Recherche etFormationN°16 Juin1994
Étudesetrecherches 61
LA PROFESSIONNALITÉ DANS L'ENSEIGNEMENT
ET LA FORMATION DES ENSEIGNANTS :
Notes sur son histoire, son idéologie et son potentiel (1)
Tom POPKEWITZ (2)
Résumé. Lesdemandeslesplusrécentes deréforme scolaireontmisl'accentsur la révision dutravail etdelaformationdesenseignants. Unerhétoriqueparaîtcentraledansleclimatactuel,celle quiestliéeàlaprofessionnalisation de l'enseignement.Onpeutconsidérerles discours publicscommenonseulement un mécanisme formelpourdécrire des événements,mais aussicomme servant, dans unepartiedeleurcontexte,àmettreenrelationlaloyautéetla solidaritésociale avec des valeursetdesintérêts sociauxparticuliers.Monintention, dansce débat,estdesoulever des questionssurlafaçondontlemotprofessionnalisationestutilisé danslecontextesocio-politique où s'exerce l'enseignement.Enmême temps,jesuggère qu'ilexiste, dansl'enseignement,certains problèmes que la professionnalisationpeut aiderà résoudre.Enparticulier, les tensionsentre modernismeetpost-modernisme dansl'examen des relationsde pouvoirauseindesquelles s'exercentlaproductionprofessionnelle de connaissancesou de savoirsetle développementdesystèmesélaboréspardesspécialistes.
Abstract. Themorerecentcalls for school reformhavefocusedon are-visioningoftheworkof teachingsandteacher education. Acentralrhetoricin thecurrent climateisrelatedtothe professionalizationofteaching. We canviewthepublicdiscourses asnot simplyaformal mechanismfordescribing eventsbutaspartof their contextserving toalignloyaltyand socialsolidaritywith particularvaluesand social interests.Myintentinthis discussionis to raise questionsabouthowthe word,professionalization, isusedwithin the socialand politicalcontextsin which teachingoccurs.Atthe sametime,Iproposethat thereare certain issues in teachingthat professionalizationcanaddress. Inparticular,I examine tensionsofmodernityandapost-modernityforconsideringthepower relations in whichthe professional productionofknowledgeand the developmentofexpert-mediated systemsof ideas occurs.
(1) Uneversion antérieureetplusdéveloppéedece texteaparudansTeachingand TeacherEducation,vol.10,n°1,pp.1-14, 1994.Pourunediscussionplus largedecespro¬
blèmes,voirPopkewitz(1987, 1991).
(2) TomPOPKEWITZestprofesseur(Curriculum andInstruction) àl'Universitéde Wisconsùi-Madison. Le texteaététraduit parJoëlleetJean-LucOULHEN et revuparRay¬
mondBOURDONCLE.
Recherche etFormationN°16 Juin1994
Étudesetrecherches 61
LA PROFESSIONNALITÉ DANS L'ENSEIGNEMENT
ET LA FORMATION DES ENSEIGNANTS :
Notes sur son histoire, son idéologie et son potentiel (1)
Tom POPKEWITZ (2)
Résumé. Lesdemandeslesplusrécentes deréforme scolaireontmisl'accentsur la révision dutravail etdelaformationdesenseignants. Unerhétoriqueparaîtcentraledansleclimatactuel,celle quiestliéeàlaprofessionnalisation de l'enseignement.Onpeutconsidérerles discours publicscommenonseulement un mécanisme formelpourdécrire des événements,mais aussicomme servant, dans unepartiedeleurcontexte,àmettreenrelationlaloyautéetla solidaritésociale avec des valeursetdesintérêts sociauxparticuliers.Monintention, dansce débat,estdesoulever des questionssurlafaçondontlemotprofessionnalisationestutilisé danslecontextesocio-politique où s'exerce l'enseignement.Enmême temps,jesuggère qu'ilexiste, dansl'enseignement,certains problèmes que la professionnalisationpeut aiderà résoudre.Enparticulier, les tensionsentre modernismeetpost-modernisme dansl'examen des relationsde pouvoirauseindesquelles s'exercentlaproductionprofessionnelle de connaissancesou de savoirsetle développementdesystèmesélaboréspardesspécialistes.
Abstract. Themorerecentcalls for school reformhavefocusedon are-visioningoftheworkof teachingsandteacher education. Acentralrhetoricin thecurrent climateisrelatedtothe professionalizationofteaching. We canviewthepublicdiscourses asnot simplyaformal mechanismfordescribing eventsbutaspartof their contextserving toalignloyaltyand socialsolidaritywith particularvaluesand social interests.Myintentinthis discussionis to raise questionsabouthowthe word,professionalization, isusedwithin the socialand politicalcontextsin which teachingoccurs.Atthe sametime,Iproposethat thereare certain issues in teachingthat professionalizationcanaddress. Inparticular,I examine tensionsofmodernityandapost-modernityforconsideringthepower relations in whichthe professional productionofknowledgeand the developmentofexpert-mediated systemsof ideas occurs.
(1) Uneversion antérieureetplusdéveloppéedece texteaparudansTeachingand TeacherEducation,vol.10,n°1,pp.1-14, 1994.Pourunediscussionplus largedecespro¬
blèmes,voirPopkewitz(1987, 1991).
(2) TomPOPKEWITZestprofesseur(Curriculum andInstruction) àl'Universitéde Wisconsùi-Madison. Le texteaététraduit parJoëlleetJean-LucOULHEN et revuparRay¬
mondBOURDONCLE.
Uncertain nombre derapports américains récents, émanant dugou¬
vernement fédéral, des états et des fondations, ont mis l'accent sur la quaUté de
l'Instruction
pubUque. Des rapports antérieurs, tel que ANation-At-Risk,
avaientdécelé unecrisedel'enseignement:lesenfantsn'apprennent
plus les savoirs debase, et une meUleureinstruction
est nécessairepour maintenir
le climatmoral,culturel
et économique de la nation. Lesappelslesplusrécentsàlaréforme scolaireont insistésur une révision du travaU et dela
formation des enseignantspar
le biaisd'un
changement des conceptions pédagogiques. Les propositions de réformefont
état de revendications considérables à propos des problèmes des écolesetdel'orientation
quedevrait prendrecetteréforme. Dansce cU- mat, la professionnaUsation de l'enseignement devientl'un
des thèmes rhétoriques centraux. H existe un souci de donner aux enseignants plus d'autonomie, deprivilèges et unmeUleurstatut. Des expressions comme réflexion, augmentation du pouvoiret du contrôle des enseignants sont mis en paraUèle avecpsychologieconstructiviste et apprentissage coopé¬ratif, pour parler
desnouveauxrôlesetconditionsqui
doiventprésideràlaréformedel'école.
Cependant, envisager les propositions de réforme comme des plans
d'action
objectifset désintéresséséquivautàobscurcirleur
portéesociale etleurs impUcationspoUtiques. Lediscourspublic
actueln'estpasseule¬ment un mécanismeformel
pour
décriredesévénements, Ufait partie
deleur
contexte etsertà mettre en place la loyauté etla solidarité sociale avec desvaleurs etdes intérêtssociauxparticuliers.
Les documents défi¬nissent le typede connaissancerequis
pour l'étude
des problèmes et unestructure qui
permette de trouver des solutions aux problèmes d'ensei¬gnement. Dans ce
bref
exposé,je
porterai un regardsocial ethistorique surlesensdelaprofessionnaUsation dansl'enseignementaméricain. Monintention
est desouleverdesquestionssur la manièredontlemotprofes¬sionnaUsation est utilisé dans le contexte socio-pohtique où s'exerce l'enseignement. J'avancerai en même temps
qu'il
existe certains pro¬blèmes dans l'enseignement que la professionnaUsation peut tenter de résoudre.
I. L'ECOLE ET L'EXPERTISE
DES SCIENCES DEL'EDUCATION
Rienqu'unegrandepartie
delarhétoriquedesréformes scolairesuti-
Usele
droit
etlamédecine comme exempledeprofessionnaUsme,l'histori¬
quedecesdomainesn'estpasparticuUèrement adaptéaudéveloppement professionnel des enseignants. Ledébatsurle professionnalisme
devrait
Uncertain nombre derapports américains récents, émanant dugou¬vernement fédéral, des états et des fondations, ont mis l'accent sur la quaUté de
l'Instruction
pubUque. Des rapports antérieurs, tel que ANation-At-Risk,
avaientdécelé unecrisedel'enseignement:lesenfantsn'apprennent
plus les savoirs debase, et une meUleureinstruction
est nécessairepour maintenir
le climatmoral,culturel
et économique de la nation. Lesappelslesplusrécentsàlaréforme scolaireont insistésur une révision du travaU et dela
formation des enseignantspar
le biaisd'un
changement des conceptions pédagogiques. Les propositions de réformefont
état de revendications considérables à propos des problèmes des écolesetdel'orientation
quedevrait prendrecetteréforme. Dansce cU- mat, la professionnaUsation de l'enseignement devientl'un
des thèmes rhétoriques centraux. H existe un souci de donner aux enseignants plus d'autonomie, deprivilèges et unmeUleurstatut. Des expressions comme réflexion, augmentation du pouvoiret du contrôle des enseignants sont mis en paraUèle avecpsychologieconstructiviste et apprentissage coopé¬ratif, pour parler
desnouveauxrôlesetconditionsqui
doiventprésideràlaréformedel'école.
Cependant, envisager les propositions de réforme comme des plans
d'action
objectifset désintéresséséquivautàobscurcirleur
portéesociale etleurs impUcationspoUtiques. Lediscourspublic
actueln'estpasseule¬ment un mécanismeformel
pour
décriredesévénements, Ufait partie
deleur
contexte etsertà mettre en place la loyauté etla solidarité sociale avec desvaleurs etdes intérêtssociauxparticuliers.
Les documents défi¬nissent le typede connaissancerequis
pour l'étude
des problèmes et unestructure qui
permette de trouver des solutions aux problèmes d'ensei¬gnement. Dans ce
bref
exposé,je
porterai un regardsocial ethistorique surlesensdelaprofessionnaUsation dansl'enseignementaméricain. Monintention
est desouleverdesquestionssur la manièredontlemotprofes¬sionnaUsation est utilisé dans le contexte socio-pohtique où s'exerce l'enseignement. J'avancerai en même temps
qu'il
existe certains pro¬blèmes dans l'enseignement que la professionnaUsation peut tenter de résoudre.
I. L'ECOLE ET L'EXPERTISE
DES SCIENCES DEL'EDUCATION
Rienqu'unegrandepartie
delarhétoriquedesréformes scolairesuti-
Usele
droit
etlamédecine comme exempledeprofessionnaUsme,l'histori¬
quedecesdomainesn'estpasparticuUèrement adaptéaudéveloppement professionnel des enseignants. Ledébatsurle professionnalisme
devrait
Études et recherches 63
plutôt
êtrecentrésurl'
interrelation
entrelessciencessocialesetlaforma¬tion
desprofessionsditesd'« aide» etce,afind'explorer
lesrelationsdepouvoir qui
régissent l'enseignement aux États-Unis. La conception de professionnels comme expertspour
organiser les institutions sociales au moyen de la connaissance scientifique est apparue dès le milieu du XIXe siècle (Bledstein, 1976).L'attrait
deces nouveaux métiers résidait dans lefait
queparmi
un grand nombre d'appelés, seuls quelques-uns, spéciaUséspar
laformation
et l'endoctrinement entreraient dans cette professionquetous danslasociétéaUaient respecter.L'autorité
socialedecetteprofessionprovientenpartiede sespréten¬tions scientifiques et en
partie
de l'hypothèse selon laqueUe seules quelques personnes autonomes sont susceptibles d'exercer un jugementqualifié
dansleur
domainede compétence. L'idéologiedeces sciences est fondée sur lefait
qu'eUes sont neutres socialement et cultureUement.L'histoire
dessciencessocialesetdes sciences del'éducation montreleur participation
à des mouvements sociauxetleur rôle dynamiquedansles stratégies régulatrices au moment oùl'état
moderne assumait ses rôlesd'aide
sociale(Lement, 1991 ;Popkewitz,1984). Depuis ledébut duXXe siècle,la sciencea apporté beaucoupde légitimité autravail
surles pro¬grammes scolaires et l'enseignement. Le débat sur le professionnaUsme s'est orientéversla
rationalisation
(et lecontrôle) desconnaissances des enseignants dans le domainede la pratiquepédagogiquepar
le biais des stratégiesissuesdela rechercheen éducation.IL
L'EMERGENCE DES SCIENCES DE L'EDUCATIONET
LES PROBLÈMESDE
GOUVERNEMENTDanslessciencespédagogiques naissantesdela
fin
duXLXCsiècleetdu début duXXe siècleauxÉtats-Unis,il
estpossiblededécelercertaines dif¬férencesde statut etdes relations de pouvoirau sein del'éducation
qui
Umitent l'autonomie (O'DonneU, 1985 ; Napoli, 1981). Les pédagogies scientifiques constituaient lacontribution
des universités américaines, alors en pleine expansion, au développementde cenouveau rôle de ges¬tion
sociale etculturelle
(PoweU, 1980). Selon EdwardThorndike,
psy¬chologue
qui faisait autorité
dans le domaine des tests mentaux,l'esprit
humain peut êtremesuré aveclamêmeprécision que celle quel'on
utilise en sciences naturelles; unetelle mesuredépasse lescapacités des ensei¬gnantsetla conceptiondesprogrammesscolairesdevraitêtreconfiée aux psychologues expérimentaux (Bloch, 1987). Lorsque
l'on
pense àleur
soucid'organiser
cetenseignementde masseencoreàsesdébuts,UsembleÉtudes et recherches 63
plutôt
êtrecentrésurl'
interrelation
entrelessciencessocialesetlaforma¬tion
desprofessionsditesd'« aide» etce,afind'explorer
lesrelationsdepouvoir qui
régissent l'enseignement aux États-Unis. La conception de professionnels comme expertspour
organiser les institutions sociales au moyen de la connaissance scientifique est apparue dès le milieu du XIXe siècle (Bledstein, 1976).L'attrait
deces nouveaux métiers résidait dans lefait
queparmi
un grand nombre d'appelés, seuls quelques-uns, spéciaUséspar
laformation
et l'endoctrinement entreraient dans cette professionquetous danslasociétéaUaient respecter.L'autorité
socialedecetteprofessionprovientenpartiede sespréten¬tions scientifiques et en
partie
de l'hypothèse selon laqueUe seules quelques personnes autonomes sont susceptibles d'exercer un jugementqualifié
dansleur
domainede compétence. L'idéologiedeces sciences est fondée sur lefait
qu'eUes sont neutres socialement et cultureUement.L'histoire
dessciencessocialesetdes sciences del'éducation montreleur participation
à des mouvements sociauxetleur rôle dynamiquedansles stratégies régulatrices au moment oùl'état
moderne assumait ses rôlesd'aide
sociale(Lement, 1991 ;Popkewitz,1984). Depuis ledébut duXXe siècle,la sciencea apporté beaucoupde légitimité autravail
surles pro¬grammes scolaires et l'enseignement. Le débat sur le professionnaUsme s'est orientéversla
rationalisation
(et lecontrôle) desconnaissances des enseignants dans le domainede la pratiquepédagogiquepar
le biais des stratégiesissuesdela rechercheen éducation.IL
L'EMERGENCE DES SCIENCES DE L'EDUCATIONET
LES PROBLÈMESDE
GOUVERNEMENTDanslessciencespédagogiques naissantesdela
fin
duXLXCsiècleetdu début duXXe siècleauxÉtats-Unis,il
estpossiblededécelercertaines dif¬férencesde statut etdes relations de pouvoirau sein del'éducation
qui
Umitent l'autonomie (O'DonneU, 1985 ; Napoli, 1981). Les pédagogies scientifiques constituaient lacontribution
des universités américaines, alors en pleine expansion, au développementde cenouveau rôle de ges¬tion
sociale etculturelle
(PoweU, 1980). Selon EdwardThorndike,
psy¬chologue
qui faisait autorité
dans le domaine des tests mentaux,l'esprit
humain peut êtremesuré aveclamêmeprécision que celle quel'on
utilise en sciences naturelles; unetelle mesuredépasse lescapacités des ensei¬gnantsetla conceptiondesprogrammesscolairesdevraitêtreconfiée aux psychologues expérimentaux (Bloch, 1987). Lorsque
l'on
pense àleur
soucid'organiser
cetenseignementde masseencoreàsesdébuts,Usemblerétrospectivementquecen'estpaspar hasardquelessciencesexpérimen¬
tales et comportementales
plutôt
que la psychologie de Dewey se sont implantéesfermementdanslesprojetsd'instruction
(KUebard, 1986).Lessciences desprofessionsd'aideont,eUesaussi,développédesthéo¬
riesetdesméthodologiesparticidières
qui
allaientfairepartie
desstraté¬gies régulantl'enseignement. Oncroyaitquelasciencepouvait
faire
pro¬gresser les institutions sociales et économiques.
Parmi
les nouveaux spéciaUstes delasociologie, beaucoupaffirmaient
quelessciencessociales pouvaient assurerun progrès matériel et socialcomparableàceluiqueles sciencesdelanature avaientapporté. LesnouveauxspéciaUstesmettaient l'accent sur l'analyse empiriqueetlaconnaissanceutile
(Foucault,1970;NapoU,1981 ;SUva
&
Slaughter,1984). Au centredesscienceshumaines, ontrouvait
le problème du contrôle: on «rêvait
d'une sciencequi
ren¬drait
la société aussi analysable,maîtrisable et réformableque lemonde étudiépar
lessciences delanature »(Silver, 1983).On assistait au développement
d'un
langage professionnelqui
affir¬mait
sa neutraUté àl'égard
des intérêts industriels, commerciaux ou civiques. Le savoir professionnel, prétendait-on,décrivait
la manière dontles choses fonctionnaientet lafaçon dont elles pouvaient être utili¬sées
par n'importe
quel groupesocial dans sonpropre
intérêt. Les pre¬miersleadersde
l'American
EconomieAssociation,l'American
Sociologi¬cal Society,l'American PsychologicalAssociationetplus
tard l'American
PoUticalScienceAssociationaffirmaientquelessciences socialesfournis¬saient une aide positive au gouvernement dans sa mission de progrès humain(SUva
&
Slaughter,1984).Mêmesi lesnouveaux spécialistes
affirmaient leur
neutraUté,lesprin¬cipessous-jacentsdeleurs sciencessociales
allaient
danslesensdumain¬tien de la paix sociale. Les méthodes et les questions des sciences nou¬
veUes, pensait-on, aUaient apporter un progrès social aumomentoù les revendications des ouvriers, la dislocation
rurale
etle défi aux groupes sociaux dominants que représentaitl'immigration
européenne favori¬saient la mise en place
d'une
éducation de masse. Dans les premières décennies du XXe siècle, la missionprincipale
des sciences socialesétait decontribuer
àréduirelesconflitssociaux etd'établir
desstratégiespour
américaniserlesdiversgroupesquiavaienteuaccèsà la citoyennetéamé¬ricaine (Popkewitz,1991).
Les sciences de l'éducation
participaient
concrètement à ce désird'harmonie
sociale (O'DonneU, 1985; NapoU, 1981). Les sciences péda¬gogiques réagirent directement aux préoccupations Uées à
l'éducation
rétrospectivementquecen'estpaspar hasardquelessciencesexpérimen¬tales et comportementales
plutôt
que la psychologie de Dewey se sont implantéesfermementdanslesprojetsd'instruction
(KUebard, 1986).Lessciences desprofessionsd'aideont,eUesaussi,développédesthéo¬
riesetdesméthodologiesparticidières
qui
allaientfairepartie
desstraté¬gies régulantl'enseignement. Oncroyaitquelasciencepouvait
faire
pro¬gresser les institutions sociales et économiques.
Parmi
les nouveaux spéciaUstes delasociologie, beaucoupaffirmaient
quelessciencessociales pouvaient assurerun progrès matériel et socialcomparableàceluiqueles sciencesdelanature avaientapporté. LesnouveauxspéciaUstesmettaient l'accent sur l'analyse empiriqueetlaconnaissanceutile
(Foucault,1970;NapoU,1981 ;SUva
&
Slaughter,1984). Au centredesscienceshumaines, ontrouvait
le problème du contrôle: on «rêvait
d'une sciencequi
ren¬drait
la société aussi analysable,maîtrisable et réformableque lemonde étudiépar
lessciences delanature »(Silver, 1983).On assistait au développement
d'un
langage professionnelqui
affir¬mait
sa neutraUté àl'égard
des intérêts industriels, commerciaux ou civiques. Le savoir professionnel, prétendait-on,décrivait
la manière dontles choses fonctionnaientet lafaçon dont elles pouvaient être utili¬sées
par n'importe
quel groupesocial dans sonpropre
intérêt. Les pre¬miersleadersde
l'American
EconomieAssociation,l'American
Sociologi¬cal Society,l'American PsychologicalAssociationetplus
tard l'American
PoUticalScienceAssociationaffirmaientquelessciences socialesfournis¬saient une aide positive au gouvernement dans sa mission de progrès humain(SUva
&
Slaughter,1984).Mêmesi lesnouveaux spécialistes
affirmaient leur
neutraUté,lesprin¬cipessous-jacentsdeleurs sciencessociales
allaient
danslesensdumain¬tien de la paix sociale. Les méthodes et les questions des sciences nou¬
veUes, pensait-on, aUaient apporter un progrès social aumomentoù les revendications des ouvriers, la dislocation
rurale
etle défi aux groupes sociaux dominants que représentaitl'immigration
européenne favori¬saient la mise en place
d'une
éducation de masse. Dans les premières décennies du XXe siècle, la missionprincipale
des sciences socialesétait decontribuer
àréduirelesconflitssociaux etd'établir
desstratégiespour
américaniserlesdiversgroupesquiavaienteuaccèsà la citoyennetéamé¬ricaine (Popkewitz,1991).
Les sciences de l'éducation
participaient
concrètement à ce désird'harmonie
sociale (O'DonneU, 1985; NapoU, 1981). Les sciences péda¬gogiques réagirent directement aux préoccupations Uées à
l'éducation
Étudesetrecherches 65 morale et à lasociaUsation des masses maiseUesen
firent
desproblèmesd'attitude,
d'apprentissage et decapacitédes individus dans lecadre deleur interaction
avecleur
environnement. L'importancedonnéeauxdiffé¬rences entre
individus
et les méthodes en apparence objectives des sciences socialesoffraient
une approche séduisante aux spéciaUstes del'éducation qui
devaientfaire
face à une augmentation massive de lapopulation,
à des problèmes de désorganisation urbaine et à des pro¬blèmesUésàladiversitédespopulations
(Franklin,
1986). Lespsycholo¬giesde
l'éducation
évitaientles conflitssociauxeninsistant surdesinsti¬tutions
sans classefondéessurlemérite(3).III. LE
CONSTRUCTIVISMEET LA
RESTRUCTURATION DESSCHÉMASDE RÉGULATION
Lespropositions de réformeactuelles souUgnent, toutcommeles psy¬
chologues de
l'éducation
des années 1890, l'importance d'une connais¬sanceempirique fonctionneUe
pour
donnerunedirectionauxprogrèsde l'enseignement(Holmes Group, 1985). Lerapport
Holmes,par
exemple,affirme
quela réforme delaformation
des enseignants «doitpasserpar la réaUsation de la tâche complexequi
consiste àidentifier
les connais¬sances debase
d'un
enseignantcompétentetàdévelopperlescontenus et les stratégiesqui
permettent de lestransmettre » (p.49). Plusloin,
«les étudesdelaviedelaclassepermettent maintenantd'arriver
àdesconclu¬sions convaincantes etcontre-intuitives au sujet de la scolarité et de la réussite desélèves» (p.52). Ces connaissances, pense-t-on,peuventper¬
mettreà « la
formation
d'augmenterlenombredequestionsdeplushaut niveauque poseunenseignant;deréduirelaprépondérancedutempsde parole du professeur; defournir
des organisateurs de haut niveau,des plans et des orientations claires; de donner aux enseignants les res¬sources cognitivesdontUs ontbesoin
pour
prendredesdécisionspédago¬giques, et
pour
gérerdefaçonproductivelescentainesd'interactionsdis¬tinctes
qu'ils auront
chaquejour
aveclesélèves»(p.52).Dans ces projets de réforme, on privUégie les idées nouveUes en matièredepsychologiecognitivedel'enseignement audétriment dubeha- viorisme
d'an
tan. Le chercheur «cognitif
»réfléchit
à lafaçon dontles enseignants pensent et raisonnent sur leurs pratiques pédagogiques.(3) Voir Mattingly (1973).Ces conceptions peuvent être opposées aux psychologies socialesactuellesquitententdecomprendrela subjectivitécommesocialement médiatisée (voirResnick, LevineetTeusley, 1991).
Étudesetrecherches 65
morale et à lasociaUsation des masses maiseUesen
firent
desproblèmesd'attitude,
d'apprentissage et decapacitédes individus dans lecadre deleur interaction
avecleur
environnement. L'importancedonnéeauxdiffé¬rences entre
individus
et les méthodes en apparence objectives des sciences socialesoffraient
une approche séduisante aux spéciaUstes del'éducation qui
devaientfaire
face à une augmentation massive de lapopulation,
à des problèmes de désorganisation urbaine et à des pro¬blèmesUésàladiversitédespopulations
(Franklin,
1986). Lespsycholo¬giesde
l'éducation
évitaientles conflitssociauxeninsistant surdesinsti¬tutions
sans classefondéessurlemérite(3).III. LE
CONSTRUCTIVISMEET LA
RESTRUCTURATION DESSCHÉMASDE RÉGULATION
Lespropositions de réformeactuelles souUgnent, toutcommeles psy¬
chologues de
l'éducation
des années 1890, l'importance d'une connais¬sanceempirique fonctionneUe
pour
donnerunedirectionauxprogrèsde l'enseignement(Holmes Group, 1985). Lerapport
Holmes,par
exemple,affirme
quela réforme delaformation
des enseignants «doitpasserpar la réaUsation de la tâche complexequi
consiste àidentifier
les connais¬sances debase
d'un
enseignantcompétentetàdévelopperlescontenus et les stratégiesqui
permettent de lestransmettre » (p.49). Plusloin,
«les étudesdelaviedelaclassepermettent maintenantd'arriver
àdesconclu¬sions convaincantes etcontre-intuitives au sujet de la scolarité et de la réussite desélèves» (p.52). Ces connaissances, pense-t-on,peuventper¬
mettreà « la
formation
d'augmenterlenombredequestionsdeplushaut niveauque poseunenseignant;deréduirelaprépondérancedutempsde parole du professeur; defournir
des organisateurs de haut niveau,des plans et des orientations claires; de donner aux enseignants les res¬sources cognitivesdontUs ontbesoin
pour
prendredesdécisionspédago¬giques, et
pour
gérerdefaçonproductivelescentainesd'interactionsdis¬tinctes
qu'ils auront
chaquejour
aveclesélèves»(p.52).Dans ces projets de réforme, on privUégie les idées nouveUes en matièredepsychologiecognitivedel'enseignement audétriment dubeha- viorisme
d'an
tan. Le chercheur «cognitif
»réfléchit
à lafaçon dontles enseignants pensent et raisonnent sur leurs pratiques pédagogiques.(3) Voir Mattingly (1973).Ces conceptions peuvent être opposées aux psychologies socialesactuellesquitententdecomprendrela subjectivitécommesocialement médiatisée (voirResnick, LevineetTeusley, 1991).
L'argument c'est que de teUes recherches peuvent aider à
identifier
des aptitudesetdescompétencesparticuUèresdesenseignants,qui établiront
leursréférences professionneUes.Cependant, une analysedecetteUttéra-ture
montre que les programmes de recherche cognitive ont tendance à amener une stratégie plus contraignantedans la régulation sociale de la vie des enseignants (Popkewitz, 1991). L'organisationdes connaissances sur lapensée des enseignantsapportedenouveUes formesd'observation etdesurveillancedesenseignantsauniveaudu travaU scolaire lui-même.Les psychologiesconstructivistespeuvent êtreenvisagées comme pro¬
ductrices
d'une
cristallisation de connaissances et de valeurs. Le para¬doxedecettestratégie,c'estquelarhétoriquedespsychologuesconstruc¬
tivistes consiste à
traiter
les connaissances entant
que construites socialement; etpourtant
sesengagements méthodologiques vont dans ladirection
opposée. Cette psychologie suppose un monde qui séparel'esprit
desoncontextesocio-historique.Ce genre de psychologie rappeUe quelque peu l'enseignementjésuite de la Contre Réforme. Les Jésuites enseignaient la Uttérature grecque classique comme uneUttératuredécontextuaUsée. Onladisait dépourvue desvaleurssocialesgrecques
qui
sous-tendaientles2uvresdel'Antiquité.
Les Jésuites recontextuaUsaient la Uttérature antique en en faisant un exercicetechniquedelecturede textedanslequel onpouvait superposer aux récits les interprétations catholiques de principes et de valeurs.
À l'instar
del'enseignementjésuitedel'Ancien
Régime,leschercheursen pédagogieconsidèrentqueles schémasstructurésqui
sous-tendentlesdif¬férentes discipUnesvontdesoi. Lespsychologiesconstructivesenvisagent les matièresenseignées commedépourvuesdes
interprétations
multiples, conflits socioculturels ouintérêtssociauxd'où
émerge le savoir discipU¬naire. Le problèmede la pédagogie scolaire, c'estde
trouver
des straté¬giesmultiples
pour
faire apprendrecequi
estdonné commelecontenude l'apprentissage. LesconceptsetlesgénéraUsationssonttraitéscommedes monuments permanentsàla gloiredudéveloppementdesprogrèsharmo¬nieuxdelascienceetdel'humanité. Lesstratégies pédagogiques doivent
identifier
des moyens souples de faireacquérir
aux enfants ces monu¬ments appelés concepts.
Derrière
lesstratégiesdelarechercheetsarhétorique moderniste sur ledéveloppementdes enfants,larésolution desproblèmes etlaconstruc¬tion sociale des connaissances, on trouve les conceptions
d'un
savoir déterminé du siècledernier
: un monde sans histoire et sans intérêts sociauxcontradictoires. Onignorelesschémas enévolutionconstante etàinterprétations
multiplesdelascience, desmathématiquesetdes sciences L'argument c'est que de teUes recherches peuvent aider àidentifier
des aptitudesetdescompétencesparticuUèresdesenseignants,qui établiront
leursréférences professionneUes.Cependant, une analysedecetteUttéra-ture
montre que les programmes de recherche cognitive ont tendance à amener une stratégie plus contraignantedans la régulation sociale de la vie des enseignants (Popkewitz, 1991). L'organisationdes connaissances sur lapensée des enseignantsapportedenouveUes formesd'observation etdesurveillancedesenseignantsauniveaudu travaU scolaire lui-même.Les psychologiesconstructivistespeuvent êtreenvisagées comme pro¬
ductrices
d'une
cristallisation de connaissances et de valeurs. Le para¬doxedecettestratégie,c'estquelarhétoriquedespsychologuesconstruc¬
tivistes consiste à
traiter
les connaissances entant
que construites socialement; etpourtant
sesengagements méthodologiques vont dans ladirection
opposée. Cette psychologie suppose un monde qui séparel'esprit
desoncontextesocio-historique.Ce genre de psychologie rappeUe quelque peu l'enseignementjésuite de la Contre Réforme. Les Jésuites enseignaient la Uttérature grecque classique comme uneUttératuredécontextuaUsée. Onladisait dépourvue desvaleurssocialesgrecques
qui
sous-tendaientles2uvresdel'Antiquité.
Les Jésuites recontextuaUsaient la Uttérature antique en en faisant un exercicetechniquedelecturede textedanslequel onpouvait superposer aux récits les interprétations catholiques de principes et de valeurs.
À l'instar
del'enseignementjésuitedel'Ancien
Régime,leschercheursen pédagogieconsidèrentqueles schémasstructurésqui
sous-tendentlesdif¬férentes discipUnesvontdesoi. Lespsychologiesconstructivesenvisagent les matièresenseignées commedépourvuesdes
interprétations
multiples, conflits socioculturels ouintérêtssociauxd'où
émerge le savoir discipU¬naire. Le problèmede la pédagogie scolaire, c'estde
trouver
des straté¬giesmultiples
pour
faire apprendrecequi
estdonné commelecontenude l'apprentissage. LesconceptsetlesgénéraUsationssonttraitéscommedes monuments permanentsàla gloiredudéveloppementdesprogrèsharmo¬nieuxdelascienceetdel'humanité. Lesstratégies pédagogiques doivent
identifier
des moyens souples de faireacquérir
aux enfants ces monu¬ments appelés concepts.
Derrière
lesstratégiesdelarechercheetsarhétorique moderniste sur ledéveloppementdes enfants,larésolution desproblèmes etlaconstruc¬tion sociale des connaissances, on trouve les conceptions
d'un
savoir déterminé du siècledernier
: un monde sans histoire et sans intérêts sociauxcontradictoires. Onignorelesschémas enévolutionconstante etàinterprétations
multiplesdelascience, desmathématiquesetdes sciencesÉtudesetrecherches 67
sociales. Paradoxalement une grande
part
dumouvementderéformedescontenus d'enseignement
construit
un champdiscipUnaire imaginaireen construisantsamatière scolaire imaginaire.La régulation des psychologies cognitives
s'inscrit
dans des stratégies de recherchedifférentesmais rehéesentreeUes. Mêmesileparadigmede la recherche metl'accent sur la constructionsocialedu savoir,il
yauneréification
desmatières enseignées. Le contenu des matières a une forte tendance taxonomique et on le présente comme universelplutôt
que dépendant du contexte historique. En outre, la rationalisation dessavoirs des enseignants est une technique
d'administration
sociale.LorsquelesspéciaUstesde
l'éducation
pensentque lerôledela recherche estd'identifier
les connaissances de base de l'enseignement ou bienqu'elle doit
décrirepar
lemenula viementaledesenseignants alors,cette recherchebriselesmultiplesinteractionssociales entâchesplusdétaillées etplusdénombrables.Cependant,cesstratégies derecherchenesont pas seulementdesidées
d'universitaires
sur l'enseignement. La rechercheest conçue commefai¬sant
partie
du programmede réformed'initiative
étatique. Lescatégories etlesdistinctions delapsychologieconstructiviste doivent être ramenées àl'écolepour
guiderles conceptions et lespratiques des enseignants. Lebut
de ces systèmes régulateurs estd'aider l'individu
à déterminer des besoins, des satisfactions et des savoirs. Les catégories des évaluations extérieuresetlesdistinctionsutiliséespour
déterminerla compétenceper¬sonnelle de enseignants doivent comprendre des moyens plus fins
permettant
auxenseignants des'auto-évaluer. Lorsque leprogrammede recherchesur lapenséedesenseignantsestUéàuneperspectivecUnique,l'objet
du discours estl'individu
dont on doit révéler et ordonner les intentionspar
unedémarcheempirique.Il
yaquelqueparadoxe dans lefait
queledésird'accroître laliberté
etl'autonomie
des enseignants grâce aux sciences de l'éducationait
eupar
lepassé des effetspour
lemoins variéssurleurs responsabUités. Les nouvelles technologies onteu tendance à encadrer davantage la vie des enseignantspar
unprocessusd'individuahsation qui fait
dechaqueensei¬gnant
l'objet d'une
surveillance incessante effectuéepar
eux-mêmes etpar d'autres.
Étudesetrecherches 67
sociales. Paradoxalement une grande
part
dumouvementderéformedescontenus d'enseignement
construit
un champdiscipUnaire imaginaireen construisantsamatière scolaire imaginaire.La régulation des psychologies cognitives
s'inscrit
dans des stratégies de recherchedifférentesmais rehéesentreeUes. Mêmesileparadigmede la recherche metl'accent sur la constructionsocialedu savoir,il
yauneréification
desmatières enseignées. Le contenu des matières a une forte tendance taxonomique et on le présente comme universelplutôt
que dépendant du contexte historique. En outre, la rationalisation dessavoirs des enseignants est une technique
d'administration
sociale.LorsquelesspéciaUstesde
l'éducation
pensentque lerôledela recherche estd'identifier
les connaissances de base de l'enseignement ou bienqu'elle doit
décrirepar
lemenula viementaledesenseignants alors,cette recherchebriselesmultiplesinteractionssociales entâchesplusdétaillées etplusdénombrables.Cependant,cesstratégies derecherchenesont pas seulementdesidées
d'universitaires
sur l'enseignement. La rechercheest conçue commefai¬sant
partie
du programmede réformed'initiative
étatique. Lescatégories etlesdistinctions delapsychologieconstructiviste doivent être ramenées àl'écolepour
guiderles conceptions et lespratiques des enseignants. Lebut
de ces systèmes régulateurs estd'aider l'individu
à déterminer des besoins, des satisfactions et des savoirs. Les catégories des évaluations extérieuresetlesdistinctionsutiliséespour
déterminerla compétenceper¬sonnelle de enseignants doivent comprendre des moyens plus fins
permettant
auxenseignants des'auto-évaluer. Lorsque leprogrammede recherchesur lapenséedesenseignantsestUéàuneperspectivecUnique,l'objet
du discours estl'individu
dont on doit révéler et ordonner les intentionspar
unedémarcheempirique.Il
yaquelqueparadoxe dans lefait
queledésird'accroître laliberté
etl'autonomie
des enseignants grâce aux sciences de l'éducationait
eupar
lepassé des effetspour
lemoins variéssurleurs responsabUités. Les nouvelles technologies onteu tendance à encadrer davantage la vie des enseignantspar
unprocessusd'individuahsation qui fait
dechaqueensei¬gnant
l'objet d'une
surveillance incessante effectuéepar
eux-mêmes etpar d'autres.
IV.
LA NORMALISATION, LA DISCIPLINE ET
LES SAVOIRSPROFESSIONNALISÉSEnce
qui
concernelesrégulations,je
m'intéresseraiàlafaçondontles savoirs scientifiques des professions régulent lapratique par
les catégo¬ries et les définitions de l'enseignement
qu'ils
construisent. Les savoirs professionnels ne sontpas seulementdes savoirsqui
décriventle monde mais aussi dessystèmes d'idées et depratiquesqui contribuent
à la per¬ception
qu'ont
les gensdeleur
placedanslasociétéentant
quepersonne et entant
que professionnel. (Les problèmes théoriques sur la manière dont on confère del'autorité
à certains savoirs sont évoquéspar
Bour¬dieu, 1991.)
Cette
structure
«profonde» du savoir est une conséquence de la modernité. Lesdiscoursscientifiquesdesprofessionsconstituentlesavoir sacrédela modernité. C'estun savoirqui
vanousaiderànous saisirdes systèmes abstraitsqui
nous placent dans des mondesqui
transcendent notre environnement localetcommunautaire.Par
exemple, nouspartici¬pons à une scolarité universeUe, à
l'intérieur
de systèmes économiquesqui
sont souventmondiaux, de systèmes deprotection sociale destinés à protéger notre santé, de systèmes de gouvernementpar l'état
dans les¬quels nous sommes citoyens ; chacun de ces systèmes nous impose un ensemble d'obUgations et de responsabUités
par rapport
à ce que nous faisons età notre perceptionde nous-mêmesentant
que membres de ces systèmesderelationsà distance. En même temps, lesavoir professionnelfournit
desstratégies grâce auxqueUesnotre identité
personneUese réaf¬firme
dansunecommunautépour
comprendrelesinteractionsfaceàfacequi forment
letissudenotreviequotidienne (Giddens,1990).L'intervention
directe et indirecte d'experts estimportante pour
le«moi »moderne. Nousallonschezunpsychologue
pour
résoudrelespro¬blèmespersonnels et
familiaux,
nous travaiUonsavecun conseUler finan¬cier
pour
prendredes décisionsconcernantnotre
planderetraite
oubien nous travaillons avec un psychologue scolairepour
comprendrele com¬portementdesenfants etles stratégiesd'enseignement
pour
la classe. En même temps, et indirectement, notre discours quotidien au sujet de la famiUe,du travaU,des loisirs etdel'enseignementestimprégnéderatio-
naUsationsscientifiquesqui
créentdessystèmesbaUsésaveclesquelsnous régulons nospratiquesquotidiennes. Nousparlons denous-mêmesetdes enfants avec un savoirqui
nous est communiquépar
des experts, nous parlonspar
exempledenotre enfance,delapré-adolescence, delamoti¬vationde
l'apprenant,
del'organisation del'écolepar
lagestion localeà labase, ou bien nous examinons les étiquettes sur lanourriture
afin de déterminerlesniveauxdecholestérol.IV.
LA NORMALISATION, LA DISCIPLINE ET
LES SAVOIRSPROFESSIONNALISÉSEnce
qui
concernelesrégulations,je
m'intéresseraiàlafaçondontles savoirs scientifiques des professions régulent lapratique par
les catégo¬ries et les définitions de l'enseignement
qu'ils
construisent. Les savoirs professionnels ne sontpas seulementdes savoirsqui
décriventle monde mais aussi dessystèmes d'idées et depratiquesqui contribuent
à la per¬ception
qu'ont
les gensdeleur
placedanslasociétéentant
quepersonne et entant
que professionnel. (Les problèmes théoriques sur la manière dont on confère del'autorité
à certains savoirs sont évoquéspar
Bour¬dieu, 1991.)
Cette
structure
«profonde» du savoir est une conséquence de la modernité. Lesdiscoursscientifiquesdesprofessionsconstituentlesavoir sacrédela modernité. C'estun savoirqui
vanousaiderànous saisirdes systèmes abstraitsqui
nous placent dans des mondesqui
transcendent notre environnement localetcommunautaire.Par
exemple, nouspartici¬pons à une scolarité universeUe, à
l'intérieur
de systèmes économiquesqui
sont souventmondiaux, de systèmes deprotection sociale destinés à protéger notre santé, de systèmes de gouvernementpar l'état
dans les¬quels nous sommes citoyens ; chacun de ces systèmes nous impose un ensemble d'obUgations et de responsabUités
par rapport
à ce que nous faisons età notre perceptionde nous-mêmesentant
que membres de ces systèmesderelationsà distance. En même temps, lesavoir professionnelfournit
desstratégies grâce auxqueUesnotre identité
personneUese réaf¬firme
dansunecommunautépour
comprendrelesinteractionsfaceàfacequi forment
letissudenotreviequotidienne (Giddens,1990).L'intervention
directe et indirecte d'experts estimportante pour
le«moi »moderne. Nousallonschezunpsychologue
pour
résoudrelespro¬blèmespersonnels et
familiaux,
nous travaiUonsavecun conseUler finan¬cier
pour
prendredes décisionsconcernantnotre
planderetraite
oubien nous travaillons avec un psychologue scolairepour
comprendrele com¬portementdesenfants etles stratégiesd'enseignement
pour
la classe. En même temps, et indirectement, notre discours quotidien au sujet de la famiUe,du travaU,des loisirs etdel'enseignementestimprégnéderatio-
naUsationsscientifiquesqui
créentdessystèmesbaUsésaveclesquelsnous régulons nospratiquesquotidiennes. Nousparlons denous-mêmesetdes enfants avec un savoirqui
nous est communiquépar
des experts, nous parlonspar
exempledenotre enfance,delapré-adolescence, delamoti¬vationde
l'apprenant,
del'organisation del'écolepar
lagestion localeà labase, ou bien nous examinons les étiquettes sur lanourriture
afin de déterminerlesniveauxdecholestérol.Etudes et recherches 69 La signification de ces connaissances professionneUes médiatrices, c'est qu'elles consacrent et normalisent; sans émettre de jugement de
valeur
sur ces pratiques discursives desprofessions, on doit reconnaître qu'eUes produisent des contraintes et des restrictions à notreindividua-
Uté. Cetterégulationtouche non seulementles «clients »,c'est-à-direles enfantsdansles écolesmais aussilesagentsmédiateurs eux-mêmes,c'est- à-direles enseignants. Cette régulation concernela façon dont les objets dumonde sontconstruitsà travers lesméthodologiessophistiquées etles stratégies linguistiques
qui
définissent et catégorisentce qu'est uneper¬sonne à l'écoleet ceque
doit
être sonrapport
au monde. Lorsque nous parlons, dans ledomainescolaire, del'individu,
del'étudiant,
del'ensei¬gnant,
l'administrateur,
laréussite,l'enfance, etc., cenesontpas«seule¬ment» des mots mais des concepts
qui
font partiede systèmes de penséequi
organisentlemonde defaçon cognitiveetcettecognitionimpUquedes sensibihtés,desdispositionsetdesprises depositionqui ontlepouvoir
de former etdefaçonner l'identité même.Les mots nous permettent de «
voir
» quels objets du monde doivent êtremis ensembleoudifférenciéseten mêmetempspeuventfaire
qu'Uestdifficile
deparler
de certaines «choses» voire impossibles de penser àcertaines choses. Dansce sens,
l'uvre
deMichel Foucaultet larecher¬che féministedeces
dix
dernières années nous aidentà comprendre que les pratiques langagières sont non seulement représentatives des choses dumonde maisconstituentdesélémentsimportantsdelaconstructiondu monde.J'ai
tentéjusqu'ici
de centrer le débat surla professionnalisationentant
que dynamique dans le développementd'institutions
créatrices de nouveUes formes de régulation sociale.Il
faut considérer les sciences del'éducation
commepartie
intégrantedeceprocessus derégulationsociale.Cesformes derégulationontdemultiplesavantages :
1. ellesont favoriséunecertainemobUité sociale;
2. ellesont apportédessystèmes derégulation
par
lebiaisdel'expres¬sion decertainesfaçons
d'agir,
deparler
etde«voir
»lemonde (surl'his¬toire
de la professionnaUsation et des idéesdansl'éducation américaine,voir Franklin,
1986 ;Kliebard,
1986).La professionnalisation a des conséquences directes non seulement
pour
les éUtesetleurscUents,mais aussipourlestravaUleursauniveaule plus bas del'organisation
des hiérarchies de l'enseignement surtout occupépar
desfemmes. Lesréformesdudébutdusiècledestinées à aug¬menter la professionnalisationdes enseignants parle biais de
l'efficacité
ont, sansdoute, protégé des emplois mais ont aussiréduit
la responsabi¬Utédesenseignants dans lecontenu des programmes scolairesetaccrula
Etudes et recherches 69
La signification de ces connaissances professionneUes médiatrices, c'est qu'elles consacrent et normalisent; sans émettre de jugement de
valeur
sur ces pratiques discursives desprofessions, on doit reconnaître qu'eUes produisent des contraintes et des restrictions à notreindividua-
Uté. Cetterégulationtouche non seulementles «clients »,c'est-à-direles enfantsdansles écolesmais aussilesagentsmédiateurs eux-mêmes,c'est- à-direles enseignants. Cette régulation concernela façon dont les objets dumonde sontconstruitsà travers lesméthodologiessophistiquées etles stratégies linguistiques
qui
définissent et catégorisentce qu'est uneper¬sonne à l'écoleet ceque
doit
être sonrapport
au monde. Lorsque nous parlons, dans ledomainescolaire, del'individu,
del'étudiant,
del'ensei¬gnant,
l'administrateur,
laréussite,l'enfance, etc., cenesontpas«seule¬ment» des mots mais des concepts
qui
font partiede systèmes de penséequi
organisentlemonde defaçon cognitiveetcettecognitionimpUquedes sensibihtés,desdispositionsetdesprises depositionqui ontlepouvoir
de former etdefaçonner l'identité même.Les mots nous permettent de «
voir
» quels objets du monde doivent êtremis ensembleoudifférenciéseten mêmetempspeuventfaire
qu'Uestdifficile
deparler
de certaines «choses» voire impossibles de penser àcertaines choses. Dansce sens,
l'uvre
deMichel Foucaultet larecher¬che féministedeces
dix
dernières années nous aidentà comprendre que les pratiques langagières sont non seulement représentatives des choses dumonde maisconstituentdesélémentsimportantsdelaconstructiondu monde.J'ai
tentéjusqu'ici
de centrer le débat surla professionnalisationentant
que dynamique dans le développementd'institutions
créatrices de nouveUes formes de régulation sociale.Il
faut considérer les sciences del'éducation
commepartie
intégrantedeceprocessus derégulationsociale.Cesformes derégulationontdemultiplesavantages :
1. ellesont favoriséunecertainemobUité sociale;
2. ellesont apportédessystèmes derégulation
par
lebiaisdel'expres¬sion decertainesfaçons
d'agir,
deparler
etde«voir
»lemonde (surl'his¬toire
de la professionnaUsation et des idéesdansl'éducation américaine,voir Franklin,
1986 ;Kliebard,
1986).La professionnalisation a des conséquences directes non seulement
pour
les éUtesetleurscUents,mais aussipourlestravaUleursauniveaule plus bas del'organisation
des hiérarchies de l'enseignement surtout occupépar
desfemmes. Lesréformesdudébutdusiècledestinées à aug¬menter la professionnalisationdes enseignants parle biais de
l'efficacité
ont, sansdoute, protégé des emplois mais ont aussiréduit
la responsabi¬Utédesenseignants dans lecontenu des programmes scolairesetaccrula
surveiUanceet lecontrôlede leurtravaU
par
d'autrespersonnes (4). Les efforts actuels de réforme dans le sens de la professionnaUsation de l'enseignement risquent de diminuer l'éventaU des responsabiUtés et lapart
de conceptuaUsation de l'enseignant. Nous remarquons,par
exemple, que les efforts destinés à ameUorer les relations de travaU ris¬quenten
fait
de conférer auxenseignantsunstatutdifférentiel
enconflit
avec les normes de la quaUté professionneUe (SmyUe, 1992). En même temps, le mouvementde réformea
produit
desinitiatives
nouveUesper¬mettant auxenseignantsdemaîtriser
leur
espacedetravaU(5).V.
LA
PROFESSIONNALISATIONET
LESIDÉES POST-MODERNISTES SURLE
SAVOIRTout aulongde cet essai,
j'ai
toujours envisagéles pratiques profes¬sionnelles en
tant
quepratiquessociales. Jeme suis spécifiquement atta¬chéaux problèmes desavoir
qui
sous-tendentla création de systèmes de savoirpar
des spécialistespour
lesquels l'école constitueuneinstitution primordiale. J'ai
évoquéces préoccupationspour
concevoirlapédagogie commeune sciencequi produit
etreproduit
des mondes sociaux et une identité sociale. Je pose le problèmede l'enseignement ainsi dans lebut
de
faire ressortir
les problèmes depouvoir qui
sont indissociables des pratiques institutionneUes.Révision du projet desLumières
A
ce stade,je
souhaite évoquerbrièvement une manière de recons¬truire
la notion de professionnaUsationqui
la replace dans latradition
socio-intellectuelle dont eUe est issue,je
veuxparler
des Lumières en Europe. Je maintiens l'usagedu motprofessionnaUsme de façon rhéto¬rique pour
rendreexpUcites lestensionsqui s'inscrivent
danslessavoirs del'éducation
véhiculéspar
des spéciaUstes. En même temps, dans les débatsprofessionnelssur l'enseignement etlaformation
des enseignants,je
veuxprivUégierlestraditions descepticisme etd'esprit critique
vis-à- vis desvérités étabUes. Grâce à l'expression «Lumières »,j'évoque
une(4) Pourlesréformes contemporaines,voirPopkewitz, Tabachnicket Wehlage(1982), particulièrement le chapitre surl'enseignementtechnique.VoiraussiGinsburg (1987).
(5) On peut en trouver des exemples dans le travail de M,Brennan, S,Kemms, J. Gore, J.LadwigetJ. Smyth en Australie; K. Zeichner,S. Nofke et J. Kincheleoe aux Etats-Unis.
surveiUanceet lecontrôlede leurtravaU
par
d'autrespersonnes (4). Les efforts actuels de réforme dans le sens de la professionnaUsation de l'enseignement risquent de diminuer l'éventaU des responsabiUtés et lapart
de conceptuaUsation de l'enseignant. Nous remarquons,par
exemple, que les efforts destinés à ameUorer les relations de travaU ris¬quenten
fait
de conférer auxenseignantsunstatutdifférentiel
enconflit
avec les normes de la quaUté professionneUe (SmyUe, 1992). En même temps, le mouvementde réformea
produit
desinitiatives
nouveUesper¬mettant auxenseignantsdemaîtriser
leur
espacedetravaU(5).V.
LA
PROFESSIONNALISATIONET
LESIDÉES POST-MODERNISTES SURLE
SAVOIRTout aulongde cet essai,
j'ai
toujours envisagéles pratiques profes¬sionnelles en
tant
quepratiquessociales. Jeme suis spécifiquement atta¬chéaux problèmes desavoir
qui
sous-tendentla création de systèmes de savoirpar
des spécialistespour
lesquels l'école constitueuneinstitution primordiale. J'ai
évoquéces préoccupationspour
concevoirlapédagogie commeune sciencequi produit
etreproduit
des mondes sociaux et une identité sociale. Je pose le problèmede l'enseignement ainsi dans lebut
de
faire ressortir
les problèmes depouvoir qui
sont indissociables des pratiques institutionneUes.Révision du projet desLumières
A
ce stade,je
souhaite évoquerbrièvement une manière de recons¬truire
la notion de professionnaUsationqui
la replace dans latradition
socio-intellectuelle dont eUe est issue,je
veuxparler
des Lumières en Europe. Je maintiens l'usagedu motprofessionnaUsme de façon rhéto¬rique pour
rendreexpUcites lestensionsqui s'inscrivent
danslessavoirs del'éducation
véhiculéspar
des spéciaUstes. En même temps, dans les débatsprofessionnelssur l'enseignement etlaformation
des enseignants,je
veuxprivUégierlestraditions descepticisme etd'esprit critique
vis-à- vis desvérités étabUes. Grâce à l'expression «Lumières »,j'évoque
une(4) Pourlesréformes contemporaines,voirPopkewitz, Tabachnicket Wehlage(1982), particulièrement le chapitre surl'enseignementtechnique.VoiraussiGinsburg (1987).
(5) On peut en trouver des exemples dans le travail de M,Brennan, S,Kemms, J. Gore, J.LadwigetJ. Smyth en Australie; K. Zeichner,S. Nofke et J. Kincheleoe aux Etats-Unis.