LES PETITS NAUFRAGÉS
DE BONIFACIO
LES PETITS NAUFRAGÉS DE BONIFACIO
Illustrations de A. DE TORCY
LE TRÈFLE BLANC EDITIONS BONDUELLE
CAMBRAI
LES PETITS NAUFRAGÉS DE BONIFACIO
CHAPITRE PREMIER Entre la Corse et la Sardaigne
La barque flottait sur une mer très calme. Le vent gonflait à peine la voile, et le pêcheur, pour aller un peu moins lentement, donnait de temps en temps des coups d'aviron qui faisaient étinceler et se déplacer en désordre les reflets de la lune dans l'eau.
C'était la nuit, une nuit paisible, merveilleuse. Cent mille étoiles brillaient au ciel. La côte corse et la côte sarde se dessinaient face à face comme des ombres chi- noises sur un paravent.
Qui aurait pu penser, devant cette paix de la nature, que les hommes se battaient partout, du nord au sud, de l'est à l'ouest, que la guerre faisait d'innombrables ra- vages, et que les civils souffraient autant et parfois plus que les soldats?
Qui aurait pensé que trois jours plus tôt, à l'entrée du détroit de Bonifacio, où naviguait en ce moment le brave
Moretti, un bateau avait été torpillé par un sous-marin, et que de rares passagers avaient été recueillis par les embarcations lancées à leur recherche?
Quel était ce bateau, d'ailleurs? Que contenait-il? On n'en savait rien. Il avait coulé à pic avec tout son équi- page, et les dix ou douze rescapés n'avaient rien pu ou rien voulu dire.
Le drame qui avait eu lieu si récemment, Giuseppe Mo- retti n'y songeait guère. Il était préoccupé par d'autres questions plus personnelles. Et s'il fouillait de ses yeux perçants la surface de la mer, ce n'était pas pour essayer d'y découvrir des traces de ce naufrage.
Son intention, en quittant le golfe de Santa-Manza où s'élevait sa maison, était-elle vraiment de pêcher?
Il se trouvait assez loin des endroits où il avait l'habi- tude de jeter ses nasses à langoustes. Le caillebotis du San-Matteo, son canot, ne portait ni lignes ni filets.
Non : Giuseppe Moretti était le meilleur des hommes, mais il faisait de la contrebande. Ce n'est pas un gros péché aux yeux d'un Corse.
Entre les deux îles voisines, séparées seulement par un bras de mer de douze à dix-huit kilomètres de large, il était si facile d'en faire! La plupart des pêcheurs de Bo- nifacio, en Corse, et de Santa-Teresa, en Sardaigne, se livraient à ce sport audacieux et rémunérateur.
De la bourgade française au village italien, ils se con- naissaient presque tous, et, même pendant cette période tragique, où la moindre activité pouvait être dangereuse, ils se rencontraient fréquemment la nuit, soit au milieu des « Bouches », soit dans les îles Lavezzi qui leur four- nissaient d'excellents lieux d'escale.
C'était précisément vers les îles Lavezzi que se dirigeait Giuseppe. Il avait rendez-vous avec un « collègue » de la
rive opposée, Filippi, auquel il apportait du tabac et qui lui livrerait du sucre en échange.
La première des trois petites îles se distingua bientôt, plate et nue, posée sur la mer comme un gros bouchon.
Moretti défit le cordage qui retenait sa voile tendue et la replia le long de son mât. Il était plus pratique mainte- nant de ne naviguer qu'à la rame.
Un quart d'heure après, il abordait au fond de la petite crique où il devait trouver Filippi.
Celui-ci n'étant pas encore là, il déchargea ses ballots et les cacha dans un renfoncement de la roche qu'on pouvait fermer au moyen d'une énorme pierre, et qui constituait un assez bon abri contre la curiosité des doua- niers.
Puis il s'assit dans le sable, alluma sa pipe et attendit.
Vers une heure du matin seulement, la silhouette d'une lourde barcasse se profila à quelque distance. Il la laissa s'approcher, et quand elle se fût rangée le long de la sienne, s'avança.
— C'est toi, Angelo? appela-t-il doucement, comme s'il craignait d'être entendu par une oreille ennemie dans cette solitude.
Mais soudain, il tressaillit. Filippi n'était pas seul.
Autant qu'il pût en juger dans la pénombre, trois formes humaines occupaient les bancs de la barcasse. Mais trois formes sensiblement plus petites que des adultes.
Le Sarde avait sauté à terre.
— Tu n'es pas seul? reprit Moretti dans ce dialecte qui était commun aux habitants des deux rives du détroit, et qui tenait de l'italien beaucoup plus que du français.
Qu'est-ce que tu transportes?
— Ne m'en parle pas, Giuseppe! Trois enfants. Il faut que tu m'en débarrasses.
Il raconta brièvement l'histoire.
L'avant-veille, il avait assisté de loin au torpillage du bateau et- s'était rendu sur les lieux quelques heures après, une fois sûr que le sous-marin s'était éloigné.
Dans un canot de sauvetage presque complètement disloqué et qui ne surnageait que par miracle, il avait découvert trois enfants cramponnés aux planches et à bout de forces. Il les avait pris à son bord et ramenés à Santa-Teresa en Sardaigne.
— Ils sont français, expliqua-t-il. Je ne comprends rien à ce qu'ils disent. Et puis, mets-toi à ma place, je ne peux pas m'en encombrer. Alors je te les amène.
— Mais qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
— Tu les remettras aux autorités de ton pays, mon vieux. Moi, hein! je les ai déjà empêchés de se noyer, ça suffit.
Moretti se gratta le menton, qui était proéminent et mal rasé. Il n'avait vraiment pas prévu une telle aventure.
— Et qu'est-ce que je leur dirai aux autorités de Bo- nifacio? Personne n'a besoin de savoir que nous étions tous les deux aux îles Lavezzi cette nuit, toi et moi.
— Ma foi, tu te débrouilleras : ce n'est pas mon affaire.
Filippi avait attaché à un piton planté dans le roc l'ex- trémité de la chaîne d'amarre de sa barcasse. Tout en parlant, il faisait descendre les enfants. C'était une fillette d'environ quatorze ans et deux garçons de même taille, qui devaient en avoir neuf ou dix. Ils ne disaient rien.
Ils avaient les lèvres serrées et la figure grave. Ils étaient habillés de vêtements froissés à la suite de leur séjour dans l'eau, et la fillette tenait un paquet sous son bras.
— Drôle de cadeau que tu me fais, Angelo! reprit le pêcheur corse. Ça va m'attirer toutes sortes d'ennuis.
— Bah! Tu diras que tu les as trouvés toi-même sur
un radeau, en allant relever tes nasses. Il y a toujours un moyen d'arranger les choses.
— Tu crois ça?
Moretti n'était pas content. Il n'aimait guère ce qui troublait la régularité de sa vie, et surtout il détestait d'être mêlé à des incidents où les « autorités », selon l'ex- pression du Sarde, pouvaient intervenir. Non qu'il eût la conscience inquiète, le trafic de contrebande auquel il se livrait n'était pas très grave et la douane fermait volon- tiers les yeux; mais il préférait ne pas avoir de rapports avec le maire, les gendarmes ou le commandant de la place.
Cependant, il avait bon cœur et ces trois innocents lui faisaient pitié.
— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il dans une langue maladroite, car il avait peu l'habitude de par- ler français.
La fillette ne répondit pas. Elle le regarda seulement avec une angoisse visible en serrant dans chacune de ses mains la main de l'un des garçonnets, sans lâcher le pa- quet qui semblait être son unique bagage.
Le pêcheur se balança d'un pied sur l'autre en signe d'indécision.
— Tu ne veux absolument pas les remmener? dit-il encore à Filippi.
— Non, ça ne servirait à rien, ils seront mieux en France qu'en Italie.
— Et si je ne veux pas les prendre, moi?
— Alors, tant pis. Je les conduirai à la caserne des bersagliers, et comme ce sont des ennemis, on les mettra probablement dans un camp de concentration.
Les trois enfants écoutaient sans comprendre ce dia- logue où ils devinaient bien pourtant qu'il s'agissait d'eux.
Leur sort était entre les mains de ces deux hommes, l'un qui les avait recueillis l'avant-veille contre son gré, qui sans doute n'avait pas été vraiment mauvais pour eux, mais qui n'avait pas été bon non plus; l'autre, dont ils ne savaient absolument rien, dont ils ignoraient même qu'il venait de Corse, c'est-à-dire d'un département français, et qu'il était par conséquent leur compatriote.
Moretti se mit à marcher de long en large sur la plage, les mains derrière le dos et l'air énervé. Evidemment, cet incident inattendu le contrariait. Transporter ces trois petits dans sa barque jusqu'à Santa-Manza n'était pas gênant, le San-Matteo avait été autrement chargé en bien des occasions. Mais une fois là-bas, que ferait-il?
Ce problème l'embarrassait. Il craignait qu'on ne lui posât des questions auxquelles il lui serait difficile de ré- pondre? Il n'avait jamais aimé attirer l'attention sur lui, et il y tenait encore moins maintenant qu'avant la guerre.
Il vivait très retiré avec sa femme et ses enfants, n'allant à Bonifacio que pour vendre son poisson, il ne fréquentait personne en dehors des autres pêcheurs, et il se souciait peu d'arriver le lendemain dans la ville en remorquant trois jeunes naufragés inconnus.
Et cependant...
Et cependant, pouvait-il laisser Filippi exécuter s,a menace? Les exposer aux misères du camp de concen- tration? Il avait un cœur, tout de même. Il n'était pas inhumain. Il pensait à ses propres enfants, à Antoine, à Georgina, à Pierrina, au petit Trajan, qui portait un nom d'empereur romain. Mais Giuseppe n'avait jamais entendu parler d'aucun empereur romain.
Il pensait aussi, dans le fond de son cerveau rustique, au père de la fillette et des deux garçonnets. Il se disait :
— Si c'étaient les miens... Si je sentais les miens tout
seuls, risquant un sort tragique et incapables de se dé- fendre...
Finalement, sa pitié l'emporta sur son égoïsme et il dit brusquement :
Ça va. Je les emmène. Passe-moi vite ta marchan- dise, prends la mienne et réglons nos comptes.
Un quart d'heure après, il ordonna, en s'efforçant d'a- doucir sa voix naturellement rude :
— Embarquez!
Et comme un léger vent s'était levé, il déploya sa voile le long de son mât.
CHAPITRE II La maison au bord de l'eau
Il était 2 heures du matin quand Moretti aborda au fond du golfe de Santa-Manza.
La lune s'était élevée dans le ciel et éclairait assez vive- ment la terre. Il put donc manœuvrer à l'aise pour accos- ter le ponton de bois où il amarrait son canot, et ensuite pour gagner sa maison avec les trois jeunes passagers re- cueillis en cours de route.
Situé tout au sud de la côte orientale corse, à cinq kilo- mètres de Bonifacio auquel il était relié par un chemin rocailleux qui escaladait une petite chaîne de collines, le golfe de Santa-Manza se creusait en ovale dans le cal- caire du rivage.
Aucun village à proximité. Presque pas de culture. Des cailloux, du maquis, un mauvais champ où poussait plus d'herbe que de blé, des oliviers qu'on ne taillait jamais et dont les branches démesurées ressemblaient à celles des platanes..., rien d'autre aux environs de la plage de sable fin que l'écume ourlait les jours de vent d'est.
Une seule maison : celle de Moretti.
Elle avait été construite autrefois par son grand-père, une espèce de vieux sauvage qui avait fui ainsi la société
des hommes. Son père, puis lui-même y étaient restés. Il y vivait tranquille avec sa femme, la grosse Maria, et ses quatre enfants.
Son principal bénéfice provenait de la pêche. La con- trebande n'en constituait que l'accessoire, et, à vrai dire, il s'y livrait surtout depuis la guerre, pour le plaisir de narguer l'ennemi avec des Sardes pour complices, et parce qu'on manquait de tout.
Il débarqua donc et fit descendre tour à tour, en leur tendant la main, la fillette et ses deux frères. Ils n'avaient pas prononcé un mot pendant le trajet.
Il les guida vers la maison qui se dressait sur une fai- ble éminence à cinquante mètres du littoral. La porte n'en était fermée qu'au loquet. Il s'arrêta, perplexe, avant de l'ouvrir. Où allait-il installer ses hôtes jusqu'au len- demain matin?
Réveiller toute la famille? Pour quoi faire? Il n'avait tout de même pas de lits à leur offrir.
— Tant pis! pensa-t-il. On verra demain.
Il les fit pénétrer dans une remise où se trouvait du foin, nourriture de son âne en hiver.
— Là! dit-il brièvement, ne sachant pas s'exprimer.
Vous dormirez dedans, il ne fait pas froid.
La fillette regarda le pêcheur, puis le foin, mal visible aux reflets de la lune. Sa physionomie sérieuse et énergi- que se durcit. Elle devait se sentir bien perdue, bien incer- taine, bien désespérée, bien fatiguée aussi, mais elle ne voulait rien en laisser paraître. L'un des garçonnets pleu- rait des larmes silencieuses. L'autre tombait visiblement de sommeil.
— Venez, dit-elle, et c'était la première fois qu'elle ouvrait la bouche. On dort très bien dans le foin.
Elle leur prépara à chacun une sorte de nid aussi con-
forlable que possible et les y étendit côte à côte. Puis elle attendit que le pêcheur se fût retiré, et elle referma la porte. Après quoi, elle s'allongea elle-même et ferma les yeux.
Elle n'avait toujours pas lâché son paquet. Elle le te- nait serré contre elle comme un trésor.
Un rayon de lune passait par une fente de la porte et semblait caresser tendrement son visage.
A l'aube, la grosse Maria se leva pour vaquer à ses pre- mières besognes matinales. Elle n'était certes ni jolie ni élégante, avec son tour de taille impressionnant, ses joues couperosées et ses mains larges comme des battoirs. Mais elle était travailleuse, propre et pas bavarde : qualités qui manquaient à beaucoup de femmes corses.
Elle alluma un réchaud à charbon de bois placé au dehors, sous un appentis qui l'abritait de la pluie et du vent, et y fit chauffer de l'eau. Puis elle sortit l'âne de son écurie pour le lâcher. Il était entièrement libre d'aller brouter où il voulait.
Enfin, elle alla ouvrir la remise pour y prendre de la paille et refaire la litière de la bête. C'est alors qu'elle aperçut les trois enfants, qui dormaient encore.
— Madonna! s'écria-t-elle stupéfaite. Qu'est-ce que c'est que ça?
Moins matinal que sa volumineuse épouse, Giuseppe était resté au lit. Elle hésita, se gratta les cheveux, se gratta le nez, se gratta la jambe, puis, avec une mimique expressive, mit son index sur sa bouche comme pour se recommander le silence à elle-même, et referma sans bruit la porte, pour respecter le sommeil des petits.
Elle continua de travailler jusqu'à ce que Moretti se fût levé à son tour.
— Ho! Giuseppe! dit-elle en haussant les sourcils en forme d'accent circonflexe, viens voir. Il y a des bambins dans la remise.
— Je sais, dit-il. C'est moi qui les ai ramenés cette nuit.
Je suis même assez ennuyé.
En se dandinant d'un pied sur l'autre comme un ga- min pris en faute, les mains au fond de ses poches, il répéta l'histoire de Filippi. Maria l'écouta sans souffler mot. Quand il eut terminé :
— Tu as bien fait, dit-elle. Les Sardes, c'est des rien du tout.
Il fallait entendre le ton méprisant qu'elle donnait à cette appréciation. Elle poursuivit :
— Seulement, hé! nous en avons déjà quatre. Quatre et trois sept. Tu auras besoin d'en pêcher, des poissons, pour nourrir tout ça!
— Mais je n'ai pas l'intention de nourrir tout ça! s'é- cria-t-il effaré. Je les conduirai à Bonifacio...
Elle ne le laissa pas continuer :
— Et à qui tu les conduiras, à Bonifacio? Au maire?
Aux gendarmes? Aux Italiens? Non, Giuseppe, tu vas d'a- bord demander à M. Feuillard qu'est-ce qu'il en pense.
Tu sais bien que quand tu as besoin d'un conseil, M. Feuil- lard est toujours là.
— C'est vrai, dit Giuseppe. J'irai le voir cet après-midi.
Dans le ménage, la grosse Maria avait des idées et Giu- seppe les exécutait. Il était aussi docile qu'elle était éner- gique, et ils s'entendaient fort bien tous les deux, ayant d'ailleurs l'un et l'autre bon cœur et étant incapables de faire du mal à qui que ce fût.
Le pêcheur, tout en causant, dépliait un de ses filets,
dont il s'était servi la veille, pour le sécher et le raccom- moder. II l'étendait sur le sable déjà tiédi par le soleil et l'inspectait maille après maille, rejetant les cailloux, les coquillages, les débris d'algues et de varechs, qui s'y étaient accrochés.
A ce moment, la fillette apparut, défroissant sa jupe, passant ses doigts dans ses cheveux où se mêlaient des brins de paille. Elle avait les yeux encore bouffis de som- meil.
Elle vit Maria, et, après avoir salué Moretti, s'adressa directement à elle :
— Pardon, madame, est-ce que je peux savoir où nous sommes?
La brave femme comprenait bien le français, mais le parlait maladroitement. Elle s'appliqua pour converser avec cette petite inconnue étrangère à son île :
— Vous êtes en Corse, mamizelle. Mon mari, il vous a trouvés dans le détroit cette nuit.
— Oui, le bateau a été torpillé... Est-ce que vous croyez qu'on pourrait nous conduire en Algérie, madame?
— En Algérie? Ça, ma pôvre, ça me fait de la peine de vous le dire, mais pensez-vous ! Depuis que les Italiens sont chez nous, il n'y a plus de bateaux et c'est dé- fendu de sortir du pays.
La fillette baissa la tête, sa bouche se fit plus grave, et, malgré elle, deux larmes coulèrent le long de ses joues.
L'homme et la femme la regardaient attristés. Ils devi- naient bien tout ce que la situation de cette enfant avait de cruel, mais ils ne voyaient pas comment la consoler.
— Vos petits frères ne sont pas réveillés? reprit Maria.
Vous devez avoir faim. On n'a pas grand'chose de bon, mais on vous donnera un peu de lait de chèvre avec du bruccio, ça vous fera du bien.
Et deyant la mine étonnée de sa jeune hôtesse :
— Le bruccio, c'est une espèce de fromage. Ça m'é- tonnerait que vous ne l'aimiez pas.
— J'aime tout..., dit la fillette avec indifférence.
Elle serrait son paquet de son bras replié contre sa poi-
trine. Cela ressemblait à un coffret rectangulaire enve- loppé dans une moleskine noire et soigneusement ficelée.
— Que je suis bête! dit Maria. Débarrassez-vous donc de ce machin, je vais vous le poser quelque part.
Elle avançait la main. La petite eut un brusque sur- saut :
— Non, non! protesta-t-elle vivement. Laissez, ça ne m'embarrasse pas du tout. J'aime mieux le garder avec moi.
— Comme vous voudrez, mais tout de même...
Les deux garçonnets, venant rejoindre leur sœur, inter- rompirent le dialogue. Eux aussi avaient la chevelure emmêlée et le teint brouillé que provoquent les mauvai- ses nuits. Maria, affectueuse, leur dit un bonjour cordial, se pencha sur eux et les embrassa. Elle comprit ce dont tous les trois avaient le plus besoin immédiatement.
— Avant de déjeuner, faut vous débarbouiller, dit-elle.
Attendez, on n'a qu'une cuvette pour toute la famille, je vais la nettoyer et vous chercher de l'eau.
Une source de faible débit, mais limpide et fraîche, fil- trait entre des pierres dans une canalisation rustique à trente mètres de la bicoque. Chacun à son tour, les trois enfants plongèrent dans la cuvette remplie leur figure et leurs mains et cela leur fut bienfaisant.
CHAPITRE III
Claudette, Jean-Loup et Jean-Paul
Moretti retira sa casquette, s'essuya les pieds au pail- lasson et franchit le seuil de la porte que M. Feuillard venait de lui ouvrir.
M. Feuillard habitait une de ces extraordinaires mai- sons de Bonifacio qui sont construites sur le rocher à pic et qui surplombent la mer d'une soixantaine de mètres.
Toute la ville, sauf le quartier du port, qu'on appelle « la marine », s'élève d'ailleurs sur ce rocher, sorte de pro- montoire tout en longueur, dont la pointe porte la cita- delle, ses casernes et ses canons. D'un côté, le goulet; de l'autre côté, le détroit. Cette position fait de Bonifacio une des localités les plus curieuses de l'Europe.
La maison de M. Feuillard dominait donc le détroit, au-delà duquel la Sardaigne étalait au soleil sa côte bleuâ- tre et découpée. M. Feuillard n'eût changé son apparte- ment contre aucun autre. Il aimait à s'appuyer à sa fenêtre ouverte et à contempler d'en haut la surface tan- tôt calme et tantôt houleuse de cette admirable Méditer- ranée, resserrée ici entre les deux îles, et que sillonnaient par moments des barques de pêcheurs ou que traver- saient, en temps de paix, des paquebots en route pour l'Extrême-Orient.
Imprimerie AUBIN. — LIGUGÉ (Vienne). — 1-47.
D. L., 1 trimestre 1947. — Imprimeur, n° 180,
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