La rade de Genève comme paysage : la construction d’un site
ds. Utilité et plaisir Parcs et jardins historiques de Suisse, ss. la dir. de Brigitt Siegl, Catherine Waeber et Katharina Medici-Mall, Infolio, 2006, p. 275-285
par Leïla El-Wakil
Inventée dans son état actuel à partir du 19e siècle, la rade de Genève constitue aujourd’hui encore l’un des lieux les plus représentatifs et polyvalents de la ville. Les touristes s’y promènent, les habitants s’y délassent et s’y baignent, les chiens y trottinent à côté de leur maître, les patineurs y roulent, les cortèges y défilent, les bateaux y
accostent et les automobilistes y circulent. C’est tout un paysage, une alliance de pierre et de végétation, d’eau et de ciel, qui abrite depuis plus d’un siècle ces activités de la récréation : les larges trottoirs de bitume, les esplanades et leurs plates-bandes, les
débarcadères, les bains, les ports et leurs jetées, les ponts et passerelles, leurs garde-corps, les pelouses, les allées d’arbres, le mobilier urbain constituent les termes de cette
nouvelle grammaire urbaine.
Les premiers embellissements riverains en Ville de Genève
Il n’en fut pas de tout temps ainsi. A la fin de l’Ancien Régime, la ville de Genève ne possède ni véritables quais, ni promenades riveraines le long desquelles déambuler. Les berges sont pour la plupart inondables et les hautes eaux envahissent parfois les places marchandes de la Basse Ville en abandonnant à la décrue des détritus de toutes sortes.
Dans l’ensemble les bords du lac et du Rhône ne sont encore qu’une friche paysagère et urbaine aux contours aléatoires. Aux dires des témoins du début du 19e siècle, il n’y a rien de vraiment plaisant dans cette marge fluctuante et molle, proie des immondices et des miasmes.
La place de Bel-Air, remontant à la fin du 17 ssiècle1, fait toutefois exception à la règle.
Aménagée à l’extrémité méridionale des ponts de l’Ile réunissant la rive gauche, cœur politique, religieux et commerçant, à la rive droite, industrieuse, appliquée à la Fabrique et aux indienneries, elle est vécue comme un espace de liberté dans une ville confinée par les épaisses fortifications. Avec son mur de quai surmonté d’une forte cadette, son esplanade nivelée et gravelée, ce premier aménagement riverain genevois tient en germe tous les aménagements à venir. Dès le 18e siècle, époque de la « pourmenade »2, l’usage montre qu’il faut multiplier les ponts sur le Rhône et les places riveraines comme espaces de plaisance. L’embellissement des villes passe au siècle des Lumières par une forme de rationalisation urbaine où la verdure trouve sa place. Pierre Patte dans son Mémoire sur les objets les plus importants de l’architecture codifie en 1769 la création de places et de rues régulières, tandis qu’Antoine Joseph Dézallier d’Argenville dans La théorie et la pratique du jardinage préconise déjà en 1713 l’arborisation et l’introduction du paysage dans les centres urbains.
L’esplanade de la place de Bel-Air sert de balcon sur le Rhône, contrairement aux autres places de la Basse Ville de Genève dont la vocation de ports de commerce se maintient.
On se prend tout de même à penser à l’amélioration des dégagements qui se trouvent à
l’arrière. Financées par des patriciens riverains, des plantations de marronniers, essence de prédilection au début du 18e siècle, sont entreprises sur les places de la Fusterie et de Longemalle, dans la première moitié du siècle. Le désir de transformer ces places en petites promenades s’accompagne de l’installation d’un modeste mobilier urbain : bancs et barrières séparent les piétons du reste du trafic3.
Sur la rive droite, en bordure du Rhône, les indienneries Fazy aux Bergues occupent tout l’emplacement compris entre la place de Chevelu et les fortifications, autrefois propriété de l’ancien marchand Kléberg. Elles comprennent, derrière leur mur de clôture, un grand jardin d’agrément « à la française » à côté duquel s’installent différents bâtiments
d’habitation et de fabrique. Le relevé de l’arpenteur Jean Heberlé4, établi en 1788, fait état, s’agissant d’une propriété de ville, de grandioses aménagements paysagers.
L’essentiel de la propriété est dévolue à un jardin d’agrément découpé en quatre parterres par deux allées se coupant à angle droit dont l’intersection est marquée par un bassin circulaire avec un jet d’eau, entouré de buis taillés. Cet espace est encadré de deux lanières de terrain, l’une en bordure des fortifications, consacrée au potager et à un parterre de fleurs étoilé, l’autre devant la fabrique, comprenant une salle d’arbres et un probable verger. Une promenade avec cabinet, plantée d’une double rangée d’arbres, est gagnée en promontoire sur le Rhône.
Ce poumon de verdure sur la rive droite offre à la vue un paysage composé en toile de fond de l’Ile aux Barques. Ancien bastion du dispositif des fortifications du 16e siècle, cette île, sise au milieu du Rhône, à l’émissaire du fleuve, présente avant la
réorganisation du 19e siècle un aspect de joyeux désordre. Une roselière se déploie aux pieds des murailles désolidarisées et des pieux et chaînes de l’estacade, fortification lacustre mobile. Au centre de l’île, un bouquet d’arbres offre un élément de verdure bienvenu.
La rénovation de Genève sous la Restauration : les quais et le Jardin de l’Ile
La pratique de l’endiguement des fleuves est courante dans les grandes villes depuis la fin du 17e siècle. En France, le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées, constitué en 1716, est doté d’une formation spécifique en 1747. Sous la conduite de Jean-Rodolphe Perronnet, la Seine à Paris est progressivement cantonnée dans un lit bordé de murs. Plus près de Genève, Jacques-Germain Soufflot dessine, à Lyon dans les années 1750, le quartier Saint-Clair gagné sur les anciennes berges du Rhône, imité en cela par Jean- Antoine Morand aux Brotteaux, dans les années 1780. A Bordeaux, la place des Quinconces, bordée de son quai curviligne et ornée de deux colonnes rostrales, frappe l’esprit de Guillaume-Henri Dufour, lors de son voyage en France5. A Londres, le quartier riverain des Adelphi sur la Tamise, aménagé en 1769 par les frères Adam, passe alors également pour un modèle du genre.
Plusieurs projets pour Genève, dessinés par des ingénieurs étrangers ou locaux, prévoient la création de quais, liée ou non à l’extension de la ville sur l’eau6. Avant 1730, les Français Levasseur de Roques et Pierre Pradès de la Ramière, le Genevois Jacques Barthélemy Micheli du Crest et à la fin du siècle, Nicolas Céard, dessinent des projets où la Genève riveraine se construit de quais parfois régulièrement plantés d’arbres. Mais ces
dessins amorcés sous l’Ancien Régime paraissent stoppés par l’Annexion qui entraîne la somnolence de tous les grands projets pour Genève.
Il faut attendre la Restauration et le rattachement de Genève à la Confédération pour voir se concrétiser la rénovation de la ville, sous l’impulsion de l’ingénieur cantonal,
Guillaume-Henri Dufour7. Le lancement en 1823 du « Guillaume Tell », premier bateau à vapeur sur le lac Léman, est un événement déterminant dans l’engagement du processus.
Genève doit sacrifier à l’ « industrie des étrangers ». Le 13 mars 1829, le projet de loi entérinant la construction d’une première rade est voté et les travaux entrepris aussitôt.
Les deux rives sont bordées de deux quais-promenades munis d’un égout collecteur et construits par remblaiement sur le lac. Un nouveau quartier d’immeubles, paré d’un hôtel de luxe, voit le jour sur la rive droite, aux Bergues, à l’emplacement des anciennes indienneries Fazy et de leur jardin. Un pont de communication relie ce nouveau quartier à la rive gauche. Finalement l’Ile des Barques est rattachée à ce dispositif par une
passerelle suspendue.
Dans les années 1820, la vox populi s’avise de réclamer que l’Ile des Barques soit dorénavant dédiée à Jean-Jacques Rousseau. Plusieurs facteurs, en sus du récent intérêt dont bénéficie l’écrivain, militent en faveur de cette conversion dans le contexte de la rénovation de Genève. La construction des rivages et d’une partie du plan d’eau, dont la plupart semblait se réjouir, prive néanmoins la ville du grand poumon de verdure des indienneries Fazy. L’île se trouve située en face du quartier de St-Gervais, où l’écrivain vécut, et de la rue qui depuis peu porte son nom. Elle rappelle l’Ile des Peupliers
d’Ermenonville qu’il a fréquentée de son vivant et où se dresse désormais son cénotaphe.
C’est assurément là qu’il faut placer la statue commémorative du héros controversé dont sonne l’heure de la réhabilitation. A bien y réfléchir, la position est certes on ne peut plus centrale, mais c’est aussi une position de quarantaine, « hors les terres »8, l’emplacement le plus approprié peut-être pour le marginal enfant de Genève.
Mis devant le fait accompli de la volonté populaire, Guillaume-Henri Dufour fait habilement de cette ancienne redoute la pièce maîtresse de son projet. Il se l’approprie comme un jardin qui manque encore au monde pétrifié, sorti de son cerveau de
polytechnicien. Le projet pour le pont des Bergues, muni d’un rondeau central, est relié à l’Ile par une légère passerelle suspendue, de même nature que celles lancées par-dessus les fortifications. L’Ile est nivelée en une plateforme générale de même hauteur que le platelage de la passerelle de raccordement ; les beaux peupliers existants sont mis en valeur. Le mur d’enceinte arasé, bordé d’une cadette de roche, se voit doté d’une grille en serrurerie pour empêcher l’escalade depuis le lac. Au milieu du terre-plein, s’élève alors sur un piédestal en granit poli la statue de bronze de Rousseau fondue à Paris par James Pradier et livrée aux Genevois en 1835.
Un projet paysager « à l’anglaise » – ou devrait-on dire plutôt, en forme de « Jardin de Julie » – est peut-être tracé par les frères pépiniéristes Jean-Pierre et Jacques Dailledouze, chargés de l’entretien des promenades publiques genevoises depuis 1829. Le caractère informel cher à Rousseau l’emporte sur la régularité des allées et parterres, dessinés une dizaine d’années auparavant par le père Henry Dailledouze9, au Jardin des Plantes dans le parc des Bastions. Des sentiers aux lignes douces sont tracés et les plages en herbe semées de « fenasse », enrichie de trèfles blancs ou jaunes, de luzerne, d’esparcette constituent des espaces mouchetés de touches de couleurs. Les Dailledouze offrent de nombreuses plantes dont quelques rosiers. Une vingtaine de bancs droits ou cintrés sont
installés avant que, devant l’affluence des badauds et le succès grandissant du jardin, il ne faille de plus s’adonner à la location de chaises. Afin d’être protégé de tout vandalisme, le jardin est clos la nuit par un portail en serrurerie placé à l’extrémité de la passerelle.
Des particuliers offrent un couple de cygnes.
Cet ancien bastion, jardin inespéré, est aussi le lieu idéal pour admirer la nouvelle Genève qui se constitue à l’arrière de ses quais tout neufs. Depuis cet observatoire, le badaud prend la mesure des progrès accomplis au lendemain de la Restauration. Le jardin de l’Ile, remarquablement arborisé, contraste avec la rigueur toute minérale des quais, cet urbanisme de la règle et du compas pour le respect duquel on s’est engagé, afin de protéger les vues, à ne planter aucun arbre et à n’élever aucune construction. On imagine mal aujourd’hui l’attraction magique qu’exerça pendant une trentaine d’années ce lieu ouvert sur le large, fraîchement conquis par la population genevoise. L’impression d’espace ressentie se traduit à travers l’iconographie des graveurs qui dessinent des quais infinis, des ponts immenses, une île flottant au beau milieu d’un Rhône
méditerranéen, une ville saisie par un objectif « œil-de-poisson ». La démolition des fortifications, entraînant avec elle le prolongement du système des quais, la création d’un nouveau jardin public et la construction du pont du Mont-Blanc, privera l’Ile Rousseau de sa prééminence et lui ôtera de son charme. Le Jardin du Lac prendra rapidement le dessus sur le Jardin de l’Ile.
De nos jours, l’Ile Rousseau dotée d’un café-restaurant attire toujours habitants et touristes à la recherche d’une halte en ville. Le mur d’enceinte de l’ancien bastion a récemment fait l’objet d’une illumination nocturne financée par une banque privée genevoise permettant de se réapproprier un regard sur l’une des singularités de la topographie et du paysage genevois.
La démolition des fortifications, l’extension des quais et la création du Jardin du Lac appelé aussi jardin anglais
Le retournement de Genève vers son lac s’amplifie et se concrétise par un ensemble concerté d’opérations. L’inéluctable démolition des fortifications entraîne d’importantes modifications du paysage genevois, en particulier du côté de la rade. Le dispositif de la Restauration qui s’achève à l’extrémité du quai des Bergues, en face du bastion de Chantepoulet, et du Grand Quai à Longemalle, connaît une importante extension
jusqu’aux jetées destinées à fermer le nouveau port de Genève et dessinées par Léopold Stanislas Blotnitzki en 1856. Ce scénario prévoit alors le déplacement des anciens équipements d’utilité publique comme la tuerie et les boucheries transportés en aval du Rhône. L’espace ainsi gagné est reconverti à la villégiature des touristes en nombre croissant et au délassement des citadins genevois.
Les opérations de transformations sont menées en plusieurs phases. En 1850, les travaux s’engagent : le square du Mont-Blanc et son jardin intérieur sont créés sur la rive droite, tandis que sur la rive gauche, le long de la prolongation du Grand Quai, s’édifie une ligne d’immeubles cossus au centre desquels prend place l’hôtel de la Métropole. La ville vote un crédit spécial en 1854 pour permettre l'aménagement de ce qui deviendra la
promenade du lac. Le bastion de Longemalle est aussitôt reconverti en un premier Jardin du Lac, circonscrit dans le triangle irrégulier du bastion. Des allées gravelées s’insinuent
entre de modestes pelouses ; un kiosque en bois de forme polygonale, puis un premier bassin circulaire, muni d’un jet d’eau, s’installent. Dès 1855, la promenade prend un bel aspect.
Les discussions qui s’engagent corollairement à l’installation du Monument National montrent l’importance que les Genevois attachent à ces aménagements. Un comité central pour l’édification d’un monument commémorant les cinquante ans du rattachement de Genève à la Confédération, présidé par le Général Dufour et auquel participent
notamment l’architecte Samuel Vaucher, le lieutenant colonel Edmond Favre, le peintre Diday, le poète Suès-Ducommun, discute longuement de l’emplacement et de la nature du futur monument. En architecte classique, Samuel Vaucher « pense qu’on pourrait placer le monument au milieu du jardin anglais ; il se trouverait ainsi plus rapproché du lac et des bateaux ; il serait bien entouré et même garanti par les barrières de la
promenade ; on pourrait alors transporter la fontaine dans l’un des triangles et en faire une seconde dans l’autre pour la symétrie. »10 Il n’en sera rien, le projet d’aménagement du Jardin du Lac étant en voie d’achèvement. Le Monument National, sous forme de deux figures féminines, personnifications de Genève et de la Confédération, dessinées par le sculpteur argovien Robert Dorer, prend bel et bien place en 1869, dans le triangle situé à l’extrémité méridionale du pont du Mont-Blanc, où il se trouve encore.
Ce Jardin du Lac ou Jardin anglais connaît une extension déterminante en 1862-1863, après la construction du pont du Mont-Blanc, et prend alors sa forme et sa taille actuelle d’un peu plus de 25'000 m2. L’aménagement paysager est totalement repensé et diverses constructions surgissent. On place dans un pavillon de bois construit ad hoc le relief du Mont-Blanc sculpté par Séné auquel on prête un attrait touristique. Le limnimètre, installé par Guillaume-Henri Dufour à l’extrémité du Grand Quai, est déplacé dans le jardin avant de se retrouver aujourd’hui à la rue Pierre Fatio, ceci en raison des continuels
aménagements routiers qui n’ont cessé d’empiéter sur le Jardin anglais. La fontaine des
« Quatre Saisons », dont on trouve le modèle à Lyon, place Bellecour, vient occuper la position centrale qui est encore la sienne aujourd’hui. Dessinée par le sculpteur parisien Alexis André, elle comporte un large bassin de roche et deux vasques intermédiaires de bronze ; les personnifications des saisons en bas et des putti potelés en haut s’adossent à la chèvre moulée. Une promenade riveraine longe le bord de ce nouveau balcon sur le lac, délimité par un fin garde-corps métallique auquel s’accoudent les passants pour contempler les bateaux à vapeur et les barques marchandes du port de la Scie.
Différents projets d’agrandissement du Jardin Anglais voient le jour dans les décennies suivantes. Certains resteront lettre morte comme ce projet du dénommé H. Mezger proposant dans les années 1870’ d’adjoindre au parc public un jardin zoologique, le long de l’actuel quai Gustave Ador. Cet aménagement paysager aurait inclus dans le parc une vaste pièce d’eau découpée autour des Pierres du Niton et le quai aurait été
considérablement augmenté.
A la fin du 19e siècle, le Jardin Anglais connaît une transformation supplémentaire dans le cadre de la restructuration des quais en vue de l’Exposition nationale de 1896.
Désormais le maître mot est « moderniser ». Les allées gravelées ne donnent plus satisfaction, même dans les parcs. Le bitume est de règle. En 1892, un trottoir en ciment long de 270 m. et large de 3 m. est construit dans l’allée longeant le bord du lac pour faciliter la circulation des personnes entre la ville et les Eaux-Vives comme celle des promeneurs11. Le souci majeur est d’harmoniser le Jardin Anglais avec les quais
transformés en promenades au goût moderne12, « d’aspect grandiose et en même temps élégant ». D’une somme de parties devenues un peu disparates, on souhaite faire un nouveau tout. Deux paysagistes présentent des projets : M. Baatard pour l’environnement du Monument National et l’architecte-paysagiste « de talent », Jules Allemand, pour le Jardin anglais.
Afin de « donner au jardin de l’espace, de la perspective et de la profondeur », son réaménagement commence par l’élagage des buissons sans effet décoratif au profit des beaux arbres : bouleaux, ifs, tilleuls argentés, certains pleureurs, acacias, sophora du Japon, pins noirs d’Autriche, robiniers ou faux-acacias, sequoias persistants, thuyas de différentes sortes. A l’extrémité sud, s’installe un jardin alpin avec ruisseau, cascades, pierres de montagne, rochers garnis de plantes alpines vivaces, le tout surmonté d’un kiosque rustique en chêne recouvert de chaume. Un nouveau kiosque à musique, celui-là même qui abrite encore les concerts d’aujourd’hui, et la refonte des allées qu’il implique couronnent cette étape de transformation.
Servi par le génie du lieu, le Jardin anglais n’a cessé de tenir un rôle particulier dans les aménagements riverains genevois. Aux installations anciennes sont venues s’ajouter le kiosque à boissons appelé « La Potinière », reconstruit dans les années 1990’, et, à la demande de l’Association des Intérêts de Genève en 1955, l’horloge fleurie qui a fait l’objet d’une intervention artistique en 200213.
Les aménagements à l’occasion de l’Exposition Nationale de 1896 et le prolongement des quais au début du 20e siècle
La perspective de la deuxième Exposition nationale suisse à Genève en 1896 est l’occasion de repenser la situation urbaine. Il s’agit d’impressionner favorablement les visiteurs, en particulier les Confédérés qui vont affluer de toutes parts. Les autorités s’interrogent alors sur l’aspect de la rade et les architectes élaborent autant de projets grandioses. Rien ne saura être trop beau pour Genève.
La rade d’une ville de premier rang se doit de répondre à certaines exigences
internationales. Au quai mince, utilitaire, d’aspect minéral et d’esprit encore défensif succède le quai épanoui, de belle largeur, planté d’une ligne de platanes, doublé de promenades avec des lanières de pelouses et agrémenté de rotondes dans le goût « Beaux- Arts » de la Belle Epoque. Tant Nice et sa « Promenade des Anglais » que Venise et sa
« Riva degli Schiavoni » sont des références auxquelles se mesurent les Genevois.
Le projet présenté par l’architecte Joseph Marschall en 1894 rallie les suffrages et dicte de façon définitive l’aménagement à venir du site de la rade. Tirés au cordeau, les futurs quais du Mont-Blanc jusqu’à la propriété Plantamour (1914) et le quai Gustave Ador jusqu’au Port Noir (1913), dessiné par Alfred Olivet et Alexandre Camoletti, sont vivement critiqués par les représentants de la section genevoise du « Heimatschutz ». Le peintre Horace de Saussure fait une contre-proposition en anses et promontoires, plus respectueuse du terrain naturel. A l’esthétique de la règle et du compas s’oppose une sensibilité paysagère qui peine à s’imposer.
A la minéralisation des rivages, qui se poursuit jusqu’à la Première Guerre mondiale, participe encore la reconstruction sur la rive droite des bains des Pâquis en 1931-1932.
Maxime Pittard dessine cette légère structure de béton au fil de l’eau, telle une
embarcation amarrée au quai du Mont-Blanc. Menacée de démolition à la fin des années 1980’, elle a été sauvée par la population genevoise. Indéniable pôle d’attraction de la rade, l’équipement vient de bénéficier de l’installation d’un paysage de roches, placé dans l’eau, conçue par la plasticienne Carmen Perrin.
Toutefois dans l’univers pétrifié de ce que l’on peut appeler la Grande Rade, le souci végétal ne s’est jamais démenti. Il transparaît dans les plates-bandes amoureusement fleuries de part et d’autre. Depuis les années 1930, les rosiers ont été massivement introduits le long des quais, en particulier sur la rive gauche et Genève s’enorgueillit aujourd’hui d’une grande variété d’espèces.
Aux portes de la ville, les grands parcs
Arriver à Genève par la route de Lausanne, par la route de Thonon ou par le lac réserve un spectacle inouï que célébraient déjà jadis nombre de visiteurs. Alexandre Dumas ne compare-t-il pas, dans ses Impressions de voyage de 1833, Genève à Naples en
s’attardant à dépeindre le cadre enchanteur des collines verdoyantes semées de villas.
Vue du lac, la citadelle de la Réforme surmontée de l’aiguille métallique de Saint-Pierre s’affiche toujours à l’arrière-plan d’une scène bordée par de grands parcs de plusieurs dizaines d’hectares et de coteaux résidentiels. Ce paysage à la Konrad Witz fait du pays de Genève un grand jardin paysager, situation privilégiée dont on peut dire qu’elle a perduré un peu par hasard. Car nombreux ont été les projets de construire les rivages : un premier scénario de palais pour la Société des Nations en 1926, à l’emplacement des parcs actuels de la rive gauche, des idées de voies automobiles « express » dès les années 50’, divers dessins de traversée de la rade de façon récurrente14. A l’heure actuelle, un plan de site et diverses mesures de protection garantissent ces aménagements contre tout changement intempestif.
L’urbanisation des quais connaît un arrêt avec la Première Guerre mondiale. Aux protestations du « Heimatschutz » se joignent celles des propriétaires riverains. Les
« beautés paysagères » de la Suisse, en l’occurrence celles de Genève, font l’objet de sauvegarde. De surcroît les défauts d’une urbanisation de quais qui engendre, derrière la façade urbaine prestigieuse, des quartiers resserrés et sans vue, sautent soudain aux yeux.
Alors l’indéfectible ruban de bitume du quai Wilson se plie de façon à rejoindre la route de Lausanne, à la hauteur de la propriété Plantamour, tandis que le quai Gustave Ador quitte le rivage et se mue insensiblement en route de Vésenaz, au-dessus de la Belotte, dégageant et sauvegardant les domaines riverains.
Cette brusque transition territoriale d’une ville qui soudain se termine sur des parcs résulte aussi de la magnanimité patricienne. On doit en effet cet exceptionnel écrin de verdure aux legs successifs de plusieurs domaines contigus faits à la collectivité, tant sur la rive gauche que sur la rive droite. L’ampleur de ce dispositif contribue pour beaucoup à l’important 20% d’espaces verts de la ville de Genève. En effet, Philippe Plantamour fait don de sa propriété de Mon Repos, à l’extrémité du quai Wilson, qui devient en 1898, avec ses quelques quatre hectares, le premier parc public riverain à l’entrée de Genève.
Un jardin de plantes méridionales y jouxte la maison de maître et son orangerie néo- classique. A la propriété Gustave Moynier, située à l’emplacement de l’ancienne et célèbre auberge Dejean, léguée en 1910 et arborisée d’une belle collection de chênes,
s’ajoute en 1918 la Perle du Lac15, domaine exceptionnel de près de cinq hectares, façonné par les frères Bartholoni : à la fin de l’été, la grande pelouse qui glisse en pente douce sous la fontaine monumentale s’orne de parterres de dahlias multicolores.
Quelques années plus tard, en vue des intérêts prépondérants de la SDN, la Confédération acquiert la parcelle sur laquelle Georges Epitaux construira finalement le Bureau
international du Travail (actuel Centre William Rappard).Aux grands platanes penchés sur le lac, s’ajoutent deux immenses cèdres, un chêne pédonculé venu de Lettonie et un cyprès bleu d’Arizona. La propriété Barton et ses séquoias monumentaux évoquant les Amériques compléteront en 1936 la succession de parcs publics de la rive droite. Bien plus tard, un tunnel creusé sous la route de Lausanne permettra aux promeneurs de rallier le Jardin Botanique créé en 1904. Aujourd’hui ce ne sont pas moins de cinq kilomètres de parcs ininterrompus qui mènent sur la rive droite de Mon Repos à la Terre de Pregny.
La réunion de ces cinq anciens domaines, d’une taille moyenne d’environ quatre hectares chacun, a engendré avec douceur une guirlande verte, un grand parc « à l’anglaise » entre lac et rue de Lausanne. Sous les arbres centenaires qui abritent la course des écureuils, les badauds font halte devant un carrousel qui tourne ; certains, face au Mont- Blanc, méditent sur le banc de Lamartine. L’impressionnante variété des essences et leur exotisme relève de la grande tradition savante genevoise du 18e siècle. Les mânes du marquis de Girardin et de l’abbé Delille planent encore sur ces parcs qu’on dirait sortis d’un tableau du Lorrain et dont on se plaît à penser qu’ils auraient pu enchanter les grands prêtres des jardins paysagers que furent Capability Brown ou Humphrey Repton.
Sur la rive gauche, William Favre fait le geste décisif en offrant sa propriété de La Grange, de plus de 20 hectares, à la Ville de Genève en 1918. Elle forme un tout avec le domaine voisin de Plongeon, menacé de morcellement et racheté en 1913 par
souscription. L’ensemble, tout à fait exceptionnel, s’incline doucement vers le lac depuis la route de Frontenex. La Grange abrite aujourd’hui encore la superbe maison de maître et ses dépendances construites vers 1770; par ses ambiances contrastées, son vaste parc évoque les différentes parties du monde. Au fil du temps, une partie des jardins « à la française » a fait place aux aménagements que le relevé de 1848 du paysagiste Charles Haspel retrace bien ; la plupart des allées ont disparu au profit de grandes pelouses traversées par des chemins sinueux, points de départ du dispositif actuel. La continuation de la route du lac entraîne en 1858 la transformation des accès et la construction du monumental portail flanqué de lions sculptés par Dufaux ; une loge de portier, des terrasses et une pergola à l’italienne, de cette Italie si bien médiatisée par l’architecte prussien Karl Friedrich Schinkel, apportent un accent pittoresque et méridional dans l’esthétique de la perfection paysagère. Retraite des amoureux, la pergola est aussi le point de vue duquel le visiteur peut contempler tout à la fois le panorama du lac et du Jura qui se déroule devant lui et, en se retournant, l’imposante résidence de molasse claire. Dans ce parc vivant auquel chaque génération apporte sa touche, un jardin alpin est aménagé à la fin des années 1880 : à l’est du domaine, subsiste encore ce qui se veut une surprenante évocation du Salève avec lac, rochers et terrain accidenté.
Tandis que le parc des Eaux-Vives se distingue par sa collection de rhododendrons, le parc de La Grange doit aujourd’hui sa renommée internationale à sa roseraie. Conçue dès les années 1930 pour se faire l’écho des plantations du quai Gustave Ador, la grande roseraie, dessinée par l’architecte-paysagiste Armand Auberson16 ne fut créée qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dotée de 12.000 rosiers ; dès 1947, le Service des parcs
ainsi que la Société genevoise d'horticulture mirent en place le concours international de roses nouvelles de Genève qui se tient encore régulièrement au mois de juin.
Dans une agglomération en constante expansion qui draine, au-delà de ses habitants et de ses touristes, les frontaliers d’un véritable bassin lémanique, le site de la rade demeure un pôle d’attraction inégalé et précieux. Le paysage y est sans cesse changeant au gré des humeurs du temps. Lorsque la bise souffle, elle soulève des vagues vertes, ourlées d’écume, qui transforment la rade et son phare en une marine à la Joseph Vernet ; lorsque l’air est calme et le ciel clément, le tableau qui se déploie autour du plan d’eau bleu limpide semble né du pinceau d’un védutiste néo-classique. Dans ce décor d’exception, subtil équilibre entre nature et culture, déambuler le long des quais conduit
insensiblement à la détente et aux divertissements multiples que procurent les grands parcs.
1
210Notes
3
4Je remercie vivement mes collègues et amies, Christine Amsler et Anastazja Winiger pour leur attentive relecture.
1En rapport avec ce sujet voir l’ouvrage, La Genève sur l’eau, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Genève, Berne 1997. Sur la Place Bel-Air en particulier Alain MELO, Le confinements de la petite rade au XVIIe siècle, in: La Genève sur l’eau, op.cit., pp.70-86.
2Voir sur l’histoire des promenades genevoises en général l’excellent mémoire de licence de Christine AMSLER, Un aspect du développement urbain à Genève : Les promenades publiques de la fin du XVIIe siècle à l’Occupation française, Genève, mars 1991, devenu : Les promenades publiques à Genève de 1680 à 1850, Genève, Musée d’Art et d’Histoire, Maison Tavel, 1993.
3Christine AMSLER, op. cit., 1993, pp. 35, 42, 57
4Plan géométrique des Fonds de M. Fazy des Bergues, situés à Genève, levé sur les Lieux par moi Jean Heberlé. Arpenteur à Genève ce 13 mars 1788, Centre d’iconographie genevoise (Bibliothèque publique et universitaire).
5Archives Dufour (autrefois propriété d’Olivier Reverdin), Guillaume-Henri DUFOUR, Histoire de mon voyage en France dans les mois de novembre et décembre 1829 et janvier 1830, 12 décembre 1829.
6Anastazja WINIGER-LABUDA, L’urbanisation des rives et du plan d’eau au XVIIIe siècle : projets et réalisations in : La Genève sur l’eau, op. cit., pp. 87-113
7Armand BRULHART, Guillaume-Henri Dufour : génie civil et urbanisme à Genève au XIXe siècle, Lausanne, Payot, 1987 ; « L'ingénieur civil » in : Guillaume-Henri Dufour. L'homme, l'oeuvre, la légende, Genève, 1987, pp. 89-130, sous la dir. de Leïla EL-WAKIL ; Leïla EL-WAKIL, Guillaume-Henri Dufour et le nouveau visage de Genève, in : Guillaume- Henri Dufour dans son temps, 1787-1875, Genève, Société d’Histoire et d’Archéologie, 1991, pp. 199-214 ; André CORBOZ, La "refondation" de Genève en 1830 (Dufour, Fazy, Rousseau) in: Genava, n.s., t. 40 (1992), pp. 55-85.
8David DUNANT, Rousseau au temple de Mémoire ou ses titres à l'immortalité et la nécessité, pour ses concitoyens, de lui élever une statue dans une place publique : recueil de fragmens extraits des fastes de Clio, Genève, 1829, et du même, Rousseau au temple de Mémoire ou mémorandum sur le citoyen de Genève, à l'occasion de sa statue, Genève, 1833.
9Christine AMSLER, op. cit., 1993, p. 93.
10Archives de l’Etat de Genève, Monuments 1, « Monument national », 20 avril 1863.
11Mémorial Conseil Municipal, mars 1892.
12Idem., 16 oct. 1894.
13« Relookage » par l’artiste Josée Pitteloud et Jean Stern, sculpteur.
14Sur ces sujets voir Laurence BEZAGUET et David HILER, La traversée de la rade. Serpent de mer des Genevois, Genève, 1996.
15Anastazja WINIGER, La villa Bartholoni, Musée d’histoire des sciences, Musée d’art et d’histoire, Genève, 1991 ; Leïla EL-WAKIL, Bâtir la campagne: Genève 1800-1860, Genève, 1988, pp. 220-229.
16Christine AMSLER, Maisons de campagne genevoises du XVIIIe siècle, Genève, 2001, tome II, p. 209.
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