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Le servage en Russie face à l’opinion publique éclairée

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Antoine Nivière

To cite this version:

Antoine Nivière. Le servage en Russie face à l’opinion publique éclairée. Rencontres éclairées 2018 :Les

Lumières-émancipations et droits, Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, Oct

2018, Nancy, France. �hal-02009709�

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Antoine Nivière

Le servage en Russie face à l’opinion publique éclairée

Communication présentée à la conférence « Les Lumières : émancipations et droits »,

dans le cadre des « Rencontres éclairées 2018 » organisées par le Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, la Municipalité de Nancy et la Société savante « Lorraine Indigo », à Nancy, le 6 novembre 2018

En 1840, à son retour d’un voyage d’études aux États-Unis, Alexis de Tocqueville écrivait dans son livre De la démocratie en Amérique : « Il y a aujourd’hui sur terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations. (…) Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature et n’avoir plus qu’à conserver ; mais eux sont en croissance ; (…) eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne »

1

. Aussi prémonitoire que puisse paraître cette affirmation, elle n’en est pas moins paradoxale pour son temps. A cette époque, en effet, ces deux pays auxquels Tocqueville prédisait un destin exceptionnel étaient encore marqués chacun par un terrible fléau à la fois social et moral, l’esclavage aux États-Unis, le servage en Russie, fléau dont la disparition s’avère pratiquement synchronique. Ce n’est, comme on le sait, que deux décennies plus tard que sera proclamée l’abolition de l’esclavage aux USA, décidée en 1863 et étendue à l’ensemble du pays après la guerre de sécession en 1865. Tandis qu’en Russie, l’abolition du servage intervient à peine plus tôt, en 1861, pour les serfs des domaines privés et, en 1866, pour ceux des domaines de l’État.

1. Les origines du servage

Le servage, tel qu’il s’est développé dans l’Empire russe, a parfois été assimilé à l’esclavage, car, dans les deux systèmes, le serf, tout comme l’esclave, se voyait traité tel un bien que le propriétaire pouvait vendre, acheter, échanger, voire même hypothéquer, sans possibilité pour l’intéressé de faire valoir ni droit ni objection. C’est ce qui faisait dire à Lenin que « dans la Russie servile toute différence de fait entre l’esclave et le serf avait disparu ». Plus prudemment, certains historiens tant russes qu’occidentaux (notamment l’Américain Jerome Blum dans sa vaste fresque Lord and Peasant in Russia from the Ninth to Nineteenth Century) ont affirmé que le servage en Russie se rapprochait presque de l’esclavage (tout est dans le presque). Dans un livre publié, en 1987, sous le titre Unfree Labor. American Slavery and Russian Serfdom, l’historien américain Peter Kolchin s’est essayé, le premier, à dresser une étude comparative des deux systèmes de travail forcé. Tout en reconnaissant que le servage était un type particulier d’esclavage qui, sur bien des points,

1 De la démocratie en Amérique, Paris, 1840, vol. 2, p. 413.

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ressemblaient à l’esclavage américain, mais aussi avec des « traits spécifiques » qui l’en différenciaient nettement, Kolchin en vint à la conclusion que le servage russe et l’esclavage américain étaient comparables.

Pourtant, cette opinion ne résiste pas à une analyse plus détaillée à partir de tous ces « traits spécifiques » qui, de l’aveu même de l’historien américain, caractérisent le servage en Russie.

Certes, de manière métaphorique, on peut appeler le servage russe une sorte d’esclavage. Mais, dans la réalité, le servage en Russie n’était pas similaire à l’esclavage des plantations du Sud des États-Unis. Considéré légalement comme un bien meuble, l’esclave était l’entière propriété de son maître qui en disposait selon son bon vouloir, il n’avait aucune marge d’autonomie, ni dans son travail ni dans la vie sociale. En revanche, le serf qui était, dans la grande majorité des cas, un travailleur agricole, attaché à une terre et à son exploitation, possédait un statut juridique et social précis. Il était lié à la glèbe, à un domaine foncier, plus qu’il n’appartenait au maître de ce domaine, et c’est ce lien à la terre qui justifiait sa dépendance vis-à-vis du propriétaire foncier.

Revisitant les thèses de Kochlin avec un regard critique, l’historien israélien Michael Confino, l’un des meilleurs spécialistes du monde paysan à l’époque tsariste, dans un article intitulé « Servage russe. Esclavage américain », paru dans la revue des Annales en 1990, a su montrer qu’en réalité le servage n’était pas un esclavage, et ce pour plusieurs raisons. La différence fondamentale entre les deux systèmes ne consistait pas seulement dans le fait, important sans aucun doute, qu’en Russie serfs et seigneurs appartenaient au même peuple (sans distinction raciale), mais aussi dans la différence de la structure sociale et du régime politico- juridique. Sur le plan institutionnel et juridique, le servage s’inscrivait dans le cadre d’une société d’Ancien Régime, c’est-à-dire une société d’ordres, hiérarchisée en « états » (en russe soslovija), où chacune des composantes sociales, y compris la paysannerie, disposait de droits et de devoirs, très inégaux, certes, mais bien réels au demeurant.

C’est ainsi que les serfs relevaient tant du droit coutumier que du droit positif qui leur reconnaissait le libre accès au mariage, la possibilité d’ester en justice et de témoigner, et surtout l’assujettissement à l’impôt (autant d’actes dont étaient exclus les esclaves des plantations nord- américaines). Le serf russe n’était pas un paria exclu de la société, tandis que l’esclave noir l’était.

Ainsi, en Russie, le servage portait sur une collectivité, un groupe social et un ordre juridique, tandis qu’aux États-Unis, l’esclavage constituait un état individuel en droit aussi bien qu’en fait.

L’idéologie qui justifiait le servage en Russie visait non seulement à défendre les distinctions

sociales, mais aussi à maintenir le statut des ordres.

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2. La nature du servage

Après avoir vu ce qui différenciait le servage de l’esclavage, essayons de comprendre ce qu’était le servage. Il nous faut pour cela, tout d’abord, en retracer les origines. Tout à l'inverse de ce qui s’est produit en Europe occidentale, où le servage tend à disparaître avec la fin du Moyen- Âge, le servage s’est développé tardivement en Russie, seulement à la fin du XVI

e

siècle, alors que pendant la période précédente, correspondant à notre époque féodale, la paysannerie russe était libre, et même relativement plus émancipée que celle de l'Occident médiéval. Or, paradoxalement, c'est justement au moment où le servage était en train de disparaître en Occident, qu’il est introduit dans la Russie moscovite. Son développement est lié à l’émergence d’un pouvoir fort et centralisé autour de la principauté de Moscou. C’est le prince de Moscou Ivan III qui, pour assurer la valeur économique des grandes terres agricoles, fixe par écrit, dans son Code de lois de 1497, la coutume qui permettait aux paysans attachés librement par contrat à un seigneur de quitter le domaine seigneurial, à la fin de l’année. Cette volonté de limiter la mobilité géographique de la paysannerie va se renforcer durant le XVI

e

siècle.

Devant la progression des flux migratoires, de nouvelles mesures sont prises pour empêcher une fuite de la main d’œuvre qui désorganisait l’économie du pays : le tsar Ivan le Terrible, en 1581, supprime la liberté de départ d’un seigneur à l’autre ; puis, Boris Godounov établit, en 1597, un délai de recherche des paysans fuyards, délais fixé d’abord à cinq ans, plus tard portée à 15 ans (1607). Enfin, en 1649, le Code de lois du tsar Alexis Romanov supprime tout délai, accordant ainsi aux seigneurs un droit perpétuel de poursuite des serfs en fuite. Ce texte est considéré comme l’acte d’instauration du servage, même si des mesure prises par le tsar Pierre le Grand, au début du XVIII

e

siècle, viennent encore renforcer cette privation de liberté. Le recensement ordonné en 1718 montre que 80 % des paysans sont des serfs, parmi lesquels l’État puise ses contingents de recrues militaires ainsi qu’une partie de ses revenus grâce à l’introduction d’un nouvel impôt, la capitation, calculée par « âme masculine ».

Si les grandes étapes du développement du servage sont assez bien connues, les causes de

son instauration ont été largement débattues par les historiens et restent à ce jour une question

controversée. Certains ont mis l’accent sur les facteurs économiques. La thèse de Basile

Ključevskij affirmant, à la fin du XIX

e

siècle, que c’est l’endettement des paysans qui les conduisit

à aliéner leur liberté n’est guère plus soutenue aujourd’hui, pas plus que celle de Boris Grekov,

empruntée aux théories du « second servage » de Friedrich Hengels, expliquant l’augmentation de

la pression des seigneurs sur les paysans par un renforcement des circuits commerciaux extérieurs

et intérieurs, car la Moscovie vivait jusqu’à la fin du XVII

e

siècle en quasi autarcie. D’autres

spécialistes ont insisté sur le fait qu’il s’agissait surtout de faire face à une pénurie aiguë de main-

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d’œuvre agricole et d’accroître la pression financière sur la paysannerie au profit de l’État et des seigneurs.

Plus récemment, un historien russe (Léonide Milov) a mis en avant le rôle des conditions climatiques et naturelles, une piste intéressante, mais sans doute pas suffisante (sinon, comment expliquer qu’il n’y aie pas eu de servage en Suède, par exemple). Finalement, beaucoup préfèrent insister sur les raisons politiques : dans le cadre de la formation d’un État centralisé, il s’agissait de mobiliser toutes les énergies pour se protéger face aux dangers extérieurs et renforcer le potentiel de défense. Autre argument, d’ordre socio-économique cette fois, l’expansion du système des bénéfices fonciers lié à l’émergence d’une noblesse de service, chargée d’aider l’État monarchique dans son effort militaire et sa gestion du territoire, exigeait en retour une gratification sous forme de domaines fonciers que les villageois devaient cultiver au profit de la nouvelle élite dirigeante.

Comme on le voit la question de l’origine du servage reste ouverte.

Néanmoins, il semble évident que c’est au fur et à mesure que s’affirme en Russie un pouvoir impérial de type autocratique que le servage va s’étendre, et que plus on avance dans l’époque moderne, plus ce servage va se généraliser et ses conditions d’application s’aggraver, ce qui tendrait à prouver qu’il existe bel et bien un lien entre la nature du pouvoir et l’institution du servage. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le régime autocratique se soit effondré entre 1905 et 1917, sans avoir été capable au demeurant de résoudre la question paysanne durant le demi-siècle qui suivit la suppression du servage, et il n’est pas étonnant non plus que le nouveau régime, de nature totalitaire, qui se mit en place sur les décombres du tsarisme en soit venu à recréer un nouveau servage, dès 1929, à la faveur de la collectivisation des campagnes.

Voyons maintenant en quoi consistait le système du servage. Dans les travaux des

historiens libéraux d’avant 1917 comme des historiens soviétiques, il était convenu de décrire la

situation de la paysannerie asservie sous les couleurs les plus sombres, et de dépeindre les

propriétaires terriens comme des exploiteurs brutes et cruels. Il est incontestable que des cas de

maltraitance, parfois même de pur sadisme et d’extrême violence, ont pu être répertoriés au

XVIII

e

siècle, et encore au début du XIX

e

siècle, mais ces cas étaient considérés par l’État comme

des crimes, punis comme tels, et non pas comme une norme habituelle et généralisée (certains

procès défrayèrent à l’époque la chronique). Dans l’ensemble, la situation personnelle des serfs

dépendait largement du caractère du seigneur, mais aussi de multiples paramètres liés au cadre

géographique et économique local, notamment la taille des propriétés, ainsi que du mode

d’exploitation : ceux qui étaient voués aux travaux des champs n’avaient guère de contacts directs

avec le propriétaire, par contre ceux qui étaient assignés aux travaux domestiques étaient, par la

force des choses, amenés à le croiser plus souvent.

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La situation juridique de ces serfs variait en fonction de l’identité du propriétaire : les uns, installés sur des terres de l’État ou de la couronne, relevaient du domaine public ; les autres appartenaient à des propriétaires privés, faisant partie de la classe nobiliaire qui jouissait, parmi ses nombreux privilèges, du monopole de la possession de domaines habités. Pour des raisons historiques, les terres de l’État étaient surtout concentrées dans la partie nord de la Russie d’Europe, tandis que la Sibérie dans son ensemble était exempte du servage. Les serfs du domaine privé étaient présents dans toute la partie centrale et méridionale de la Russie d’Europe ainsi qu’en Ukraine. Proportionnellement, les serfs du Trésor publics et de la couronne représentaient un peu moins de la moitié de l’ensemble de la population paysanne, les serfs de la noblesse un peu plus de la moitié.

Les chiffres dont nous disposons pour connaître le volume de la population servile en Russie sont tirés des enquêtes fiscales, effectuées par l’administration impériale, à peu près tous les vingt ans, dans le but de recenser la population mâle soumise à la capitation, cet impôt par tête d’habitants. En 1796, le nombre de paysans serfs s’élevait, en chiffres ronds, à 19 500 000 sur une population totale de 37 400 000, soit 54 % de l’ensemble de la population male. En 1858, ce chiffre atteignait 23 900 000, pour une population totale de 74 500 000, soit 40 %. Dans la mesure où les femmes n’étaient pas prises en compte, pour avoir un ordre de grandeur complet de la population servile, il convient de doubler ces chiffres, ce qui nous amène à un peu plus de 40 millions, hommes et femmes confondus.

Sur les domaines agricoles privés, deux systèmes d’exploitation étaient pratiqués : soit la

redevance (obrok), soit la corvée (barščina). Le système de la redevance se caractérisait par

l’absence de réserve seigneuriale, toute la terre domaniale étant répartie entre les cultivateurs, qui

l’exploitaient et en commercialisaient la maigre production, tout en bénéficiant d’une certaine

liberté de mouvement hors du domaine pour effectuer des travaux d’appoint non agricoles

durant les mois d’hiver, de sorte que l’argent ainsi gagné venait s’ajouter à leurs revenus et leur

permettait de verser au seigneur la redevance annuelle en espèces. Le système de la corvée

impliquait un partage des terres en deux : d’un côté, une large réserve seigneuriale, exploitée

gratuitement par les serfs et dont le seigneur tirait des revenus directs, de l’autre, des petites

tenures paysannes qui assuraient aux serfs une production de subsistance, les paysans partageant

leur temps entre le travail pour le seigneur et celui sur leurs parcelles. La corvée n’était d’ailleurs

pas limitée à l’exploitation de la terre : le serf pouvait être envoyé travailler dans les manufactures

du seigneur ou dans ses distilleries. Jusqu’à la fin du XVIII

e

siècle, la corvée n’était pas

réglementée, d’où parfois des abus, avec des cas jusqu’à six jours de travail par semaine.

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Géographiquement, la corvée était plutôt répandue autour de Moscou, où toute l’économie était organisée en fonction du marché de la ville, ainsi que dans la zone fertile des terres noires (le fameux tchernoziom), au Sud de la Russie d’Europe et en Ukraine, là où les propriétaires avaient tout intérêt à tirer des gains directs de la terre. La redevance était surtout présente dans les régions au Nord de Moscou où les conditions climatiques et géologiques donnaient de faibles rendements et où les paysans n’hésitaient pas à pratiquer des activités semi-artisanales d’appoint, voire même à aller chercher du travail en ville. Néanmoins, la répartition n’était pas toujours si nette : souvent les propriétaires combinaient les deux systèmes.

Il existait encore une troisième catégorie paysanne, les serfs de la domesticité qui avaient été retirés de la ferme pour être attachés au logement du seigneur, hôtel particulier et maison en ville, ou résidence de campagne. Leur nombre s’élevait à 1 467 000 en 1858, soit 7,2 % de l’ensemble des serfs privés (chiffres de Zajčonkovskij). Il y avait parmi eux les intendants, valets, palefreniers et cochers, cuisinières, nourrices, femmes de chambres. Cette multitude de serviteurs constituait une main d’œuvre gratuite, mais entièrement à la charge des seigneurs (blanchis, nourris, logés). Leurs conditions de vie étaient parfois difficiles, car ils étaient à la merci des éventuels caprices et vices de leurs maîtres ou maîtresse. Comme des connaissances techniques étaient parfois requises pour assurer le train de vie de la maison, certains serfs recevaient, dès leur jeune âge, une formation pour accomplir des activités qualifiées (ébénistes, horlogers, peintres, chantres, musiciens, etc.). Quelques-uns parmi les plus talentueux parvinrent à se faire affranchir et acquirent une vraie célébrité, c’est le cas du grand peintre classique Kiprenskij ou encore de l’architecte Voronikhin, à qui l’on doit la cathédrale Notre-Dame de Kazan à Saint-Pétersbourg (là où sont conservées les clefs de la ville de Nancy, reçues en 1814), c’est aussi le cas de l’actrice et cantatrice Praskovia Žemčugova qui finit par épouser son ancien maître, le comte Šeremetiev, l’un des plus riches aristocrates du pays.

Par-delà ces différences catégorielles, il existait également une très grande diversité de

conditions de vie d’une région à l’autre, comme le montre l’écrivain Ivan Turgenev qui souligne,

dans le premier chapitre de ses fameux Récits d’un chasseur, que les paysans, très pauvres, de sa

province d’Orel, au Sud de Moscou, ne ressemblaient pas du tout à ceux de la province voisine

de Kalouga, qui étaient bien plus cossus. Les différences étaient aussi souvent sensibles au sein

même du village, certains serfs étaient plus besogneux et plus aisés que les autres, notamment là

où fleurissait l’artisanat rural (fabrication d’émaux, de laques, d’icônes, d’objets en bois), à force

de travail leurs exploitations s’avéraient relativement prospères, d’aucuns avaient même réussi à

faire fortune dans des entreprises semi-industrielles, comme c’était le cas à Ivanovo, un gros

bourg sur la Volga, où des serfs de la famille Šeremetiev tenaient entre leurs mains l’essentiel de la

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production de textiles de l’Empire. Ils arrivaient même à employer à leur service, comme ouvriers de leurs manufactures, des villageois appauvris.

Ainsi, du point de vue économique et agricole, le domaine seigneurial constituait une grande propriété par ses dimensions, mais une petite exploitation par sa nature agro-économique (cf. M. Confino). Les serfs y appliquaient la culture consacrée par la tradition et, au XIX

e

siècle encore, restait attachée à des méthodes rétrogrades et obsolètes : un assolement triennale, une absence d’engrais, un outillage archaïque (l’araire et la faux, voire encore la serpe), une monoculture tournée essentiellement vers les céréales, dans un cadre climatique rude qui entraînait de fréquentes mauvaises récoltes, ce qui obligeait à la constitution de réserves de subsistance (autant de manque à gagner pour le commerce), quant aux éventuels excédents (dus à l’absence de débouchés), ils étaient le plus souvent absorbés dans la distillation (un fructueux monopole aux mains de la noblesse). Le morcellement des propriétés (certains grands seigneurs disposaient de terres réparties sur 17 provinces à travers le pays) ainsi que l’enchevêtrement des parcelles minuscules étaient autant de facteurs structurels qui compliquaient et entravaient encore plus la gestion domaniale.

Certes, face au seigneur ou à ses intendants, le laboureur seul n’avait, apparemment, guère

de marge de défense et d’autonomie. Pourtant, les serfs n’étaient pas des individus isolés ni des

travailleurs agricoles dispersés, mais un groupe structuré, une collectivité, enracinée dans un cadre

géographique et culturel donné. Le servage était un système d’organisation sociale particulier,

intégré dans un système social global. La Russie rurale n’était pas un monde de seigneurs, mais un

monde paysan, avec une « civilisation paysanne », comme le disait Pierre Pascal, ce grand slaviste

français qui avait de ses yeux vu cette Russie rurale avant qu’elle ne disparaisse à la fin des années

1920. La structure agraire de la Russie était donc celle d’une économie paysanne qui commandait

toute l’économie rurale et, par conséquent, l’économie seigneuriale aussi. Les rapports entre serfs

et seigneurs s’inséraient dans un cadre collectif général, celui de la communauté rurale. La

commune rurale (en russe, le mir) était un monde en soi (« le monde, l’univers », tel est d’ailleurs

le sens premier du mot mir). La communauté villageoise était le régulateur de la vie sociale et le

possesseur à titre collectif de l’ensemble des terres paysannes. Elle veillait au respect du droit

coutumier qui touchait à la fois au rythme des travaux, aux bonnes mœurs de la famille et aux

relations, souvent brutales, entre villageois. C’est le mir qui gérait l’ensemble des terres du village,

en partageant les communaux (pâturages et forêts) et en distribuant équitablement les parcelles

cultivables entre les familles, selon des règles complexes. Il représentait aussi les serfs auprès du

seigneur et répartissait les charges dues à l’État (impôt et conscription militaire) qui pesaient

collectivement sur le village.

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3. Les débats sur le servage

C’est sous l’impératrice Catherine II que le système du servage atteignit son paroxysme, en dépit des idées généreuses professées par cette souveraine éclairée qui se disait la disciple et l’amie des philosophes des Lumières. Durant son règne, de 1762 à 1796, de nouvelles mesures eurent pour conséquence d’accroître encore les liens de servitude. La distribution de serfs des terres de l’État aux ministres, généraux et favoris de l’impératrice, prit des proportions gigantesques : quelques 800 000 paysans changent ainsi de conditions, passant du domaine public au domaine privé, et donc d’un statut d’homme libre à celui de serfs. En 1786, le servage fut étendu aux terres fertiles de l’Ukraine et, en 1796, à la plaine du Don. La fuite de la main d’œuvre servile restait sévèrement pourchassée : un décret de 1765 donne aux propriétaires terriens le droit d’envoyer les fautifs aux travaux forcés en Sibérie, un autre en 1767 interdit aux serfs de porter plainte contre leurs seigneurs devant les tribunaux civils.

Pourtant, le début du règne de Catherine II avait donné lieu à une tentative indirecte de remise en cause du servage. En 1766, la Société libre d’économie, une société savante créée pour appliquer en Russie les idées des physiocrates, avait ouvert un concours public en posant la question du bien-fondé de la propriété paysanne. L’année suivante, lors des travaux de la Commission des lois, chargée par Catherine II de réviser la législation de son Empire, c’est la justification même du servage qui se trouva contestée par un obscur élu de province, Grégoire Korobin. Une vive controverse l’opposa au prince Ščerbatov, un lecteur assidu des encyclopédistes et un libre-penseur, qui dirigeait le camp des députés antiabolitionnistes, comme quoi le voltairianisme n’empêchait pas les aristocrates éclairés de continuer à asservir leurs paysans. Face au risque de fronde nobiliaire, l’impératrice qui avait peut-être fait de Korobin le porte-parole des idées libérales auxquelles elle tenait alors à associer son nom s’empressa de clore le sujet.

Exclue du débat politique, la critique du servage réapparaît timidement dans les œuvres

littéraires imprégnées des idéaux humanistes des Lumières. Dès 1766, l’écrivain plébéien Fedor

Emin dans son roman Lettre d’Ernest et de Doravra, inspiré de La Nouvelle Éloïse, s’en prend aux

propriétaires, comparés à des tyrans oisifs et hédonistes, responsables de la misère du peuple des

campagnes. Dans les journaux satiriques qu’il édite entre 1770-1773, le publiciste franc-maçon

Nicolas Novikov, homme d’une grande probité morale et intellectuelle, dénonce, sur un ton

ironique, les travers des mauvais propriétaires, cruels et indolents, sans pour autant condamner le

servage en tant qu’institution sociale. Le sentimentalisme naissant donne désormais au paysan le

droit d’être considéré comme un être humain à part entière.

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Il faut pourtant attendre Alexandre Radiščev et son sulfureux pamphlet intitulé Le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, publié en 1790, pour trouver une dénonciation globale du système du servage. A travers une série de scénettes, disposées sur la route qui le mène d’une ville à l’autre, le narrateur aborde la question paysanne sous tous ses aspects : juridique, économique, politique, philosophique. Radiščev montre que le servage pervertit l’ensemble de la société russe : il est source de l’appauvrissement du pays ainsi que du mauvais état physique et moral de la nation.

L’ouvrage est interdit sur ordre de l’impératrice qui le juge subversif et plus dangereux encore que la révolte de Pugačev qui, quinze ans plus tôt, avait mis à feu et à sang les provinces de la Volga, en offrant la liberté aux cosaques et aux paysans. Quant à Radiščev, il est arrêté et condamné à mort, mais sa peine est ensuite commuée à dix ans d’exil en Sibérie, dont il ne sortira qu’après la disparition de Catherine en 1796, tout en restant relégué en résidence surveillée. Le destin de Radiščev est plus que symbolique. Il était devenu impossible de critiquer l’institution du servage, partie intégrante du régime autocratique, auquel la noblesse apportait un soutien loyal et indéfectible, tout en lui fournissant l’ossature administrative et militaire nécessaire au fonctionnement de l’État monarchique.

Les débuts du XIX

e

siècle sont marqués par les interventions militaires de la Russie sur la scène européenne : le besoin de garantir au pays la stabilité intérieure sert de prétexte à l’absence de toute réforme en profondeur. Déclarations d’intention et mesures d’amélioration de détails, dans un esprit humaniste, reflétant les idées généreuses du romantisme, se succèdent sans réelles portées : limitation de la corvée à trois jours par semaine (1797), arrêt de la distribution de terres de l’État à la noblesse (1801), interdiction de vendre des serfs sur les marchés et les foires (1808), interdiction de céder des serfs sans la terre ou en séparant des familles (1833). Le décret du tsar Alexandre I

er

sur les « cultivateurs libres » qui permet, en 1803, aux serfs d’acheter leur affranchissement n’a que peu d’effet immédiat, faute de liquidités (seules 47 000 personnes en bénéficieront). La portée de ce décret sera plus sensible à long terme, puisque de ces rares paysans enrichis qui ont pu ainsi acheter leur liberté sont issus nombre de familles de grands entrepreneurs moscovites de la 2

e

moitié du XIX

e

siècle (les Tretjakov, Morozov, Rjabušinskij, etc.). De la même façon, à titre d’expérience dans les provinces de Lettonie et d’Estonie, le tsar décide, en 1818, d’affranchir les paysans baltes, mais sans la terre, ci fait que, bien souvent, leur situation devient pire qu’avant.

Après « trente glorieuses années » qui avaient assuré une prospérité exceptionnelle aux

propriétaires russes écoulant leurs surplus sur les marchés européens, le renversement de la

conjoncture dans les années 1820, marquées par l’effondrement des prix des céréales et

l’instauration de barrières protectionnistes, plongea l’économie russe dans une récession d’autant

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plus insidieuse que le pays avait fini par se satisfaire d’une division internationale du travail lui attribuant le rôle de grenier de l’Europe, quitte à sacrifier ses manufactures, pourtant relativement prospères au siècle précédent. Ainsi, au moment même où les États continentaux, à la suite de l’Angleterre, s’engageaient dans la révolution industrielle, la Russie restait tournée vers le secteur agricole.

Nicolas I

er

, frère cadet du tsar Alexandre, lui succède en décembre 1825 dans des circonstances tragiques, après avoir maté brutalement une tentative de coup d’État, fomentée par de jeunes officiers, issus de la fine fleur de la noblesse, qui réclamaient la démocratisation du régime et la suppression du servage. Alors qu’il interdisait tout débat public sur ces deux sujets, Nicolas I

er

semble pourtant avoir pris conscience que la condition de servitude qu’il considérait comme un « mal absolu » était un frein au développement de son Empire, mais, plus que tout, le tsar redoutait l’explosion sociale que risquait d’entrainer l’émancipation paysanne, avec pour corolaire la remise en cause de l’autocratie. Aussi, c’est dans le plus grand secret qu’il confie à tout une série de « comités secrets », qui s’échelonnent durant son long règne de trente ans, la tâche de préparer des projets d’affranchissement, travaux qui n’aboutirent à aucun résultat concret, car les courtisans et fonctionnaires qui siégeaient dans ces comités avaient surtout le souci de défendre les intérêts nobiliaires. Seul le ministre des Domaines, le général Kiseljov, un officier avisé (plus tard ambassadeur à Paris), lance, en 1837, un programme d’amélioration du sort des paysans de l’État, au plus grand mécontentement de la noblesse terrienne qui y voyait un dangereux précédent.

Coté paysan, on ne trouvait aucun intérêt à augmenter la productivité, le poids de la routine empêchait d’imaginer tout changement dans les méthodes de travail. La méfiance vis-à-vis de la tutelle seigneuriale et la cohésion obligatoire au sein de la communauté rurale renforçaient l’opposition à toute modification du paysage agraire et, surtout, la redistribution périodique des surfaces cultivées entre chaque foyer, en fonction du nombre de bouches à nourrir et de bras disponibles au travail, bridait l’esprit d’initiative et la moindre velléité d’améliorer les parcelles.

Face à une paupérisation grandissante, le monde paysan réagissait à sa façon, par des poussées de violence avec leurs lots d’attaques des propriétés, d’incendies des demeures seigneuriales et de meurtres (le père de l’écrivain Dostoevskij fut ainsi assassiné pas ses serfs, en 1839).

Quoiqu’incomplets, les chiffres officiels pour le deuxième quart du XIX

e

siècle montrent la

progression constante de ces révoltes locales qui traduisaient plus une détresse, une colère du

désespoir, qu’une réelle contestation de l’ordre établi : 674 cas de révoltes entre 1825 et 1854,

dont 145 durant la première décennie (soit une moyenne de 16 par année), mais 348 pour la

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dernière décennie (soit 35 par an). Ces soulèvements étaient invariablement réprimés par la force, à l’aide de l’armée.

La crise systémique atteignait non seulement les serfs, mais aussi les propriétaires fonciers.

Dorénavant menacés dans leurs revenus, ceux-ci cherchaient à reporter le poids de la baisse sur leurs paysans, soit en augmentant les surfaces de la réserve seigneuriale au détriment des tenures paysannes, soit en rattrapant sur les quantités ce qu’ils perdaient sur le prix unitaire. Mais l’intensification du travail par la contrainte avait atteint ses limites : les corvées alourdies épuisaient les forces productives, les sols exploités à outrance donnaient de mauvais rendements.

Face à la diminution des cours des céréales, certains cherchèrent à se reconvertir vers d’autres cultures (lin et chanvre autour de Moscou, betterave à sucre en Ukraine, élevage dans les steppes du Sud-Est). Mais cette reconversion n’impliquait aucune modification des comportements, les plus fortunés continuaient à mener grand train en dilapidant leur patrimoine, les plus pauvres à pressurer au maximum leurs serfs, tous cherchaient à limiter leurs investissements.

Incapables de calculer les coûts de rendement, au prétexte que, dans un système de main d’œuvre gratuite, la production ne leur coûtait rien, les propriétaires ne se rendaient pas compte que le produit de la vente n’arrivait pas à couvrir leurs frais réels. Pour faire face à leurs obligations, ils en venaient de plus en plus à recourir aux crédits de la Banque d’État. C’est ainsi qu’à la veille de son mariage en 1831, le poète Alexandre Puškin avait mis en gage pour la somme de 40 000 roubles le village de 200 âmes, reçu de ses parents en cadeau de noce. Au milieu du XIX

e

siècle, plus de la moitié des domaines nobiliaires de la Russie centrale était désormais hypothéquée. La noblesse terrienne vivait désormais au-dessus de ses moyens, mais l’imperfection de la comptabilité domaniale lui cachait la gravité de la situation.

Ainsi, du fait de l’immobilisme de l’État, du conservatisme des paysans et de l’incurie des seigneurs, c’est toute l’économie agraire qui s’enfonçait dans une crise profonde et généralisée.

Néanmoins, au sein de la noblesse réformiste, il ne faisait dorénavant plus de doute que le servage avait fait son temps. Cette génération de la « mauvaise conscience » (l’expression est de l’historien français Michel Laran) souffrait de sa responsabilité : ces nobles cultivés, écartelés entre, d’une part, leur formation à l’aune des idéaux de liberté de l’individu véhiculés par le romantisme, et, d’autre part, la sinistre réalité des campagnes russes décrite par Nicolas Gogol’

dans le premier volume des Ames mortes, avaient été marqués à vif par l’immoralité du servage.

Fils illégitime d’un grand seigneur qui lui assura une excellente éducation et des moyens conséquents, Alexandre Herzen écrivait, au début des années 1840, en parlant de ses paysans :

« J’ai honte de mes droits, j’ai honte de contribuer pour ma part à les accabler de misère », même

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si ces sentiments étaient loin d’être partagés par la majorité des propriétaires terriens, comme l’avouera l’écrivain Léon Tolstoj, ce grand seigneur devenu par la suite humaniste : « L’idée que cela ne devait pas être, qu’il fallait les affranchir, n’existait absolument pas parmi nous durant les années 1840. La possession héréditaire de serfs nous apparaissait comme une condition indispensable ».

Pourtant, dans des revues savantes, économistes et juristes en viennent à suggérer qu’il serait plus avantageux pour les propriétaires fonciers de basculer vers un travail libre salarié, comme avaient déjà commencé à le faire les patrons de l’industrie naissante. Bravant la censure, poètes et prosateurs se mettent à décrire le monde paysan de l’intérieur, en montrant que les serfs n’étaient ni des « enfants » arriérés et incultes, comme tendait à le faire croire le comportement paternaliste des seigneurs, ni de « bons sauvages » dignes et sages, comme le pensaient les disciples russes de Rousseau, parmi lesquels Tolstoj, mais qu’il s’agissait d’hommes porteurs de valeurs morales et culturelles, qui plus est des valeurs nationales.

L’abolition du servage est une « cause sacrée » pour l’écrivain libéral Ivan Turgenev, dont les célèbres Récits d’un chasseur, publiés entre 1847 et 1851, visent à toucher la sensibilité d’un large public de lecteurs. Lui-même propriétaire terrien, bon connaisseur du monde des campagnes, Turgenev se livre à un plaidoyer contre le servage, non pas de manière théorique, mais en présentant les paysans comme des êtres humains, doués de talent, de raison, de sensibilité. Au- delà de leur indéniable qualité littéraire, les Récits d’un chasseur ont surtout eu un énorme impact psychologique : d’une part, ces textes ont modifié les mentalités des propriétaires, d’autre part, ils ont préparé l’opinion publique à la discussion de la réforme du servage.

Dans les salons moscovites, philosophes et historiens s’interrogent désormais sur le bien- fondé d’une spécificité russe qui tendait à accentuer le décalage vis-à-vis de l’Occident. En désaccord sur bien des points, les penseurs occidentalistes et slavophiles qui dominent à l’époque le débat intellectuel se retrouvent pour réclamer la libération des serfs. Les occidentalistes libéraux (comme Kavelin) ou socialisants (comme Herzen) rejoignent dans la critique de la condition paysanne les slavophiles (comme Khomjakov, Aksakov, Samarin), ces fervents défenseurs de la religion orthodoxe et des traditions nationales, qui se placent surtout au niveau de la morale chrétienne pour condamner le servage. S’ils rejettent les liens de servitude, les uns comme les autres défendent la commune rurale, le mir, dans lequel ils voient une institution typiquement slave, authentiquement démocratique, où s’exprime un fort lien de solidarité, à l’opposé de la propriété individuelle de l’Occident bourgeois.

Depuis son exil à Londres, Alexandre Herzen, déjà cité, combat inlassablement le servage,

par un discours cette fois résolument politique. Adepte des idées socialises, il édite brochures et

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journaux qu’il fait passer clandestinement en Russie pour soulever l’opinion publique. Il s’adresse directement au tsar pour réclamer l’affranchissement des paysans, il exige l’attribution de toute la terre à ceux qui l’exploitent sous peine d’un vaste soulèvement populaire, il appelle de ses vœux l’édification d’un socialisme agraire, sur les fondements de la commune rurale, des idées qui seront ensuite reprises par les populistes russes tant modérés que révolutionnaires.

4. Conclusions

Au milieu du XIX

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siècle, l’économie rurale donnait des nettes signes de blocage. Il est manifeste que la crise tenait autant à des vices structurels d’un système qui était arrivé au bout de ses capacités de rendement qu’à une dégradation de la conjoncture. Le très modeste progrès économique constaté dans le deuxième quart du XIX

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siècle avait été accompli non pas grâce au servage, mais en dépit du servage, en insufflant une légère dose de capitalisme, avec notamment l’introduction du travail salarié dans les manufactures et même dans certains grands domaines agricoles du Sud-Ouest. Cela avait eu pour double effet, d’une part, de masquer partiellement la crise globale de l’économie russe, puisqu’une faible croissance était ainsi assurée, et, d’autre part, d’empêcher le passage à un véritable capitalisme, indispensable à l’amorce d’une révolution industrielle sur le modèle des autres Etats européens. Le frein que faisait peser le servage sur le progrès n’apparaissait donc qu’en comparaison avec l’étranger. Cette comparaison allait apparaître brutalement, lors de la guerre de Crimée, en 1854-1856. Ce conflit qui opposa la Russie à une coalition franco-britannique venue soutenir l’Empire ottoman s’acheva par un échec cuisant pour l’armée russe, mal équipée, mal commandée. La guerre mit surtout en avant l’absence d’infrastructures modernes, due au retard industriel (pas de marine à vapeur, presqu’aucune voie de chemin de fer). Nicolas I

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ne survécut pas à la défaite.

Son fils, Alexandre II, qui lui succède, en février 1856, semble conscient de l’urgence des réformes. Soucieux de donner à l’Etat les moyens pour gagner en efficacité et en progrès, il comprend la nécessité de moderniser et rationaliser les rapports sociaux. Trois arguments récurrents étaient alors invoqués en faveur de la suppression du servage : l’un économique, le deuxième philosophique, le troisième politique. L’argument économique a, semble-t-il, eu moins de portée qu’on pourrait le croire, car le développement des Etats du Sud des Etats-Unis témoignait que l’économie monétaire n’était finalement pas incompatible avec l’esclavage.

L’argument moral n’a, sans doute, pas laissé insensible le nouvel empereur, soumis à la pression de certains membres éclairés de sa famille, même si cet argument n’a, peut-être, pas eu autant d’influence que d’aucuns le disent.

Il ne fait pas de doute que c’est surtout l’argument politique qui a emporté la décision du

souverain, soucieux d’assurer le calme intérieur et d’éviter les risques de débordements violents

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dans les campagnes. Dès le mois de mars 1856, le tsar en effet annonçait ses intentions aux délégués de la noblesse réunis pour son couronnement à Moscou : « Le bruit court que je veux donner la liberté à la paysannerie. (…) J’ai la certitude que, tôt ou tard, cela adviendra. Et je pense qu’il vaut mieux que cela vienne d’en-haut, plutôt que d’en-bas ». Après cinq ans de travaux pénibles et chaotiques, car l’opposition des clans conservateurs dans la noblesse et la bureaucratie restait forte, Alexandre II signa, le 19 février (3 mars) 1861, le manifeste proclamant l’abolition du servage et la distribution d’une partie des terres à la paysannerie.

Les modalités de l’affranchissement s’avérèrent complexes, les difficultés d’application immenses, les différents camps en présence insatisfaits et mécontents, car chacun (paysans, nobles, intellectuels libéraux et activistes révolutionnaires) s’estimait lésé, à tel point que certains historiens ont pu parler d’une « réforme ratée » (l’expression est de Michel Larran). Bien sûr, de nombreuses ambiguïtés n’étaient pas résolues, de nouveaux problèmes apparaissaient dans les campagnes, lourds de conséquence pour la suite, n’oublions pas que les événements d’octobre 1917 sont moins l’expression de cet irrésistible mouvement prolétarien, exalté par la suite dans le mythe de la révolution bolchévique, qu’une vaste jacquerie spontanée de paysans, fatigués des tranchées et voulant rentrer au village pour participer au partage du reste des terres des anciens seigneurs.

Néanmoins, la Russie en 1861 avait réussi à mettre fin au servage, sans effusion de sang ni guerre civile (contrairement aux États-Unis), et cela, elle le devait, en grande partie, à l’empereur Alexandre II, surnommé de son vivant « le tsar libérateur ». Pourtant, alors que la relecture officielle du passé national que propose le régime du président Poutine remet à l’honneur d’anciens souverains russes liés aux pires excès du servage (Ivan le Terrible, Catherine II, Nicolas I

er

), à l’inverse, Alexandre II reste aujourd’hui plutôt oublié, tout comme la commémoration du 150

e

anniversaire de l’abolition du servage n’a rencontré que très peu d’écho dans le pays en 2011 (en dehors de rares manifestations académiques assez confidentielles). Comme le faisait remarquer à ce propos la correspondante du quotidien Le Monde à Moscou, Marie Jego, « ni l’abolition du servage ni le tsar libérateur ne sont des références fortes dans l’imaginaire des Russes d’aujourd’hui ». C’est sans doute là, à la fois, un signe des temps et un signe du chemin qui reste à parcourir à la société russe contemporaine vers une nouvelle émancipation, cette fois morale et culturelle.

Antoine Nivière

Université de Lorraine

CERCLE EA 4372

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Références

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