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Du paysage à l'espace ou les signes de la Géographie
RAFFESTIN, Claude
RAFFESTIN, Claude. Du paysage à l'espace ou les signes de la Géographie. Hérodote , 1978, no. 9, p. 90-104
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Du paysage à l'espace
ou Les signes de la géographie
Claude Raffestin
« Il n'est pas possible, comme on le voit souvent, d'assimiler paysage à espace », démontre Claude Rafîestin à la fin de cet article.
Cependant sa conception du paysage, comme celle de la quasi-totalité des géographes universitaires, est celle d'un espace d'abord visible dans sa totalité, c'est-à-dire la vue aérienne verticale. Notre conception du paysage est d'abord beaucoup plus
« terre à terre ", vision des trois dimensions, qui d'un certain point d'observation ne peut pas tout voir, puisque certaines portions de l'espace sont masquées. Lorsque Claude Raffestin parle de paysage », c'est d'un paysage déjà reconstruit intel- lectuellement, sans portion masquée. Ce n'est donc pas un point de départ, ce que les gens (touristes ou autochtones) peuvent voir, mais le résultat d'une élaboration : une étape fondamentale mais seconde de la connaissance. (Cf. Hérodote, n° 7.) Claude Raffestin est directeur de l'Institut de géographie de Genève.
HÉRODOTE
I. De la géostructurc aux géogrammes
L'analyse géographique tente de rendre intelligibles des systèmes réels et d'en donner un modèle, autrement dit une construction qui résulte de la 90
projection d'éléments d'un système réel quelconque à travers un langage ou un métalangage.
Un système réel, ou référentiel, témoigne d'un ensemble de relations, toujours complexes, qui se nouent entre des hommes et des lieux. Je pro- pose d'appeler ce référentiel une géostructure qui remplit une double fonction : d'une part, elle répond à des fins pratiques et, d'autre part, elle concentre l'expérience de l'activité sociale. La géostructure constitue, en quelque sorte, le « texte » originel matérialisé, produit par les groupes humains. Elle est donc, immédiatement, la réalité vécue par un groupe, c'est-à-dire qu'elle est la portion de l'écorce terrestre que le géographe se propose de décrire et d'expliquer. On remarquera que le terme de géo- structure fait l'hypothèse d'une organisation, d'un agencement qu'on se propose de mettre à jour et de rendre intelligible par une analyse appro- priée. Le val d'Aoste dans les Alpes italiennes, par exemple, est une géo- structurc. Mais elle est aussi bien autre chose, puisqu'elle concentre et conserve l'information relative à l'activité sociale. La géostructure renseigne et informe sur toutes les créations du groupe. Les membres du groupe sont, tout à la fois, ceux qui écrivent et ceux qui lisent ce « texte ». L'information qu'ils recueillent oriente leur action. Mais cette information est partielle, plus ou moins cohérente, dans la mesure où la distance entre eux et la
géostructure est faible. Dans la plupart des cas, les hommes disposent d'une présentation et non pas d'une représentation de la géostructur2. La connaissance vécue est très différente de la connaissance théorique de la géostructure. Il ne s'agit pas, ici, de porter un jugement sur la supériorité de l'une ou de l'autre, ce qui n'aurait d'ailleurs pas de sens, dans ce cas, puisqu'elles fondent, l'une et l'autre, des stratégies totalement différentes.
Mais on peut dire que la connaissance vécue débouche sur des images alors que la connaissance théorique conduit à l'élaboration de modèles. La pré- sentation de la géostructure est une image tandis que la représentation est 1. Cf. Ju. M. LOTMAN, B.-A. USPENSKU, Tipoloeia della cultura Bompiani Milano 1975, p. 35. 2. Cf. sur ce problème E. CASSIRER, Essai sur l'homme. Editions de Minuit Paris ' 1975, p. 72.
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un modèle qu'on désignera sous le terme de géogramme. Le géogramme est ce qui résulte de l'analyse de la géostructure. Ainsi, par exemple, le livre sur Le Val d'Aoste de Janin est un ensemble de géogrammes, donc de mes- sages, construits à partir d'un système de signes. Mais l'ouvrage de Janin, malgré les apparences, n'épuise évidemment pas la géostructure «val d'Aoste ». Pourquoi ce recours au terme de géogramme qui est inhabituel en géographie ? Tout simplement parce qu'il s'agit d'exprimer l'assemblage, la combinaison de signes pour traduire un modèle de la géostructure. Le géogramme représente la géostructure organisée à partir d'un langage qui facilite, par abstraction, la distanciation nécessaire vis-à-vis de la réalité perçue3. Le langage permet à l'observateur de ne pas être immergé dans la multitude des perceptions, d'abord ; de les organiser et de les transmettre, ensuite. Le géogramme est donc un modèle de la géostructure. Modèle dont les limites sont fixées par les signes mobilisés à l'intérieur d'un langage spé- cifique. Le géogramme est la résultante d'un codage d'éléments du système réel, la géostructure, à partir de signes, le plan sémiologique choisi, dans la perspective de rendre communicable la « réalité ».
Il est évident que le géogramme, en tant que représentation de la géo- structure, est un message. Un message qui ne dénote pas toute la géostruc- ture mais seulement certains éléments, certains aspects. Les limites du mes- sage sont données par le langage auquel on a recours. Je suppose, par exemple (comme l'a longtemps fait et le fait encore la géographie), que je veuille décrire une géostructure à partir d'un langage qui privilégie la forme et la fonction. J'ai donc à disposition un langage « L » organisé de telle sorte que je puisse dénoter les formes, les fonctions, les formes et les fonctions ou rien du tout. (Je montrerai plus loin qu'en fait ce « rien du tout » est extrêmement significatif.) Ce langage « L » n'est pas donné mais construit à partir d'une problématique implicite ou explicite. En d'autres termes, cela signifie qu'au cours d'une certaine période la géostructure a été dénotée de manière à rendre intelligibles formes et fonctions et que les modèles élaborés ont été morphologiques, fonctionnels ou morpho-fonc-
3. Cf., sur ce sujet, les pages tout à fait significatives de LEROI-GOURHAN,Le Geste et la Parole. La Mémoire et les Mythes, A. Michel, Paris, 1965, t. II, p. 221 et s.
tionnels à l'exclusion de toute autre chose. Dès lors, on peut dire que le langage « L » a généré des géogrammes dont le message ou plus exactement le contenu du message était morphologique, fonctionnel ou morpho-fonc- tionnel. Le pouvoir-voir géographique dérive du savoir-voir, et la géo- graphie utilisant le langage « L » peut être très simplement formalisée : « L » sur Gs (géostructure) donne trois types de Gg (géograrnme) : L/Gs (Ggl ; Gg2 ; Gg3) '. Il s'agit donc d'un ensemble fini de messages et de modèles qui, on s'en doute, n'épuisent pas la richesse de la géostructure. A partir de deux méga-signes du langage «L», on génère trois sous- ensembles caractérisés par des géogrammes et un sous-ensemble vide.
Celui-ci correspond au refus, intentionnel ou non, de générer des messages à partir du langage « L ». Si le refus est intentionnel, et pour l'instant c'est le seul qui soit intéressant, il postule, face au savoir-voir/pouvoir-voir, un vouloir-voir qu'on peut définir comme le projet d'un géogramme nouveau qui communiquerait une information non contenue dans les géogrammes générés par le langage « L ». La rupture du triangle vouloir-voir/savoir-voir/
pouvoir-voir se fait au niveau du premier terme par l'émergence d'une nouvelle problématique dont la mise en œuvre passe par la création d'un nouveau langage ; nouveau en ce sens qu'il intègre d'autres signes. C'est l'apparition d'un langage Lo qui, appliqué à la géostructure, va générer de nouveaux géogrammes qui n'épuiseront pas davantage que dans le cas précédant la richesse du système réel.
Une première conclusion s'impose. Savoir-voir et pouvoir-voir ratifient en 4. Afin d'illustrer ces trois types de géogrammes, on peut analyser un court texte de Gourou sur la Sierra Leone {L'Afrique, Hachette, Paris, 1970, p. 146-147). Ce texte a pour thème « population et agriculture » et il procède de ce langage morpho-fonctionnel.
Gourou analyse la population et l'agriculture de la Sierra Leone à partir des densités, des productions et de la combinaison de ces deux signes. Les densités expriment les
"formes » de distribution de la population : « Fortes densités, sur le littoral, près de Freetown et au C02ur du pays temné [...] ». Les fonctions sont, entre autres, représentées par la riziculture : « [...] moitié riz cultivé à sec, moitié riz inondé. » On possède donc là les deux premiers géogrammes qui communiquent deux aspects de la géostructure.
Le troisième résulte de la combinaison des densités et des productions : « Une relation d'interdépendance entre riziculture inondée et densités rurales élevées : le Nord se nourrit de millet, le Sud, la partie la plus peuplée, de riz. »
quelque sorte les limites du langage utilisé. Le vouloir-voir est fondé par des orientations sociales, beaucoup plus profondes, dont ceux qui utilisent le langage ne sont pas maîtres. En d'autres termes, savoir-voir et pouvoir-voir sont essentiellement fermés, alors que le vouloir-voir est essentiellement ouvert, et c'est par lui que les modifications, les mutations surviennent en géographie. Fermeture du couple savoir-voir/pouvoir-voir, car institué sur les données du langage. En revanche, le vouloir-voir est une ouverture pos- sible sur autre chose. Un exemple, évident et simple, de cette ouverture du vouloir-voir a été donné, entre autres, par Lacoste : « La géographie ça sert, d'abord, à faire la guerre. » Lacoste, à un moment donné que lui seul peut éventuellement préciser, a refusé le vouloir-voir traditionnel qui consistait à dire : la géographie c'est « ce qui, dans le paysage, tient à l'inter- vention de l'homme 5 ». Le vouloir-voir, qu'il inaugure, consiste à faire une analyse géographique de la violence. Par là même, il introduit de nouveaux signes et eu particulier ceux relatifs à la guerre6. Dès lors, un nouveau savoir-voir est en gestation, en formation.
La géographie est en crise parce qu'elle refuse depuis une trentaine d'années la présence simultanée de plusieurs vouloir-voir. Le vouloir-voir des Vidal de la Blache, des Le Lannou, des Gourou, etc., était un vouloir- voir intégrateur, totalitaire même, dans la mesure où il était le seul qui correspondait au savoir-voir patiemment construit et considéré comme la GEOGRAPHIE.Ils ont, involontairement, montré que le regard était idéolo- gique. Cela correspond à un refus interne d'évolution par cristallisation d'un code. Il y a, dans cette tendance, une contradiction tout à fait para- doxale, puisqu'il s'agit du refus de passer d'un plan sémiologique à un autre, alors que, qu'on le veuille ou non, la géographie organise des sys- tèmes réels dont l'élaboration lui échappe. Ces systèmes évoluent, se trans- forment, certains disparaissent, d'autres, au contraire, émergent. Faire une autre lecture, c'est partir d'une autre sémiologie rendue nécessaire par les mutations de la géostructure. Le passage de l'une à l'autre ne donne pas
5. Pierre GOUROU,Pour une géographie humaine, Paris, 1973, p. 9.
6. Julia KRISTEVA, "Théorie d'ensemble», Tel quel, Paris, 1968, p. 83.
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sur la sémiologie, mais sur l'idéologie '. Une nouvelle sémiologie permet de dégager les connotations idéologiques d'une ancienne lecture. Projeter un géogramme Gg élaboré à partir d'un langage L sur un langage Lo, c'est faire apparaître l'idéologie implicite par rapport à celui-ci. Si l'on relit, aujourd'hui, à la lumière d'un langage intégrant le signe « pouvoir » des travaux de géographie industrielle d'il y a dix ans ou plus, comme ceux de Laferrère, de Gabert ou les miens8, on découvre leurs orientations exclu- sives vers la mise en évidence des « fonctions industrielles » qui ratifient une idéologie et un pouvoir économiques. Cela signifie une chose : que le langage morpho-fonctionnel utilisé était incapable de saisir le pouvoir et de le déchiffrer.
Une remarque, à ce niveau de l'analyse, s'impose. Il serait erroné de penser que je ramène la géographie à un problème de langage ou de méta- langage. Comme la plupart des sciences humaines, pour ne pas dire toutes, la géographie est conditionnée par un vouloir-voir déterminé par l'infra- structure de la société. Le langage n'est qu'un médiateur qui contribue à créer un savoir-voir et un pouvoir-voir nouveaux. Le marxisme suscite un vouloir-voir qui, paradoxalement, commence seulement à s'expliciter en géographie. Ici, une précision est nécessaire : il y a une distance énorme entre être un géographe se réclamant de la pensée marxiste et être un géo- graphe en train de faire une analyse marxiste. Dans ce domaine, l'ambi- guïté est suffisamment nette pour qu'on la rappelle.
Jusqu'à maintenant, l'histoire de la pensée géographique a surtout été une histoire des géogrammes, c'est-à-dire une histoire des messages éla- borés à partir de la géostructure. Mon projet est un peu différent, dans la mesure où il vise non pas l'histoire de ces messages mais bien plutôt l'his- toire des signes qui ont permis l'élaboration de tel ou tel géogramme. En d'autres termes, à côté de l'histoire de la première articulation, je vois une
7. Cela a déjà été fait par la géopolitique, mais dans une tout autre perspective.
8. Michel LAFERRERE,Lyon, ville industrielle, essai d'une géographie urbaine des tech- niques et des entreprises, Paris, 1960 ; Pierre GABERT, Turin, ville industrielle, Paris, 1964 ; Claude RAFFESTIN, Genève, essai de géographie industrielle, Saint-Amand-Mont- rond, 1968.
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histoire possible de la seconde articulation, celle-là même des signes dont la combinaison conduit aux modèles. Je voudrais essayer de montrer cela à propos du paysage et ensuite de l'espace.
II. Du paysage à l'espace
La géographie allemande, longtemps prépondérante, a cru trouver au début du siècle dans le Landschaft l'objet qui pouvait servir de pôle de développement à toute la recherche géographique. Dès lors, les termes de
« paysage », paesaggio et de landscape sont devenus, respectivement pour les différentes écoles géographiques, un mega-signe qui a suscité autant de travaux que de discussions. Concurremment avec la région, le paysage a occupé, pour un temps, tout l'horizon géographique. Cela s'est inscrit dans le mouvement fiévreux de mise en évidence d'un objet pouvant caractériser une discipline écartelée entre les sciences naturelles et les sciences sociales.
On connaît les déceptions qui se sont ensuivies et les insatisfactions qui en ont résulté.
Mais comment expliquer le succès de l'objet paysage ? En premier lieu, le paysage dénote une portion de terre, aménagée ou non ; il dénote une fixation, un enracinement tout autant matériel que spirituel et, depuis le xvIIe, à travers son sens pictural, il dénote l'idée de tableau, de vue d'en- semble, de globalité visible. Le paysage a donc été vécu par les géographes comme l'expression complète d'un tout naturel et culturel, c'est-à-dire d'une géostructure. Cette représentation cristallise le savoir-voir, le pouvoir-voir et, pour quelque temps, le vouloir-voir de la société occidentale. C'est le dévoilement d'un regard socialisé qui se fait de plus en plus attentif et aigu, de la Renaissance au xIxe siècle. C'est le triomphe du visible, de tous les visibles : « Le visible est par excellence le paysage, reconnu comme objet essentiel de curiosité et d'étude géographique9. » George représente ici l'aboutissement d'un vouloir-voir morpho-fonctionnel classique. Le pay-
9. Pierre GEORGE,Les Méthodes de la géographie, P.U.F., Paris, 1970, p. 20.
sage, dans cette tradition, est une représentation élaborée à partir d'un sys- tème de signes qui ordonne10. Le paysage est une représentation qui connote la recherche de l'ordre, la recherche du semblable et du différent, du simple et du complexe, de l'unique et du multiple. Dans ces conditions, le paysage est vécu comme ordre représenté et il est par là même ratifié. Le paysage, tel qu'il a été investi par la géographie des cinquante premières années du xxe siècle, révèle un vouloir-voir qui contient une problématique de l'ordre.
Le paysage est un géogramme qui manifeste l'ordre, lato sensu. En tant que modèle de la géostructure, c'est une représentation possible. C'est un tableau de faits au sens de Wittgenstein. Mais, comme le prétend celui-ci, le tableau est-il ainsi lié à la réalité, l'atteint-il " ? La réalité n'est atteinte que dans les limites du langage choisi. Dès lors, aucun géogramme de la tra- dition paysagiste n'est contestable pour autant que l'on n'ait pas la pré- tention de réduire l'intelligibilité de la géostructure au message résultant de la combinaison des signes utilisés dans le langage de la géographie des paysages.
Le paysage a mis en évidence, d'une part, et ratifié, d'autre part, des
« ordres » représentés comme les modèles d'une nécessité collective. La géographie humaine du paysage a développé une anthropo-logique morpho- fonctionnelle qui a fortement imprégné toute la pensée des géographes pendant des décennies. Ceux-là se sont souvent abusés sur le caractère
« concret » du paysage. En effet, les géogrammes ne sont que des repré- sentations — par conséquent, des abstractions —, et il ne saurait être question de parler de « concrétude ». Ce n'est pas parce que l'on recourt à la langue naturelle, composée de signes comme n'importe quel autre lan- gage, que l'on fait du concret. La langue naturelle n'est ni plus ni moins concrète qu'un langage logico-mathématique, et surtout la géostructure n'est pas représentée plus concrètement par la première que par le second.
C'est une illusion tenace qui a, pour un temps, opposé la géographie clas- sique à la nouvelle géographie qui a contribué, pour se distancer de la pre- mière, à introduire un nouveau mega-signe, il y a un quart de siècle, celui
10. Cf. M. FOUCAULT,Les Mots et les Choses, Paris, 1966, p. 60 et 55.
11. Ludwig WITTGENSTEIN,Tractus logico-philosophkus, Paris, 1961, p. 51.
d' « espace ». Je dirai, pour conclure, sur ce signe du paysage qu'il connote un vouloir-voir intégrateur qui correspond à un moment de la société occi- dentale : celui de la présentation de constructions cohérentes.
Espace, spazio, space, Raum sont des termes qui ont diffusé dans la géographie, comme autrefois le paysage. Le vouloir-voir de la géographie, qui privilégie le signe «espace», est fondamentalement différent de celui du paysage. On passe d'un vouloir-voir intégrateur et synthétique à un vouloir-voir désintégrateur et analytique. Mais cette distinction, que je qualifierai d'externe, est moins significative que la nature du savoir-voir.
Dans la « géographie » du paysage, malgré sa volonté synthétique, le savoir-voir est fortement marqué par la discontinuité qui n'est d'ailleurs que la conséquence de la projection des choses sur un axe sémantique ou, plus exactement, sur des faisceaux d'axes sémantiques : grand/petit, concentré/dispersé, etc. Dans la « géographie » de l'espace, le savoir-voir est imprégné par la continuité qui résulte de la projection sur des axes de mesure qui peuvent souvent être ramenés au modèle simple de l'axe 0 - 1, tel, par exemple, celui de la concentration. Le paysage est conçu comme un lieu, une « topie », exprimée par une combinaison de propriétés, alors que l'espace est conçu comme une « topie » mesurable à partir d'une métrique déterminée.
Le passage de la langue naturelle à la langue logico-mathémalique a modifié dans les profondeurs le savoir-voir géographique, encore que, à mon sens, la révolution (ou les révolutions, car il y en a eu plusieurs pour les Anglo-Saxons) n'a pas eu lieu. Elle reste à faire. En effet, dans presque tous les cas, le langage logico-mathématique n'a été mobilisé qu'à partir d'une problématique ancienne dont le seul mérite est d'avoir été explicitée.
C'est pourquoi il est loisible de voir dans la « révolution quantitative » davantage un changement méthodologique qu'une modification de- conception qui a avorté. La preuve en est administrée par l'abandon pro- gressif de la méthode statistique aux Etats-Unis avant même d'avoir été poussée jusqu'à ses ultimes possibilités. Ce n'est pas étonnant, dans la mesure où les Anglo-Saxons savent parfaitement ce qu'est une méthodo- logie, mais très confusément ce qu'est une problématique. Le mot problé- 98
matique est d'ailleurs très difficile à traduire en anglais (éventuellement philosophy ?). Le nœud de l'affaire réside, peut-être, dans l'assimilation inconsciente du « métrisable » et du « maîtrisable » (you know what you measure).
Quoi qu'il en soit, les signes du langage du paysage ne sont pas ceux du langage de l'espace, et c'est ce que je voudrais montrer maintenant. Il n'est pas étonnant que la méthode ait précédé la problématique, c'est-à- dire la conception, puisque la méthode ne résulte pas dans la géographie quantitative d'une création propre mais d'un emprunt, d'un placage, en quelque sorte.
III. Le langage du paysage
Comment repérer ce langage ? Il faut se référer à un corpus suffisamment riche, d'une part, et pourtant limité, d'autre part. La géographie générale de l'Encyclopédie de la Pléiade peut fournir ce corpus, et ce d'autant plus qu'elle est l'expression de ce que pouvait être, en France, il y a dix ans, un projet géographique. Cette géographie générale illustre parfaitement la géographie classique. D'autre part, il s'agit d'une expression suffisamment vulgarisée, suffisamment divulguée pour que seuls les éléments les plus significatifs aient été retenus.
Les paysages ruraux sont amenés à l'intelligibilité au travers d'un plan sémiologique qui retient les catégories de lecture les plus classiques : openfield vs pays d'enclos. N'est-ce pas la catégorie la plus célèbre, sinon la plus éclairante ? D'autres catégories complètent celles-ci : paysages irrigués vs paysages non irrigués. Relativement à l'habitat, la dispersion est opposée au groupement, le village nucléaire au village linéaire, etc.
Toutes ces catégories procèdent d'un langage des formes. C'est un lan- gage morphologique qui tente d'épuiser le visible. Un visible qui est planté comme un décor. Combinaison de signes qui débouche sur un géogramme, un modèle composé à partir d'une sélection des perceptions du géographe.
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Un langage, également de nature morphologique, a servi de médiateur à l'approche des paysages urbains. Les sites, les plans de villes, les situations sont autant de signes célèbres qui ont permis la construction de géogrammes urbains.
Ce langage morphologique, qu'il s'agisse des paysages ruraux ou des paysages urbains, a été combiné avec un langage fonctionnel. C'est ainsi que le langage de la géographie classique procède d'une mise en relation de formes et de fonctions. Les formes jouant le rôle de signifiants alors que les fonctions jouent celui de signifiés. Deux exemples suffiront à illustrer le processus :
Openfied (signifiant) + céréaliculture (signifié)
Ville de carrefour (signifiant) + fonction commerciale (signifié) (interne ou externe)
On a donc affaire à un langage de la morpho-fonctionnalité qui ne permet qu'un type de lecture, de déchiffrement de la géostructure. On dira que la géographie humaine classique ne se résume pas à deux exemples qui, d'autre part, peuvent paraître caricaturaux. Mais il ne s'agit pas de porter le discrédit sur la géographie des paysages ; il s'agit de montrer à partir de quels signes elle procède. Il serait aisé d'aligner toutes les classifications et toutes les typologies géographiques et de dégager ce modèle morpho- fonctionnel. Cela n'exclut évidemment pas que la géographie des paysages ait fait une place importante à des problèmes ne relevant pas de la morpho- fonctionnalité. De toute manière, la mise en évidence de ce processus d'intelligibilité ne vise nullement à le discréditer, puisqu'il permet l'appréhension d'une face, mais seulement d'une face, de la géostructure.
Mais que révèlent ce langage formel et ce langage fonctionnel ? Plusieurs choses qu'il est nécessaire d'expliciter. Tout d'abord, ils n'ont pas été conçus a priori mais a posteriori. C'est-à-dire qu'à la suite d'observations sur le terrain on a établi une correspondance entre celles-ci et une expres- sion généralement tirée du langage naturel. C'est pour cette raison, entre autres, que l'on véhicule en géographie humaine toute une série de termes
étrangers ou tirés de parlers locaux. Cette méthode propre à l'observation empirique n'est finalement pas contestable, n'était-ce son insuffisance pour dégager, à l'intérieur de la morpho-fonctionnalité, une anthropo-logique géographique. En effet, la forme et la fonction se prêtent parfaitement, et sans aucun danger, à des constructions aprioriques relativement exhaustives.
Ces typologies auraient même pu servir de « programmes » à la géographie humaine. On aurait constaté, évidemment, que certaines formes, fonctions ou formes-fonctions ne pouvaient pas être observées parce qu'elles ne s'étaient réalisées nulle part. La réflexion ne se serait donc pas seulement exercée sur la morpho-fonctionnalité réalisée, mais aussi sur celle non réalisée. Des absences, tout autant que des présences, on aurait pu tirer des conclusions précieuses sur les comportements humains dans l'espace, d'une part, et on aurait pu fonder les linéaments d'une théorie géographique qui fait toujours défaut, d'autre part. Ce langage de la morpho-fonction- nalité a été utilisé pour rendre intelligible tout ce qui était visible, il ne l'a jamais été pour se poser des questions sur ce qu'on n'observait pas. C'est ce qui explique également que la géographie classique n'a jamais élaboré de véritables hypothèses qu'elle aurait pu vérifier, puisqu'elle était avant tout occupée à décrire le visible. Trop lié au visible réalise, le langage morpho-fonctionnel s'est révélé incapable d'aucune construction théorique, dans la mesure où les signes eux-mêmes ne facilitaient pas la distanciation nécessaire par rapport à la géostructure. L'immersion dans le visible a empêché de voir autre chose qu'un spectacle.
IV. Le langage de l'espace
Cette distance, le langage de l'espace a su la prendre. Il a dépassé les signes du paysage en les généralisant par l'utilisation d'éléments simples de nature géométrique tels que points, lignes et surfaces n. Ces éléments,
12. Pour une approche, voir COLE et KING,Quantitative Geography, London, New York, Sydney, Toronto, 1969.
qu'on pourrait qualifier de seconde articulation, manipulés à l'aide d'une syntaxe, sont susceptibles de faciliter la description d'une géostracture.
Cole et King proposent, par exemple, une description d'un fragment de carte à partir de la théorie des ensembles". L'intérêt de cette méthode réside, entre autres, dans l'économie qui peut être faite dans les moyens d'expression et dans la cohérence de la description. C'est au fond une manière d'approcher et de préparer la quantification des phénomènes spatiaux.
La morphologie (au sens linguistique du terme) dans ce langage est réduite à des éléments simples traités à partir d'une syntaxe. Je pense qu'il est certainement possible d'élaborer une grammaire de l'espace qui per- mettrait la description de l'espace d'une manière rigoureuse et cohérente.
On pourrait s'inspirer dans ce cas des travaux de Greimas qui s'est intéressé aux caractéristiques d'une grammaire fondamentale14. On dira qu'il n'y a pas de différence essentielle entre le langage du paysage et celui de l'espace tel qu'il a été défini ci-dessus, et on aura tort, car en fait il y a une dif- férence majeure : la construction d'une morphologie et d'une syntaxe propres qui échappent à tout le halo associatif de la morphologie et de la syntaxe de la langue naturelle qui entachent souvent très sensiblement les descriptions géographiques traditionnelles. Le gain est fait surtout de rigueur et de cohérence. Le langage du paysage Lp projeté sur une géo- structure communique des géogrammes marqués par les structures de la langue naturelle, tandis que le langage de l'espace Ls communique des géogrammes construits dans un espace logique.
D'autre part, il est utile de signaler que, si le langage du paysage est surtout utile pour décrire un ordre existant, il est beaucoup moins commode pour créer un ordre possible. Le langage de l'espace, tel qu'il résulte du langage logico-mathématique, est beaucoup plus apte et beaucoup plus souple pour construire des ordres possibles. D'ailleurs, la mathématique, dans une certaine mesure, est de même nature que la géographie : « La
13. Ibii., p. 37-38.
14. Cf. A.-J. GREIMAS,DU sens, essais sémiotiques, Seuil, Paris, 1970, p. 165-166.
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mathématique est une science d'observation " », au même titre que la géo- graphie. C'est pourquoi : « Aussi les mathématiques doivent-elles être, à la base, comprises comme des modèles de représentation de notre environ- nement physique, biologique ou économique, dictés par l'observation16. » Le langage de l'espace, de nature logico-mathématique, peut procéder selon différents types de modèles : géométriques ou probabilistes, par exemple.
Il semble que la géographie a d'abord privilégié les modèles géométriques, mais pas seulement, ce qui est cohérent avec le fait que : « Derrière la géo- métrie se cache un certain ordre que caractérise la structure [...] une struc- ture est un code, une règle de construction ". » On remarquera que la problématique de l'ordre tout à fait propre à la géographie du paysage a ainsi diffusé dans la géographie de l'espace. On remarquera également qu'un changement de langage n'implique pas ipso facto l'abandon d'une problématique ancienne. La géographie actuelle en donne une parfaite illustration, car ce que l'on cherche aujourd'hui n'est pas fondamentalement différent de ce que l'on cherchait hier. La différence fondamentale réside dans la méthode et dans le langage, à cela près, comme je l'ai dit déjà, que le langage de l'espace permet des constructions qui étaient difficilement atteignables par le langage du paysage. C'est pourquoi il n'est pas possible, comme on le voit souvent, d'assimiler paysage à espace. Ce sont deux choses finalement très éloignées l'une de l'autre ; ce sont deux signes qui communiquent des messages différents relativement à une même géo- structure.
V. Vers d'autres signes
Qu'il s'agisse du paysage ou de l'espace, ceux-ci apparaissent comme des spectacles de la géostructure « mis en scène » par le travail. Spectacles dont
15. Claude Paul BRUTER, Sur la nature des mathématiques, Gauthier-Villars Paris 1973, p. 5.
16. Ibid., p. 7.
17. Ibid., p. 29. 103
face des choses, à savoir le modelage résultant d'une action, considérée d'une manière univoque, à partir des besoins supposés d'une collectivité.
En fait, l'autre face, non visible, est celle de la manipulation du travail par le pouvoir qui, à travers des stratégies combinant énergie et information, satisfait des besoins qui n'ont rien à voir avec la collectivité dans ses néces- sités profondes. On peut et on doit se demander si ce n'est pas davantage le pouvoir que le travail qui met en scène, Le travail est devenu un élément parmi d'autres, un signifiant, en quelque sorte, signifié par le pouvoir. Mais, bien que s'agissant d'une hypothèse, les moyens de la vérifier manquent au niveau du langage, car les signes eux-mêmes manquent. Rien ou presque rien n'a été fait, sinon à travers les catégories grossières de dominé et de dominant, en matière d'analyse géographique du pouvoir.
Il conviendrait d'imaginer une « grammaire » du pouvoir pour lire la géostructure et mettre en évidence de nouveaux messages, autrement dit de nouveaux géogrammes. Pour cela, on pourrait recourir à des catégories telles que supérieur-inférieur, centre-périphérie, autonome-hétoronome, etc.
Ces signes présents en sociologie et en économie ont finalement peu diffusé en géographie. Ils mériteraient d'être intégrés dans un langage du pouvoir qui permettrait de dégager les connotations idéologiques des géogrammes construits à partir des langages précédents.
Claude RAFFESTIN