Présentation
Comme son titre l’indique, cet ouvrage essaye de croiser langues et cultures à travers le prisme de la phraséologie. Se dégage de toutes les contributions une définition partagée de la phraséologie qui se décline en termes de caractéris- tiques formelles, sémantiques et pragmatiques. Les caractéristiques formelles s’expriment à travers les structures syntaxiques impliquées dans les syntagmes figés, l’ensemble des contraintes de leur combinatoire, qu’elle soit absolue ou relative, et le blocage d’un certain nombre de transformations couramment ad- mises par les séquences libres correspondantes.
Sur le plan sémantique, on retient les éléments suivants :
• Un sens global attribué à la totalité de la séquence, le plus souvent opaque, créant un dédoublement du sens qui repose sur l’opposition entre sens litté- ral et sens global ;
• Une opacité en rupture plus ou moins grande avec le sens littéral dont l’origine est le plus souvent la présence de facteurs opacifiants comme les noms propres, les transferts tropiques, les allusions religieuses, littéraires, historiques et mythologiques, etc.
Pour ce qui est de la dimension pragmatique, on relève pour certaines séquences de fortes contraintes énonciatives qui font que les séquences ne s’emploient que dans un contexte précis, dans un objectif illocutoire déterminé et des relations d’interlocution spécifiques (cf. les énoncés formulaires comme les salutations, les félicitations, les formules d’interlocution courantes, etc.).
Si on part de l’idée que la culture dans la langue serait l’ensemble des croyances partagées, des lieux communs, des stéréotypes, et des contraintes pragmatiques imposées lors de l’emploi des séquences figées, la phraséologie serait la culture qui fait corps avec la langue et la langue qui se configure selon les moules culturels. C’est pourquoi, les phraséologismes sont le plus souvent considérés comme des segments linguistiques très chargés culturellement : ils servent, à travers la littéralité de leur sens, de mémoires aux communautés lin- guistiques et marquent ainsi chaque langue du sceau de son idiomaticité. Ainsi, ce condensé lexical qu’est la séquence figée, assure-t-il la fonction de mar- queur :
• idiomatique, parce qu’il fournit à la langue des tournures propres, des façons de dire spécifiques, des manières de s’exprimer qui l’opposent à d’autres langues ;
• culturel, parce qu’il porte en lui-même les traces historiques, affectives, my- thologiques de la communauté qui partage le même idiome ;
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• stylistique, parce qu’il témoigne des spécificités propres au type de discours, aux différents auteurs et aux différents parlers (cf. par exemple les idio- lectes, les technolectes, etc.).
Le phénomène phraséologique trouve son expression dans toutes sortes de mani- festations dont nous retenons :
• les séquences figées : ce sont des syntagmes plus ou moins figés, appartenant à toutes les parties du discours et faisant partie du lexique d’une langue ; elles ont pour origine soit le figement des séquences de discours recyclées par l’usage et fixées définitivement dans la langue, soit des dénominations com- plexes lexicalisées grâce au contrat sémiotique qui lie l’expression lexicale à la chose dénommée ;
• les parémies : ce sont des séquences figées phrastiques à valeur senten- cieuses qui sont mémorisées en tant que telles pour rendre compte d’un en- semble de contenus sémantiques renvoyant à des situations typiques qui leur servent de lieux d’ancrage ;
• les collocations : ce sont des regroupements lexicaux qui sont le fruit d’une attraction lexicale privilégiée dans le discours qui repose sur un mécanisme d’appropriation dans l’emploi qui leur donne une naturalité par rapport aux associations syntagmatiques non appropriées ; leur emploi régulier peut les conduire à un figement plus ou moins important ;
• les schèmes ou les constructions : il s’agit le plus souvent de structures syn- taxiques à forte contrainte lexicale et sémantique qui sert de moule à une si- gnification globale (cf. grammaire constructionnelle) ; Kleiber (2013) l’illustre avec la structure de dénominations olfactives : l’odeur de N servant pour la typologie des odeurs ;
• les segments répétés : même si on est aux confins de la phraséologie, n’en demeure pas moins que plusieurs discours soient marqués par des segments polylexicaux répétés (cf. discours administratif, journalistique, militant, etc.).
Partant de toutes ces considérations communes, les contributions regroupées dans ce volume ont privilégié trois axes : les structures, les fonctionnements et les discours.
a/ Les structures : quatre types de structures ont été retenus : celles qui impli- quent le comparatif comme, les procédés de mise en relief, les constructions à verbes supports et les structures ambiguës.
Pour ce qui est du comparatif comme, Aude Grezka et Alicja Hajok expo- sent les bases de données des expressions avec comme en français et en polonais réalisées au LDI, illustrant leur analyse par des exemples empruntés aux Fables de la Fontaine. Elles décrivent entre autres les requêtes qu’on peut effectuer à partir de ces bases et la visualisation par graphes des résultats obtenus. Alicja
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Kacprzak, tout en utilisant la même construction, l’exploite dans le discours lit- téraire pour montrer que la comparaison, fondée sur l’analogie, permet d’effectuer des rapprochements qui relèvent soit des clichés (blanc comme de la neige), soit de combinaisons libres (bleu comme une orange), soit d’un type in- termédiaire qui produit des séquences candidates à la phraséologisation (gris comme la cendre, la poussière, les nuages, etc.).
Les procédés de mise en relief que sont le détachement, l’effacement, la permutation et la présence d’éléments démonstratifs ont été appliqués par Lidia Miladi au discours proverbial polonais et français. Son analyse montre que ces procédés participent à la structure métrique et rythmique de ces énoncés et que le détachement à gauche est le plus fréquent dans les deux langues.
Les constructions à verbes supports ont été abordées par Izabela Pozierak- Trybisz et Mirosław Trybisz. La première privilégie les emplois problématiques des constructions à verbes supports et propose des outils d’analyse permettant de saisir leur cohérence sémantique et les contraintes qui président à leur emploi.
Le second traite des constructions à verbes supports généraux dans Le Petit Prince d’A. de Saint-Exupéry et de leurs équivalents appropriés dans deux langues romanes (espagnol et roumain) et deux langues slaves (polonais et tchèque). Son étude montre entre autres que dans les langues slaves, il y a une dissymétrie plus importante par rapport au français qu’elle ne l’est dans les autres langues romanes.
Pour ce qui est des structures ambiguës, Krzysztof Bogacki et Ewa Pilecka ont choisi des expressions du type éclater de rire et mourir de froid pour mon- trer qu’on attribue à chaque structure ambiguë au moins deux représentations sémantiques construites à partir de prédicats sémantiques temporellement in- dexés.
b/ Les fonctionnements : Pour illustrer le fonctionnement des phraséologismes, les auteurs ont retenu les déontiques, les expressions mythologiques, les emplois discursifs, le profil discursif et la variation des phraséologismes en diachronie.
Galina Belikova a procédé à l’analyse des déontiques dans le cadre d’une approche linguistico-culturologique. Le choix des concepts déontiques est moti- vé essentiellement par leur sens axiologique reflétant des normes de conduite imposées par une culture pour réguler le comportement collectif. Son étude lui permet de dégager des réseaux lexicaux et des champs parémiologiques en fran- çais et en russe.
Anna Krzyżanowska, exploitant les notions sémantiques de profilage, sté- réotype et connotation, compare les équivalences interlinguales des expressions mythologiques. Son analyse aboutit à la conclusion que l’équivalence est un
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phénomène graduel et que les particularités structurelles, sémantiques et ico- niques reflètent les expressions cognitives propres à chaque culture.
Avec Teresa Muryn, on a affaire à une analyse sémantico-syntaxique des deux prédicats motif et mobile en tant que prédicats avec résorption (ne décri- vant qu’un argument du prédicat). Elle a illustré le fonctionnement de ces prédi- cats par des exemples empruntés des romans policiers.
Partant de l’hypothèse qu’il y a un lien entre les profils discursifs des noms jalousie et stupeur et la stratégie dans l’argumentation des émotions dans le dis- cours journalistique, Iva Novakova et Julie Sorba montrent que jalousie a une argumentabilité plus forte que stupeur, et ce à travers une analyse de leur fonc- tionnement dans le cadre de la phrase, des relations transphrastiques et sur le plan textuel.
C’est pour une perspective diachronique que Larissa Muradova a opté : en comparant des éditions de dictionnaires espacées dans le temps, elle a pu relever les différents changements phraséologiques que connaît la langue.
c/ Les discours : Outre les types de discours déjà mentionnés (le discours jour- nalistique, lexicographique et poétique), il y a lieu de s’arrêter sur le discours littéraire, le discours didactique et les termes d’adresse.
Le travail de Małgorzata Niziołek sur les routines discursives telles qu’elles s’expriment à travers les formules récurrentes lors des interrogatoires du com- missaire Maigret illustre le marquage phraséologique des genres stylistiques.
Quant au discours didactique, il a été retenu par Pedro Mogorron Huerta et Monika Sułkowska. Le premier cherche à sélectionner à partir de bases de don- nées phraséologiques exhaustives, des champs sémantiques et lexicaux favori- sant à la fois la mémorisation des séquences figées et la recherche d’équivalents pour la traduction. La seconde expose et analyse les résultats d’une expérience menée auprès d’étudiants polonais sur les structures prototypiques phraséolo- giques qui devraient être exploitées en phraséodidactique.
Avec Wojciech Prażuch, travaillant sur des extraits de romans, analyse les formes adressatives polonaises en tant que marqueurs de relations sociales et le transfert de telles formes d’une langue à une autre.
Fabrice Issac, s’intéressant entre autres à des applications informatiques concernant l’exploration de données textuelles, présente des outils informa- tiques, comme Corpindex, élaboré au LDI, pour avoir des concordanciers pou- vant avoir des représentations graphiques. Il illustre cela par des exemples rela- tifs aux noms propres, aux parties du corps, etc.
Comme on le remarque, l’étude de la phraséologie, qu’elle soit menée dans un cadre monolingual ou contrastif, à partir de genres discursifs généraux ou spécifiques, conduit au même constat : la phraséologie se nourrit de la culture et
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la culture se fait langue ; elle en conditionne les spécificités et en détermine les emplois. Elle représente dans tous les cas de figure un processus sous-jacent à la dynamique des langues et à l’expression des spécificités culturelles des commu- nautés linguistiques.
Teresa MURYN Salah MEJRI Wojciech PRAŻUCH Inès SFAR
Des fables aux animaux il n’y a qu’une comparaison … Les fables, (re-)vues par les linguistes
Aude Grezka
Laboratoire Lexiques Dictionnaires Informatique (LDI) CNRS – Université Paris 13
Alicja Hajok
Université pédagogique de Cracovie
0. Introduction
En travaillant sur les locutions comparatives en français et en polonais dans le cadre du projet FixISS (Grezka, 2011, 2013a, 2013b), un grand nombre d’expressions de nature anthropomorphique ont été observées. L’anthropomorphisme consiste à attribuer des caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à d’autres entités comme Dieu, des animaux, des objets, des phénomènes, voire des idées. Ce phénomène est particulièrement présent dans les fables d’Ésope, de Jean de la Fontaine, d’Ignacy Krasicki et d’autres, pour parler des humains. En leur prêtant des physionomies animales, les auteurs sont ainsi dispensés de s’attarder sur le carac- tère de leurs personnages. Ainsi, le renard sera fourbe et malicieux, le rat opportu- niste, le lion majestueux, etc. On constate que certaines de ces propriétés sont parta- gées par les deux langues (être rusé comme un renard/chytry jak lis ; être courageux comme un lion/odważny jak lew), alors que d’autres restent spécifiques à chaque langue (égorger N comme des moutons, dziewczyna jak łania).
Ce travail sur les locutions comparatives nous renvoie inévitablement aux fables de Jean de la Fontaine. De nombreux vers tirés des Fables sont devenus, à travers le temps, des proverbes ou des expressions. Ce constat nous a donc conduits à nous interroger sur les séquences figées qui se sont réellement enracinées dans la langue. Quelles sont les expressions moralisantes issues des Fables de la Fontaine qui se sont figées et sont entrées comme telles dans la langue française ? Ces ex- pressions, se sont-elles également enracinées dans la langue polonaise ?
1. Quelques mots sur les Fables de La Fontaine
Claude Simon (1986, p. 16) affirmait que « pour le fabuliste, il y a d’abord une moralité […] et ensuite seulement l’histoire qu’il imagine à titre de démonstration imagée, pour illustrer la maxime, le précepte ou la thèse que l’auteur cherche par ce moyen à rendre plus frappants ». Jean de La Fontaine (1621-1695), en s’inspirant des fabulistes de l’Antiquité gréco-latine et en particulier d’Esope,
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écrit les Fables qui vont faire sa renommée. Ses fables écrites en vers, mettent en scène des animaux anthropomorphes et contiennent une morale au début ou à la fin. Elles furent écrites dans un but éducatif et étaient adressées au Dauphin. La Fontaine insiste sur ses intentions morales : « je me sers d’animaux pour instruire les hommes ». Le premier recueil qui correspond aux livres I à VI des éditions actuelles est publié en 1668, le deuxième (livres VII à XI) en 1678, et le dernier (livre XII actuel) est daté de 1694. Ils sont toujours considérés comme un des plus grands chefs d’œuvres de la littérature française.
Les poètes polonais1 comme Ignacy Krasicki2 (1735-1855), Adam Mickie- wicz (1798-1855), Julian Ursyn Niemcewicz (1757-1841) ou Leopold Staff (1878-1957) ont cherché à faire revivre les fables d’Esope et de La Fontaine en essayant de ne rien perdre de leur harmonie, de leur couleur et de leur rythme intérieur. Ils les ont traduites, mais la traduction poétique est un art en soi, une création originale, une activité poétique et un savoir lié à la perception et à la création, mais en même temps la traduction poétique est un art du recodage.
C’est pour cette raison que nous parlerons plutôt de la réécriture des Fables en polonais. Les réécrire, « c’est en quelque sorte se (les) approprier » (Loffler- Laurian, 1984, p. 112). Ce travail a ainsi permis de faire découvrir de manière intacte les fables aux lecteurs polonais.
2. Les séquences figées tirées des Fables
De nombreuses expressions que nous utilisons couramment aujourd’hui trouvent leur origine dans les Fables de La Fontaine, sans forcément que nous le sa- chions. Jean de La Fontaine nous a laissé pas moins de 243 fables décrivant le genre humain et ses travers. Ces fables continuent de nourrir notre langage. Par exemple, l’expression « montrer patte blanche », qui signifie « inspirer con- fiance », est extraite de la fable Le Loup, la chèvre et le chevreau. La patte blanche fait référence à celle de la chèvre qui, s’absente de la maison en laissant son petit seul, et lui recommande de ne pas ouvrir à quelqu’un qui ne prononce- rait pas une phrase spécifique. Mais lorsque le chevreau entend frapper, il de-
1 Nous travaillons sur les réécritures faites par les poètes polonais : Franciszek Kniaźnin (1750-1807), Ignacy Krasicki (1735-1855), Adam Mickiewicz (1798-1855), Julian Ursyn Niemcewicz (1757-1841), Leopold Staff (1878-1957), Stanisław Trembecki (1737-1812) et sur les traductions des Fables de La Fontaine proposées par : Władysław Noskowski (1841-1881), Jadwiga Dachniewicz (1920-2003), Feliks Konopka (1888-1982), Włodzi- mierz Lewik (1905-1962), Julian Rogoziński (1912-1980).
2 Ignacy Krasicki est le fabuliste polonais le plus connu, on lui doit notamment la fameuse phrase Mieux vaut se disputer à l'air libre que d'être d'accord derrière des barreaux ex- traite de la fable Le Chardonneret et le merle.
Des fables aux animaux il n’y a qu’une comparaison … 15
mande, en plus de la phrase, de « montrer patte blanche ». Grâce à cette astuce, il reconnaît la patte du loup et évite ainsi de se faire dévorer.
La première étape de notre travail a donc consisté à repérer les expressions des Fables de la Fontaine qui sont entrées dans la langue, pour donner naissance à des suites figées. L’analyse de nos différents corpus a ainsi permis de dégager trois types de situation3 :
a. Les vers fidèlement reproduits qui se sont figés avec le temps : L’absence est le plus grand des maux
L'absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux, Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
(La Fontaine, Les deux pigeons)
Adieu veau, vache, cochon, couvée
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ; La Dame de ces biens, quittant d’un œil marri Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari En grand danger d’être battue.
Le récit en farce (5) en fut fait ; On l’appela le Pot au lait.
(La Fontaine, La Laitière et le Pot au lait)
Aide –toi, le Ciel t’aidera
Hercule en soit loué. Lors la voix : Tu vois comme Tes Chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le Ciel t’aidera.
(La Fontaine, Le charretier)
b. Les vers qui ont été transformés pour donner naissance à une suite figée : Tirer les marrons du feu [= tirer avantage d’une situation pour soi-même, par- fois malhonnêtement]4
Si Dieu m’avait fait naître propre à tirer marrons du feu, certes marrons verraient beau jeu
(La Fontaine, Le Singe et le Chat)
3 Les expressions sont nombreuses, nous ne prenons à chaque fois que quelques exemples pour illustrer les différentes situations)
4 De nombreuses expressions ont un sens initial et un sens actuel. Ainsi, à l’origine, l’expression « tirer les marrons du feu » signifiait « entreprendre quelque chose de risqué ou dangereux pour le profit de quelqu'un d'autre ».