien pâle. Le type avait dans l’œil ce genre de lueur qui devait briller, il y avait bien long- temps, dans les prunelles des minuscules mammifères avant qu’un tyrannosaure ne les croque.
— Comment « non », patron ? Mais il a… commença Albert en réponse au cri de Malo.
1. Prononcer « la mangoune ». Expression occitane du Cantal dési- gnant la tuée et la transformation du cochon par le mangounier, qui se pratique traditionnellement en hiver.
Il y avait, dans la grosse voix d’Albert, le ton d’indigna- tion d’un gamin injustement brimé… Un gamin de plus de deux mètres à l’encolure de taureau. Nous n’avions pas encore évoqué la voix d’Albert – car Albert, en bon natif des montagnes qu’il était, où l’on pouvait passer des heures sans rencontrer âme qui vive et où l’on devait par- fois rassembler les troupeaux éparpillés sur les pentes, avait la voix qui portait… Et ce n’était rien de le dire. On devait l’entendre d’un versant de vallée à l’autre. Aussi, entendre Albert parler à côté de soi dans un lieu clos était toujours une épreuve. L’organe d’Albert, comme la corne- muse ou le biniou, n’était pas adapté à l’immobilier moderne. Quand il chuchotait, Albert, on avait l’impres- sion qu’il parlait très fort ; quand il parlait normalement, on se croyait l’oreille collée à un haut-parleur et si d’aven- ture il se mêlait de crier… Non, ça, Malo ne voulait pas le revivre de sitôt. Un Albert en colère qui donnait de la voix… On avait beau chercher, il n’y avait pas de compa- raison possible. Aucun être vivant marchant à la surface de ce monde n’aurait dû être capable de pousser hors de sa gorge un tel volume de décibels – pas depuis la dernière extinction de masse, à la fin du crétacé.
Malo, qui grimaça une seconde sous le volume sonore, leva un index pour couper son subalterne et le reprendre, avec un sourire suave.
— Les violences policières.
— Les violences policières… Les violences policières…
grommela Albert en singeant la voix de Malo, assortissant ses paroles d’une grimace dégoûtée. Mais, patron…
— Non, non, non, Albert… Rappelez-vous les consignes.
La main d’Albert demeura levée, telle l’épée de Damoclès, alors que se disputait, sur le visage minéral du Cantalou
qu’on aurait dit taillé à même les montagnes, une palette d’expressions à peine croyables, comme si un rocher essayait, avec plus ou moins de bonheur, de transmettre une émotion. Le résultat était… saisissant. Il fallait reconnaître qu’Albert était brimé.
Quand il était arrivé à Paris – suivant, depuis son Cantal natal, Malo dans sa promotion –, Albert avait eu besoin d’un temps d’adaptation. Malo avait craint – ou espéré, lui-même n’aurait trop su dire – que l’environne- ment urbain de la capitale ne décourage son rural subor- donné… Mais pensez donc ! Ce n’était pas Albert qui s’adaptait au monde qui l’entourait, mais le monde qui s’adaptait à Albert. Nombre de dealers, cambrioleurs, bra- queurs et autres habitués de la maison en avaient fait l’expérience. Une demi-heure avec Albert, montre en main – parfois même un seul quart d’heure, quand il était bien lancé –, et l’affaire était réglée, le coupable avait tout craché, intarissable : l’arme du crime, le butin, tout…
Tout pour être ailleurs que là où se trouvait Albert. Si ça continuait, il allait mettre nombre de collègues au chô- mage. Il commençait à devenir une véritable légende vivante dans le coin ; quand on voyait passer sa silhouette formidable au pas de RoboCop rural, tous les malveillants disparaissaient de la rue comme par enchantement.
Et puis, la nouvelle était tombée. Les manifestations qui avaient mal tourné, les bavures pas très jolies… On avait parlé de violence policière. Le chef avait convoqué tout le monde pour transmettre la bonne parole du préfet, qui la tenait lui-même du ministre et, celui-ci, du Président. On pouvait résumer la chose en trois mots : « La jouer soft. » Ça avait été pour Albert comme une douche froide – ou
la météorite qui avait fait disparaître les dinosaures de la surface de la terre.
« La jouer soft. »
L’anglais, ça n’avait jamais été le fort d’Albert, même si, au contact de miss Boyd et de ses petits shortbreads au gingembre, lors de leur escapade à Londres1, il avait commencé à regarder les « Anglois » sous un autre jour.
Et « soft », pour lui, ça relevait presque de la grossièreté.
Malo le comprenait. Il n’y avait rien, mais absolument rien de « soft » chez Albert, à part son amour pour les petites bêtes à poil ou à plume – mais vraiment les toutes petites, celles qu’on ne mange pas. Bref, il avait fallu lui expliquer que certaines choses ne se faisaient plus ou pas… Même avec un annuaire – on conservait toujours un vieil annuaire dans la boutique, au cas où. Et puis, il fallait dire que dans les mains d’Albert, une éponge deve- nait terrifiante.
La petite frappe à tête de fouine, comprenant que c’était là sa chance, adressa à Malo un regard où revenait un zeste de rouerie, pour le narguer.
— Exactement, vous avez pas le droit de me brutaliser.
Je vais porter plainte, moi… J’ai des droits.
C’était le genre de réplique qui avait le don d’horripiler Malo, surtout quand le type venait de se faire pincer avec, sur lui, assez de poudre pour défoncer une pleine équipe de rugby. Mais Malo demeura zen… Il avait la parade.
Un grand sourire étira ses lèvres, un sourire qui, même s’il ne faisait pas autant d’effet que celui d’Albert, avait quelque chose d’inquiétant.
1. Cf. Un Pape pour l’Apocalypse, du même auteur chez le même éditeur.
— Des droits ? Oui… Tu as des droits, mais nous, nous avons des charges contre toi… Albert !
Il avait haussé le ton. Là-bas, un sourcil semblable à une corniche rocheuse plantée d’un bosquet particulièrement touffu se leva.
— Veuillez lire à ce monsieur les charges que nous rete- nons contre lui… Lisez-les fort, qu’il entende bien.
Albert ouvrit la bouche. Malo l’arrêta.
— Un moment, s’il vous plaît, Albert.
Alors que la petite frappe l’observait d’un regard d’incompréhension vaguement inquiet, Malo ouvrit un des tiroirs de son bureau, en tira une boîte de boules Quies, en fourra une dans chaque oreille en appuyant bien comme il faut puis acheva, appuyant ses mots d’un geste désinvolte, en se calant dans son fauteuil pour profiter du spectacle.
— Allez-y, Albert.
Albert se lança et Malo, avec une sorte d’admiration horrifiée, se fit la réflexion que même avec les deux boules Quies, on entendait encore très bien la voix de ce boy- scout de Néandertal alors qu’il assénait – et c’était bien le mot, tant chaque syllabe tombait avec la force d’une bombe volcanique – les charges retenues contre lui au petit malfrat.
Dix minutes plus tard, face à un Malo arborant le sou- rire du chat qui vient d’avaler une souris et au froncement de sourcil d’un Albert qui le surveillait tel un instituteur un élève rétif, le type en larmes signait sa déposition avec un empressement remarquable. Il terminait à peine que la porte du bureau s’ouvrit d’un coup pour dévoiler la figure de Fabien, un de leurs collègues moustachus qui, visible- ment contrarié, ouvrit la bouche pour émettre des sons
que Malo n’entendit pas. Se rappelant soudain qu’il por- tait toujours ses boules Quies, il les retira.
— Disent qu’y faut que ça cesse. C’est insupportable.
Malo, qui comprenait très bien, répondit, avec un nou- veau sourire et un geste en direction du petit malfrat.
— Ne vous inquiétez pas, c’est terminé, monsieur a fini. C’est tout, Fabien ?
Comme le « monsieur » levait vers eux un visage hagard tel celui d’un chat de gouttière égaré au beau milieu d’une congrégation de dobermans, le brigadier secoua la tête et, surveillant Albert d’un œil inquiet, craignant peut-être que ce dernier ne se remette à gueu… à parler, ajouta :
— Non, commissaire. Le chef voudrait vous voir. Tout de suite.
Chapitre 2
Paris, le Bastion, 36, rue du Bastion Jeudi 4 avril 2019, 10 h 33
— Le chef veut me voir ?
Malo sentit une inquiétude diffuse se répandre en lui.
Qu’est-ce que le commandant pouvait bien lui vouloir ? De ce qu’il en savait, il n’avait pas fait de bourde ces derniers temps, aucune bavure au tableau de bord. Il n’était pas sorti de ses gonds, même pas l’autre jour, quand ils avaient pincé, Albert et lui, cette petite ordure de vio- leur multirécidiviste pour ainsi dire à pied d’œuvre. Ce n’était pas l’envie qui lui en avait manqué, et il devait bien avouer avoir été à deux doigts de rechuter une ou deux fois, mais il s’était contenu. Et cela grâce à Albert, car il avait passé l’interrogatoire à retenir son phénoménal subordonné qui, au premier rang de ses exécrations, pire encore que les arracheurs de sacs de grands-mères, plaçait les violeurs. Il savait, lui, que si Albert se « lâchait », ce ne serait pas une bavure qu’ils auraient sur les bras, mais un vomi, une flaque, du hachis – et des ennuis à n’en plus finir. Bref, il avait passé une demi-heure éprouvante, et ce,
d’autant plus qu’il comprenait parfaitement Albert et sa réaction et ne rêvait rien de plus que de le laisser faire…
Mais une seule mornifle à la Albert – le genre à déchausser toutes les dents du petit tordu et à les lui faire gicler de la bouche pour les planter dans les meubles – et ils se retrou- vaient tous les deux au fin fond du trou du cul de la province, s’ils avaient de la chance… Ou pire, encore, au gnouf. Et d’ailleurs…
— Si c’est à cause d’Albert, dites-lui que nous avons terminé.
Il avait l’habitude. Quand il lâchait la bride à Albert sur les décibels, il y avait un certain nombre de mécon- tents dans la boutique. On n’était pas coutumier, ici, d’un tel volume sonore – ni d’un tel phénomène. Cela étant, Malo commençait à se demander où, ailleurs dans le monde, on avait l’habitude. Des Albert, il ne pouvait pas y en avoir trop. L’idée de milliers d’Albert était, en elle- même, terrifiante.
Fabien répondit, sa moustache tombante s’agitant de droite à gauche, lui donnant, trouva soudain Malo, des allures de morse, comme toute sa physionomie d’ailleurs, ronde et plutôt molle, couverte d’une couche de graisse protectrice. Il y avait longtemps que Fabien ne courait plus après les petites frappes – ni après personne…
— Non, capitaine, ça, c’est les autres et…
Il allait peut-être ajouter quelque chose, Malo devinait un « moi » qui se coinça dans sa gorge quand Albert haussa un sourcil contrarié dans sa direction. Le faction- naire renonça.
— Enfin, les autres, quoi. Ils trouvent ça insuppor- table.
La petite frappe, le nez encore morveux et les yeux lar- moyants, poussa du bout des lèvres un vague assentiment.
Albert se pencha aussitôt sur lui pour l’engueuler avec un tel niveau sonore que Malo, qui avait débouché une de ses oreilles, grimaça.
— T’as quelque chose à dire, toi ?
Du côté du voleur, il y eut un couinement de souris affolée avant qu’il ne replonge le nez dans sa déposition, la nuque courbée, comme s’il redoutait de recevoir sur la tête quelques projectiles effroyables. De l’autre côté de la porte et dans les bureaux voisins monta un concert de protestations plus ou moins proches.
Fabien eut un regard suppliant en direction de Malo.
Ce dernier hésita – il aimait bien faire râler ses collègues, juste pour le plaisir ; après tout, il n’y avait pas de raison pour qu’il soit le seul à profiter de l’organe d’Albert et même d’Albert en règle générale, d’ailleurs. Pourquoi lui et pas eux ? – mais jugea plus sage de calmer le jeu. Si le patron voulait le voir… Il n’avait pas envie de jeter de l’huile sur le feu. Comme Albert ouvrait déjà la bouche pour répondre aux contestataires, Malo se tourna vers lui pour lui demander.
— Albert, s’il vous plaît, vous voulez bien emmener monsieur à ses nouveaux quartiers ?
Albert pivota vers la petite frappe, qui, agrippée au bureau comme une bernique à son rocher, le fixait avec un regard halluciné. La grande main se tendit, déploya ses doigts gigantesques qui se refermèrent sur le col à capuche et commença à tirer. On eut un instant l’impression de voir un pêcheur surdimensionné bataillant avec un poulpe rétif, tant le voleur se retenait au bureau de tous ses
doigts… Qui lâchèrent d’un coup quand Albert exerça une traction plus forte que les autres.
— Allez, viens, toi !
Il y eut un nouveau couinement terrorisé alors qu’Albert emportait le coupable qui se balançait au bout de son bras comme un chaton qu’on aurait saisi par le cou. Au rythme des grandes cisaillées du Cantalou et du martèlement de ces choses qu’il nommait « chaussures taille 48 », ils disparurent dans le couloir.
Malo, qui avait suivi l’improbable couple du regard, avisa qu’on respirait un peu mieux dans le petit bureau.
On avait une soudaine impression d’espace, voire de vide.
Alors que les chocs sourds se faisaient de plus en plus lointains, il se leva, récupéra sa veste – une habitude, il n’aimait pas se présenter à un supérieur sans – et l’enfila.
— Qu’est-ce qu’il veut, le patron ?
— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? lui répondit son collè- gue dont la moustache triste se releva, accentuant encore sa ressemblance avec un lamantin ou une otarie – enfin, un truc marin dans ce goût-là.
Malo n’avait pas d’amour particulier pour Fabien et ce dernier le lui rendait bien. Il pantouflait et avait toujours envié Malo qui, ayant passé le concours après avoir fait ses études, était entré dans la maison avec un grade supé- rieur au sien. Petite jalousie mesquine, le flic issu de la rue et celui venu des grandes écoles… Une caricature.
Et puis il y avait Albert, lui n’appartenait à aucune des deux catégories. On ne pouvait pas dire qu’Albert venait de la rue… La rue engendrait beaucoup de choses, mais pas des Albert. De toute façon, Albert ne rentrait dans aucune catégorie, il n’y en avait aucune d’assez large.
— Bon, allez, on y va, trancha Malo qui devinait déjà qu’il ne tirerait rien de plus de ce morse en uniforme.
Il lui emboîta donc le pas, s’engageant dans le couloir où ils croisèrent quelques-uns de leurs confrères et consœurs plus ou moins pressés, qui les saluèrent au pas- sage pour certains, les ignorèrent souverainement pour d’autres.
L’une d’entre eux, Laura, une jeune lieutenante métisse, grande et large d’épaules, qui ne s’en laissait montrer par personne et savait mieux que quiconque calmer les indéli- cats, lui lança.
— Encore un albertoire, Malo ?
Elle rigolait. Elle faisait partie des rares collègues, dans le service, à apprécier Albert pour qui elle avait une réelle affection, ayant décelé, sous le physique de golem du Can- talou, le gamin trop vite monté en graine. C’était ça le pire avec Albert : quand on le fréquentait un peu trop longtemps, on finissait par s’y attacher. Il y avait, chez lui et d’aussi loin que cela puisse être, un zeste de Forrest Gump.
Malo lui rendit son sourire et tapa dans sa main quand elle la lui présenta, puis il bifurqua pour prendre les esca- liers qui s’ouvraient à sa droite. À côté de lui, Fabien pro- testa.
— On va pas monter à pied !
Malo, qui l’avait fait exprès, le houspilla.
— Ça te fera le plus grand bien, tu t’es un peu empâté ces derniers temps. Il faudrait que tu retrouves la ligne, et ça donne des fesses d’acier.
— Des fesses d’acier, je t’en foutrais, moi, grommela son collègue qui le suivit néanmoins pour ne pas être en reste.
Malo pressa le pas, savourant la petite satisfaction d’entendre le souffle oppressé de son confrère derrière lui.
Au premier étage, déjà, Fabien était en nage. Sa moustache alourdie de sueur, il ressemblait plus que jamais à un morse. Malo accéléra encore.
Quand ils parvinrent au deuxième, devant le bureau du commandant, Malo arborait un sourire de gargouille qui lui fendait encore le visage d’une oreille à l’autre lorsque Fabien frappa à la porte.
Il y eut quelques secondes de silence avant qu’une voix sèche ne filtre à travers le verre dépoli.
— Oui. Qu’y a-t-il ?
C’était une voix à décaper la rouille. On devinait tout de suite que celui qui se trouvait derrière n’était pas du genre commode.
— Je vous amène le capitaine Sinclair, commandant, comme vous me l’avez demandé.
— Il ne pouvait pas « s’amener » tout seul ?
Malo manqua d’éclater de rire. Le patron avait l’air en forme… Cela étant, ce n’était pas forcément une excel- lente nouvelle, on ne pouvait pas dire qu’Archambault l’avait à la bonne.
— Faites-le entrer.
Fabien lui ouvrit la porte. Malo lui dédia un sourire narquois qui s’effaça aussitôt, car le bureau du comman- dant Archambault était à l’image de son propriétaire…
C’est-à-dire l’antithèse de celui de Malo. Austère en diable, aussi bien rangé que le sien était bordélique…
C’était bien simple, ici, aucun trombone ne traînait sur le sous-main nickel à tel point qu’une mouche aurait dérapé à l’atterrissage. Quant à l’originalité, c’était ailleurs qu’il fallait la chercher. Rien n’encombrait les murs, si ce n’était
le portrait du président de la République et un organi- gramme rempli d’une écriture appliquée qui n’avait pas grand-chose à envier à une police de caractères informa- tique. Malo était sûr que si un graphologue s’était penché sur la calligraphie du commandant Archambault, il en aurait eu des sueurs froides.
Car Gabriel Archambault – qui le fixait depuis l’autre côté de son bureau d’un regard qu’on aurait pu qualifier, en faisant un énorme euphémisme, de « glacial » – tenait, pour Malo, plus du robot que de l’être humain.
Ce type était un fonctionnaire de l’État. Tout était résumé dans le mot. Il ne vivait pas, il fonctionnait. Pour Gabriel Archambault, la vie se réduisait à une sorte d’équation, ou de mécanisme, de rouages qui entraînaient d’autres rouages. Pour lui, les crimes et les criminels n’étaient que des grains de sable plus ou moins gros qui empêchaient la grande machine qu’était la France de fonc- tionner correctement. Il traitait donc ces problèmes avec une efficience froide et appliquée et autant d’empathie qu’une caisse enregistreuse… Et encore, certaines, parmi les dernières, celles qui causaient, le faisaient avec plus de chaleur que lui.
Grand, mince, à la limite d’être maigre, la tête en pain de sucre et les joues creuses, le tout dépassant d’un col blanc et boutonné à ras la glotte – indice infaillible qui trahissait le pénible en puissance, lui avait un jour confié à Malo un de ses oncles, ancien béret rouge, puis garde du corps et enfin professeur de tir réflexe au GIGN – au- dessus d’un complet gris anthracite tout ce qu’il y avait de plus réglementaire, rien ne distinguait le commandant Archambault si ce n’était son manque total d’originalité.
Ah ! Si, il y avait quand même, dépassant de sa poche de
poitrine, la pointe rouge d’un mouchoir plié. Elle était étonnante, cette pointe, tellement incongrue, qu’on ne pouvait s’empêcher de la fixer.
— Sinclair… Asseyez-vous, l’accueillit-il avec autant d’amabilité qu’il aurait mis à le congédier.
— Monsieur… commença Malo, prudent, pour tâter le terrain. Si c’est au sujet d’Albert…
— Votre pithécanthrope agricole ?
Malo se demanda un instant s’il s’agissait d’une tenta- tive d’humour. L’expression d’Archambault le détrompa.
Ce n’en était pas.
— Il a encore fait des siennes ?
— Non, chef… commença Malo avant de se rappeler, en voyant la légère crispation des mâchoires de son supé- rieur, qu’Archambault détestait qu’on l’appelle comme ça.
Je veux dire, il est égal à lui-même.
— Je vois.
Il y a des mots qui en disent plus long que bien des discours, ces deux-là étaient du nombre. On devinait très bien, dans ce « je vois », tout ce qu’Archambault pensait du phénoménal Cantalou… Et Malo devait bien avouer qu’un monde, voire plusieurs, séparait les deux hommes.
Archambault avait très mal vécu le retour de Malo, quant à celui d’Albert… C’était la cerise sur le gâteau – une cerise particulièrement copieuse. Si Archambault faisait des cauchemars, se disait parfois Malo, Albert devait y figurer en bonne place.
— Non, il ne s’agit pas de lui, mais d’un sujet plus…
délicat.
Une de ses mains désigna plusieurs feuilles posées devant lui sur le bureau, des feuilles recouvertes d’une écriture élégante et déliée – une écriture de femme, ça ne
faisait aucun doute aux yeux de Malo… Mais une écriture qui avait en grande partie bavé, voire coulé, comme si le papier avait séjourné dans l’eau. Malo, devant le regard de banquise de son supérieur, demanda, prudent.
— Je ne comprends pas, commandant.
— Cette lettre, capitaine Sinclair, vous est destinée.
— Je vous demande pardon ?
Les yeux d’Archambault ne le quittaient pas, comme s’ils cherchaient, sur son visage, un indice.
La main fine, à nouveau, saisit quelque chose sous le tas de feuilles : une enveloppe, elle aussi imbibée d’eau, sur laquelle on devinait des lettres délavées, mais encore lisibles – assez, en tout cas, pour que Malo décrypte cette écriture qui lui était familière, une écriture qui éveillait en lui des souvenirs lointains, mais vivaces.
À l ’attention du capitaine Malo Sinclair
Levant les yeux vers son supérieur qui le fixait toujours, comme un entomologiste aurait étudié un insecte, il demanda, redoutant déjà la réponse.
— Où avez-vous trouvé cette enveloppe ?
Il y eut un long, très long silence. Malo, tendu comme une corde, était prêt à se lever pour secouer Archambault quand ce dernier répondit enfin, de sa voix monocorde.
— Sur le corps d’une noyée.
Chapitre 3
Paris, le Bastion, 36, rue du Bastion Jeudi 4 avril 2019, 11 h 02
— Noyée ?
Malo avait répété ce mot comme il aurait goûté du bout des lèvres un mets répugnant. Il sentait, dans sa gorge, sa poitrine, un point douloureux, sourd, qui augmentait.
Ces « o » ronds et généreux, opposés à ces « l » enlevés, légèrement penchés, trahissant à la fois la sensualité et la distinction, Malo les connaissait très bien pour avoir passé de longues heures à les parcourir, les caresser du regard, comme ses mains avaient caressé celle qui les avait tracés.
Archambault, qui ne l’avait pas lâché des yeux une seconde et dont il sentait le regard peser sur lui avec une acuité de plus en plus insupportable, répéta, implacable.
— Noyée, oui, la nuit dernière.
— Où ? demanda Malo d’une voix qu’il essaya de rendre la plus neutre possible, tant il refusait qu’Archam- bault puisse deviner la douleur qui montait en lui – une douleur qui le surprenait lui-même par son intensité.
— On l’a retrouvée ce matin coincée contre une péniche. Un type qui faisait sa promenade avant de se rendre au travail a remarqué ses cheveux qui flottaient à la surface de l’eau. Il nous a appelés…
— Elle n’est peut-être pas tombée là, affirma aussitôt Malo.
Le flic reprenait le dessus, essayant, tant bien que mal, d’encapsuler l’information, de mettre de la logique, du métier, autour de l’émotion, comme un rempart. Il ne voulait pas se laisser aller, ne lâcher ne serait-ce qu’une larme devant ce robot d’Archambault qui le guettait de ses yeux de vautour mécanique.
— C’est une certitude. Elle a été entraînée par le cou- rant, mais d’où ? Ça, nous l’ignorons encore.
Un court silence.
— Vous savez de qui il s’agit, n’est-ce pas ?
Malo dut se forcer pour détacher ses yeux de la feuille et les poser sur le visage étroit d’Archambault. Un instant, affrontant l’attention mathématique de son supérieur alors qu’il sentait bouillonner en lui une douleur qui se méta- morphosait en colère, une colère terrible, Malo demeura muet, incapable d’articuler un son tant il avait envie de hurler à ce connard à col amidonné tout ce qu’il pensait de lui et de tous ses semblables. Il se retint à grand-peine.
Les syllabes qui franchirent ses lèvres, emportant avec elles une part de sa poitrine, furent les suivantes.
— Marie de Fontevreaux.
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas prononcé ce nom. Il avait cru, jusqu’à présent, l’avoir purgé de toute la charge émotionnelle qu’il avait eue pour lui. Il se ren- dait compte qu’il s’était trompé, dans les grandes largeurs.
Même si plus de quinze ans – presque une vie – le sépa- raient maintenant de Marie, il comprenait qu’elle n’avait jamais vraiment quitté ses pensées et qu’une part de son cœur lui appartenait encore – cette part qui, en cet instant, emplissait toute sa personne de sa douleur.
Et cet automate d’Archambault qui redémarrait, aussi insensible qu’un robot de cuisine en train de presser une orange… Or, cette orange, c’était lui.
— Exact, Marie de Fontevreaux, la fille du comte Phi- lippe Demian de Fontevreaux, un homme très riche, très influent… Et très bien introduit en politique.
Comme si Malo avait besoin qu’on lui rappelle qui était le père de Marie ! Comme s’il ne savait pas, lui, qui était Philippe Demian de Fontevreaux. Une des plus grandes fortunes de France, descendant d’une famille dont le nom remontait presque aux Carolingiens, ou au moins au début des Capétiens. Les ancêtres des de Fontevreaux avaient trucidé à peu près de tout dans l’ensemble des guerres plus ou moins glorieuses de France, du Sarrasin à l’Allemand en passant par l’Anglois, le Hollandais, les Habsbourg, les Prussiens et il en oubliait, dans et hors les frontières du pays.
Plus malins que beaucoup de leurs pairs, les de Fonte- vreaux avaient pris la poudre d’escampette à l’étranger pendant la période révolutionnaire, pour éviter le raccour- cissement à l’expéditive qui sévissait à cette époque chez la gent aristocratique. Mais ils étaient parvenus à conser- ver, par divers expédients, leurs possessions en France.
Revenue une fois les choses un peu calmées, la famille, anguille en politique à en concurrencer un Talleyrand, avait traversé le tumultueux XIXe siècle, ses révolutions et
la tempête napoléonienne, avec une rare maestria. Com- prenant que l’ère était aux mercantis et non plus aux guer- riers, les de Fontevreaux, sans renier leur origine, avaient refusé de tomber dans la pauvreté qui avait eu raison de nombre de leurs pairs trop dogmatiques, qui méprisaient le commerce et s’accrochaient à leur fierté anachronique.
Combattant depuis plus de mille ans, les de Fontevreaux connaissaient à fond la nature belliqueuse de l’homme et savaient que son goût pour le meurtre en masse ne passe- rait pas de sitôt, qu’il y aurait toujours, ici ou ailleurs, un dirigeant ou un autre, plus ou moins dictateur sur les bords, désireux de faire valoir ses droits sur le voisin et que, si ce n’était pas le cas, on pouvait le motiver à le faire. Aussi, de guerriers, ils étaient devenus marchands d’armes. La Première Guerre mondiale, où s’était illustré l’un des leurs – en tant que général ou quelque chose comme ça, un de ces trucs avec beaucoup d’étoiles au plastron, Malo ne se souvenait plus du grade exact –, avait été pour eux, comme pour d’autres, une formidable source de revenus. La famille, toujours discrète, avait réussi à passer la Seconde Guerre mondiale sans perdre de plumes.
Une fois la tourmente apaisée, elle avait repris son business en Asie et, en particulier, en Afrique où, pour la plus grande prospérité des manufactures d’armes occidentales, on avait toujours besoin de quelques ustensiles plus ou moins dévastateurs pour trucider son prochain, de la mine antipersonnel au char d’assaut. Les de Fontevreaux four- nissaient tout ça et bien plus encore.
Malo les soupçonnait même, dans certains petits États d’Afrique un peu trop calmes ou en voie de stabilisation, d’avoir commandité quelques liquidations judicieuses de meneurs pacifistes qui menaçaient de gâcher leur florissant
commerce. La famille avait grimacé quand la France avait signé l’accord sur la vente de mines antipersonnel, com- merce juteux au coût de revient dérisoire – mais on était plein de ressources chez les de Fontevreaux. La famille en avait profité pour se donner un vernis de respectabilité en investissant dans la vigne en Bordelais et les conserves dans son château sur les bords de Loire. Là encore, elle avait réalisé une très belle réussite. Les pâtés Le Grand Veneur de Fontevreaux s’arrachaient à prix d’or dans les épiceries fines pour gens de goût.
Bref, en un mot comme en cent, les de Fontevreaux étaient de ces familles qui avaient traversé les âges et aujourd’hui, au début duXXIe siècle, une des plus grandes fortunes de ce pays, peut-être même d’Europe, mais une fortune qui savait se faire discrète et évitait la publicité comme la peste. Jamais, ou presque, on ne voyait un de Fontevreaux dans la presse ou à la télé. Aucun journaliste n’avait franchi les barrières de leurs domaines aux alen- tours de Paris ou le long de la Loire, ni de leurs diverses possessions à Monaco ou ailleurs.
De la période révolutionnaire et celle qui avait suivi, les de Fontevreaux avaient retenu une leçon essentielle : si l’on voulait vivre heureux, riche et puissant, la discrétion est la meilleure des stratégies. L’ostentation, le bling-bling, la dorure vulgaire, enfin, toutes ces choses qui montaient à la tête des « parvenus » de la République et causaient invariablement leur perte n’étaient pas pour eux. Les de Fontevreaux savaient, d’expérience, que lorsque les pauvres se mettaient à réfléchir et décidaient que trop, c’était trop, ils commençaient par pendre ou guillotiner les imbéciles qui avaient eu la mauvaise idée d’étaler leur richesse. De Gala à l’échafaud, il n’y avait qu’un pas.
Philippe Demian de Fontevreaux était donc le pur pro- duit, la quintessence de cette famille, dépositaire d’une fortune que Malo se serait bien gardé d’estimer même dans ses rêves les plus fous, à la tête d’un empire financier tentaculaire dont les ramifications s’étendaient bien au- delà des frontières de la France. Et Marie avait été sa fille.
— Vous la connaissiez ?
Ce n’était pas une question. Malo ne chercha pas à nier.
— Oui.
Pour devancer la suivante, tant il n’aurait pas supporté qu’Archambault le cuisine, il ajouta :
— Elle a été ma… ma petite amie.
Il avait hésité sur ces derniers mots à tel point ils lui paraissaient mal adaptés, presque vulgaires, pour désigner les sentiments qui les avaient liés, Marie et lui.
Marie avait été… Oh ! Un de ces enfants qui naissent parfois dans les familles riches, une sorte d’ovni, une gamine déposée là par les fées… Dans ce lignage belli- queux devenu mercanti, il fallait bien, de temps en temps, qu’il y ait des imprévus. Cet imprévu, cela avait été Marie.
Une jeune femme superbe, drôle, fantasque, sensuelle, qui se passionnait pour la peinture, la sculpture, le pastel, la photo, la musique, enfin, tous les arts en règle générale – et pour les artistes. Dédaignant la tradition familiale, elle s’était orientée vers un cursus d’histoire de l’art où elle avait fait de brillantes études et passé un master tout en prenant des cours du soir en dessin. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés. Malo, dans cette autre vie à laquelle il avait renoncé, étudiait en ce qui le concernait l’histoire et prenait, lui aussi, des cours du soir en dessin, les mêmes que Marie. Ils s’étaient retrouvés l’un à côté de l’autre et
avaient échangé quelques mots sur le modèle qu’ils étaient en train de croquer.
Au premier regard, le courant était passé. Malo était fasciné par la manière dont Marie penchait la tête. Il se rappelait, comme si c’était hier, ses cheveux blond roux ramenés en chignon un peu lâche d’où s’échappaient quelques mèches rebelles qui ruisselaient sur sa nuque. Il s’était bien vite désintéressé du modèle pour se mettre à dessiner le profil perdu de Marie. Ils avaient encore échangé quelques mots alors qu’elle esquissait le modèle au fusain et que lui l’esquissait, elle… Elle avait ri une fois ou deux à ses réflexions. Il avait trouvé que c’était le rire le plus charmant, le plus délicat qu’il eût jamais entendu.
À la fin de la séance, alors qu’elle se levait et que le modèle, un grand type musclé, se rhabillait, elle lui avait montré son esquisse – elle était très douée – et lui avait demandé en échange de lui montrer la sienne… Il avait tenté de s’esquiver, mais sans conviction. En vérité, il vou- lait lui faire savoir la fascination qu’elle exerçait sur lui…
Qu’elle lui plaisait beaucoup, et plus encore.
Redoutant sa réaction, il lui avait donc montré son cro- quis, guettant les émotions sur son beau visage au nez à peine retroussé. Elle avait longuement fixé le dessin au fusain, avait penché la tête sur le côté. Ses grands yeux couleur d’océan, à la nuance presque violette, s’étaient plissés, comme si elle étudiait son propre profil. Une petite ride de concentration barrait son front. Elle avait fait une moue délicieuse de ses lèvres pleines. Malo se souvenait avoir pensé qu’elle était irrésistible.
Posant son regard sur lui alors qu’il se sentait étouffer, comme un gamin à son premier rendez-vous, elle avait affirmé, avec gravité.
— Vous êtes doué.
— Moins que vous, avait-il répondu, tout à trac, d’une voix étranglée.
— Et trop gentil, avait-elle ajouté. Je ne suis pas aussi jolie.
— Si. Bien plus que ça…
Alors qu’elle l’observait avec ce sourire craquant, il s’était lancé, se demandant d’où il pouvait bien tirer son courage, lui qui n’avait jamais été doué pour draguer les filles.
— Je crois que je ne me lasserai pas de vous dessiner.
Elle avait haussé un sourcil.
— Ah oui ?
Un éclair canaille avait pétillé dans ses iris.
— Dans le même appareil que le modèle de tout à l’heure ?
Rien qu’à l’idée de Marie posant, nue, sur le piédestal où s’était tenu le type musclé quelques instants plus tôt, une bouffée de chaleur l’avait envahi. Il s’était senti rougir à en concurrencer toutes les tomates du monde. Il ne savait pas comment il avait réussi à tirer de sa gorge un :
— Pourquoi pas ? Ce serait d’un grand intérêt… Artis- tique, je veux dire.
C’était le tout pour le tout. Marie avait froncé ses beaux sourcils clairs. Mortifié, il avait cru qu’elle allait tourner les talons et le planter là, mais après l’avoir laissé mijoter pendant quelques secondes, elle avait fini par éclater de rire, puis l’avait invité à venir chez elle le lendemain soir s’il voulait la « croquer à nouveau ». Elle lui avait dédié un tel regard que Malo avait senti son sang entrer en ébul- lition.
Le lendemain soir, il était allé chez elle, dans un superbe immeuble proche du parc Monceau et un non moins superbe appartement aux plafonds de quatre mètres de haut, réaménagé avec un goût exquis.
Malo ne savait pas encore qui étaient les de Fonte- vreaux, mais avait tout de suite compris qu’il n’avait pas affaire à une fille de prolo.
Peu importait : aurait-elle été la fille du dernier des clochards qu’il s’en serait moqué. Marie lui avait ouvert sa porte, lui avait souri en découvrant le bouquet de cho- colats qu’il lui avait apporté, et son monde s’était éclairé.
Ce soir-là, après avoir mangé chez elle un délicieux repas qu’elle avait commandé chez Rimal, un traiteur liba- nais du quartier, ils avaient, comme elle le lui avait promis, fait une séance de pose… Une première séance dont il garderait le souvenir sa vie durant, tant l’érotisme de ces minutes surpassait tout ce qu’il avait déjà connu… Et avait connu depuis. Il devait le confesser, il avait été bien moins professionnel que Leonardo DiCaprio dans Titanic.
Une fois son esquisse achevée d’un fusain tremblant, il avait rejoint son modèle pour une autre forme d’art…
Cela avait été la première fois… Mais pas la dernière.
Leur relation, avec Marie, avait eu la fulgurance et l’éclat d’un rêve, d’un feu, d’un brasier tant ils étaient accordés sur tout, aussi bien dans les arts que dans leur vision du monde, dans leur gourmandise l’un envers l’autre et le plaisir… Jusqu’à ce que monsieur le comte ne découvre leur liaison.
Marie avait tout essayé pour lui faire accepter Malo.
Au désespoir, elle avait même évoqué ses origines vague- ment aristocratiques – de la petite chevalerie de province, certes, mais quand même… Malo, lui, avait tout de suite
compris, au premier regard de Philippe Demian, quand il l’avait rencontré, que ce n’était pas son titre qui posait problème, mais sa fortune. Jamais monsieur le comte n’aurait donné la main de sa fille à un pauvre – catégorie sociale dans laquelle il rangeait tout individu au revenu mensuel inférieur à 50 000 euros. Marie aurait pu répondre à son père que ce n’était pas à lui de décider de ses fréquentations et fuir avec Malo, comme dans les his- toires de princesses qui quittaient leur palais et leur confort pour le petit cordonnier… Mais Malo avait appris que la réalité était bien différente des contes de fées. Marie avait eu beau l’aimer, l’aimer sincèrement, elle ne comptait pas renoncer à son bel appartement, à sa vie d’artiste spon- sorisée, de riche dilettante pour le suivre dans le logement que lui prêtait son oncle, au rez-de-chaussée de sa maison, à Savigny-sur-Orge…
Ils s’étaient donc séparés et rarement, dans sa vie, il n’avait autant souffert qu’en quittant Marie, ce soir d’automne où le ciel, comme les yeux de celle qui l’aimait, n’en finissait plus de pleurer à en noyer le monde. Il se rappelait encore ce dernier regard qu’elle lui avait lancé depuis le seuil de son bel appartement, une main sur la haute porte rouge, moulurée et laquée… Une princesse en larmes devant de son château.
Jamais il ne l’avait revue. Et maintenant, elle était morte… Noyée.
Absurde.
Faisant face au regard inquisiteur d’Archambault qui ne l’impressionnait plus, il exigea.
— Je veux lire cette lettre.