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G
éranium
Roman
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Commandant paternel
Hier, maman a décidé de rentrer ses jardinières dans la maison parce que dehors ça sentait l’automne. La plus fleurie est exposée dans le salon, au milieu de la table basse, là où je m’installe toujours pour jouer avec mes blocs ou mes figurines.
En ce moment, au pied du pot, Jack Pop-Tart est détenu prisonnier par deux méchants Playmobiles qui le surveillent pour pas qu’y se sauve. Même si j’ai juste six ans, ma mission à moi est très dangereuse parce que je dois trouver un moyen de sortir mon ami Jack du trouble. Le plan que j’ai imaginé, c’est de construire un vaisseau de guerre qui pourrait le secourir en passant parmi les fleurs du géranium. Pour ça, j’ai absolument besoin d’un Lego en forme d’aileron, mais ça va mal parce que mon seul morceau faite comme ça s’entête à rester pogné après un autre bloc.
Comme le temps presse, j’ai pas vraiment le choix : faut que j’aille demander à mon père de les séparer à ma place même si y’est super occupé. C’est une preuve d’amitié solide envers mon ami Jack Pop-Tart ce geste-là. Pour lui, j’suis prêt à monter au front malgré le risque de me faire traiter d’empoté par mon commandant paternel.
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Je longe le corridor pis j’aboutis à son bureau où je le découvre en train de parler au téléphone. Avec son veston, sa cravate, ces cheveux léchés par en arrière pis sa monture de lunette noire dans son visage carré toujours sérieux…ça se voit tout d’suite que mon père est un homme important.
Comme d’habitude, y parle, y parle, y parle… Pis durant ce temps là, au salon, Jack commence à se faire tabasser par les méchants Playmobils. Si j’étais plus intelligent aussi... je trouverais sûrement un moyen plus rapide pour le sauver… mais quoi!
— Your file is my priority Henri, que mon père dit en chinois. So don’t be alarmed. I'll call you this afternoon. Bye!
ENFIN! Commandant paternel vient de raccrocher. —Papa…
—Qu’est-ce que tu veux François? qu’y lâche dans un long soupire sans me regarder, le nez dans sa paperasse.
— Mon nom c’est Charles, papa.
— Ben oui ti-gars… c’est ça là. Qu’est-ce que tu veux? Je dépose le problème sur son bureau.
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Mon père s’adosse à son fauteuil. En faisant des gestes trop lent à mon goût, y retire ses lunettes pis y porte une branche à sa bouche, les yeux fixés sur moi.
— T’as pas une mère qui fout rien dans cuisine, toi? — Euh… maman fait la vaisselle, je pense.
— Ben c’est ça que je dis! Pourquoi tu viens m’écœurer MOI pour une affaire débile de même d’abord?
Je pourrais y répondre : « Parce que je suis rien qu’un soldat sans cerveau en d’sous de mon casque invisible », mais j’aime mieux reprendre mon problème d’enfant pis quitter son bureau, les épaules basses, sans rien dire. De toute façon, la mission est ratée : une fois revenue au salon, je découvre qu’à cause de moi… Jack est mort en dessous du géranium.
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Une longue liste de niaiseries
Quand mon père avait huit ans comme moi, c’était tout un joueur de violon pis un redoutable arrêt-court au baseball. Un jour que ma mère faisait un grand ménage du printemps, j’ai vu tous ses trophées dans une boîte au sous-sol. Des fois je me dis que si j’étais bon comme lui dans ces choses-là, peut-être qu’y serait un peu plus fier de moi? Pour le savoir faudrait juste que quelqu’un me dise où trouver un uniforme de baseball pis y’est où le terrain ou ben combien ça coûte un violon pis c’est à quelle heure le concert.
Cet après-midi, au parc, y’avait des gars de ma grandeur qui pratiquaient. Quand je les ai vue avec leur casquette pis leur chandail des Astros, j’ai laissé mon bicycle dans le gazon pis je me suis placé l’autre bord de la clôture. Si un joueur frappait un circuit, j’étais prêt à courir vite vite vite chercher la balle pour la relancer sur le terrain. C’est arrivé un couple de fois pis en tout, la pratique a durée jusqu’à temps que les parents reviennent chercher leur enfant.
Moi, j’ai repris mon bicycle, mais juste avant que je parte, l’entraîneur m’a crié après…
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Wow! « Un coach qui m’appelle mouche à feu »… on dirait que je suis dans un rêve! Je sais pas qu’est-ce qu’y me veut, mais pendant qu’y s’approche, je commence à mâcher ma gomme la bouche ouverte parce que j’ai l’impression d’être un vrai joueur.
—Ouin…! qu’y dit l’air impressionné. Je t’ai vue aller toute la pratique… je dis que tu lâches pas, hein! Aimerais-tu ça faire partie de notre équipe?
—Ah oui, j’aimerais ça! Je peux-tu jouer à l’arrêt-court? Y part à rire en glissant la main dans la poche arrière de son pantalon pour sortir son portefeuille.
—Eille, en plus tu sais ce que tu veux! Moi j’aime ça du monde de même. Tiens… prends ça!
Je ramasse une carte avec des mots, des chiffres pis le logo des Astros imprimé dessus.
—Faudrait que tes parents me lâchent un coup de fil. Si y décident de t’inscrire, ça va me faire plaisir de te prendre dans l’équipe.
Faque c’est ça que j’ai fait : j’ai couru porter la carte à ma mère pis disons que je l’ai convaincu assez facilement.
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—On va demander à ton père quand y va rentrer, mon bébé! qu’à m’a dit.
Presque plus excitée que moi, maman s’est penché pour me donner un gros bec s’a tête pis je l’ai serré fort fort dans mes bras, la joue écrasée sur son ventre.
Mais à cinq heures… —QUOI!?!
Mon père enlève son veston pour le déposer sur le dossier de la chaise.
—Inscrire cet enfant-là au baseball!?! Es-tu malade!?! Tu le sais comment qu’y est : même pas capable d’attacher ses souliers rendu à son âge!
Pendant que mes parents discutent, moi, je me concentre pour pas tomber dans le vide. Je traverse la cuisine, les bras étirés comme un funambule, en marchant sur une ligne du prélart pendant que ma mère sert une bière froide à papa.
—Y’aimerait ça! qu’à l’explique. L’entraîneur le prendrait immédiatement dans l’équipe.
Mon père tire une chaise pis y s’assoit, une patte sur mon câble imaginaire.
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—J’ai pas de temps pour ça! qu’y l’informe. Faut aller au centre d’achat pour acheter des souliers… aller aux pratiques… souvent les parties se jouent à l’extérieur de la ville. Pis c’est long une game de baseball, Anne.
J’abandonne ma traversée spectaculaire parce que mon père me bloque le chemin pis ma mère, elle, ben à l’essaye le plan B.
—Du violon d’abord?
—Câlisse! Avez-vous faite une liste ben longue de niaiseries d’même?
Ma mère reste silencieuse, les mains jointes, le dos accoté sur le comptoir. Je vais la rejoindre pour me faire chicaner avec elle vu qu’y a dit ``vous``.
—WOW! Bel après-midi! Vous êtes du monde occupé vous deux!
Mon père enlève sa cravate en faisant des mouvements secs. —Crisse qu’y fait chaud. Je vais aller me baigner avant le souper, qu’y nous annonce en se relevant.
—Euh… pour le violon, Pierre? Tu m’as pas répondu. Y revient vers nous, mais y s’adresse juste à ma mère.
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—C’est la même affaire que le baseball, Anne! Faut aller acheter un violon à l’autre bout de la ville, aller aux cours pis là y’a des osties de concerts à Noël! Pis faut-tu ABSOLUMENT qu’y s’inscrive dans quequ’chose là? C’était correct avant me semble. Y’a des jouets pleins la cour cet enfant-là… pourquoi qu’y va pas jouer dehors, hein?
Ma mère fait une bouche en coin avant de baisser les yeux vers moi.
—C’est vrai, Charles. Ton père à raison. T’es chanceux d’avoir tout ce que t’as.
Je fais signe que oui.
—On va les jeter tes bébelles si tu les veux pus ti-gars, que mon père rajoute en commençant à détacher sa chemise trempée de sueur.
Je fais signe que non pis je pars ben vite m’amuser avec mes jouets juste au cas où y m’aurait pas cru.
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Même si je continue à penser que les humains devraient manger du pâté chinois à TOUT les repas, c’est vrai que je devais avoir l’air bébé à bouder devant mon assiette de spaghetti pleine de sauce aux légumes, pis c’est sûr aussi que maman aurait pas dû boire autant de vin durant le souper…
En pénitence dans ma chambre, je m’étends à plat ventre sur le plancher devant une feuille blanche. Je vas mettre les plus belles couleurs du monde sur mon dessin, que je me dis en fouillant dans ma boîte à crayon. Avec la couleur peau, je fais la tête de mon père avec son nez pis ses oreilles. Je prends du brun pour ses yeux pis du noir pour ses lunettes. Pour la cravate, je sais pas trop. Son habit est bleu foncé? Bof… vert, peut-être? Ouin… vert, je pense que ça serait beau. J’ai gardé le meilleur pour la fin : le rouge pour y faire un grand grand grand sourire que j’étire d’une joue à l’autre. Dans le bas, j’ajoute deux bonhommes plus petits. C’est moi pis ma mère en train de l’applaudir. Maman j’y mets beaucoup, beaucoup de rouge à lèvres parce que du rouge à lèvres ça veut dire ``je t’aime`` pis je dessine des cœurs autour de ma tête parce que des cœurs, ça veut dire ``je recommencerai pus, promis-juré.``
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Je me rassois pis je lève la feuille pour l’admirer. Quand y va voir ça, d’après moi y va faire des beaux rêves. En tout cas, moi c’est sûr que j’en ferais à sa place si quelqu’un m’aimait autant.
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Place au spectacle!
La maison sent le propre.
Tantôt, y’a plein de visite qui va venir ici pour fêter Johanne, la sœur de ma mère qui vient de Trois-Rivières. J’ai hâte de la voir. Cette matante-là à beau toucher ses quarante ans, ça parait pas parce qu’est tout p’tite pis à l’aime ça faire des grimaces. En plus d’avoir la face pleine de pico pis des cheveux attachés tout croche, à porte tout le temps une camisole avec un long foulard, des jeans troués pis des Converse.
Quand est pas là, mon père dit que c’est une folle. J’imagine qu’y dit ça parce qu’à l’a lâché sa job à l’hôpital pour retourner à l’Université. Honnêtement, y’a pas tord : c’est une carrière de disquaire qu’à l’aurait dû entreprendre… pas aller étudier la littérature! J’ai jamais vue ça, quelqu’un tripper autant sur la musique québécoise. Chaque fois que je la vois, matante Johanne me donne des mix pour me faire découvrir encore et encore des textes de chanson qu’à trouvent bien fignolé comme ceux de Michel Rivard, de Daniel Bélanger ou de mon préféré, Richard Desjardins.
En l’attendant, elle pis toute la parenté, m’man a accroché des ballons aux murs, préparé un buffet, emballé des cadeaux pis la
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dernière chose à faire sur la liste, c’est de s’habiller chic pour que la famille nous trouve beaux.
Tout les trois dans la chambre de mes parents, ont finalise ce détaille-là. Moi, j’ai mis une belle chemise avec un pantalon propre. Ma mère, assez pétard dans sa robe en dentelle, s’est battu avec le peigne pour réussir à faire tenir mes cheveux lichés sur le côté.
—Celui-là ou celui-là, Pierre? qu’à le questionne en remontant des colliers un après l’autre devant son cou.
P’pa est planté devant le miroir de sa commode pour faire son nœud de cravate.
— Mets donc celui que tu veux. On s’en fout tellement. Dans quatre heures, tout au plus, la visite va sacrer son camp pis la corvée d’hypocrisie va être finie pour jusqu’en décembre!
—Dis pas ça devant le p’tit, voyons donc!
—PFFFF! Y comprend rien. C’est rien qu’un enfant.
Grrrr… j’suis pus un enfant. J’ai douze ans cibole! Quand est-ce qu’y va s’en apercevoir? que je soupire en l’observant faire son nœud de cravate.
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—Ti-gars, as-tu fini de me dévisager? Maudit que c’est fatigant!
—J’aimerais ça mettre une cravate moi aussi?
—Pas question, qu’y répond en ouvrant son tiroir de débarras pour fouiller d’dans. Va jouer avec tes jeux vidéo là… tu m’énerves!
Ma mère s’approche en attachant son collier de perles finalement.
—Enweye donc Pierre! Fais plaisir au p’tit.
Y répond rien, pareil comme si on n’existait pas. Je me déballe une gomme balloune. Lui, lave les vitres de ses lunettes en checkant les reflets devant la fenêtre pis ma mère, elle, est fâchée. Même si à dit rien, je le perçois tellement asteure parce qu’y a des traits dans sa face qui la trahissent. À part ben vite vers le placard de p’pa pendant que je gonfle une grosse bulle.
—T’en as sûrement une vieille que tu mets pus! qu’à prétend en ouvrant la porte.
Y fait « tut tut tut! » en la rejoignant.
—Personne fouille dans mes affaires! qu’y l’avise en la tassant par les épaules pour refermer la porte.
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De mon côté, je fais éclater ma bulle : une manière discrète de souligner cet ``autre refus`` sans avoir d’ennuis, comme être privé de sortie.
—Anne, tu commenceras pas à céder à tous les caprices d’enfant? que mon père rabote. Y’a des costumes pour se déguiser plein le sous-sol. Y’a pas besoin d’une vieille cravate en plus!
Ouach! ``SE DÉGUISER!`` Y’est complètement dans le champ : je fais pus ça depuis longtemps!
—Tu comprends pas Pierre! Y veut faire comme toi! que ma mère réplique parce que elle, à le sait que j’ai pu quatre ans.
—Moi, chérie, je pense plus que c’est toi qui comprends pas vite! J’suis déçu de toi, Anne. T’as pas l’air de saisir tous les sacrifices qu’y faut que je fasse pour les avoir ces cravates-là. C’est certainement pas aider François…
—Charles, que ma mère grogne.
—Ben oui! Je le sais là. J’ai ben le droit de me tromper… j’ai assez d’affaires dans tête, sacrament. Pis arrête donc de m’interrompre aussi! Ce que j’essaie de t’expliquer, c’est que c’est pas aider cet enfant-là que d’y donner des choses qu’y mérite pas. Là, le sujet est clos : je veux pus en entendre parler, correct?
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—La visite s’en vient, beauté. Place au spectacle! qu’y chantonne avant de sortir de la chambre.
Les yeux de ma mère sont rouges comme si à venait de fumer un joint. A devrait pas réagir aussi intensément : p’pa a pas crié ce coup-là après toute. À les essuies en tamponnant avec des mouchoirs pour pas défaire son maquillage.
Innocent, comme toujours, je sais pas quoi y dire, mais je m’essaye pareil d’y changer les idées.
—Y’est nice ton collier m’man.
Oupssss! À se met à pleurer deux fois plus pis la main s’a bouche cette fois-là. Y’a des grosses larmes qui roulent sur ses joues. Peut-être qu’à l’aimait mieux l’autre collier finalement? Maudit que j’suis épais : j’aurais pas dû dire ça, que je m’auto engueule au moment où à m’attrape par le bras pour me serrer ben fort contre elle.
—T’es tellement gentil mon bébé! qu’à chuchote par-dessus mon épaule.
À prend mon visage entre ses mains.
—Pour mes yeux bouffis, on va dire à visite que je me suis cogné le gros orteil sur le bord du lit, ok?
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Je souris en guise d’approbation pis ma mère scelle notre secret d’un clin d’œil.
Pauvre elle! À tient tellement à ce que p’pa soit fier de nous autres. Pour pas y faire plus de peine qu’à n’en a déjà, je pense que je vais continuer à taire mon secret : celui que je commence à être pas mal écœuré de jouer le rôle du gentil garçon ici d’dans. Parce qu’honnêtement, à pas l’air de s’en rendre compte, mais ça marche fuck all notre p’tit manège.
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La p’tite maudite
Faire le party un mercredi soir, c’est ben certain que c’est pas l’idée du siècle. Mais pas moyen de faire autrement quand monsieur Sauvageau, le père de mon meilleur ami, décide sur un coup de tête de partir dans le sud pour deux semaines. Comme Jason est responsable de la maison pis de sa jeune sœur en son absence, ben c’était inévitable : on s’est ramassé une gang dans son sous-sol à jouer au nouveau NHL 2004 avec une caisse de vingt-quatre, un sac de Cheetoz pis la raison de vivre du grand fouet à Pageau qui pioche en background dans les hauts parleurs… l’album Gros Mammouth des Trois Accords.
—Eille! Vos yeules les gars… Allo! que je répète dans mon cellulaire. HEIN!? QUOI M’MAN!?!
Autour de moi, mes chums s’obstinent par-dessus Hawaïenne pour prendre possession du Lightning de Tampa Bay.
—JE T’ENTENDS PAS… PARLE PLUS FORT! que je dis en montant les marches pour aller m’engueuler tranquille avec ma mère qui voudrait ben que je rentre avant mon père.
—Les nerfs là, y est rien que dix heures! ... M’maaann, j’y vas pus à l’école. Tu le sais!…
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À me sort les arguments classiques, du genre « Ton père va être fâché… »
—BON BON ! Ç’correct là. J’joue une dernière game pis j’y vas!
Je raccroche pis j’étire un sourire en coin : pauvre m’man… tu vas voir qu’une game ça peut durer ben longtemps, des fois.
Tout seul dans le noir, je m’allume une cigarette en m’attardant devant la grande fenêtre de la cuisine. Au loin, je vois la patinoire du quartier tout éclairée avec des jeunes de mon âge qui jouent au hockey. Je suis en train de me dire qu’y faudrait ben que je commence à faire du sport moi aussi quand le bruit d’une porte qui s’ouvre me sort de mes plans. Je tourne la tête pis je vois une silhouette qui passe en vitesse pour descendre sur le palier. Une odeur de pêche vient jusqu'à mon nez au même moment.
Yesss : la sœur de Jay! C’est le moment ou jamais d’y piquer une p’tite jasette.
Je m’approche avec une attitude cool. —Salut.
—Ah mon Dieu… j’ai eu peur! qu’à dit tout bas en tassant son long toupet de devant ses yeux. Je pensais que tout le monde était en bas.
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Je vois un peu de panique dans son regard malgré que tout est sombre autour de nous.
—Dis-le pas à mon frère, ok? Y veut pas que je sorte. —Relaxe! Je dirai rien! que j’y promet.
Avec le sourire qu’à me revoit, je comprends que je viens d’y enlever tout un poids.
Laurie met ses bottes pis son manteau ben vite pendant que je m’assois devant elle dans la marche du haut avec ma clope pis ma bière. À chacun de ses mouvements, l’odeur de pêche est perceptible faque j’enchaîne avec une enquête peu subtile.
—Ouin… Tu sens bon! T’en vas-tu voir ton chum? Sur sa bouille de jeune adolescente, je repère un air gêné. —Non, j’ai pas de chum! Je m’en vas juste chez une amie pour écouter un film.
—Vous allez écouter quoi? —Film de peur 3. L’as-tu vu?
—Humhum… y’est aussi drôle que les deux autres. Tu vas sûrement aimer ça.
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—Je peux-tu avoir une gorgée? qu’à me demande en pointant ma bière.
—Euh… ouais. Mais dis le pas à ton frère par exemple. La v’là qui fait sa comique en répétant ce que j’y ai dit tout à l’heure.
—Relaxe! Je dirai rien!
On rit un peu pis j’y tends la bouteille qu’à porte aussitôt à ses belles lèvres que j’ai mille fois rêvé d’embrasser. Ce serait tellement bon, là, sur le palier juste avant qu’à parte geler à l’arrêt d’autobus.
—Tu vas mettre une tuque, j’espère. Y fait moins mille dehors.
—Ben non! Eille, je mets pus ça, des tuques, franchement! Je suis au secondaire asteure, qu’à réplique en me redonnant la bouteille. Je peux-tu te voler une puff?
Sans attendre de réponse, à me vole ma cigarette du bec. Merde! Est déniaisée la p’tite maudite, que je découvre en la regardant inhaler comme une habituée. Je déduis que si j’y donnais un simple bec s’a bouche, à chercherait peut-être à vouloir aller
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plus loin… genre, qu’on se taponne dans sa chambre… dans ses draps… à poil, peut-être. À l’as-tu douze ou treize déjà?
Pis exactement au moment où je commence à me questionner sur notre différence d’âge, Laurie étire le bras pour passer ses doigts dans mes cheveux.
— Toi, je te trouve tellement smatte comparé aux autres! C’est dommage que tu sois trop vieux pour moi, hein? qu’à dit en me redonnant ma clope.
Sur l’air de Saskatchewan qui résonne du sous-sol, on s’échange des sourires rempli de déception. Ça presse que je me remette la cigarette entre les lèvres pour calmer le move que j’étais sur le bord de tenter… sans la forcer à rien évidement, mais prêt à plonger si à l’avait souhaité plus qu’un bec de ``bonne soirée``.
Me donnerais-tu mon sac s’il te plaît?
Juste à côté de moi, y’a un sac de cuir accroché après le dernier poteau de la rampe. Je le décroche pis j’y donne. Laurie enroule son long foulard autour de son cou parfumé. À l’ouvre la porte pis toute un nuage de froidure de janvier rentre dans maison. Au milieu, y’a elle qui se retourne.
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Planté devant la fenêtre de la porte, je la regarde flyer jusqu’au coin en espérant qu’à manque son autobus.
Ça y est! Je l’ai toujours su, mais là c’est confirmé : mon cœur pourra jamais arrêter d’aimer cette fille-là.
Le bus numéro quatre la ramasse, finalement faque je retourne au sous-sol voir Jason pis mes chums qui sont tous rendus, ``un peu, pas mal`` chaud.
—Qu’est-ce tu faisais? C’était ben long!
—Ah, rien… je regardais le mangeux de marde à Verville qui joue au hockey à patinoire. j’avais juste envie d’aller y sacrer une volée pour le fun, que j’invente en me débouchant une autre bière.
J’ai attendu que Laurie revienne avant de m’en aller. Jason y’a dévissé toute une canne, en la pognant sur le faite, mais au moins à l’avait la confirmation que j’avais rien dit… exactement comme on se l’était promis.
24 Le train
Y doit être pas loin d’une heure de l’après-midi. Ma mère fait son bruit régulier dans maison : la laveuse au sous-sol. Un téléphone à sa sœur. Un petit tour sur le tapis roulant. Dans ma chambre, autre que le plancher recouvert de kleenex chiffonnés, y fait noir pis je veux pus sortir de mon mode végétatif, avec mes neurones au pays des rêves à espérer que Laurie grandisse d’une traite.
—Qu’essé qu’y fait icitte lui!? Y’est pas à l’école? Je grimace.
Fuuuck! Mon père est revenu travailler à maison : ça défait tous mes plans de la journée.
En dessous de mes couvertes, j’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles pis je pars le dernier mix de matante Johanne. C’est temps-ci, écouter la vieille toune, Le train du groupe Vilain Pingouin, ça me défoule pis surtout… ça me titille de sauter sur un train moi avec pour disparaitre au bout du chemin. Même si j’entends pu les propos de mes parents, je sais par cœur ce qui se discute entre mon père pis ma pauvre mère qui cherche à me défendre comme toujours.
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—Y’a mal à tête! Qu’est-ce que tu veux que je te dise! —Me semble ouais! Y’en a pas de tête… comment tu veux qu’à y fasse mal!
—Dis pas ça Pierre!
—Anne, réveil câlisse! C’est juste un bon à rien… y passe ses journées à se crosser dans sa chambre! Là y vient d’atteindre ma limite : pas question qu’y reste icitte une seconde de plus à se pogner le cul dans MA maison, qu’y gueule en montant les marches.
Je sais ce qui s’en vient. Je grimpe encore le volume de ma musique en essayant de rattraper les yeux de Laurie quelqu’part dans mon esprit.
La porte s’ouvre pis la lumière aussi.
—EILLE! que mon gros nul de père hurle en désabrillant. Lève-toi pis sacre ton camp à l’école!
—J’y vas pus! que j’y réponds sur le même ton.
Ça fait trop de fois qu’on a cette discussion-là. Mon père est à boutte. Y sacre un coup de poing dans le mur pendant que je rabats les couvertes par-dessus à tête.
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—Tu colleras pas icitte p’tit crisse de morveux! DEHORS! JE VEUX PUS JAMAIS TE VOIR!
Je fais le saut en entendant un objet électronique qui se fracasse en morceaux sur le plancher. Mes yeux s’ouvrent super grands en dessous des draps : Non! Y’a pas osé faire ça : inquiet, je sors de mon refuge pour constater qu’effectivement, ma PlayStation est toute pétée en mille miettes.
—T’ES MALADE! que j’y crie en me levant d’un bond. C’est moi qui a payé ça avec MON argent!
En plus ça avait été long à économiser avec le salaire minimum de ma fucking job plate de plongeur.
Mon père s’en fout parce que son idée est faite depuis longtemps. Y continue de me menacer en pognant une pile de DVD qu’y lève en l’air.
—DEHORS OU BEN JE PÈTE TOUT CE QUE T’AS! Ma mère arrive en panique.
—Ben voyons, Pierre! Tu peux pas le mettre dehors : y’a juste seize ans!
—Je m’en câlisse! qu’y grogne, enragé comme un pitbull. Veux-tu que je te crisse dehors toi avec?
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Wow! À fait une de ces faces, là. Avec aucun argument à répliquer en plus. J’ai juste envie d’hurler « Enweye m’man! On s’en va! » Mais à voudrait jamais. Ma mère tient trop à son confort pis mon père rime avec, ça ben l’air. Je commence à voir clair dans son attitude de se laisser parler comme une envie de chier.
Le trou de cul laisse tomber mes disques sur mon lit pis y part s’enfermer dans son bureau.
De mon côté… c’est fini! Je sacre mon camp une fois pour toutes. Je vas finir par le tuer un jour ou l’autre faque je ramasse ma poche de hockey vide pour la remplir de linge pis de tout ce que j’ai besoin pour survivre. Ma mère braille comme si la coiffeuse venait de rater sa teinture.
—Va-t’en pas, bébé! Faut juste que t’ailles à l’école… —Je poche dans toutes les matières m’man! Pourquoi j’y retournerais? Je suis juste un attardé mental!
C’est fou comme la matière scolaire me rentre pas dans tête, mais les insultes de mon père, elles, sont indélébiles. Ma mère veut me prendre dans ses bras, mais je l’esquive. Je veux rien savoir. Qu’à l’aille donc se faire soigner, elle avec, si à l’a des problèmes dans tête, que je me dis en dévalant les marches vers le portique.
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J’enfile mes chouclaques pendant que ma mère, morte d’inquiétude, me regarde faire.
—Tu vas aller où comme ca?
—Je connais plein de monde qui reste en apparts. Inquiète-toi pas pour moi… ça vaut tellement pas la peine, que j’y conseille en claquant la porte sur la vie de marde qu’y m’ont donné.
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Une barbe de trois-quatre jours
Avoir su, je me serais habillé, rasé pis surement lavé les cheveux. Mais jamais j’aurais pu prévoir sa visite aujourd’hui parce que c’est rare en crisse que ma mère vient faire un tour chez nous. À trouve sûrement que je vis dans un quartier de BS… ou peut-être pas. C’est dur à dire. Mais peu importe, ceux qu’y aime pas les pouilleux, le monde bizarre qui parle tout seul pis les chicanes de voisin, la rue Breton-Lemoine est pas la meilleure place pour venir passer son temps. Moi, en tout cas, je me sens ben icitte. Y a personne qui pète plus haut que l’trou. En plus, c’est situé en face de ma job pis à vingt minutes de marche du centre-ville. Vingt minutes de marche du centre d’achat. Vingt minutes de marche de la patinoire. Pis pour ceux qui ont encore espoir de quequ’chose dans vie… à peu près dix minutes de marche du Cégep.
Ma mère est là, à tourner en rond dans cuisine de mon appartement parce qu’à sait pas où déposer sa sacoche pis son manteau.
—Câline Charles! C’est épouvantable! Comment tu fais pour vivre dans une dump de même?
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Rendu à vingt-quatre ans, ce faire faire la morale, c’est jamais plaisant. Je réplique rien… ça vaut tellement pas la peine! Je prends plutôt ses affaires pour les mettre par-dessus le dossier embourbé d’une chaise pendant qu’a dévisage le bordel qui nous entoure au son du vacarme que mon coloc Marc-Étienne pis sa fuck friend font en se mettant comme des sauvages dans pièce d’à côté. Mal à l’aise, je propose à ma mère qu’on se déplace vers ma chambre pour être plus tranquille.
À me suit dans le corridor avec son ensemble de sport, le haut qui match avec le bas, version pas kétaine. Malgré les années, avec ses cheveux blond platine pis ses yeux bleus, ma mère fait toujours tourner les têtes des bonhommes s’a rue quant à fait son jogging.
Là, je trouve ça un peu plate de la décevoir de même parce que le ménage est pas faite, mais qu’est-ce tu veux : icitte, c’est pas chez eux faque j’ouvre la porte de ma chambre d’un geste naturel. Sans surprise, le bordel s’étend jusque là. Ma mère lâche un long soupir pis son instinct la pousse à ramasser la vaisselle sale qui recouvre mon bureau. Derrière elle, j’en profite pour étirer la douillette sur mon lit pour que ça fasse plus propre.
Pis là, c’était inévitable : fallait ben qu’à repère mes patins, sur le plancher, en plein milieu de la pièce.
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Toute son visage s’illumine d’un coup sec. —Hein?! Es-tu allé faire un tour à patinoire?!
—Non. Sont pas à moi, que je marmonne en les ramassant pour les faire disparaître sur la tablette du haut dans le garde-robe. Y doivent être à Marc-Étienne.
J’y enlève les verres remplis de papiers pis de cernes douteux qu’à tient toujours dans ses mains.
—M’man, arrête là! Tu touches à rien, ok?
Je tasse avec mon pied le tas de linge sale mélangé avec du propre pour y faire un passage jusqu'à ma chaise devant mon pupitre.
—Tiens, assis toi donc. Tu voulais me parler de quoi au juste, là? Ça avait l’air grave au téléphone.
Ma mère reste plantée devant la fenêtre.
—Veux-tu ben me dire comment ça se fait que tu répondais pas à ton cellulaire, toi? Tu m’inquiètes quand tu fais ça. Ça me rappelle des mauvais souvenirs... tu le sais!
—Capote pas! C’est juste parce que je le trouve pus. Ça fait deux jours que je le cherche partout. Y’a probablement glissé de mes poches, je sais pas où.
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À me fait une face plutôt baveuse en se retournant.
—Ça se peut que tu l’aies juste perdu dans ta chambre. As-tu cherché au moins?
Je sais pas si à l’aime la face de cochon que je renvoie à sa face de baveuse? Est chanceuse que je rajoute rien. C’est assez rare qu’on se pogne pis ce serait ben dommage de commencer aujourd’hui.
À matin, à l’avait fini par me rejoindre sur le cellulaire de Marc-Étienne. Je sais pas ce qui se passe, mais ça avait l’air sérieux… TROP à mon goût! Faque là j’ai juste hâte de savoir.
J’y fais signe de venir s’assoir, une autre fois. Rien à faire : m’man reste devant la fenêtre à fixer le géranium fané qui dépérie depuis déjà deux ans.
—Charles, faudrait vraiment que tu jettes ce truc-là. Ça donne rien de garder ça ici.
33 Le géranium
J’oublierai jamais…
Y’a deux ans, Marc-Étienne avait organisé un party mémorable pour souligner ma fête. Les images sont encore ben claires dans mon esprit : une trentaine d’amis, des lumières de Noël enroulées aux poteaux de la galerie en plein mois de juillet, de la bière, du fort pis un impressionnant gâteau au pot et double chocolat. Je me promenais en bedaine avec un manteau de fourrure pis une couronne de Burger King s’a tête. Comme toujours, Ti-Guy Proteau était pissant avec ses imitations de Réjean de Terrebonne pis de Micheline Lanctôt, tandis que les Saguenéens de jumeaux Leclerc, amateurs de controverse, essayaient de convaincre tout le monde que recycler était dommageable pour la planète. Y’en avait deux trois qui s’offusquaient de leur ton dangereusement convaincant pis à mon grand plaisir, ça donnait, comme chaque fois, un débat animé j’aime écouter en riant. Marc-Étienne avait invité tout plein de filles que je connaissais pas aussi. Y’étaient là comme simples décorations, je pense ben, avec des serpentins fluo autour du cou qui pendouillaient jusque dans leur craque de boules. Les mesdemoiselles en question arrêtaient pas de faire jouer Alors on danse de Stromae en se faisant aller le cul au
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milieu du salon. Bref : c’était parti pour être ma plus belle fête à vie!
Vers dix heures environ, quand l’ambiance était au top dans l’appart, la porte d’entrée s’est ouverte pis tout d’suite, j’ai lâché le débat des jumeaux Leclerc pour aller accueillir, avec ma bière pis ma clope au bec, Jason qui venait d’arriver, les bras remplis d’une horreur.
—Eille YOUHOUUU… Bonne fête mon chum! —Qu’essé ça tabarnak?! Pas une crisse de plante!
À travers des branches de son cadeau, y me souriait à belles dents. Ses p’tits yeux vitreux de gars gelé flashaient autant que les fleurs rouge écarlate du bouquet.
Mon meilleur chum était un botaniste VRAIMENT trop passionné par son métier. Le genre que je me demandais si des fois ça y’arrivait d’arroser ses plantes avec sa propre semence. Y travaillait dans une serre du matin au soir pour s’occuper de ses plants chéris. Pis ce soir-là, c’était drôle de le voir essayer de me faire apprécier le cadeau qu’y venait de me donner.
—Avoue qu’y est écœurant man! Checke ses belles fleurs! Je t’ai choisi le plus beau!
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Maude, avec ses cheveux du vendredi, étirés au fer plat, s’est amenée en sautillant, les bras tendus, excitée de voir Jay. Y l’a tellement frenché solide juste pour la saluer que sa réaction m’avait ouvert une porte pour me débarrasser de son cadeau de granola.
—Jay! Donne donc ce cossin-là à Maude, à place!
—Nooon… y est à toi! C’est sérieux là, Charlo : je te donne ce géranium-là pour que t’aies l’impression qu’on est tout le temps ensemble. Ça prend pas beaucoup d’entretiens, mais des fois faut que t’enlèves les fleurs séchées pour l’aider à fleurir, qu’y m’avait expliqué en enlevant une couple de pétales pour les lancer comme des confettis de mariage au-dessus de nos têtes.
J’ai serré Jason dans mes bras parce qu’y me faisait rire avec sa passion stupide.
—Ton cadeau c’est de la marde. Mais toi… crisse que je t’aime, mon chum!
Y’avait failli me casser en deux en me serrant lui aussi jusqu’à faire tomber ma couronne à terre. Maude tirait sur ses poches de jeans pour qu’y s’occupe d’elle. Moi, j’avais rien contre, sauf que je l’ai retenu un peu avant qu’y me lâche. Fallait absolument que j’y demande une chose par-dessus son épaule.
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En bardassant un peu, Jason s’est facilement défait de mon emprise. Y me fusillait du regard faque pour pas briser la bonne ambiance, j’ai joué le gars relaxe.
—Capote pas Jay… c’est rien qu’une joke. —T’es ben mieux.
Visiblement frustré, y m’a arraché mon cadeau des mains. —Je vas aller mettre cette merveille-là sur le bord de la fenêtre dans ta chambre. Ça prend ben de la lumière ces plantes-là!
Pis y m’a fait un clin d’œil avant de partir vers ma chambre avec Maude pour faire des cochonneries.
La réponse était claire : Laurie allait pas venir… comme d’habitude!
À partir de là, c’est vague dans mon esprit. J’ai dû avoir exagéré s’a portion de gâteau durant la soirée. Assez pour que la toune de Stromae me fasse danser pis que je finisse par me prendre pour un serpentin en voulant me glisser dans une craque de boules quelconque.
Jason lui… ben y’a pris son char vers quatre heures du matin pour retourner chez eux.
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« Demain, je vas venir te porter de l’engrais Charlo! Oublie pas d’arroser les fleurs juste quand la terre va être vraiment sèche, men. »
Une belle phrase insignifiante pis surtout… la dernière chose qu’y m’a dit avant de partir.
38 Jason
En troisième année j’étais le seul de mon groupe à tripper sur la musique québécoise. À cause de ma matante Johanne, évidemment, mais aussi parce que j’étais le plus vieux de ma classe étant donné que j’avais redoublé une couple fois. Dès que le bulletin arrivait, mon père manquait pas de me répéter que j’étais juste un pas vite.
—Force-toi câlisse! qu’y me disait. Tu vas finir par être plus vieux que le prof, innocent.
Ç’aurait pu être terrible cette époque-là de ma vie, si la chance avait changé ses plans en faisant pas apparaitre un nouvel élève dans ma classe : Jason Sauvageau, un p’tit baveux aux cheveux blonds frisés qui s’était fait renvoyer d’un collège privé. Ce gars-là est tout d’suite devenu mon meilleur ami quand je l’ai entendu chanter La p’tite grenouille à tue-tête dans le vestiaire malgré les paroles vulgaires. La musique a été notre premier intérêt commun, détester l’école notre deuxième, pis faire des mauvais coups en troisième
Durant la récréation, Jason passait en arrière des filles de sixième. Y criait « Watch out, une tornade! » pis y levait leur jupe pour qu’on voie leurs bobettes.
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À tout coup, le surveillant le ramassait par un bras pour le traîner au bureau du directeur. Des centaines de yeux regardaient les ``peace`` de fierté qu’y faisait avec ses doigts tout en se faisant tirer de force dans l’école. Ce gars-là me fascinait parce qu’y était brave devant les adultes. Je sais pas qu’est-ce qu’y pouvait ben raconter au directeur par exemple, mais une fois sur deux je me retrouvais en retenue avec lui à copier cent fois des phrases bizarres comme : Je ferai pus de paris ou Je ferai pus de menaces ou de chantage. « Les profs sont fuckés », que Jason m’expliquait quand on finissait par sortir de là pour s’en aller chez lui parce que je me faisais garder là jusqu’au souper.
Je peux dire qu’à partir de mes dix ans, j’ai passé toute ma jeunesse avec lui dans un paradis qu’y sentait l’huile ou plus précisément… le garage de son père!
Autre que Jason, dans la pièce éclairée par des néons, y’avait tout le temps une minoune en train de se faire réparer pis un frigidaire à bière qu’on n’avait pas encore osé toucher. Le plus drôle c’était les gros mononcles de Jay : des nostalgiques des années quatre-vingt avec leur veste de cuir pis leur t-shirt du groupe Scorpion. Le King de la place, c’était celui qu’y parlait le plus fort pis qu’y avait de la frange après sa froc. J’étais obnubilé par cet homme-là : le père de Jay… mon PRESQUE père.
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—Tiens! Si c’est pas Destroy pis Bazouka! qu’y nous disait en nous voyant arriver avec notre sac à dos. Vous revenez d’où, les terreurs?
—On était en retenue, monsieur Sauvageau, que je disais mort de honte en baissant les yeux pendant que Jason, lui, se tenait ben drette à côté de moi en chiquant une grosse gomme la bouche ouverte.
—Ouin, pis après on a fait un arrêt chez Duquette pour pogner des couleuvres dans sa grange.
Je me souviendrai toujours : « Destroy pis Bazouka », ça sonnait pareil comme des surnoms affectueux dans mes oreilles. On s’assoyait sur le hood du char qu’y était parqué au milieu de la place pis, avec l’album Love at First Sting, qui vibrait none stop dans les speakers, les vieux mononcles ``métals`` nous écoutaient raconter nos histoires de grenouilles, de bagarres pis de tornades dans les jupes de filles. Y riaient avec nous autres pis se remémoraient leur propre enfance trop ressemblante à la nôtre avec des grenouilles, des bagarres pis des slingshot faits avec des brassières volées sur la corde à linge des Sœurs Marie-Joseph. Ça donnait toujours plein d’idées de mauvais coups à Jason pour le lendemain.
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Tout était beau dans l’univers des Sauvageau mis à part le fait que j’avais jamais envie d’embarquer dans les plans diaboliques de Jason. J’avais beau essayer de le dissuader… rien à faire : j’y collais tellement aux fesses pis y m’écoutait tellement pas que je me retrouvais chaque fois, malgré moi, complice de ses niaiseries.
Par chance, quand on se faisait pogner, monsieur Sauvageau me stoolait pas. Y s’organisait avec les parents mécontents pis une fois la porte fermée, y nous ébouriffait le toupet avec fierté en disant qu’y était pareil à notre âge. C’est le seul détail qui me permettait de supporter un peu mon étiquette de p’tit crisse. Entre gagner la coupe Stanley un jour ou me faire ébouriffer le toupet par le père de Jay, le choix était pas difficile : les deux me tentaient autant l’un que l’autre.
Dans le garage du bonheur, y’avait aussi un calendrier de femmes tout nues juste à côté des dessins pleins de cœurs de pardon faite par sa sœur Laurie. Pis des fois ben y’avait Laurie elle-même, du haut de ses sept ans, le toupet noir mal coupé par-dessus ses yeux bleus comme le ciel, qui réclamait le territoire pour pratiquer ses chorégraphies de danse avec ses amies.
—Enweye Jay! T’es pas fin! qu’à chialait, les mains sur les hanches, la face barbouillée de maquillage, avec une jupette à
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carreau pis une blouse nouée par-dessus son nombril pour faire un look ``Britney Spears``
—Non. Allez-vous-en! que Jay répondait. Moi pis Charles on est occupés.
—Vous restez dans le garage juste pour regarder les filles tout nues, maudits cochons!
—Ouin! Pis? Dégage la fille! qu’y répliquait en la poussant dans les tabourets devant l’établi. C’est une place de gars icitte! PA-PA! LAURIE À GOSSE! qu’y gueulait par-dessus la track de Baby One More Time qui se mélangeait à leur chicane.
Monsieur Sauvageau aimait ben gros Jason, probablement parce qu’y avait l’air d’un ange avec ses cheveux blonds frisés.
—LAURIE, SACRAMENT, SORS DU GARAGE! LAISSE LES GARS TRANQUILLES, CRISSE DE FATIGANTE!
Y’arrivait avec sa grosse moustache dans le cadre de porte. —Jay : ferme c’te musique de guidoune là rigth now! Toi, la noire : t’es p’tites amies retournent chez eux pis tu DÉCALISSES DANS TA CHAMBRE!
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—EILLE! QU’ESSÉ QUE J’AI DIT! ATTENDS PAS QUE J’AILLE TE MENER MOI-MÊME!
Laurie avec ses tresses pas égales, remontait les escaliers suivie de ses amies un peu mal à l’aise. À nous montrait son doigt du milieu avec l’ongle toute rongé jusqu’au sang.
—P’PAAAA! LAURIE A FAITE UN FUCK!
Cibole qu’à n’a passé du temps dans sa chambre. Pis Jay l’aidait pas ben ben avec son gros tripe de coller ses gommes sur ses dessins.
—Enweye Charles! Toi aussi, colle ta gomme sur les barbots de ma sœur. Mon père dira rien.
—T’es-tu malade … je fais pas ça!
—Pouah! T’as peur d’une fille, maudit pissou!
—Pfff! Pantoute! Je veux juste pas gaspiller ma gomme. C’est toute!
J’avais pas peur de sa p’tite sœur : à cette époque-là, je pensais que j’avais juste pitié d’elle.
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C’est parce qu’y est mort le soir de ma fête. Lui pis sa Honda ont pas survécu au face à face avec un érable argenté.
« Demain, je vas venir te porter de l’engrais Charlo! Oublie pas d’arroser les fleurs juste quand la terre va être vraiment sèche, man. »
Ben je l’ai jamais arrosé son ostie de plante! Premièrement parce que lui y m’a jamais apporté l’engrais qui m’avait promis, pis deuxièmement, pour respecter les étapes du plan secret que j’ai élaboré après sa mort.
45 Le plan secret
Quand mon meilleur ami est mort, ma mère a dû me trainer de force aux funérailles tellement le choc m’avait transformé en zombi. La voix de ma conscience m’accusait d’être le grand responsable du drame en cours parce que, le soir de ma fête, j’avais laissé Jason pis Maude prendre la route malgré leur état quasiment pire que la mienne.
Au salon mortuaire, j’entendais à peine les chuchotements qui s’échappaient de la foule pis j’évitais le plus possible de croiser le regard de Maude qui bavait, assise toute croche dans un fauteuil roulant. Laurie était droguée de pilules dans sa robe noire trop décolleté pour l’occasion. Aucune réaction de sa part devant son frère couché au fond d’un cercueil.
Plusieurs bouquets de géraniums s’éparpillaient autour de Jason probablement pour donner l’illusion d’un ange en paix, allongé au milieu d’un champ de fleur. Je devais être le seul à halluciner une figurine géante de Jack Pop-Tart étendu à sa place. C’était claire que mon cœur d’enfant s’était jamais remit de cet évènement-là : je me souvenais très bien qu’après avoir causé la mort de ma figurine préférée, j’avais arrêté de jouer avec parce que je trouvais que je la méritais pus pis là, le scénario se répétait avec
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toute la famille Sauvageau au grand complet qui ferait pu partie de mon histoire.
Coudonc… j’allais-tu passé ma vie à faire fuir, blesser ou même me tuer sans le vouloir le monde que j’aime? que je me disait, les tête entre les mains, assis tout seul dans un coin.
Devant le constat que j’étais juste un porte malheur, après l’interminable cérémonie, je me suis enfermé dans ma chambre pis là, dans l’odeur de bas sales pis de cigarette, je me suis mis à chercher une manière rapide d’aller rejoindre Jason.
En premier, j’ai voulu me tailler les veines, mais comme j’avais trop peur que Marc-Étienne me trouve avant la fin, j’ai pensé me pitcher par la fenêtre à place. Évidement, y’avait le risque de rater mon coup pis de me retrouver amanché comme Maude. Finalement, la meilleure solution restait celle de me pendre. J’ai patenté une affaire après le ventilateur de plafond. Ça m’apparaissait assez solide, mais une fois devant le nœud coulant, juste m’imaginer les pieds dans le vide, je manquais déjà d’air pis j’avais des sueurs froide.
Pour arrêter le désagrément physique, j’ai dû redescendre de ma chaise.
—Voyons calisse! Je suis tellement looser que je suis même pas capable de me suicider! Qu’essé que je vas faire là!?
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J’ai tournée en rond à la recherche d’une autre solution, mais y’a rien qui venait à part peut-être téter une faveur au p’tit Jésus.
Comme le plus ridicule des hommes, je me suis placé à genoux devant la fenêtre à guillotine ouverte, prévoyant m’adresser à un coin de ciel bleu. Dans le carré lumineux, le géranium valsait légèrement sous le vent chaud du moins d’aout pis le parfum de ses fleurs m’a envouté jusqu'à raviver le souvenir du soir où je l’avais reçu en cadeau…
« C’est sérieux là, Charlo : je te donne ce géranium-là pour que t’aies l’impression qu’on est tout le temps ensemble. »
Faut croire que même les miracles sont plogué sur le haute vitesse de nos jours parce que grâce à ce flash là, tout est devenu claire : le géranium était là pour me supporter dans mon nouveau projet de mourir pis ENSEMBLE on allait se laisser faner jusqu’à notre dernier souffle.
Durant des mois, ma vie a ressemblé à ça : Entre deux tounes d’Éric Lapointe, je buvais comme un trou. Pis au bout pis de la dernière bouteille disponible, soit que je dégueulais ou ben je fixais le plafond qui tourne jusqu’à temps que je m’endorme. Sinon, à jeun, le temps était long pis la seul chose que je faisais c’était de regarder dépérir le géranium en le boucanant de deux bons paquets par jour.
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Marc-Étienne donnait de mes nouvelles à ma mère parce que je répondais pu à mon cellulaire pis tout les jours, y venait me nourrir comme un chien. Je touchais jamais à ses maudites sandwichs au baloney, faque y s’est tanné pis y’est devenue gossant en m’harcelant pour que je réponde aux appels de ma mère. Moi je voulais tellement avoir la paix, que j’ai accepté de rassurer mom à distance une couple de fois par semaine… jusqu’à temps que la mort vienne enfin nous chercher, moi pis le géranium, que je me disais en secret.
Toute allait bon train : je perdais du poids pis le géranium séchait de plus en plus. Sauf qu’un matin de grand soleil, pendant que ma mère jacassait de toute pis de rien, à l’a lâché une affaire qui m’a saisi :
« Tsé Charles, c’est pas facile pour personne. Prends la p’tite Laurie là. À vient de s’inscrire en arts plastiques au Cégep pour recommencer l’école, elle … »
Les mots ont glissé en moi pis autour de mon cœur comme une vague de chaleur pis pour la première fois depuis des mois… j’ai eu une folle envie de manger ma sandwich pis sortir, respirer le début de l’automne.
Retourner à l’école pour la revoir une dernière fois? Pourquoi pas avant de mourir!
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Laurie, ma belle noirceur
J’avais déjà vu des photos de sa mère. C’était Laurie... pareil! Avec les mêmes cheveux, la même bouche, les mêmes yeux pis la même shape. Je connais pas toute l’histoire, mais je pense qu’à l’avait sacré son camp pour un road trip au bout du monde pis monsieur Sauvageau s’était ramassé tout seul avec ses deux enfants à élever.
À s’appelait Cynthia : un prénom devenu l’insulte suprême pis le pire des gros mots à dire dans cette maison-là … pire que tabarnak genre. C’était aussi le surnom que Laurie avait eu durant toute son enfance. Monsieur Sauvageau voulait pas y voir la face parce qu’à ressemblait trop à Cynthia la câlisse de folle, que je l’entendais y crier sans arrêt par la tête. C’est pour ça qu’il l’embarrait dans sa chambre des heures de temps pis souvent pour des raisons stupides. Probablement que, comme moi, Laurie aurait aimé être quelqu’un d’autre pour que son père l’aime un peu.
De mon côté, durant ma jeunesse, juste penser à elle pis quelqu’chose d’insensé se produisait en moi. Y’avait un frisson qui partait de mon cerveau pour se rendre directement dans ma queue pis quelqu’part à gauche de mon sternum aussi.
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Évidement, je m’en ventais pas auprès de Jay, parce que lui, son gros fun c’était d’y faire la vie dure. Souvent, y rentrait dans sa chambre sans cogner pour la déranger pendant qu’à dessinait en écoutant du Evanescence. Quand la porte ouvrait : l’odeur, l’éclairage tamisé, les posters qui tapissaient ses murs, son linge qui traînait partout… ostie que ça me rendait fou d’elle! J’avais juste envie d’la frencher au milieu des crayons-feutres pis des magazines qui recouvraient sa douillette de lit au lieu de me sauver comme un épais parce qu’à nous les garochait en hurlant comme une hystérique.
J’ai compris que les frissons à gauche de mon sternum étaient de l’amour une couple d’années plus tard, plus précisément, après la discussion secrète qu’on avait eue tous les deux dans le noir, un certain soir de janvier juste avant qu’à parte chez une amie pour une soirée cinéma…
—Toi, je te trouve tellement smatte comparé aux autres! C’est dommage que tu sois trop vieux pour moi, hein? qu’à dit en me redonnant ma clope. Tiens. Merci.
Sur l’air de Saskatchewan qui résonne du sous-sol, on s’échange des sourires rempli de déception…
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Dès le lendemain, j’avais regretté de pas l’avoir embrassé. Même si je m’étais imaginé la possibilité que ça débouche sur un scénario osé, mon intention première était juste de me rapprocher d’elle parce que je l’aimais sincèrement. Laurie était intéressée : je l’avais senti dans le ton de sa question. À voulais savoir ce que j’en pensais de notre différence d’âge avant de faire un move. Mais comme j’ai pas cliqué sur le coup pis que je l’ai pas attiré dans mes bras en guise de réponse, un mystère s’est mis à planer entre nous deux. Quand on se croisait, on se piquait des looks de plus en plus intenses. Je laissais passer du temps, mais je prévoyais me reprendre bientôt en y’avouant enfin que j’étais amoureux d’elle pis que je me sacrais ben de son âge… sauf que bizarrement, c’est exactement à ce moment-là que Jason en a eu assez de se tenir dans son sous-sol.
On a commencé à flâner au parc à place pis automatiquement, mes conversations avec Laurie sont devenues rares. D’ailleurs, je me souviendrai toujours de la dernière…
Dans son sous-sol, Jason est planté devant moi, les bras croisés.
—Enweye Charlo! Déguédine! On traîne pas icitte là… Pouliot nous attend au parc!
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—Crisse! Les nerfs Jay! Laisse-moi le temps d’attacher mes chouclaques! que j’y réponds au moment où la porte qui donne dans le garage s’ouvre sur Laurie.
À passe devant nous autres avec une pile de magazines. C’est incontrôlable, tout ce bonheur-là qui m’envahit quand je la vois. Impossible de le cacher. Fuck mes lacets… je me relève ben vite :
—Eille, salut Laurie!
—Va donc chier crisse d’épais! qu’à me répond avant de continuer son chemin pour s’engager dans les escaliers.
Bizarre, ça?
—Qu’essé qu’à l’a, ta sœur? que je demande à Jason en la regardant monter les marches.
Mais à la seconde, y me ramasse par le gilet pour m’accoter dans le mur.
Y m’avait expliqué que c’était une insulte pour lui que je m’intéresse à sa sœur. C’était comme d’aimer sa mère qui l’avait abandonné en faite. Mais y m’avait aussi rassuré que ma bulle au cerveau allait finir par me passer un jour parce que c’était juste les
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débiles qui pouvaient tripper sur une cinglée comme elle. Le plus important c’était que son père soit jamais au courant de cette affaire-là parce que sinon j’allais automatiquement me retrouver s’a black list des Sauvageau. J’ai eu des sueurs dans le dos quand y m’a dit ça : « La BLACK LIST des Sauvageau! » Eille! J’aurais été plus heureux accroché dans le garde-robe que de devoir subir ça. En plus, je comprenais tellement Jason : moi, si ma mère m’avait abandonné quand j’étais jeune… je sais ben pas ce que je serais devenu.
Faque depuis ce jour-là, par respect pour mon best pis son père, qui a presque remplacé le mien en cours de route, j’essaie de placer Laurie du côté de l’oubli plutôt que du côté du rêve.
Mais comme j’suis juste un attardé mental, ben des fois mon instinct réagit tout croche. Comme la semaine passée, quand je l’ai vue passer devant chez nous avec sa tuque bleu-turquoise pis ses patins autour du cou : j’ai cherché les miens comme un fou tout l’avant-midi pour finir par les trouver en dessous de mon lit. Quand je suis relevé, le géranium me faisait un fuck avec une de ses branches pis des yeux pas contents en fleurs séchées.
J’avais laissé tomber mes patins à terre en m’excusant à Jason pour mon manque de respect.
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Pour ce qui est de mon retour à l’école...
À cause de la grève étudiante qui finissait pu de finir, j’ai ben pensé que mon projet allait être retardé d’une session. Mais en octobre, abracadabra, tout était fini pis j’ai reçu un courriel m’indiquant la procédure à suivre pour ouvrir mon dossier au Centre de réintégration scolaire. En plus Marc-Étienne, non-étudiant, mais pro carré rouge pis nouvellement séparatiste, m’avait donné un sac à dos à l’effigie des Jeux olympiques de Vancouver. Y le voulait pu parce qu’y avait honte de la feuille d’érable brodée dessus.
Faque au diable les défaites : trois mois pour aller chercher les crédits qui me manquent pour l’obtention de mon DES… sûrement que je suis capable… pis sinon, je m’en fout: le but premier c’est juste d’espionner un peu Laurie pour gâter ma rétine avant de partir pour le ciel.
Le jour J, j’embarque dans mon Poney qu’y pompe l’huile. Y part : c’est déjà un bon début. Même si le muffler à l’air d’être percé, on dirait ben que l’univers cherche pas trop à me faire chier. En plus y fait beau, les étudiantes qui se promène sur le campus
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sont belles sivouplait pis j’ai trouvé un cinq piasses fripé dans une poche de mon coat.
La bâtisse est rattachée par une passerelle au Cégep où Laurie devrait normalement passer ses journées. Là-bas, je me rends au secrétariat pour faire faire ma carte étudiante.
—Cheeeese!
La secrétaire qui vient de me prendre en photo doit ben peser quatre cents livres. C’est pas possible être aussi grosse. Je sais pas combien de sacs de chips faut que tu manges pour devenir de même, mais siiimonak… à un moment donné, aide-toi un peu : une branche de céleri ça jamais tué personne. Une chance qu’est smatte, que je me dis en retournant en arrière du comptoir où je récupère mon sac à dos. La thématique ``olympique`` brodée dessus est assez de circonstance finalement, que j’analyse en détaillant mon horaire.
—Euh madame… est-ce que vous allez me donner ma carte aujourd’hui?
—Ben oui mon beau garçon! Pis je vais te donner ton agenda aussi.
À se penche au-dessus d’une caisse de carton, mettant automatiquement son derrière d’hippopotame en vedette, quand un
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homme rentre dans place. Y se braque à côté de moi avec ses cheveux poivre et sel, ses pantalons de jogging, son t-shirt à l’effigie de l’école pis son sifflet dans le cou : tsé, c’est clair que c’est un prof d’éduc.
—Salut ma belle Gisèle! qu’y lâche ben fort.
« Ma belle »!?! J’y pique un look. Méchant malade!
La grosse revient avec mon agenda pis ma carte, crampée ben raide.
—Maudit qu’y est fou! qu’à me dit en donnant un coup de tête vers lui.
—T’as tellement raison! qu’y réplique. Je suis fou de toi, mon amour!
Là, je pars à rire pis Gisèle avec, en repartant vers un classeur. Le bonhomme la lâche pas deux minutes. D’après moi, y veut y faire péter une crise de cœur.
—Quand est-ce qu’on part à Bora Bora en amoureux? Mon passeport est prêt, toute!
—Arrête-moi ça grand nono! Lui là, y niaise tout le temps, qu’à m’explique comme si j’avais pas compris. Jacques… attend ton tour gros tannant. J’ai assez chaud là quand y a plein de monde
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au comptoir, qu’à l’avoue en secouant sa blouse à pois. Tiens, mon grand garçon. Des beaux autocollants de l’école.
—Euh… merci, que j’y dis en relevant un sourcil. Franchement! On dirait que je rentre en maternelle.
—WOW! Des beaux stickers! Tu dois être content! que le prof avec le sifflet rajoute, trop conscient que c’est bébé pas à peu près.
Je souris : y’est cool le bonhomme, que je conclue en écoutant Gisèle me demander si j’ai besoin d’une vignette de stationnement.
—Ouin! Enweyez donc! Même si je pense voyager à pied la plupart du temps, ça pourrait être pratique des fois.
Comme un lendemain de grosse brosse, que je me réplique en moi-même.
—C’est bien ça! que le bonhomme lance énergiquement. Bonne décision le jeune! Prendre l’air avant d’aller en classe, ça oxygène le cerveau. C’est bon pour la concentration, qu’y raconte en me tendant sa main. Jacques Bilodeau. Enchanté de faire ta connaissance!
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—Lui, ça va être ton professeur d’éducation physique, que Gisèle m’informe pendant que je secoue la poigne solide de monsieur Bilodeau.
—Félicitations, hein! Tu sais que pour décider de revenir à l’école, ça prend une certaine sagesse, qu'y rétorque l'air véritablement impressionné. À mon avis… un prof peut pas avoir mieux qu’un groupe de raccrocheurs parce que c’est le côté humain qui l’emporte sur tout le reste dans ces classes-là. Tu vas voir : tout le monde est là pour retrouver sa dignité pis moi j’ai ben du respect pour ça. Y’en a qui l’ont pas eu facile… ça je peux te le confirmer. J’suis ben content que tu sois avec nous autres le jeune… ça te dérange pas si je t’appelle le jeune?
—Non non. C’est ben correct, que je le rassure quand un autre homme en veston-cravate dans le style de mon père entre, pis s’arrête au bout du comptoir avec une lettre.
—Euh… Gisèle, pouvez-vous m’envoyer ce message à l’adresse indiquée ici? Vous seriez aimable, très chère!
Monsieur Bilodeau lève le ton, les épaules cambrées vers l’arrière, prêt à le confronter :
—WÔ WÔ LÀ… « Très chère… » EILLE! Es-tu en train d’essayer de me voler mon kick, toi là?
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La grosse Gisèle pis moi, on pouffe, une main sa bedaine. Je quitte le ``secrétariat en folie`` après avoir salué monsieur Bilodeau. Demain à huit heures : pas question que je rate mon premier cours!
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À côté de la machine à sous
J’aurais jamais pensé ça, mais finalement ça va plutôt bien mon retour à l’école. En tout cas, mieux que les détours que je multiplie inutilement pour croiser Laurie dans le corridor qui relie nos deux pavillons. Chaque fois, je peux sentir qu’est toujours pas intéressée : t’sé, à reste froide pis à poursuit son chemin comme si j’existais pas. Remarque que c’est plus le fun cette réaction là que mettons, manger une claque s’a yeule pour me faire payer d’avoir involontairement participé à la mort de son frère.
Faque je me plains pas pis je profite de sa réaction pour tenter, toujours discrètement, de la voir encore plus. Comme depuis que j’ai su, grâce à Facebook, où à se tient le mercredi soir, j’ai décidé d’y aller, incognito parmi la foule, comme un simple ange gardien.
J’arrive tout seul pis assez de bonne heure au bar en question. Là-bas, c’est toujours la même routine : je commande une bière. Je monte sur la mezzanine. Mon spot est à côté de la machine à sous, là où y a tout le temps le gros Jimmy qui gagne jamais rien. Je fais comme si j’attendais mon tour, de même je me fais pas écœurer par le personnel qui pourrait finir par me trouver louche.
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D’en haut, je vois toute : la piste de danse, le bar, pis surtout la porte d’entrée où Laurie devrait normalement arriver bient…
Ha, ça y’est… est là! Je ravale.
J’ai juste hâte qu’à l’enlève son manteau pour voir comment est habillé. Son linge en dit toujours long sur ses intentions. D’habitude, à porte un jeans pis une camisole noire. À commande un bloody-césar qu’à l’étire presque toute la soirée, assise dans un coin sombre avec ses amies trop énervées pour elle.
Mais des fois… c’est pas ça qu’à porte. Comme à soir.
Je devrais tellement aimer ça quand a met cette robe-là : noire, classique, qui se colle à sa peau. Un modèle où la finesse de ses cuisses a pu de secret pour personne, où y’est facile de deviner le chemin qu’empruntent les élastiques de son string pis qui fait naître l’idée du mouvement que feraient ses seins si je la prenais accotée contre un mur.
Pis tiens! V’là le big winner qu’y suit!
Me semblait aussi. Avec cette robe-là, y’a toujours un gars qui colle pas loin derrière. Un tout croche, comme d’habitude.
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Normalement, ce gars-là pis tous les autres que j’ai pu voir avant lui devraient me faire chier, sauf que c’est pas le cas pantoute. Je le sais trop bien que Laurie collectionne les histoires de fesses qui riment à rien. Non… pour moi, y’a rien qu’y est pire que le détail des bretelles fines croisées dans son dos jusqu’à ses reins. Je devrais être excité de voir autant de peau, mais le problème, c’est que ma belle noirceur a un tatou sur l’omoplate gauche : une fleur de géranium toujours là pour me narguer, apparue pas longtemps après la mort de Jason. Le p’tit enfant blond frisé, blessé… mon presque frère, qui renaît au moment opportun quand mon imagination s’emballe devant le corps trop ressemblant à celui de sa méchante mère… Cynthia la crisse de folle.
Ça me donne chaque fois envie de caler ma bière pis de m’en commander une autre…
Faque avec l’alcool pis les heures qui s’écoulent, souvent Jason finit par disparaître de ma mémoire pis ENFIN, j’ai un break où je peux rêver en paix. Le scénario s’installe de lui-même, quand Laurie commence à se faire aller sur la piste de danse. En pensée, je prends la place de son tout croche qui la mate, pareil comme moi, depuis son tabouret…
Devant le déhanchement pis les expressions perverses que Laurie m’envoie, je finis par céder. Je me lève d’un bond pis je vas la chercher en y tendant une main qu’à s’empresse de saisir, fière