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Formation et évolution d'un paysage humanisé
RAFFESTIN, Claude
RAFFESTIN, Claude. Formation et évolution d'un paysage humanisé. Alliance culturelle romande , 1973, no. 19, p. 39-40
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4293
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Formation et évolution d'un paysage humanisé
par Claude Raffestin
Le bassin genevois, « Finistère » du Moyen-Pays suisse, doit son unité à cette zone fondamentale qui s'épanouit dans la direction du nord-est. La cuvette genevoise se love entre les chaînes du Jura et des Alpes qui n'ont pas la même signification dans le paysage. L'élément le plus massif et le plus long est constitué par l'extrémité méri- dionale du Jura dont le pli principal barre l'horizon et élève un obstacle remarquable par son altitude et la rai- deur de sa retombée. Seul l'accident tectonique, qui domine Gex, permet le passage par le col de la Faucille.
Au sud, le pli-faille du Vuache, et au sud-est le Salève achèvent de délimiter immédiatement, de clore, presque, l'espace genevois. Les Alpes, représentées, en fait, par les Préalpes du Chablais et du Faucigny, ne participent que d'une manière secondaire, plus lointaine en quelque sorte, à l'encadrement de la dépression. Certes, les Alpes, par la fascination qu'elles ont exercé, ont marqué la psycholo- gie genevoise mais leur influence est moins sensible dans le paysage. Selon l'heureuse expression de Fruh, le pays de Genève est un jardin. Le mot est évocateur car mieux qu'une longue description il exprime la rareté de l'espace genevois. Les dimensions genevoises sont à la taille de l'homme et elles n'excèdent ni n'énervent ses forces. Le regard peut flâner sur les paysages sans jamais se perdre mais cet apparent équilibre entre l'homme et l'espace est aujourd'hui rompu dans sa structure ancienne par celui-là même dont les masses s'accommodent mal de l'étroitesse.
Ce site privilégié pour « quelques hommes » court le risque certain de devenir répulsif pour « beaucoup d'hommes » si ceux-ci ne consentent pas à des choix réfléchis et efficaces.
C'est donc dans cet espace compté que s'est formé patiem- ment le canton de Genève qui résulte d'agrégats succes- sifs découpés à l'emporte-pièce par l'histoire. L'émiette- rnent territorial, qui a caractérisé Genève jusqu'aux traités de Paris et. de Turin signés respectivement en 1815 et 1816, a entravé pendant longtemps les relations qui cherchaient naturellement à se nouer entre la cité et le domaine rural. La frontière, dont la fixation s'est étendue du XlVe au XIXe siècle, n'a pas peu contribué, non plus, à ces entraves. Pourtant, les conditions géographiques de la ville sont à considérer en tant que facteurs d'un déve- loppement potentiel. Genève est une ville classique par ses sites de pont et d'acropole qui, à des époques diffé- rentes, ont permis aux hommes de s'enraciner dans ce triangle délimité par le Rhône et l'Arve. Classique encore la situation géographique qui apparente Genève à beau- coup de villes péri-alpines de carrefour et de contact.
Mais là s'impose une nuance : Genève est une ville de carrefour interne et non pas externe, en raison même de l'arc montagneux qui l'enserre. Dès lors, l'influence néga- tive sur les voies de communication n'est pas négligeable.
L'axe primatial orienté vers le Moyen-Pays doit emprun- ter un étroit couloir entre le Jura et le lac. L'étroit défilé du Fort-L'Ecluse n'est guère attrayant et, par le Mont-Sion, il faut vaincre l'encombrement créé par d'épais dépôts glaciaires. Enfin la voie méridionale qui court vers le Bas- Chablais et le Valais profite de la position reculée des Préalpes mais elle demeure secondaire. Serait-on en présence d'un carrefour médiocre ? A maints égards, on pourrait le penser car le contrôle des grandes voies transalpines est finalement difficile pour Genève, même celle toute récente du Mont-Blanc qui devrait permettre
à cette ville de devenir un carrefour routier, ce qu'elle n'a pas été en matière de chemins de fer. Cette difficulté ressentie par Genève quant au contrôle des grandes voies prend presque l'allure d'une constante historique. Déjà, au XVe siècle, Genève, sans puissance politique véritable ne pourra pas assurer la permanence de ses échanges par le contrôle des routes. L'Etat moderne qui émerge alors en France lui ravira ses foires au profit de Lyon. Sans territoire, ou presque, Genève va connaître une évolution commandée par une dialectique urbaine qui s'affirmera dès le XVIe siècle. La première « industrie » véritable, l'horlogerie, s'enracinera dans la ville en même temps que les humanités européennes de la diaspora protestante.
Jusqu'à la fin du XVÏIIe siècle, Genève vivra de l'horlo- gerie, du commerce et de la banque d'une part et de l'indiennerie introduite lors du second refuge, d'autre part. Ces activités nécessitant d'amples marchés, il en , résultera une trame de relations étendue qui incitera les Genevois à regarder bien au-delà des régions environ- nantes trop pauvres, mais aussi trop peu sûres, pour constituer des débouchés intéressants. Bien que l'occu- pation française de 1798 à 1814 ait déchiré ce tissu de relations qui ne pouvait se satisfaire que de la paix, les Genevois n'en ont pas moins gardé l'habitude de regarder au-delà de la région.
Avec le démantèlement des fortifications coïncidera, au milieu du XIXe siècle, le démarrage démographique et économique. En 1850, la population résidente du canton atteint 64 000 habitants en chiffres ronds et pendant les dix années suivantes, on enregistrera une augmentation de 29,2 %. L'année 1860 marquera un tournant démogra- phique. Entre 1860 et 1870, la population augmentera de 12,5%, contre 9% entre 1870 et 1880 et 3,9% entre 1880 et 1888. Mais les implantations industrielles nou- velles vont relancer la croissance démographique et la population passera de 105 509 habitants, en 1888, à 165 986 en 1910. De 1910 à 1941, on peut parler de
«traversée du désert» pour la collectivité genevoise dont l'isolement et le marasme économique seront encore aggra- vés par le problème des zones. Depuis un quart de siècle, la croissance annuelle de la population atteint pratique- ment 2 %. Le ralentissement, sensible depuis 1970, s'expli- que dans une assez large mesure par l'augmentation du nombre des frontaliers qui compensent le tarissement de la main-d'œuvre étrangère sans poser de problème de résidence sur territoire genevois.
Par sa composition, la population genevoise est originale.
Elle comprend des Genevois proprement dit, des Confé- dérés et des étrangers. De 1850 à 1910, la part relative des Genevois a diminué au profit des Confédérés maïs bien plus encore à celui des étrangers. De 1910 à 1950, c'est la phase « d'helvétisation » : la part relative des Confédérés est passée de 35,9% en 1920 à 49,2% en 1950. Parallèlement durant cette période le nombre des étrangers a sensiblement reculé. Depuis 1947 s'est amorcée la reprise des apports étrangers.
Quelles sont les activités économiques de Genève et com- ment se sont-elles transcrites dans le paysage? L'agricul- ture, qui n'emploie qu'une infime partie de la population active, environ 2 %, se maintient dans trois domaines : les
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céréales, la vigne et les produits maraîchers. Les céréales sont visibles à peu près partout dans l'openfïeld genevois, sauf naturellement dans le Mandement et dans la région de Bernex, Confignon, Lully où les bombements mollas- siques accueillent les vignobles. Depuis quelques années déjà, se multiplient d'autre part ces serres de plastique qui révèlent l'existence d'une production maraîchère non négligeable. On notera, au passage, que dans beaucoup de communes alors que la population engagée dans l'agri- culture diminue, la quantité de terres cultivées varie somme toute assez peu. Malgré les efforts consentis au niveau de l'aménagement pour préserver le terroir gene- vois, les agriculteurs ressentent très durement l'étroitesse du canton et pour cette raison cherchent à acquérir de la terre de l'autre côté de la frontière. C'est la fameuse emprise foncière agricole qui est une autre pomme de discorde entre Français et Suisses. L'élevage genevois qui s'est remarquablement modernisé et rationalisé n'est évidemment plus en mesure de couvrir les besoins d'une agglomération qui draine à cet égard les ressources du Pays de Gex.
L'industrie genevoise, d'abord enkystée dans le tissu urbain comme l'horlogerie, s'est répartie dans la seconde moitié du XIXe siècle à la périphérie de la ville de l'époque : à la Jonction et aux Charmilles, par exemple.
C'est la voie de chemin de fer installée en 1858 sur la rive droite qui a très nettement favorisé l'industrialisation de cette zone. Composée d'entreprises petites et moyennes, l'industrie genevoise n'est généralement pas perçue dans le paysage urbain sauf dans les cas de quelques grosses unités. Employant moins de 40 % de la population active, l'industrie genevoise est surtout remarquable par la méca- nique-métallurgie, l'horlogerie-bijouterie et la chimie.
En fait, la plupart des plus grosses entreprises sont passées sous contrôle de grandes firmes zurichoises, bâloises ou étrangères, Genève est toujours une surface industrielle
mais dans la dépendance de l'économie suisse-alémanique.
Restent enfin les activités du tertiaire qui, du commerce à la banque en passant par l'hôtellerie, les assurances et les organisations internationales, ont trouvé à Genève d'exceptionnelles conditions de développement dans lesquelles l'aréoport de Cointrin joue un rôle primordial.
Les fonctions du tertiaire emploient environ 60 % de la population active et c'est par elles que Genève, depuis 1950, a été le plus influencé dans son économie et dans son paysage. En effet, elles se sont emparées ou cherchent à s'emparer du centre urbain qui a connu de nombreuses mutations. D'autre part, les besoins en main-d'œuvre du secteur tertiaire ont déterminé un afflux démographique qui s'est traduit par une urbanisation très forte. Par la construction des cités satellites et des grands ensembles, on a tenté de répondre au besoin de logements. Cette croissance extraordinaire a posé le problème de l'orga- nisation de l'espace à Genève. Comment combiner des exigences contraires telles que préserver les espaces ruraux d'une part et trouver des zones d'expansion d'autre part ? La rareté même de l'espace à Genève devrait nous contraindre à posséder les moyens nécessaires pour maî- triser la croissance. Certes, on dispose maintenant. des rapports de la commission d'urbanisme et d'un ensemble de plans alvéolaires, mais on peut se demander si ces plans sont suffisants pour assurer une gestion réelle de l'espace humanisé genevois. On peut en douter mais néanmoins ils constituent déjà l'esquisse d'un inventaire qui peut être utile pour se prémunir contre le hasard.
Si Genève veut maintenir les traits spécifiques qui sont à l'origine de son caractère attractif, il est urgent d'entrer dans un processus de gestion et de régulation du paysage.
Ceci implique que l'on complète l'actuelle gestion écono- mique par une gestion sociale et écologique de l'espace genevois.
Claude Raffestin