DOI:10.1051/sm/2009002
Exigences logiques et paradigmes analytiques du programme de recherche (( mouvement de r´ egionalisation ))
Illustrations dans les domaines du contrˆ ole moteur et de la perception humaine
M. Quidu
Laboratoire d’histoire des sciences et de philosophie, UMR 7117 CNRS-Nancy Universit´e, 1 rue Mazerat, 66120 Font-Romeu, France
Re¸cu le 9 avril 2008 – Accept´e le 9 mars 2009
R´esum´e. S’inscrivant dans le cadre d’une approche analytique et logique en philosophie des sciences (Berthelot,1990), la pr´esente contribution a pour objectif de d´egager une convergence de d´emarches cognitives d´eploy´ees par plusieurs publications contemporaines dans les domaines des neurosciences du comportement moteur (Lemoine) et de la psychologie ´ecologique du couplage perception-action (Warren et Chardenon). Celles-ci partagent une architecture logique polaris´ee par trois((sch`emes d’intelligibilit´e))(pluralit´e, conditionnalit´e et compl´ementarit´e) composant le((noyau dur))d’un ((programme de recherche))qualifi´e de ((mouvement de r´egionalisation))dont l’extension est `a la fois transdisciplinaire et trans-objets. Apr`es avoir formalis´e ses diverses exigences logiques, nous sp´ecifions les configurations historiques et ´epist´emiques d’´emergence de ce programme (contextes de controverses th´eoriques) et en ´evaluons la f´econdit´e en r´ef´erence aux crit`eres normatifs fournis par Lakatos (1994).
Mots cl´es : Programme de recherche, compl´ementarit´e, sch`eme d’intelligibilit´e, Lemoine
Abstract. Cognitive requirements and analytical paradigms of research program “move- ment of regionalization”. Illustrations in the fields of motor control and human per- ception.
Inscribing as part of an analytical and logical approach in philosophy of sciences (Berthelot,1990), the present contribution aims to put in an obvious place a concourse of cognitive procedures devel- oped by several contemporary publications in the fields of the ecological psychology of perception- action coupling (Warren and Chardenon) and of the neurosciences of motor behaviour (Lemoine).
These contributions share one logical architecture structured by three schemas of intelligibility (mul- tiplicity, “under-conditions”, and complementarity) composing the “hard-core” of a “research pro- gram” named “movement of regionalization”. Its extension is trans-disciplinary and trans-objects.
Having formalized its logical requirements, we specify the historical and epistemic shapes of emer- gence of this program (contexts of theoretical polemics) and appraise finally its fecundity in reference to the normative criteria provided by Lakatos (1994).
Key words: Research program, complementarity, schema of intelligibility, Lemoine
Introduction
S’inscrivant dans le cadre d’une approche analytique en philosophie des sciences, le pr´esent article poursuit l’ob- jectif de d´egager une convergence de d´emarches cog- nitives d´eploy´ees par un certain nombre de travaux contemporains relevant d’horizons disciplinaires et d’ob- jets de recherche vari´es. Plus pr´ecis´ement, les publications
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etudi´ees, issues de la psychologie ´ecologique et des neuros- ciences comportementales, portent sur les probl´ematiques de la perception humaine et du contrˆole moteur. En re- coupant sur un mode ascendant l’armature logique qui structure chacune des contributions analys´ees, apparaˆıtra un noyau dur commun compos´e de trois sch`emes d’intel- ligibilit´e (pluralit´e, conditionnalit´e et compl´ementarit´e) et commandant un((programme de recherche))que nous Article publi´e par EDP Sciences
qualifierons de ((mouvement de r´egionalisation)). Avant de pr´eciser le sens de ces diff´erents outils analytiques, il convient de situer la pr´esente approche au sein du paysage des ´etudes r´eflexives sur les STAPS et plus g´en´eralement des travaux de philosophie des sciences.
Les ´etudes r´eflexives prenant pour objet les STAPS se sont d´evelopp´ees selon plusieurs directions, ces directions n’´etant pas exclusives les unes des autres chez un mˆeme auteur.
Une premi`ere orientation, normative, prospective et organisationnelle, consiste, `a partir de constats sur les modalit´es cognitives et sociales de fonctionnement de cette section universitaire, `a en dresser des pers- pectives d’´evolution, lesquelles mˆelent ´etroitement des consid´erations d’ordre ´epist´emique ((( quels types de connaissances produire ?))) et institutionnel (((quelle or- ganisation pour le champ ?))). Il est alors question de discuter du degr´e d’unit´e, de sp´ecificit´e et d’autonomie du champ et de sugg´erer des propositions contrecarrant la tendance `a l’´eclatement, `a l’´emiettement, `a la dis- solution identitaire : parmi ces travaux, nous pouvons mentionner la controverse ayant oppos´e Parlebas (1985, 2001), partisan de la constitution d’une science autonome ayant comme objet sp´ecifique l’action motrice, `a Vigarello (1986,2001) plaidant pour le d´eveloppement d’enquˆetes disciplinaires conformes aux normes scientifiques des sciences-m`eres et la multiplication des ´echanges inter- disciplinaires. Les propositions de Gleyse (1991, 1995, 2001) d’un objet f´ed´erateur((corpor´eit´e humaine))au sein d’une 74e section rebaptis´ee((anthropo-somatologie))at- tentive `a contrer l’h´eg´emonie axiologique positiviste et physicaliste et de Bruant & Rauch (1984) r´ecusant la soumission des recherches fondamentales aux recherches finalis´ees, incitant au d´eveloppement compl´ementaire
´equilibr´e et `a l’´echange r´eciproque des disciplines par- ticipent de cette mˆeme orientation. Nous regroupons
´egalement dans cette cat´egorie les r´eflexions de Le Pogam (1993, 1998) r´eclamant une conception plurielle non r´eductrice et non r´eductionniste de la rationalit´e, de Liotard (2001) militant pour la reconnaissance des ap- proches qualitatives, d’objets et de formats d’´ecriture pluriels, `a partir d’un d´evoilement du jeu combin´e des imaginaires du savoir et des enjeux de pouvoir dans la do- mination scientiste, et l’approche a posterioriste de Jarnet (2005) d´efinissant l’identit´e du champ, non pas sur le mode de la confrontation ni de l’insularisation, mais par les traditions de recherche, probl`emes et paradigmes qui le composent.
La particularit´e de ces trois derniers travaux, nous amenant `a une seconde cat´egorie de contributions r´eflexives, nomologiques, est d’engager une r´eflexion sur les crit`eres de recevabilit´e scientifique des productions.
Une derni`ere cat´egorie d’´etudes, qualifi´ee d’analytique et d’empirique, vise, non plus `a d´efinir des perspectives cognitivo-politiques pour les STAPS ni `a en d´elimiter les normes de scientificit´e, mais `a en caract´eriser le fonction- nement d’un double point de vue cognitif et social : nous mentionnons alors les travaux de Mierzejewski (2005a,
2005b) ´etudiant, du point de vue de la sociologie des professions, la construction de la discipline universitaire STAPS en s’int´eressant aux processus de socialisation professionnelle des premiers universitaires et `a leurs rap- ports diff´erenci´es `a l’EPS. Terral (2003a, 2003b, 2004) souligne, quant `a lui, le caract`ere cliv´e de la commu- naut´e STAPS-EPS en d´egageant l’interd´ependance des processus cognitifs, discursifs et sociaux et le jeu com- bin´e des effets contextuels et dispositionnels dans la sta- bilisation des controverses relatives `a la construction des savoirs. Plus pr´ecis´ement, l’auteur met en ´evidence la pluralit´e des sch`emes cognitifs et des conceptions onto- logiques des savoirs, de la v´erit´e et de l’action. Enfin, Collinet (2001, 2003a, 2003b) questionne le bien-fond´e de l’appellation ((discipline)) pour qualifier les STAPS dans la mesure o`u ces derni`eres apparaissent comme un domaine cliv´e, multi-tensionnel, les tensions y revˆetant une double dimension sociale et cognitive : parler de dis- cipline scientifique pour les STAPS est probl´ematique compte tenu de l’´emiettement scientifique du domaine et de sa soumission `a des syst`emes normatifs ext´erieurs.
Dans cette perspective, l’auteur soutient par exemple la th`ese suivant laquelle ((les STAPS, malgr´e leur ca- ract`ere pluriel, ne sont pas un lieu d’interdisciplinarit´e ou de transdisciplinarit´e r´eellement perceptibles)). D’autre part, elle pose la question du rapport aux sciences-m`eres (((r´eduction physicaliste, resserrement des orientations ou d´ependance et vassalisation ?))) et refuse les r´eponses d´efinitives et uniformes pour tous les secteurs et tous les chercheurs : ((l’autonomie du champ est `a mesurer fi- nement, la part d’originalit´e `a ´evaluer)). Dans ce cadre, Collinet (2003a, 2003b) ´elucide la cohabitation de deux espaces de contraintes (les logiques scientifiques dict´ees de l’ext´erieur par les disciplines de r´ef´erence et les lo- giques internes historiques, sociales et ´epist´emologiques propres au domaine) dans les univers discursifs des pro- ductions sociologiques et historiques STAPS. L’auteur
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etudie ailleurs (Collinet, 2005, 2006) la liaison th´eorie- pratique en suivant l’itin´eraire social des savoirs scienti- fiques depuis ses sph`eres de production jusqu’`a l’utilisa- tion qu’en font les enseignants d’EPS. En r´esum´e, cette troisi`eme cat´egorie de travaux, au travers des concepts de discipline et de communaut´e, cherche `a situer, par le d´eploiement d’enquˆetes empiriques, la singularit´e cog- nitive du champ pris dans son ensemble notamment en y ´etudiant les tensions internes (entre ´eclairages disci- plinaires) et externes (dans le rapport aux sciences de r´ef´erence).
La pr´esente contribution partage avec cette troisi`eme cat´egorie le parti-pris empirique et non normatif mais ne poursuit pas la mˆeme intention : il ne s’agit pas ici de ca- ract´eriser la sp´ecificit´e ou les contours du domaine insti- tutionnel STAPS mais uniquement de s’int´eresser `a deux des traditions de recherche((acad´emique))(en opposition au sch`eme utilitariste, professionnel et pluridisciplinaire pour reprendre la typologie de Terral) qui, historique- ment, le composent (les domaine du contrˆole moteur et de la perception humaine). Nous ne chercherons pas `a
d´eduire de l’´etude de ces deux domaines des conclusions applicables `a l’ensemble du champ. En revanche, l’am- bition poursuivie est de d´emontrer que plusieurs tra- vaux s’int´eressant `a ces deux objets de recherche, depuis des ´eclairages disciplinaires vari´es, partagent une ar- chitecture logique commune susceptible de d´elimiter le d´eveloppement d’un programme unitaire de recherche. Il convient alors de pr´eciser que la reconstitution de ce pro- gramme n’entretient aucune relation avec l’´eventuel pro- jet d’unification du champ STAPS. Il s’agit simplement de contribuer `a outiller la compr´ehension des lignes de di- vergence et de convergence relatives `a ces deux traditions de recherche, et elles-seules, et ce en r´ef´erence aux tra- vaux de Berthelot (1990,2001) qui les auto-d´efinit comme ((une tentative de r´eduction de la multiplicit´e des posi- tions et des orientations `a un certain nombre de points de vue sous-jacents constituant les noyaux rationnels de compr´ehension de l’activit´e ´epist´emique d´ecrite)).
L’approche de Berthelot, au sein du paysage des travaux en philosophie des sciences, peut ˆetre qualifi´ee doublement d’analytique et de logique : tout d’abord ana- lytique, empirique et descriptive, en opposition `a nor- mative et sp´eculative, car elle ´etudie la science en train de se faire, les modes de construction de l’argumenta- tion et d’administration de la fonction probatoire : se- lon Berthelot, ((en dehors de toute perspective norma- tive, l’analyse consiste `a traiter les discours sur le r´eel comme r´esultat d’une activit´e de pens´ee dont il importe de d´emontrer les op´erations cognitives de saisie d’un ob- jet)). Cette entreprise s’av`ere d’autant plus d´ecisive et d´elicate que la forme d’exposition des r´esultats tend sou- vent `a occulter le processus d’´elaboration de connais- sances. L’approche est ainsi qualifi´ee de logique car elle
´etudie l’armature logico-cognitive des productions : en effet, il ne s’agit pas de s’int´eresser aux composantes po- litiques, institutionnelles et mat´erielles de l’activit´e scien- tifique (comme ont pu le faire Latour (2006), Callon (1989) et Grison (2006) dans le cadre de la sociologie des sciences ou de l’ethnographie cognitive) mais aux op´erations cognitives d´eploy´ees : `a partir du travail de la connaissance en acte (la science telle qu’elle se fait), l’enjeu est de cerner les constituants de l’intelligence de l’objet. L’analyse logique peut ainsi se r´esumer comme un mouvement de d´econstruction par lequel on passe du constitu´e aux constituants, de la th´eorie `a l’axiome.
Avant de pr´esenter les outils analytiques utilis´es en vue de r´ealiser ce travail de d´econstruction logique, il convient d’attirer la vigilance du lecteur sur un amalgame fr´equent consistant `a confondre, en philosophie des sciences, l’ap- proche logique et le programme logiciste et `a accuser cette premi`ere, au nom des critiques adress´ees classique- ment au second, de proposer une ´etude((anhistorique)), ((d´econtextualis´ee)),((froide)),((d´esincarn´ee)), coup´ee des ((contingences existentielles))et de la((dimension collec- tive))de l’activit´e scientifique. Si elle entre par l’activit´e logique de construction de connaissance, l’approche de Berthelot int`egre ´egalement des questionnements sur les choix ontologiques et se prolonge sur des r´eflexions de
nature historique, l’auteur prenant par exemple le soin de pr´eciser que((l’effort de d´econstruction analytique ne masque pas toutefois le fait que chaque programme sur- git dans une situation historique et ´epist´emique parti- culi`ere)). Elle s’int´eresse ´egalement `a la dimension col- lective du travail scientifique, non pas certes au niveau de ses manifestations visibles (´equipes de recherche, col- loques, soci´et´es savantes, publications collectives), mais des((coll`eges invisibles))(Crane,1972) d´efinis comme des r´eseaux de citations et r´ef´erences. La confusion ´evoqu´ee ci-avant peut r´esulter d’une lecture hˆative de l’opposition sugg´er´ee par Latour (2001) entre d’une part la ((science faite))(qui serait sˆure, objective, froide) qui serait l’apa- nage de l’´epist´emologie et d’autre part la((science en train de se faire)) (qui serait chaude, incertaine, n´egoci´ee) qui serait l’apanage de la sociologie des sciences. S’ensuit la tentation de consid´erer l’approche analytique et logique comme l’´etude de la science faite, ce que Berthelot r´ecuse : ce dernier ´etudie le niveau logique et cognitif de la science se faisant l`a o`u Latour privil´egie le niveau ((lien avec le politique)). Aucune de ces deux approches n’est en me- sure d’´epuiser l’´etude de la pratique scientifique mˆeme si Latour tend `a soutenir le contraire `a son propre pro- fit. Il faut ici voir l’expression d’une lutte pour l’imposi- tion de la conception l´egitime de la pratique scientifique et de sa dimension incarn´ee, collective et situ´ee. Face `a ces proc´edures de domination, il convient d’expliciter la r´eduction qu’op`ere chaque analyse (dans notre cas, non- prise en compte des facteurs politiques, institutionnels et mat´eriels mais attention port´ee aux op´erations cognitives, aux choix ontologiques associ´es, aux r´eseaux de r´ef´erence et au contexte ´epist´emique) et d’expliciter le choix de ses outils (en l’occurrence les notions de programme de re- cherche, de sch`eme d’intelligibilit´e et de paradigme ana- lytique).
L’op´eration de rep´erage va nous conduire `a mettre en ´evidence, `a partir de l’analyse de travaux de psy- chologie ´ecologique de la perception et de neurosciences du comportement moteur, une architecture logique com- mune attestant du d´eveloppement d’un ((programme de recherche)) unitaire. Selon Lakatos (1994), le pro- gramme de recherche constitue ((l’unit´e pertinente de reconstruction rationnelle en histoire et philosophie des sciences)) : ((les s´eries th´eoriques importantes dans le d´eveloppement des sciences se caract´erisent par une conti- nuit´e qui relie leurs termes en un cadre conceptuel commun)). Plus pr´ecis´ement, un programme peut ˆetre d´efini comme un point de vue de recherche `a composi- tion duale : le noyau dur condense des propositions on- tologiques de base (axiomes) qui seront pr´eserv´ees de la falsification par l’instauration d’un ((glacis protec- teur)) : ce dernier est constitu´e d’hypoth`eses auxiliaires qui, elles, sont r´efutables et seront adapt´ees pour sou- tenir le choc des mises `a l’´epreuve tout en pr´eservant intact le noyau dur. Le glacis protecteur se caract´erise ainsi par une double heuristique, n´egative en ce qu’elle empˆeche que le noyau dur subisse les contre-coups d’une contradiction empirique et positive en ce qu’elle guide
le choix des probl`emes, l’enchaˆınement des mod`eles et l’´elaboration d’hypoth`eses. Berthelot apporte une clarification essentielle `a la m´ethodologie des programmes de recherche en d´efinissant ce dernier comme ((une ligne d’analyse particuli`ere correspondant `a une mise en œuvre sp´ecifique et concr`ete d’un sch`eme d’intelligibilit´e)). Le sch`eme apparaˆıt comme la composante constitutive du noyau dur des programmes. Il se caract´erise par une re- lation logique fondamentale (contradiction, causalit´e. . . ) commandant une matrice d’op´erations de connaissance.
Il est solidaire d’engagements ontologiques (d´esignant le type d’entit´es et de propri´et´es `a retenir), d’une syntaxe de r´eduction et d’une structure d’explication `a construire.
Cette architecture logique constitutive d’un programme s’actualise dans des mod`eles aux langages diff´erents ainsi que dans des domaines de recherche et des champs disci- plinaires vari´es. Les th´eories sont ainsi consid´er´ees comme des applications `a un domaine particulier de r´ealit´e de programmes de port´ee transdisciplinaire construits ind´ependamment et ant´erieurement `a elles. Ainsi, l’en- treprise de d´econstruction analytique d´egagera des so- lidarit´es profondes derri`ere les segmentations de sur- face en se penchant sur les pr´esuppos´es logiques et les op´erations cognitives permettant la construction de l’ob- jet. Toutefois, ´etant entendu qu’un programme de re- cherche constitue une ligne d’analyse port´ee par des en- tit´es socio-historiques concr`etes, cet effort d’abstraction ne se d´eploiera que sur la base d’une analysein actu de travaux exemplaires. Ces textes exemplaires seront qua- lifi´es de((paradigmes analytiques)) au sens restreint que retient Berthelot de l’expression kuhnienne. Berthelot re- fuse une acception floue de la notion de paradigme comme mani`ere de voir les choses ou mod`ele explicatif pr´ef´erant avancer l’id´ee d’une((r´ealisation singuli`ere exemplaire)).
C’est par la m´ediation d’œuvres et de r´esultats fonction- nant comme exemples communs ou mod`eles de connais- sance en acte que se communiquent les r`egles de travail et d’intelligibilit´e d’une communaut´e scientifique donn´ee.
Ces textes exemplaires, connus et reconnus par la com- munaut´e, expriment sous une forme incarn´ee des mod`eles heuristiques et des ´enonc´es recteurs. Ils permettent une appr´ehension quasi sensible des r`egles de composition command´ees par le sch`eme et constituent une association vivante des donn´ees empiriques et des propositions expli- catives qu’il ordonne. De ce fait, le texte paradigmatique apparaˆıt comme une modalit´e privil´egi´ee de transmission d’une argumentation programmatique jouant le rˆole d’an- crage pour des transferts intra et inter-disciplinaires.
A l’aune de la pr´` esentation des outils analytiques utilis´es, il convient de re-formuler l’objectif de la pr´esente contribution : `a partir d’un corpus de tra- vaux acad´emiques d´evelopp´es dans les domaines de la perception et du contrˆole moteur (soit deux tra- ditions de recherche d´evelopp´ees en STAPS), il s’agit de rep´erer la mise en œuvre de sch`emes communs d‘intelligibilit´e (en l’occurrence les sch`emes de plura- lit´e, conditionnalit´e et compl´ementarit´e) composant le
noyau dur d’un programme de recherche (le ((mouve- ment de r´egionalisation))) dont l’extension est trans- disciplinaire (psychologie ´ecologique, neurosciences com- portementales) et trans-objets. Nous mettrons tout d’abord en ´evidence le noyau logique et ontologique du programme de r´egionalisation `a partir de l’analyse des ´etapes argumentaires de la th`ese de Lemoine dans le domaine du contrˆole moteur (premi`ere partie). Puis, nous recouperons ce travail consid´er´e comme paradig- matique du mouvement de r´egionalisation avec d’autres actualisations situ´ees dans le domaine de la psychologie
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ecologique de la perception (deuxi`eme partie). `A par- tir de ce recoupement, nous formaliserons les exigences logiques communes de ce programme, ses implications philosophiques et d´egagerons les propri´et´es formelles des contextes ´epist´emiques au sein desquels des th´eories re- levant de ce programme ont ´emerg´e (troisi`eme partie).
Nous ´evaluerons enfin, en guise de conclusion, la f´econdit´e de ce programme `a partir de la s´erie de propositions de Lemoine.
1 Sp´ ecificit´ e de l’architecture logique de la th` ese de Lemoine (2007)
Nous tentons de d´egager l’originalit´e de la proposition de Lemoine (2007) en termes de sch`emes d’intelligibilit´e en suivant la progression de son argumentation relative aux processus impliqu´es dans la gestion temporelle du mouvement.
1.1 1re ´etape : remise en question de l’unicit´e du processus de gestion temporelle
Historiquement, un premier mode (alors consid´er´e comme unique) de contrˆole des aspects temporels du mouve- ment est mis en ´evidence `a partir d’une certaine classe de tˆaches (dont la sp´ecificit´e discontinue ne sera d´egag´ee qu’apr`es-coup) :((le tapping digital en synchronisation- continuation)). L’analyse de la variabilit´e des intervalles inter-tapes au sein des s´eries permet alors d’acc´eder aux m´ecanismes sous-jacents : Wing & Kristofferson (1973) proposent ainsi un mod`ele (WK) correspondant `a un mode de timing central, discret et prescriptif o`u les in- tervalles de temps produits sont bas´es sur deux processus ind´ependants : un processus temporel via une ((horloge interne))qui produit une s´erie d’intervalles temporels et un processus moteur qui est responsable de l’ex´ecution de la tape `a la fin de chaque intervalle temporel pro- duit par l’horloge interne. Ce mod`ele recevant des vali- dations empiriques dans les tˆaches de tapping et de per- ception temporelle, des auteurs avancent en r´ef´erence `a Michon (1967) et `a la th´eorie des programmes moteurs g´en´eralis´es (Schmidt, 1975) l’id´ee que le timing serait une habilet´e commune `a toutes les tˆaches. De plus, les performances mesur´ees dans des tˆaches impliquant des effecteurs diff´erents sont fortement corr´el´ees corroborant la th`ese d’un donneur de temps central et unique.
N´eanmoins, cette unicit´e du mode de production tem- porelle va subir des contestations empiriques : `a partir
d’une approche corr´elationnelle des variances de s´eries d’intervalles temporels produites lors de tˆaches de tap- ping et de dessin de cercle et posant qu’une corr´elation significative entre deux tˆaches exprime le d´eploiement d’un processus commun de gestion temporelle, Robertson et al. (1999) d´emontrent l’existence de diff´erents modes de contrˆole temporel suivant la dynamique du mouve- ment `a produire. Zelaznik et al.(2002) et LaRue (2005) distinguent alors deux modes de contrˆole respectivement explicite (´ev`enementiel) et implicite (´emergent) suivant la nature discontinue (les intervalles de temps sont d´efinis entre deux ´ev´enements) ou continue (l’effecteur est en mouvement permanent) des tˆaches. `A la diff´erence du mode central, discret et prescriptif qui se d´eploie dans les tˆaches discontinues (soulignant la sp´ecificit´e discr`ete des tˆaches de tapping et de perception temporelle et expliquant les r´esultats de Michon d’un processus tem- porel commun mais nuan¸cant son interpr´etation d’un donneur de temps unique), le second mode apparaˆıt comme p´eriph´erique, continu et ´emergent, la fr´equence d’oscillation ´etant d´etermin´ee `a partir du terme de rai- deur selon une loi cycle limite. Les intervalles de temps
´emergent de la dynamique du mouvement. Outre les approches corr´elationnelles, un second registre, neuro- pathologique, d’argument accr´edite la th`ese d’une dua- lit´e des processus de timing (Spencer & Ivry, 2005) : Spenceret al. (2003) montrent qu’une l´esion du cervelet n’induit une d´et´erioration des performances rythmiques que dans le cas de tˆaches discontinues (favorisant un ti- ming ´ev`enementiel). La dichotomie centrale/p´eriph´erique est enfin confirm´ee par Lewis & Miall (2003) `a partir d’une revue de la litt´erature des ´etudes de neuro-imagerie indiquant que le mode ´ev`enementiel sollicite l’activit´e des cortex pr´efrontal et pari´etal (impliqu´es dans les activit´es de m´emoire et d’attention) tandis que le mode ´emergent requiert principalement l’activit´e des syst`emes moteur et pr´e-moteur.
En r´ef´erence au sch`eme de pluralit´e, une distinction conceptuelle est ainsi ´etablie entre un mode ´ev`enementiel, central recourant `a une horloge interne et un mode continu, p´eriph´erique exploitant la dynamique du mou- vement (Sch¨oner,2002). Chaque mode apparaˆıtra, avec Deligni`eres et al. (2008), comme formalisable par l’une des conceptions concurrentes (computation versus auto- organisation) au sein du champ du contrˆole moteur (Abernethy & Sparrow,1992). En outre, chez Zelaznick et al.(2002) et LaRue (2005), cette distinction se super- pose `a deux classes de tˆaches (respectivement discr`etes et continues). Les exp´erimentations de Lemoine condui- ront `a nuancer cette ´equation ((mode (dis)continu de contrˆole / nature dis(continue) de la tˆache)).
1.2 2e ´etape : ´elaborer un outil de distinction au cas par cas des processus de timing
Les approches corr´elationnelles ne permettent pas, se- lon Lemoine (2007), une distinction au niveau indi- viduel des processus de timing d´eploy´es car elles se
fondent sur des comportements moyens dans les tˆaches
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etudi´ees. L’´elaboration d’une m´ethode d’identification au cas par cas est pourtant n´ecessaire en vue de d´eterminer ult´erieurement les conditions favorisant l’ex- ploitation de chaque mode. S’appuyant sur deux mod`eles math´ematiques formalisant chaque processus (WK pour
´
ev`enementiel et ((Ii = Di+ξi)) propos´e par Deligni`eres et al. (2004) pour ´emergent o`u le terme d’erreur af- fecte directement les intervalles de temps et non plus les
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ev´enements successifs), il teste alors, sur des s´eries si- mul´ees et empiriques, la fiabilit´e de plusieurs m´ethodes math´ematiques (analyse spectrale, Detrended Windowed Autocorrelation; auto-corr´elation lag 1). Les r´esultats in- diquent l’incapacit´e de l’auto-corr´elation `a diff´erencier les deux modes l`a o`u la DWA et l’analyse spectrale le permettent. La premi`ere donne n´eanmoins des r´esultats plus satisfaisants pour des s´eries courtes autorisant la recherche d’un compromis entre dur´ee des tˆaches pour pr´evenir la fatigue et fiabilit´e des m´ethodes.
1.3 3e ´etape : d´elimiter les conditions favorisant l’exploitation de chaque mode de timing
L’existence de deux processus de timing ´etant ´etablie ainsi qu’une m´ethode de diff´erenciation au cas par cas d´etermin´ee, il s’agit pour Lemoine, en r´ef´erence au sch`eme de conditionnalit´e, de d´efinir les conditions favorisant chaque processus. Chez Zelaznicket al. (2002) et LaRue (2005), la nature (dis)continue de la tˆache apparais- sait comme le crit`ere d´eterminant du d´eploiement d’un mode de timing. Cependant, des transgressions `a ces r`egles ont ´et´e mises en ´evidence par Deligni`eres et al.
(2004) : ((une s´erie obtenue `a partir d’une tˆache conti- nue qui aurait dˆu favoriser l’exploitation d’un processus de timing ´emergent a r´ev´el´e le d´eploiement d’un mode
´
ev`enementiel)). La d´elimitation des conditions facilita- trices de chaque mode apparaˆıt d’autant plus urgente que les m´ethodes corr´elationnelles n’ont jusqu’alors travaill´e que sur des moyennes.
Lemoine d´etermine dans un premier temps le poids effectif du caract`ere (dis)continu de la tˆache (tapping et oscillation intermittente versus dessin de cercle et oscillation de l’avant-bras) en modulant la fr´equence du mouvement `a r´ealiser. Les r´esultats indiquent que ((le processus de timing exploit´e par les sujets n’est pas tou- jours celui escompt´e. Des sujets exploitent un proces- sus ´ev´enementiel lors de tˆaches continues et un proces- sus ´emergent lors de tˆaches discr`etes)). En outre, les conditions fr´equentielles ont des effets diff´erenci´es en fonction de la tˆache sur le pourcentage de valeurs ((in- coh´erentes)). Ce dernier est ´elev´e en condition ((tap- ping faible fr´equence)) augmentant le temps de pause entre deux tapes. L’hypoth`ese ´emise porte sur l’influence du rythme cardiaque sur la fr´equence de tapping : ((`a une fr´equence proche du rythme cardiaque, les intervalles de temps peuvent ˆetre d´efinis `a partir de la dynamique
d’un mouvement, celui du cœur)). Dans la tˆache oscil- lation continue, le taux de valeurs ((incoh´erentes)) est sup´erieur `a 2 Hz : ((nous pouvons supposer que les su- jets ont ´eprouv´e des difficult´es plus importantes `a main- tenir une fr´equence ´elev´ee de mouvement tout en gardant une amplitude similaire `a celle produite dans la condi- tion 1,25 Hz. La difficult´e de la tˆache semble constituer un facteur d´eterminant dans l’exploitation des processus temporels)). En r´esum´e,((l’observation, au niveau indivi- duel, de l’utilisation occasionnelle du processus de timing non attendu sugg`ere que la nature (dis)continue du mou- vement n’est pas le seul param`etre influen¸cant le mode de contrˆole temporel exploit´e)). Il convient ´egalement de consid´erer la variabilit´e inter-individuelle, certains sujets exploitant fr´equemment des modes ´ev`enementiels dans des tˆaches continues.
La nature (dis)continue des mouvements n’expliquant pas `a elle seule la distinction entre timing ´ev´enementiel et timing ´emergent, Lemoine envisage dans un second temps d’autres param`etres susceptibles de favoriser l’ex- ploitation de l’un des modes, `a la fois en diversifiant les crit`eres permettant de caract´eriser la tˆache (complexit´e du mouvement, raideur de l’effecteur, nature des feed- back) et en introduisant des variables de disposition (dont la capacit´e de gestion de la complexit´e motrice variant entre autres selon l’ˆage) et d’interaction acteur-tˆache (repr´esentation du sujet de la tˆache, effets d’apprentissage de la tˆache). Les r´esultats indiquent, entre autres, que des feed-back visuels et auditifs favorisent l’exploitation d’un processus ´ev`enementiel en facilitant l’identification des ´ev´enements d´elimitant les intervalles de temps `a pro- duire. Concernant l’effet de la repr´esentation de la tˆache, un processus ´emergent est exploit´e dans des conditions o`u un mouvement continu ´etait exig´e alors qu’un pro- cessus ´ev`enementiel est exploit´e quant il ´etait demand´e aux sujets dans la mˆeme tˆache d’avoir un mouvement discontinu. C’est moins la nature discr`ete ou continue de la tˆache qui d´etermine l’exploitation d’un certain proces- sus que la repr´esentation qu’ont les sujets sur la meilleure mani`ere de r´ealiser la tˆache : estimer un temps entre deux
´ev`enements ou avoir un temps de mouvement identique.
Des repr´esentations diff´erenci´ees des sujets d´ebouchent
´egalement sur l’exploitation de processus diff´erenci´es lors- qu’est manipul´ee la difficult´e du mouvement.
En r´esum´e, la nature (dis)continue de la tˆache repr´esente un facteur favorisant et non un facteur d´eclenchant l’exploitation d’un processus. En effet, les diff´erences inter-individuelles observ´ees tendent `a accr´editer l’hypoth`ese d’une repr´esentation de la tˆache et d’une capacit´e `a utiliser les propri´et´es du mouvement qui diff`erent d’une personne `a l’autre et suivant les condi- tions de mouvement. Les facteurs additionnels (feed-back, fr´equence, complexit´e) ne font qu’inciter l’exploitation d’un des processus par un effet indirect sur les capacit´es de contrˆole du mouvement et sur les repr´esentations de chacun susceptibles de varier au cours de l’apprentissage.
1.4 4e ´etape : construire un mod`ele des conjonctions entre les deux modes de timing
Apr`es avoir d´etermin´e les conditions favorisant le d´eploiement de chaque mode, Lemoine esquisse, en r´ef´erence au sch`eme de compl´ementarit´e, un mod`ele de conjonction int´egrant les conditions de bascule de l’un
`
a l’autre. Pour ce faire, il propose une entr´ee par les probl´ematiques d’efficacit´e et d’efficience (test´ee au tra- vers du paradigme de double-tˆache de Navon). Les deux modes apparaissent alors comme ayant une efficacit´e simi- laire dans la production d’intervalles temporels r´eguliers.
En revanche, le processus ´emergent est davantage effi- cient que le processus ´ev´enementiel corroborant la dicho- tomie central/p´eriph´erique. Pour une efficacit´e identique, le premier occasionne un coˆut attentionnel moindre. D`es lors, l’utilisation d’un processus ´emergent devrait ˆetre pri- vil´egi´ee dans la gestion temporelle des mouvements, ce qui n’est pas le cas. Une distinction est alors op´er´ee entre efficience et pertinence : ((le processus le plus efficient ne se r´ev`ele pas forc´ement ˆetre le plus pertinent. En ef- fet, les conditions de mouvement d´eterminent, en fonc- tion des repr´esentations des sujets et de leurs capacit´es de contrˆole du mouvement, le processus le plus pertinent
`
a exploiter)).
Deux voies sont alors envisag´ees : la premi`ere ´etudie l’effet de la r´ep´etition des essais dans le d´eploiement d’un mode pr´ef´erentiel (l’apprentissage permettrait des strat´egies plus stables pour le mode ´ev`enementiel) ; la seconde a trait `a l’effet de l’ˆage qui occasionnerait (hy- poth`ese non test´ee ici mais ind´ependamment testable tou- tefois), en transposant les conclusions des ´etudes r´ealis´ees sur la variabilit´e de la marche, une bascule vers un mode ´ev`enementiel : dans la mesure o`u l’accroissement de la complexit´e du mouvement d´eclenche l’exploitation d’un processus ´ev`enementiel, le d´eclin des capacit´es du contrˆole de mouvement avec l’ˆage entraˆınerait la bifurca- tion vers un processus ´ev´enementiel.
1.5 5e´etape : cerner les implications ´epist´emologiques de cette d´emarche cognitive
Selon Lemoine,((la coexistence de deux modes contrast´es de timing dans la motricit´e renvoie `a des question- nements fondamentaux touchant `a l’´epist´emologie du champ du contrˆole moteur)). Les processus ´ev`enementiel et ´emergent r´esonnent en effet avec les deux ap- proches (computation et auto-organisation) qui ont ´et´e pr´esent´ees, apr`es Abernethy & Sparrow (1992), comme ((deux paradigmes irr´econciliables car reposant sur des
´
epist´emologies oppos´ees)). Lemoine constate alors que ((ces deux approches concurrentes ont ´etudi´e le plus sou- vent des fonctions diff´erentes, au travers de tˆaches para- digmatiques sp´ecifiques)). Les processus de timing offrent alors pour la premi`ere fois un objet commun o`u les deux th´eories peuvent confronter leurs points de vue dans la mesure o`u((la lecture ´ev´enementielle du timing renvoie `a
une hypoth`ese prescriptive du fonctionnement du syst`eme (avec une repr´esentation centrale du temps, qui prescrit au syst`eme effecteur un canevas temporel de r´eponse) et la lecture ´emergente renvoie `a un conception dynamique, le temps ´emergeant des propri´et´es d’auto-organisation du syst`eme effecteur)). Une mˆeme fonction pourrait ˆetre r´ealis´ee soit de mani`ere prescriptive, soit de mani`ere
´emergente. Dans ce sens, les approches par computation et auto-organisation ne repr´esenteraient plus ((deux pa- radigmes irr´econciliables, ni mˆeme deux conceptions op- pos´ees luttant pour expliquer le mˆeme ph´enom`ene, mais deux th´eories rendant compte de deux processus distincts, bien que remplissant des fonctions fortement similaires, et cohabitant dans le fonctionnement de la motricit´e hu- maine)). Nous reviendrons ult´erieurement sur les implica- tions ´epist´emologiques de la th`ese de Lemoine. Toutefois, posons d`es `a pr´esent quelques jalons de compr´ehension de la sp´ecificit´e de cette d´emarche la d´emarquant nettement des propositions d’Abernethy et Sparrow.
Lemoine envisage chaque th´eorie concurrente comme la formalisation d’un processus sp´ecifique de timing dont il convient de d´eterminer le champ propre de pertinence avant d’en ´etablir un mod`ele de conjonction. Quatre proc´ed´es logiques se coordonnent ici : le premier renvoie `a un((usage grammatical des th´eories)). Celui-ci occasionne un d´eplacement de significations attribu´ees `a chaque pro- position th´eorique antagoniste qui va permettre d’´etablir entre elles un((mod`ele de conjonction)). En effet, selon Lakatos,((deux propositions ne restent incompatibles que tant que leur conjonction n’a pas de mod`ele, c’est-`a-dire s’il n’existe pas d’interpr´etation de leurs termes sous la- quelle leur conjonction soit vraie)). Le d´eplacement de si- gnifications associ´ees `a chaque th´eorie permis par l’usage grammatical autorise donc l’´elaboration d’un mod`ele de conjonction. Celui-ci se constitue au travers de la d´efinition ((des champs de pertinence)) de chaque mode de contrˆole moteur que les th´eories concurrentes gram- maticalisent. Il s’agit alors de((faire correspondre chaque th´eorie aux situations dont elles rendent compte le mieux d’un point de vue pragmatique))(Benatou¨ıl,1999). Afin de d´eployer cette posture pragmatique (grammaticalisa- tion, mod`ele de conjonction, d´efinition des champs de pertinence), Lemoine s’est appuy´e sur un ((probl`eme th´eorique fronti`ere))(la gestion des aspects temporels du mouvement) entre les deux approches concurrentes (com- putation et auto-organisation) `a propos duquel Benatou¨ıl avance l’id´ee d’une ((zone de transaction)): ((le concept de paradigme qui invite `a saisir la sp´ecificit´e, l’autono- mie et la coh´erence de chaque approche rend aveugle aux compromis et ´echanges effectifs entre approches. Afin d’´eviter de condamner des approches concurrentes `a une incommensurabilit´e de droit et sans m´econnaˆıtre l’in- commensurabilit´e des principes noyautant chaque para- digme, il est possible de travailler sur des zones de tran- saction d´efinies comme un probl`eme th´eorique situ´e `a la fronti`ere entre plusieurs sous-cultures scientifiques o`u se d´eveloppent des coordinations certes locales mais effi- caces entre membres de ces sous cultures. Au sein de ces
zones de transaction, les partenaires s’accordent locale- ment dans l’´echange mˆeme s’ils s’opposent sur la signi- fication g´en´erale de ce qu’ils ´echangent)). L’instauration d’une zone de transaction vise donc `a nuancer l’incom- mensurabilit´e de droit entre paradigmes tout en appli- quant la le¸con du probl`eme Quine-Duhem suivant lequel il n’existe jamais d’exp´eriences cruciales permettant de r´egler les conflits entre deux th´eories rendant le d´ebat direct peu f´econd.
L`a o`u Lemoine consid`ere((la gestion des aspects tem- porels du mouvement)) comme un probl`eme th´eorique fronti`ere susceptible de faciliter une rencontre locale des approches concurrentes, Abernethy et Sparrow consid`erent cette probl´ematique comme l’un des points de divergences majeures les opposant sans envisager de possibilit´e de transaction : l’approche par computa- tion avance l’id´ee d’un concepteur temporel central tan- dis que l’auto-organisation comprend les caract´eristiques temporelles comme des propri´et´es ´emergentes. L’incom- mensurabilit´e des principes interdisant de droit tout
´
echange est hypostasi´ee notamment du fait d’une in- terpr´etation((essentialiste))des pr´esuppos´es ontologiques de chaque approche : ((les diff´erences philosophiques entre les deux approches sont trop importantes pour per- mettre une r´esolution empirique et logique des d´ebats)).
Ces diff´erences n’apparaissent aussi importantes que parce qu’elles sont substantifi´ees. Pareille r´eification des pr´esuppos´es ontologiques empˆeche la dialectisation des principes qui permet selon Bachelard (1940) de mettre en coh´erence deux th´eories de prime abord contradic- toires. La transgression de ces pr´esuppos´es est mˆeme qua- lifi´ee de ((violation)) ce qui pousse les auteurs `a reje- ter les strat´egies ´epist´emologiques consistant `a d´elimiter les champs de pertinence de chaque th´eorie en les qua- lifiant d’((impasses)). La pr´ef´erenceth´ematique (Holton, 1981) des auteurs semble se porter sur des th´eories `a large port´ee, `a pr´etention g´en´erale. Ils sont d’autant plus ren- forc´es dans ce rejet de la voie de l’hybridation (produire un mod`ele int´egratif `a structure hi´erarchique de la motri- cit´e) qu’ils n’envisagent la d´efinition des champs respec- tifs de pertinence de chaque processus de contrˆole mo- teur que sur un mode caricatural o`u un type de contrˆole est syst´ematiquement associ´e `a une classe de tˆaches : ((les productions empiriques relevant des deux approches ayant travaill´e sur des choses diff´erentes (tˆache artificielle avec forte demande cognitive et sujets non entraˆın´esver- sus tˆache naturelle, sujets exp´eriment´es, tˆache cyclique apprise), il est tentant de sugg´erer que les diff´erences exis- tantes pourraient ˆetre fonction de diff´erences de niveaux d’analyse ou de degr´es d’automaticit´e de la comp´etence)).
Lemoine a su d´epasser cette superposition caricatu- rale en diversifiant l’´etude des variables favorisant le d´eploiement de chaque mode tout comme il a su ´echapper
`
a l’obstacle de r´eification des principes ontologiques afin d’en permettre une dialectisation et se pr´emunir d’un usage r´ealistique des th´eories concurrentes en les gram- maticalisant. Il a aussi su ´echapper aux ´ecueils d’une confrontation directe entre approches, non f´econde. Pour
n’avoir retenu que cette impossibilit´e de d´ebat frontal sans avoir consid´er´e la possibilit´e d’´echanges locaux ef- ficaces, Abernethy et Sparrow n’ont pu qu’envisager une sortie de controverse par la mort de l’une des deux ap- proches. `A l’inverse, Lemoine a su instaurer une zone de transaction d´ebouchant sur un mod`ele de conjonction d´elimitant de fa¸con affin´ee les territoires de pertinence de chaque mode grammaticalis´e par des th´eories sp´ecifiques dont aucune n’est ´eradiqu´ee. Le mod`ele de conjonction propos´e ne revˆet pas la forme d’un mod`ele int´egratif multi-nivel´e mais se contente de th´eoriser les conditions de bascule d’un mode `a l’autre. `A l’inverse, Abernethy et Sparrow ont confondu solution par hybridation et pro- duction de mod`eles hi´erarchiques. Or, cette derni`ere n’est qu’une forme parmi d’autres que peut revˆetir l’hybrida- tion que nous pr´ef´erons d’ailleurs appeler conjonction.
2 Travaux paradigmatiques du programme de r´ egionalisation dans le domaine
de la psychologie ´ ecologique du couplage perception-action
Apr`es avoir d´egag´e la sp´ecificit´e de l’armature logique chez Lemoine, il convient de la recouper avec d’autres travaux relevant d’univers disciplinaires et d’objets de recherche diff´erents. Plusieurs actualisations paradigma- tiques du programme de r´egionalisation peuvent ˆetre rep´er´ees dans le cadre de la psychologie ´ecologique de la perception humaine.
2.1 La contribution de Warren
Une controverse s’est d´eploy´ee relativement aux informa- tions mobilis´ees par un agent dans le cadre d’une tˆache de guidage directionnel pour atteindre une cible : Warren et al. (2001) proposent une strat´egie de r´egulation du d´eplacement bas´ee sur l’utilisation du focus d’expansion disponible dans le flux optique alors que Harris (Harris
& Rogers, 1999) sugg`ere une strat´egie non d´ependante du flux mais de la direction ´egocentrique de la cible.
Dans une contribution ult´erieure visant `a ´eclairer cette controverse, Warrenet al. (2001) projettent d’estimer la part respective de ces deux strat´egies perceptives au tra- vers d’un protocole exp´erimental utilisant un environ- nement virtuel immersif permettant de d´e-corr´eler les informations li´ees au focus d’expansion et `a la direc- tion ´egocentrique. Les r´esultats indiquent que ces deux strat´egies sont effectivement mobilis´ees et que la propor- tion respective de leur utilisation d´epend de la qualit´e du flux optique pr´esent dans l’environnement. La strat´egie ((flux))est d’autant plus pr´egnante que le flux disponible dans le milieu s’enrichit (forte luminosit´e) tandis que la strat´egie ((direction ´egocentrique)) est d´eploy´ee lorsque aucun flux n’est disponible (faible luminosit´e). Warren formalise ainsi une loi de contrˆole qui tient compte du fait
que les r´egulations dynamiques r´ealis´ees d´ependent d’une combinaison de deux informations (direction ´egocentrique et flux optique) pond´er´ee par la qualit´e du flux (texture, vitesse). La proposition de Warren entraˆıne une transition d´ecisive quant `a la structure des ((lois de contrˆole)) : de mod`eles int´egrant seulement une information support de la r´egulation de l’action, on bascule vers des mod`eles in- cluant plusieurs informations (ce qui correspond `a la mise en œuvre du sch`eme de pluralit´e) et les modalit´es de leur prise en compte respective (sch`emes de conditionnalit´e et de compl´ementarit´e) : la question de la conditionna- lit´e (((quelles sont les conditions de possibilit´e de mise en œuvre de chaque strat´egie ?))) suppose l’introduction d’une variable modulatrice (en l’occurrence la richesse du flux optique disponible dans le milieu). Quant `a celle de la compl´ementarit´e, elle porte sur le poids respectif de chaque strat´egie et les conditions de possibilit´e de bas- cule d’une strat´egie `a l’autre.
2.2 La contribution de Chardenon
La s´erie de travaux de Chardenon (2003) actualisein actu plusieurs exigences du programme de r´egionalisation.
Une premi`ere exp´erimentation a pour objectif de tes- ter la validit´e de la loi de contrˆole((vitesse requise))(ori- ginellement ´elabor´ee par Bootsma et al. (1997) `a pro- pos d’une tˆache d’interception d’un objet mobile par un agent stationnaire) dans une nouvelle tˆache (in- terception d’un mobile par un agent en d´eplacement).
La loi de contrˆole ((vitesse requise)) relie l’acc´el´eration de la main (param`etre cin´ematique du mouvement) `a un diff´erentiel de vitesse (vitesse courante/vitesse re- quise) disponible dans le flux optique local. Le proto- cole mis en œuvre par Chardenon va consister `a manipu- ler exp´erimentalement cette derni`ere information portant sur le temps de pr´e-contact. Les r´esultats indiquent que seules les r´egulations terminales sont affect´ees par cette manipulation. Le mod`ele ((vitesse requise))pr´edit seule- ment les r´egulations motrices au voisinage du contact et non la strat´egie mise en œuvre dans la phase d’approche.
Au moyen d’une diversification des tˆaches exp´erimentales
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etudi´ees, la validit´e de la loi de contrˆole((vitesse requise)) est r´egionalis´ee. Loin d’ˆetre un mod`ele g´en´erique de la r´egulation motrice quelles que soient la tˆache et la phase, il ne s’av`ere pertinent que dans une tˆache d’interception de mobile pour un agent stationnaire et dans la phase terminale d’une tˆache d’interception de mobile par un agent en d´eplacement. Deux propri´et´es significatives dis- tinguent les deux types de tˆache : la seconde est `a la fois plus complexe que celle test´ee originellement par Bootsma et se d´eroule sur une ´echelle temporelle plus ´etendue (1 `a 1,5 seconde pour Bootsmaversus 10 secondes pour Chardenon). Des m´ecanismes de contrˆole distincts in- terviendraient respectivement dans les phases terminale (flux local codant temps de pr´e-contact) et d’approche (annulation de l’angle de rel`evement) reposant sur des supports perceptifs vari´es : durant la phase d’approche
et compte tenu des contraintes de la tˆache (diam`etre de la balle 20 cm, vitesse combin´ee balle et sujet 2 m/s, distance 15 m balle-sujet), la vitesse d’expansion de la balle est inf´erieure au seuil perceptuel. Deux questions command´ees par le sch`eme de compl´ementarit´e se posent alors : d’une part,((quel support informationnel permet `a l’agent de changer de m´ecanisme de contrˆole `a l’approche du contact ?)); d’autre part,((la strat´egie de maintien de l’angle de rel`evement constant suffit-elle pour produire des r´egulations adaptatives ou ces r´egulations n´ecessitent- elles les deux m´ecanismes pour effectuer un contrˆole `a la fois des r´egulations de vitesse pr´ecoces et tardives dans la tˆache ?)).
Apr`es qu’une seconde exp´erience ait test´e sp´ecifiquement la strat´egie d’angle de rel`evement (rendant compte de 70 % de variance dans la phase d’approche), Chardenon dans une troisi`eme ´etape exp´erimentale se penche sur les supports perceptifs impliqu´es dans la d´etection de l’angle de rel`evement. En effet, la seconde ´etape exp´erimentale ne portait que sur l’angle ((g´eom´etrique)) de rel`evement ind´ependamment des voies perceptives par lesquelles il peut ˆetre d´etect´e.
Il s’agit alors de d´eterminer si l’agent s’appuie sur le flux optique (direction courante de la tˆete sp´ecifi´ee par le focus d’expansion) ou sur la direction ´egocentrique (estimation de l’angle de rel`evement au regard de l’orientation du corps). Le protocole pr´evoit, au moyen de l’utilisation de la r´ealit´e virtuelle immersive, une d´e-corr´elation entre la direction du d´eplacement et la position du focus d’expansion. Il apparaˆıt alors qu’un mod`ele int´egrant la coop´eration des strat´egies d´ependante et ind´ependante du flux rend compte de 93 % de la variation totale (contre 68 % si strat´egie flux seule). Deux ´el´ements sont alors discut´es : le premier renvoie `a possibilit´e th´eorique d’avancer la pluralit´e d’informations utilis´ees dans le cadre de l’approche
´ecologique ; le second aux modalit´es d’int´egration entre ces supports informationnels multiples.
Concernant le premier point, l’approche ´ecologique originelle de Gibson avance l’id´ee d’une perception di- recte : le contrˆole d’une action suppose l’utilisation d’une et une seule information sp´ecifiant la propri´et´e pertinente du syst`eme agent-environnement. D`es lors, l’utilisation simultan´ee de plusieurs informations mise en ´evidence par Chardenon s’accorde davantage avec le cadre de la perception dirig´ee de Cutting (1986) qui partage le non- recours aux repr´esentations avec l’approche ´ecologique mais en diff`ere par la prise en compte du fait que plu- sieurs informations puissent sp´ecifier une mˆeme propri´et´e du syst`eme agent-environnement. Ces informations ´etant concordantes dans les conditions normales, s’appuyer sur ces multiples sources d’informations garantit la robus- tesse des m´ecanismes de contrˆole autorisant une perfor- mance dans une large frange de situations. Toutefois, cette conception peut donner lieu `a une inflation des degr´es de libert´e perceptifs `a g´erer (contre un seul degr´e de libert´e `a g´erer dans la perception directe), ce qui im-
pose une conception des m´ecanismes assurant la combi- naison des diff´erentes informations utilis´ees.
Nous en venons au second point relatif aux m´ecanismes impliqu´es dans la prise en compte de plu- sieurs informations qui peuvent relever de deux modes principaux : un m´ecanisme de s´election (choix de l’in- formation la plus adapt´ee aux conditions d’ex´ecution) et un m´ecanisme d’int´egration (addition ou multiplica- tion). Nous avons vu que Warren propose un mod`ele de pond´eration des informations suivant les contraintes de la tˆache (dont le gradient de texture des surfaces) ; pour Rushton & Wann (1999), le facteur de pond´eration renvoie au principe biologique de s´ecurit´e : en cas de conflit entre deux informations, l’information qui sp´ecifie le temps de pr´e-contact le plus court est prise en compte prioritairement.
3 Axiomatique et contextes ´ epist´ emiques du programme r´ egionalisation
Les diverses contributions analys´ees jusqu’alors, relevant de champs disciplinaires et d’objets de recherche vari´es, peuvent ˆetre consid´er´ees comme autant d’actualisations paradigmatiques d’une architecture logico-cognitive com- mune noyautant le programme de r´egionalisation. Apr`es avoir formalis´e sous forme d’axiomatique ses exigences logiques et pr´ecis´e ses philosophies de r´ef´erence, nous montrerons que les th´eories relevant de ce programme sont ´elabor´ees dans des configurations historiques et
´
epist´emiques homologues dont la principale propri´et´e for- melle est d’ˆetre marqu´ee par des controverses th´eoriques durcies par des antagonismesth´ematiques.
3.1 Axiomatique du programme de r´egionalisation Confront´e, au sein d’un univers disciplinaire donn´e et d’un ensemble d´elimit´e de ph´enom`enes, `a des th´eories concurrentes donnant lieu `a controverse, l’homme de science d´esireux de d´evelopper une th´eorie rele- vant du programme de port´ee transdisciplinaire de r´egionalisation, d´eploie les op´erations de connaissance suivantes.
Il s’agit tout d’abord de d´efinir de fa¸con syst´ematique le champ de pertinence respectif des th´eories concur- rentes. Le champ de pertinence (concept emprunt´e `a Wittgenstein puis `a Lahire) d´ecrit les conditions de pos- sibilit´e de d´eploiement d’un certain mode de contrˆole moteur ou d’une certaine strat´egie perceptive. Afin de le d´elimiter, il convient d’introduire dans l’argumen- taire des variables modulatrices suppl´ementaires, les- quelles auront trait : soit `a la nature de la tˆache (r´egime m´ecanique de contraintes chez Lemoine ; em- pan temporel, complexit´e et richesse du flux optique chez Chardenon), soit aux dispositions de l’acteur (ca- pacit´e de gestion de la complexit´e motrice chez Lemoine)
soit `a l’interaction acteur-situation (repr´esentation de la tˆache chez Lemoine). Nous insistons ici sur le fait que les notions de champ de pertinence et de contexte ne se superposent pas, le second pouvant constituer l’un des ´el´ements significatifs susceptibles de d´efinir le pre- mier. En outre, la mise en ´evidence des ´el´ements si- gnificatifs de caract´erisation du champ de pertinence proc`ede d’une abstraction id´eal-typique conjuguant deux proc´ed´es : d’une part une analyse logique du concept dans sa compr´ehension afin d’en d´egager l’extension ; d’autre part un recoupement empirique de contextes diversifi´es d’´etude. Selon cette seconde voie, Bachelard (1940) in- dique que la((structure conditionnelle d’un concept n’ap- paraˆıt que lorsque d’autres conditions sont travaill´ees)).
Celles-ci ´etant susceptibles de se diversifier au cours des exp´erimentations successives, la d´etermination des va- riables modulatrices d’un ph´enom`ene n’est ni d´efinitive ni a priori. Le champ de pertinence (extension d’un concept) sera ensuite incorpor´e dans la compr´ehension mˆeme (propri´et´es d´efinitoires) du concept. D`es lors, toute transformation de l’extension du concept (champ de pertinence) transformera ipso facto le sens du concept lui-mˆeme qui incluait dans sa d´efinition pr´ec´edente son extension ant´erieurement admise.
Le concept de champ de pertinence renouvelle l’ho- rizon de la th´eorisation en dessinant une troisi`eme voie s’´eloignant d’une part d’une g´en´eralisation de r´esultats obtenus dans certains contextes d’´etude sp´ecifiques `a tous les contextes (sur-interpr´etation incontrˆol´ee) et d’autre part d’une timidit´e monographique (sous-interpr´etation).
Latour (1991) ´evoque le double ´ecueil d’((universalisme absolu))(((ce concept ´elabor´e localement a valeur abso- lue en tous lieux, tous temps, tous acteurs))) et de ((re- lativisme absolu)) (((ce concept ´elabor´e localement n’a qu’une validit´e locale))) incitant `a un((relativisme rela- tif)) : la validit´e, certes born´ee, d’une th´eorie n’en est pas pour autant strictement locale. Cette id´ee renvoie
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a la distinction op´er´ee par Sabourin (1993) entre d’un cˆot´e des((th´eories strictement locales))et de l’autre((des th´eories localis´ees)) : la validit´e d’une proposition peut ˆetre ´etendue mais cette extension reste relative `a cer- taines conditions de possibilit´e susceptibles d’ˆetre par- tag´ees d’un contexte `a l’autre. En ce sens, toute in- terpr´etation scientifique peut ˆetre qualifi´ee, `a la suite de Lahire (2005), de((sur-interpr´etation contrˆol´ee)): ((sur- interpr´etation)) car elle prend le risque de d´epasser le stade de la monographie ;((contrˆol´ee))car elle argumente ses limites de pertinence en op´erant un retour r´eflexif sur les op´erations de construction de l’objet.
La d´efinition du champ de pertinence d’une th´eorie n´ecessite l’instauration d’un rapport historicisant et cri- tique `a son ´egard consistant `a s’int´eresser aux op´erations de construction du mod`ele. Il convient notamment de se pencher sur les objets originels (contingents) d’´etude ayant servi de support `a l’´elaboration th´eorique et fonc- tionnant, dans le cadre de l’inf´erence de g´en´eralisation, comme des exemples sur mesure dont la sp´ecificit´e ne sera
souvent d´egag´ee qu’apr`es-coup (Lemoine d´egage apr`es- coup la sp´ecificit´e discontinue des tˆaches de tapping).
La d´elimitation apr`es-coup des champs de pertinence respectifs des th´eories concurrentes s’accompagne d’un d´eplacement de significations attribu´ees `a chacune d’elles dans une direction pragmatique : on bascule d’un usage r´ealistique (la th´eorie comme saisie d’une essence du r´eel) solidaire d’une ontologie essentialiste `a un usage gramma- tical : chaque th´eorie concurrente sera consid´er´ee comme la grammaire formalisant un mode sp´ecifique de contrˆole moteur (Lemoine) ou une strat´egie perceptive singuli`ere (Warren). Il s’agit alors, selon Benatou¨ıl (1999), de((faire correspondre aux diff´erentes th´eories les situations dont elles rendent compte le mieux d’un point de vue pragma- tique)).
L’´ethique de la critique scientifique s’en trouve renou- vel´ee : s’´eloignant de la conception popp´erienne (Popper, 1973) assimilant la critique `a l’abandon d’une th´eorie en cas de falsification, la critique porte d´esormais sur les domaines pour lesquels tel concept est appropri´e : ((ce concept que vous croyiez g´en´eral ne s’applique en fait qu’`a telle classe de faits et pour telle ´echelle d’observa- tion))(Lahire,1998). En ce sens,((les chercheurs auraient tort de ne pas voir en quoi leurs concurrents th´eoriques ont partiellement raison)). Cette proposition de Lahire fait ´echo avec celle de Knorr-Cetina (1996) :((est-ce que les scientifiques pourraient imaginer de consid´erer la va- riabilit´e produite sur un mˆeme sujet par des th´eories diff´erentes comme un point de d´epart pour calculer leur erreur th´eorique ?)).
Les modes de contrˆole moteur ou les strat´egies per- ceptives sont d´esormais pluralis´es. La question du mo- ment d’interruption de ce mouvement de pluralisation se pose alors. Spencer & Zelaznik (2003) avancent par exemple l’id´ee de processus multiples de timing stricte- ment d´ependants du mouvement `a produire. Afin de g´erer la tension matricielle en science entre ((pulsion unifica- trice)) et ((vocation `a la pr´ecision sp´ecialis´ee)) (Bitbol, 1998), nous avan¸cons l’id´ee suivant laquelle le souci de pluraliser ne doit pas conduire `a une explosion exponen- tielle incontrˆol´ee du nombre de modes. Le contrˆole pour- rait s’op´erer au moyen du crit`ere de puissance heuris- tique (Lakatos, 1994) : l’adjonction d’un nouveau mode et la nouvelle combinaison qui s’ensuit permettent-elles la pr´ediction de faits in´edits ? Tout ajout fonctionnant sur le mode de l’adhocit´e (la nouvelle hypoth`ese n’est pas susceptible de cons´equences ind´ependamment testables) sera syst´ematiquement rejet´e. Cette r`egle ´evite, apr`es que la polarisationth´ematique vers l’unit´e ou l’unicit´e ait ´et´e privil´egi´ee, de basculer vers l’extrˆeme inverse de pluralit´e sur le mode de l’a priori. Il convient tout `a la fois d’encou- rager le d´evoilement de nouveaux r´egimes de contrˆole par la prolif´eration d’((alternatives th´eoriques incompatibles)) (Feyerabend,1979) et de contrˆoler cette prolif´eration par le crit`ere de f´econdit´e. Se refusant de choisira priorientre pluralit´e et unit´e, cette posture pragmatique consiste `a les valoriser suivant leur f´econdit´e situ´ee sur la base d’un sch`eme supra-ordonn´e de compl´ementarit´e.
La derni`ere exigence logique du mouvement de r´egionalisation consiste en la production d’une articula- tion (compl´ementarit´e) entre les divers r´egimes d´egag´es (pluralit´e) et r´egionalis´es (conditionnalit´e). Chez Lemoine et Chardenon, plusieurs formats de conjonction sont avanc´es : d´elimitation des conditions respectives de pos- sibilit´e de chaque r´egime ; d´etermination des conditions de bascule-transition d’un r´egime `a l’autre ; comp´etition et s´election entre les r´egimes ; pond´eration ; int´egration par multiplication ou addition. . . L’articulation entre les r´egimes pluriels et les th´eories diverses qui les forma- lisent peut ´egalement se r´ealiser au travers de la pro- duction d’un mod`ele int´egratif `a structure hi´erarchique.
Ce dernier peut ˆetre multi-nivel´e (Abernethy & Sparrow parlent d’hybridation) ou de forme duale (fondamental- particulier) : dans ce dernier cas, certains r´egimes seraient inclus, pour certaines valeurs des param`etres, comme des cas limites d’un r´egime supra-ordonn´e fondamen- tal (Bachelard, 1940). Bien que possible, la production de mod`eles hi´erarchiques ne semble pas n´ecessaire dans le cadre du mouvement de r´egionalisation. D’ailleurs, Lemoine et Chardenon n’y font jamais r´ef´erence. Le ca- ract`ere non indispensable des mod`eles int´egratifs est d’au- tant plus affirm´e que ceux-ci manifesteraient une tenta- tion m´etaphysique de quˆete d’universalit´e, d’exhaustivit´e et d’une pr´etendue essence du r´eel (Besnier,2005).
3.2 Philosophies des sciences de r´ef´erence
Cette axiomatique formalisant les exigences logiques du programme de r´egionalisation fait ´echo `a plusieurs tra- vaux de philosophes des sciences consid´er´es comme des grammairiens des d´emarches pr´esentes `a l’´etat incarn´e dans les productions ´etudi´ees.
Un premier grammairien-philosophe des exigences cognitives du programme de r´egionalisation se trouve ˆetre Bachelard pour qui ((l’enrichissement en extension d’un concept est coordonn´e `a sa richesse en compr´ehension)): autrement dit, ((une connaissance qui n’est pas donn´ee avec ses conditions de d´etermination n’est pas une connaissance scientifique)). `A l’inverse, les conditions d’application d’un concept sont `a incorporer dans son sens mˆeme. En outre, la pens´ee scientifique se fourvoie en suivant la voie du g´en´eral : ((une forme g´en´erale pr´ematur´ee est un obstacle `a la pens´ee. Le savant mo- derne s’acharne `a limiter son domaine exp´erimental, `a pr´eciser le ferment sp´ecifique)). En effet, ((si tout fer- mente, la fermentation est bien pr`es d’ˆetre un concept sans int´erˆet. Il est n´ecessaire de d´efinir ce qui ne fermente pas et peut interrompre la fermentation. Cette limitation renforce la connaissance des conditions de fermentation.
Ce qui limite une connaissance est souvent plus impor- tant pour le progr`es de la pens´ee que ce qui l’´etend va- guement)). Bachelard avance alors l’id´ee que((les contra- dictions ne naissent pas des concepts mais de l’usage inconditionnel de concepts `a structure conditionnelle)).
Afin de d´egager la structure conditionnelle d’un concept, il faut r´eclamer toujours plus d’occasions de distinguer.
Un ph´enom`ene n’´etant pens´e qu’en en ´etudiant ses va- riations, il s’agit de provoquer des variations afin de le compl´eter. Un ph´enom`ene singulier obligera la critique de la g´en´eralit´e ant´erieure par rapport `a laquelle il se singula- risait. Ainsi,((la notion de parall`ele comportait une struc- ture conditionnelle, on le comprend quand on voit prendre
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a la notion une autre structure dans d’autres conditions)).
Un concept ainsi dialectis´e s’av`ere d´elicatement sensible `a toutes les variations des conditions o`u il prend ses justes fonctions. Bachelard d´efinit alors la philosophie du non, moins comme une dialectique a priori, que comme une conscience de compl´ementarit´e et de coordination :((l’ac- tivit´e dialectique proc`ede si peu des contradictions qu’elle a au contraire pour effet r´etroactif de les montrer illu- soires, non pas certes au niveau de leur d´epassement mais de leur position. Elle rel`eve davantage d’un mouvement de r´eorganisation du savoir par rectification des concepts et d´epassement par englobement de ce qui est ni´e. La plu- ralit´e des rationalismes r´egionaux est coordonn´ee par un rationalisme int´egrant, comme activit´e de structuration)). Faisant ´echo `a l’id´ee de concept `a structure condi- tionnelle, Wittgenstein (1996) avance l’id´ee de champ de pertinence d’une th´eorie incitant `a ne pas perdre de vue les asp´erit´es du r´eel : ((nous avons besoin de friction pour marcher l`a o`u l’absence de friction aurait pu d´efinir un monde id´eal mais empˆeche justement de marcher, donc revenons `a un sol rugueux)). Plusieurs autres auteurs partagent cette exigence de d´elimitation du champ de validit´e d’une proposition. Selon Prigogine
& Stengers (1992), ((la coh´erence nouvelle de la science est de type dialectique au sens o`u elle confronte chaque interrogation, chaque mode d’intelligibilit´e, chaque ins- trument de connaissance `a la question de ses propres conditions de pertinence)). Bouveresse (1999), constatant la fr´equence des recours au th´eor`eme d’incompl´etude de G¨odel au-del`a de son domaine de validit´e (les syst`emes enti`erement formalis´es) et le prestige symbolique qui y est associ´e, incite les hommes de science `a((tenir compte de la d´emonstration du th´eor`eme ce qui obligera `a te- nir compte des conditions sp´eciales auxquelles est su- bordonn´ee l’obtention du r´esultat ; il reste vrai que l’on peut adopter en pratique une description quelconque aussi longtemps qu’on ne lui demande pas plus qu’elle ne peut fournir, qu’on n’essaie pas de l’utiliser en de- hors du domaine n´ecessairement limit´e o`u elle s’applique de fa¸con satisfaisante)). Pour Morin (1991),((la connais- sance s’´evanouit en passant `a l’absolu, elle n’est pos- sible que dans la limitation et la relativit´e, que dans la d´efinition des conditions contextuelles de possibilit´e d’un ph´enom`ene (y compris les conditions de l’´emancipation relative vis-`a-vis du contexte))). Suivant cette asc`ese, il r´egionalise la logique identitaire en ne la consid´erant comme valide que dans le cadre de probl`emes analy- tiques et ce en revenant `a Aristote qui en avait circons- crit la validit´e ((pour un mˆeme temps et une mˆeme re- lation)), sous-entendant que la pertinence de ces axiomes