LA GUERRE D'ALGÉRIE N'A PAS EU LIEU
ESSAI
DU MÊME AUTEUR
Choses dites : 1958-1978, Messidor-Éditions sociales, 1979.
Les Communistes et la Révolution, Julliard, 1968.
En feuilletant l'histoire de France, Albin Michel, 1969 (en collaboration avec Jean Effel).
Du bonheur et rien d'autre, Stock, 1975.
Lettre ouverte à ceux qui se réclament du socialisme, Albin Michel, 1978.
Stendhal ou le bal masqué, Jean-Claude Lattès, 1983.
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
© Messidor/Éditions sociales, Paris, 1992.
ISBN : 2-209-06684-0
René Andrieu
LA GUERRE D'ALGÉRIE
N'A PAS EU LIEU
8 ans et 600 000 morts
Messidor/Éditions sociales
1
NOVEMBRE 1954:
LES PREMIERS COUPS DE FEU DANS L'AURÈS
« Ce n'est pas une émeute, Sire, c'est une révolution »,
le duc de Liancourt à Louis XVI le 14 juillet 1789.
Il y a trente ans, le 3 juillet 1962, la France reconnaissait officiellement l'indépendance de l'Algérie. Si longtemps étrangers dans leur pro- pre pays, les Algériens avaient gagné une patrie et conquis leur liberté.
Pourtant, jusqu'au dernier moment, appliquant la politique de la terre brûlée, l ' O A S aura dans les villes dynamité les écoles, les usines, les dépôts d'essence, les établissements publics et les immeu- bles d'où les habitants sont partis. A Oran, le 5 juillet encore, elle déclenche une fusillade san- glante contre un défilé de l'Armée de libération nationale qui riposte : une centaine de personnes, dont une vingtaine d'Européens, sont tuées. Mais cette fois, la guerre est finie et les chefs de l'OAS doivent prendre le chemin de l'exil.
1. L'Organisation de l'armée secrète, dirigée par le général
Salan.
A Alger, le même jour, ivre de joie et de fierté, la foule a envahi les rues.
Alors que certains augures ont prédit une
« Saint Barthélémy des Européens », les festi- vités se déroulent dans la liesse et dans le calme. « Je n'ai enregistré, ayant circulé dans la mesure du possible sur tous les axes où l'enthou- siasme avait toutes les raisons d'être le plus vif, aucun acte hostile à l'égard des Européens », remarque un peu étonné l'envoyé spécial du Figaro.
Constatation juste bien qu'un peu tardive si l'on se souvient que, pendant des années, pres- que tous les journaux — et celui-là dans le peloton de tête — ont justifié la prolongation de la guerre par la nécessité d'assurer la sécurité des Européens.
Car il aura fallu, pour en arriver là, près de huit ans d'une guerre sanglante et trois mois d'une drôle de paix ponctuée par les coups de mitraillette et de plastic de l'OAS. Il aura fallu des centaines de milliers de morts et de sup- pliciés, un pays dévasté, les souffrances et le combat d'un peuple qui s'est levé pour avoir une patrie.
De quoi se laisser gagner par le sentiment de
l'absurdité de l'histoire. Tout ce sang qui aurait
pu être épargné si on avait reconnu le droit du
peuple algérien à disposer de lui-même, comme
le rappelait le Parti communiste français dès le
début de l'insurrection, en novembre 1954. Au
lieu de déclencher le cycle infernal de la répres-
sion, de la torture et de la guerre, comme l'ont
fait les gouvernements successifs, de Mendès
France au général de Gaulle en passant par Guy
Mollet, Edgar Faure, Bourgès-Maunoury, Gail- lard et Pflimlin. Jusqu'au moment où le colonia- lisme a dû se soumettre à ce que le général de Gaulle a appelé, non sans quelque mélancolie, le
« grand vent de l'histoire ».
Dans la fuite du temps, qui se souvient aujour- d'hui de la guerre d'Algérie ? Pour les nouvelles générations, elle appartient à l'histoire puisque trente-huit ans se sont écoulés depuis que les premiers coups de feu, le 1 novembre 1954, donnèrent dans l'Aurès le signal de l'insurrection.
C'était le temps de l'Algérie coloniale où — miracle de l'assimilation — les petits enfants apprenaient encore dans les écoles - quand il y en avait — que leurs ancêtres les Gaulois avaient des yeux bleus, une haute taille et des cheveux blonds.
Pourquoi a-t-il fallu, pour que l'Algérie accède
à l'indépendance, cette guerre cruelle qui a fait
des centaines de milliers de victimes, causé des
traumatismes profonds et failli installer en France
un régime ouvertement fasciste. Pourquoi tant de
gouvernements ont-ils refusé avec obstination,
avec aveuglement, jusqu'au dernier quart
d'heure, d'accepter la seule solution humaine,
raisonnable qui était d'accorder au peuple algé-
rien le droit à l'autodétermination? Pourquoi
le Parti communiste fut-il à l'Assemblée et dans
le pays la seule formation politique à appuyer,
dès le début, cette revendication ? Pourquoi ceux
qui en France, pour des raisons quelquefois
diverses, étaient acquis à l'idée d'une Algérie
indépendante se heurtèrent-ils longtemps à l'hos-
tilité ou à l'incompréhension de la majorité de
l'opinion ?
Sans doute la revendication de l'indépendance plonge-t-elle ses racines dans le passé de la conquête, bien avant 1954.
C'est en 1830 que débarquent les troupes du maréchal de Bourmont, réponse au coup d'éven- tail irrespectueux donné à un agent consulaire douteux par le dey d ' A l g e r car il fallait bien, comme le remarquait Chateaubriand, hélas ! à la Chambre des pairs, « châtier toute insulte faite au pavillon de la France », ou, comme le récla- maient d'autres voix, mettre à la raison les Barbaresques et délivrer les Arabes gémissant sous le joug turc. Ce qui tendrait à prouver que les arguments visant à justifier l'intervention des troupes françaises en 1830 étaient à peu près de la même qualité que ceux qui s'évertuaient cent vingt-cinq ans plus tard à légitimer leur maintien.
Puis-je citer un honorable témoin de l'épo- que ? « Nous accomplissons en Algérie une des plus grandes œuvres que puissent entreprendre les peuples : nous enlèverons de vive force un empire à la barbarie pour le donner à la civi- lisation. Cet empire est vaste ; un siècle ne s'écoulera pas sans que le pays d'Algérie, devenu terre chrétienne, absorbe le Maroc et la Tunisie.
« [...] L'action de la Providence a été visible.
La France n'est pas plus un bourreau qu'un
1. « A Alger régnait un chef turc à peu près indépendant et appelé dey. Il se nommait Hussein et était de caractère irritable.
Un jour, dans une discussion, il frappa au bras le consul de France de plusieurs coups d'éventail : une expédition contre Alger devint nécessaire », Nouvelle Histoire de France, cours moyen par P. Bernard et Redon.
marchand ; elle est un missionnaire armé.
Envoyée de Dieu en Afrique pour y introduire la civilisation chrétienne, sous la seule forme où l'Islam puisse la recevoir, elle manquerait à sa mission et s'attirerait d'inexorables châtiments, si elle se contentait d'y porter la mort. »
C'est le 5 juillet 1830 qu'Alger est occupée pour la première fois par le corps expédition- naire. Pour fêter l'heureux événement, Sa Majesté Charles X presse sur son cœur le minis- tre de la Marine, ordonne de tirer le canon des Invalides et un Te Deum est célébré à Notre- Dame. A Saint-Cloud, Son Altesse royale le duc de Bordeaux, qui ressemble à son grand-père, organise lui aussi de brillantes festivités. Cette liesse princière est quelque peu troublée deux semaines plus tard par les barricades des Trois Glorieuses qui enverront Charles X en exil. La conquête coloniale n'a pas sauvé le trône.
Mais elle lui survivra et, contradictoirement, le mouvement national ne cessera désormais de cheminer, parfois souterrainement, malgré la sauvagerie de la répression. Du duc de Rovigo, qui demande à ses subordonnés de lui apporter des têtes, beaucoup de têtes de Bédouins, et dont les soldats massacrent des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants de la tribu des Olyfia, à Bugeaud qui ordonne de « fumer comme des renards » dans une grotte la tribu des Ouled Riah, en passant par Saint-Arnaud qui emmura vivants cinq cents Algériens, c'est le cortège très ordinaire des atrocités qui accompagnent toutes les expéditions coloniales. On verra que, jus-
1. Louis Veuillot, Mélanges, 7 juin 1847.
qu'au dernier quart d'heure, les traditions seront fidèlement respectées.
En novembre 1954, alors qu'éclate ce que l'on n'appelle pas encore la guerre d'Algérie, le monde vit pourtant, paradoxalement, la fin de l'époque coloniale. Exilés l'un et l'autre par les dirigeants français, Habib Bourguiba est à la veille de revenir en Tunisie et le sultan Moham- med Ben Youssef va retrouver son trône au Maroc. C'est d'avril à juillet 1954 que les quatre Grands (Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne et France), auxquels se joint le représentant de la Chine populaire, se mettent d'accord à Genève sur la Corée, où les combats ont cessé depuis un an. Ils signent ensuite le 20 juillet les accords de cessez-le-feu en Indochine qui seront ratifiés le 23 juillet par l'Assemblée nationale française : quelques semaines auparavant, le 7 mai, la chute de Diên Biên Phu a marqué la fin de la première guerre du Viêt-Nam. Une guerre qui a duré elle aussi près de huit ans et contre laquelle s'est dressé, dès le début, un seul parti ; je laisse au lecteur le soin de deviner lequel.
Ainsi la paix aura-t-elle duré exactement six
mois. La France sort à peine d'une guerre injuste
et perdue qu'elle s'engage dans une autre aussi
injuste et qu'elle va perdre aussi, malgré l'expé-
rience toute fraîche de l'histoire. C'est un gouver-
nement réputé libéral (Pierre Mendès France à la
présidence, François Mitterrand à l'Intérieur) qui
va commencer la guerre et c'en est un autre,
présidé par Guy Mollet, secrétaire général de la
SFIO, qui va la poursuivre et faire ce qu'aucun
gouvernement n'avait osé pendant la guerre d'Indochine : envoyer l'ensemble du contingent en Algérie.
Il est vrai que la situation politique, si l'on met de côté l'essentiel — la lutte d'un peuple opprimé pour sa libération —, n'est pas la même. L'Algé- rie n'est pas le Viêt-Nam, c'est la France.
Telle est du moins la thèse officielle défendue par tous les partis politiques — communiste excepté — et plus ou moins acceptée par l'opi- nion dans sa majorité. Dès l'école primaire, l'idéologie colonialiste systématiquement entre- tenue célèbre les vertus de l'Algérie française. Le Viêt-Nam, c'était loin, à l'autre bout du monde.
L'Algérie, c'est proche, sur l'autre rive de la Méditerranée. Et surtout, un dixième de ses habitants, près d'un million, sont d'origine euro- péenne. On ne les appelle pas, à l'époque, des immigrés. Ce sont des Français à part entière, comme l'Algérie elle-même.
Aussi, en ce 1 novembre 1954, quand éclate la nouvelle d'attentats dans l'Aurès, le gouverne- ment ne perd pas son sang-froid. On se calme.
On se calme ! Le communiqué transmis à l'Agence France Presse par le ministre de l'Inté- rieur, François Mitterrand, est bref et précis :
« Un certain nombre d'attentats ont eu lieu cette nuit en plusieurs points d'Algérie. Ils sont le fait d'individus ou de petits groupes isolés. Des mesures immédiates ont été prises par le gouver- neur de l'Algérie et le ministre de l'Intérieur a mis à sa disposition des forces de police supplé-
1. Déjà le gouvernement Mendès France en avait envoyé
quelques éléments.
m e n t a i r e s . L e calme le plus c o m p l e t r è g n e d a n s l ' e n s e m b l e des p o p u l a t i o n s . »
L e c a l m e le plus c o m p l e t . . . A cela p r è s q u ' u n e l o n g u e et s a n g l a n t e g u e r r e vient de c o m m e n c e r . Elle d u r e r a huit ans.
Q u e l l e est la r é a c t i o n des f o r m a t i o n s politiques françaises d e v a n t cette situation. T o u t e s appel- lent à la r é p r e s s i o n du m o u v e m e n t insurrection- nel. A u n e e x c e p t i o n p r è s : devinez laquelle.
Q u e l q u e s j o u r s a u p a r a v a n t , l ' H u m a n i t é a e x p r i m é s o n i n q u i é t u d e à p r o p o s d ' u n e confé- r e n c e q u i a r é u n i à C o n s t a n t i n e le g o u v e r n e u r g é n é r a l d ' A l g é r i e , L é o n a r d , et le g é n é r a l de L a T o u r : « L e s d e u x r e p r é s e n t a n t s du g o u v e r n e - m e n t français, écrit-elle, n'avaient-ils pas l'inten- tion d ' é t e n d r e aux A u r è s et à t o u t e l'Algérie les o p é r a t i o n s répressives qui e n d e u i l l e n t actuelle- m e n t la Tunisie ? Sous p r é t e x t e de p o u r s u i v r e les p a t r i o t e s tunisiens, n e se p r é p a r e - t - o n pas à f r a p p e r d e n o m b r e u x p a t r i o t e s algériens ? »1
D è s le l e n d e m a i n des o p é r a t i o n s a r m é e s d a n s l ' A u r è s , L é o n Feix écrit u n éditorial d a n s l ' H u - m a n i t é : « L ' e m p l o i m a s s i f d e la f o r c e vers laquelle o n s ' o r i e n t e n e r é s o u d r a rien. L a seule s o l u t i o n c'est d e faire droit aux légitimes revendi-
c a t i o n s à l a l i b e r t é d e s p e u p l e s . » 2Le 5 novembre, Raymond Guyot, membre du bureau politique du PCF, déclare au cours d'un meeting consacré au trente-septième anniversaire de la révolution d'Octobre : « Les colonialistes semblent croire à l'éternité de leur domination ; mais il faut bien voir qu'un vent d'indépendance
1. L'Humanité du 18 octobre 1954.
2. L'Humanité du 3 novembre 1954.
s o u f f l e d e p l u s e n p l u s f o r t d a n s l e s p a y s s o u m i s à l a d o m i n a t i o n c o l o n i a l i s t e , c o m m e e n o n t t é m o i - g n é e t e n t é m o i g n e n t n o t a m m e n t l e s é v é n e m e n t s d e T u n i s i e , d u M a r o c e t d ' A l g é r i e . L a s e u l e p o s i - t i o n j u s t e e t r a i s o n n a b l e c o n s i s t e r a i t à r e c o n n a î t r e a u x p e u p l e s c o l o n i a u x le d r o i t à l ' i n d é p e n d a n c e . » L e 8 n o v e m b r e , l e b u r e a u p o l i t i q u e d u P a r t i c o m m u n i s t e p u b l i e à s o n t o u r u n e d é c l a r a t i o n s o l e n n e l l e d a n s l a q u e l l e il e x p r i m e s a p o s i t i o n :
« L e P a r t i c o m m u n i s t e f r a n ç a i s s o u l i g n e q u e l e s é v é n e m e n t s q u i s e d é r o u l e n t a c t u e l l e m e n t e n A l g é r i e r é s u l t e n t e s s e n t i e l l e m e n t d u r e f u s o p p o s é p a r l e s g o u v e r n e m e n t s f r a n ç a i s a u x r e v e n d i c a t i o n s n a t i o n a l e s d e l ' i m m e n s e m a j o r i t é d e s A l g é r i e n s , c e r e f u s s ' a j o u t a n t à u n e m i s è r e g é n é r a l i s é e e t c r o i s s a n t e , c o n s é q u e n c e d i r e c t e d u r é g i m e c o l o - n i a l q u i s é v i t d a n s c e p a y s . E n p r é t e n d a n t n i e r l ' e x i s t e n c e e n A l g é r i e d e p r o b l è m e s p o l i t i q u e s d e c a r a c t è r e n a t i o n a l , e n s ' o b s t i n a n t à c a m o u f l e r l e r é g i m e c o l o n i a l s o u s l e v o c a b l e d e t r o i s d é p a r t e - m e n t f r a n ç a i s , l e g o u v e r n e m e n t t o u r n e l e d o s à l a r é a l i t é a l g é r i e n n e , e t n o t a m m e n t à l a v o l o n t é d e t o u t u n p e u p l e d e v i v r e l i b r e e t d e g é r e r d é m o c r a - t i q u e m e n t s e s p r o p r e s a f f a i r e s . [ . . . ] L e P a r t i c o m m u n i s t e f r a n ç a i s d é c l a r e a v e c f o r c e q u e l a s e u l e v o i e p e r m e t t a n t d e m e t t r e u n t e r m e à l a s i t u a t i o n p r é s e n t e c o n s i s t e :
1) à a r r ê t e r i m m é d i a t e m e n t l a r é p r e s s i o n e t à r a m e n e r e n F r a n c e l e s t r o u p e s e t l e s f o r c e s d e p o l i c e a c h e m i n é e s e n A l g é r i e d e p u i s t r o i s m o i s ; 2 ) à r e c o n n a î t r e l e b i e n - f o n d é d e s r e v e n d i c a - t i o n s à l a l i b e r t é d u p e u p l e a l g é r i e n ;
3 ) à d i s c u t e r d e c e s r e v e n d i c a t i o n s a v e c l e s r e p r é s e n t a n t s q u a l i f i é s d e l ' e n s e m b l e d e l ' o p i n i o n a l g é r i e n n e . »
S u r l a g r a v i t é d e l a s i t u a t i o n e n A l g é r i e , s u r l a l é g i t i m i t é d u m o u v e m e n t d e l i b é r a t i o n , s u r l a n é c e s s i t é d e r é p o n d r e p a r l a n é g o c i a t i o n e t n o n p a r l a g u e r r e , l e P a r t i c o m m u n i s t e n e s e t r o m p a i t p a s e t il e s t l e s e u l , a l o r s , à a v o i r u n e t e l l e a t t i t u d e .
P a r c o n t r e , e n l ' a b s e n c e d ' i n f o r m a t i o n s p r é - c i s e s s u r l a p r e m i è r e a c t i o n a r m é e d a n s l ' A u r è s , il s e p o s e v i s i b l e m e n t d e s q u e s t i o n s s u r l a f o r m e q u ' e l l e a r e v ê t u e e t s u r l ' i d e n t i t é d e s e s a u t e u r s . N o n s a n s q u e l q u e r a i s o n .
L e s o r g a n i s a t i o n s d u m o u v e m e n t n a t i o n a l e l l e s - m ê m e s , M T L D ( M o u v e m e n t p o u r l e t r i o m p h e d e s l i b e r t é s d é m o c r a t i q u e s ) e t U D M A ( U n i o n d é m o c r a t i q u e d u m a n i f e s t e a l g é r i e n ) , p u b l i e n t e n t r e l e 2 e t l e 4 n o v e m b r e d e s c o m m u - n i q u é s a s s e z v a g u e s c o n d a m n a n t l a r é p r e s s i o n e t l e r é g i m e c o l o n i a l , m a i s n e s e p r o n o n ç a n t p a s s u r l a n a t u r e d e s o p é r a t i o n s e n c o u r s . C ' e s t l e 5 n o v e m b r e q u e p a r v i e n t à P a r i s u n e i n f o r m a t i o n s u r l ' a t t a q u e , p a r u n g r o u p e d e r e b e l l e s , p r è s d e B i s k r a d a n s l ' A u r è s , d ' u n c a r o ù s e t r o u v a i t u n a g e n t d e l ' a d m i n i s t r a t i o n c o l o n i a l e , l e c a ï d B e n H a d j S a d o k , q u i a é t é e x é c u t é . P o u r q u o i u n j e u n e i n s t i t u t e u r f r a n ç a i s , G u y M o n n e r o t , q u i v i e n t j u s t e d ' a r r i v e r d e F r a n c e , e s t - i l t u é l u i a u s s i
— c e s e r a l a s e u l e v i c t i m e c i v i l e e u r o p é e n n e — e t s a j e u n e f e m m e g r i è v e m e n t b l e s s é e ? Il n ' y a p a s d e g u e r r e s a n s t a c h e ( l e s f a m i l l e s d e s h a r k i s , l e s p a y s a n s d e M e l o u z a e n f e r o n t l a d u r e e x p é - r i e n c e ) , m a i s c e t t e e r r e u r t r a g i q u e , l a r g e m e n t e t c o n s t a m m e n t m é d i a t i s é e , c o n t r i b u e r a à o b s c u r c i r l a s i t u a t i o n p o l i t i q u e e t à f a i r e p a s s e r l e s c o m b a t - t a n t s a l g é r i e n s , a u x y e u x d e s F r a n ç a i s , p o u r d e s c r i m i n e l s e t d e s b a r b a r e s .
C ' e s t p o u r c e t t e r a i s o n q u e l e b u r e a u p o l i t i q u e d u P a r t i c o m m u n i s t e , d a n s s a d é c l a r a t i o n d é j à c i t é e , j u g e b o n d e s p é c i f i e r q u ' « il n e s a u r a i t a p p r o u v e r l e r e c o u r s à d e s a c t e s i n d i v i d u e l s s u s c e p t i b l e s d e f a i r e l e j e u d e s p i r e s c o l o n i a l i s t e s , si m ê m e ils n ' é t a i e n t p a s f o m e n t é s p a r e u x ».
C e t t e i n t e r r o g a t i o n , q u i n ' e x c l u a i t p o u r t a n t n u l - l e m e n t l a s o l i d a r i t é d e p r i n c i p e a v e c l e m o u v e - m e n t d e l i b é r a t i o n n a t i o n a l e , f o r t e m e n t a f f i r m é e e n p a r o l e s e t e n a c t e s , d o n n e r a l i e u p a r l a s u i t e à d e n o m b r e u s e s p o l é m i q u e s , d e l a p a r t d e c e r t a i n s d o c t e u r s p l u s s o u c i e u x d e r e c h e r c h e r d e s i m p e r - f e c t i o n s d a n s l a l u t t e d e s c o m m u n i s t e s c o n t r e l a g u e r r e q u e d e d é n o n c e r c e u x q u i l ' a v a i e n t m e n é e . D ' a u t a n t p l u s , c o m m e l e d i t u n p r o v e r b e i t a l i e n , q u e « m ê m e d a n s l a c r i n i è r e d u p l u s n o b l e c o u r s i e r o n p e u t t o u j o u r s t r o u v e r q u e l q u e s p o u x ».
C e n ' e s t q u e b e a u c o u p p l u s t a r d q u e l ' o n a p p r e n d r a l a p o r t é e r é e l l e d e s o p é r a t i o n s e n t r e - p r i s e s c e 1 n o v e m b r e 1 9 5 4 p a r l ' A r m é e d e l i b é r a t i o n a l g é r i e n n e ( A L N ) à l ' a p p e l d ' u n e o r g a - n i s a t i o n q u i a p p a r a î t p o u r l a p r e m i è r e f o i s s o u s l e s i g l e F L N , F r o n t d e l i b é r a t i o n n a t i o n a l e . B i e n q u e s e s c h e f s s o i e n t a l o r s i n c o n n u s d a n s l ' A u r è s , l e s y n c h r o n i s m e d e s a t t a q u e s , d e s a t t e n t a t s , d e s s a b o t a g e s d a n s l e N o r d c o n s t a n t i n o i s , l a K a b y l i e , l ' A l g é r o i s , l ' O r a n i e , a t t e s t e l ' e x i s t e n c e d ' u n e o r g a n i s a t i o n p r é s e n t e s u r l a q u a s i - t o t a l i t é d u t e r r i t o i r e .
E n t o u t c a s , si l e P a r t i c o m m u n i s t e s e p r o n o n c e p o u r l e d r o i t à l ' i n d é p e n d a n c e , il e s t b i e n l e s e u l . D a n s t o u t e s l e s a u t r e s f o r m a t i o n s p o l i t i q u e s , c e n ' e s t q u ' u n c r i p o u r r é c l a m e r d e s t ê t e s , « u n e r é p r e s s i o n p r o m p t e e t s é v è r e ».
L e g o u v e r n e m e n t e s t a t t e n t i f e t e n p l e i n e c o m m u n i o n d ' i d é e s . D é j à , F r a n ç o i s M i t t e r r a n d , m i n i s t r e d e l ' I n t é r i e u r , e n t o u r n é e e n A l g é r i e a u m o i s d e s e p t e m b r e , q u e l q u e s s e m a i n e s a v a n t l e s
« é v é n e m e n t s » , a d o n n é l e t o n e n m a r t e l a n t l e s l o g a n : « L ' A l g é r i e , c ' e s t l a F r a n c e . » Il d é c l a r e à O r a n : « L a R é p u b l i q u e f r a n ç a i s e , s e l o n l e s t e r m e s m ê m e s d e n o t r e C o n s t i t u t i o n , c ' e s t l e t e r r i t o i r e d e l a m é t r o p o l e , c e s o n t l e s d é p a r t e - m e n t s d ' A l g é r i e , l e s d é p a r t e m e n t s e t t e r r i t o i r e s d ' o u t r e - m e r . »
A p p a r e m m e n t , l e d é b u t d e l ' i n s u r r e c t i o n l e f o r t i f i e d a n s s o n j u g e m e n t e t d a n s l e s v e r t u s d e l a m é t h o d e C o u é : « T o u s c e u x q u i s o u t i e n n e n t d e s r e v e n d i c a t i o n s n a t i o n a l e s e n A l g é r i e s o n t d e s e n n e m i s à q u i n o u s d e v o n s f a i r e l a g u e r r e [ . . . ] . L a s e u l e n é g o c i a t i o n , c ' e s t l a g u e r r e » (5 n o v e m b r e 1 9 5 4 ) . « L ' A l g é r i e c ' e s t l a F r a n c e e t l a F r a n c e n e r e c o n n a î t r a p a s c h e z e l l e d ' a u t r e a u t o r i t é q u e l a s i e n n e . L e s e u l a r b i t r e d e s d i f f é r e n d s e n t r e l e s c i t o y e n s , c ' e s t l ' E t a t » ( 7 n o v e m b r e 1 9 5 4 d a n s u n e a l l o c u t i o n r a d i o d i f f u s é e ) . « I l n ' y a d e s F l a n d r e s a u C o n g o q u e l a l o i , u n e s e u l e n a t i o n , u n s e u l P a r l e m e n t » ( 1 2 n o v e m b r e 1 9 5 4 ) .
M ê m e f e r m e t é e t m ê m e c l a i r v o y a n c e c h e z l e p r é s i d e n t d u C o n s e i l , P i e r r e M e n d è s F r a n c e :
« L ' A l g é r i e , c ' e s t l a F r a n c e . [ . . . ] Q u ' o n n ' a t t e n d e d e n o u s a u c u n m é n a g e m e n t à l ' é g a r d d e l a s é d i t i o n , a u c u n c o m p r o m i s a v e c e l l e ; o n n e t r a n s i g e p a s l o r s q u ' i l s ' a g i t d e d é f e n d r e l a p a i x i n t é r i e u r e d e l a n a t i o n e t l ' i n t é g r i t é d e l a R é p u b l i - q u e . L e s d é p a r t e m e n t s d ' A l g é r i e f o n t p a r t i e d e l a R é p u b l i q u e , ils s o n t f r a n ç a i s d e p u i s l o n g t e m p s . L e u r p o p u l a t i o n q u i j o u i t d e l a c i t o y e n n e t é f r a n ç a i s e e t e s t r e p r é s e n t é e a u P a r l e m e n t , a
d o n n é a s s e z d e p r e u v e s d e s o n a t t a c h e m e n t à l a F r a n c e p o u r q u e l a F r a n c e n e l a i s s e p a s m e t t r e e n c a u s e s o n u n i t é . E n t r e e l l e e t l a m é t r o p o l e , il n ' e s t p a s d e s é c e s s i o n c o n c e v a b l e . C e l a d o i t ê t r e c l a i r p o u r t o u j o u r s e t p o u r t o u t l e m o n d e , e n A l g é r i e , d a n s l a m é t r o p o l e e t a u s s i à l ' é t r a n g e r . J a m a i s l a F r a n c e , j a m a i s a u c u n g o u v e r n e m e n t n e c è d e r a s u r c e p r i n c i p e f o n d a m e n t a l » ( A s s e m b l é e n a t i o n a l e , 1 2 n o v e m b r e 1 9 5 4 ) .
E n v e r t u d e c e p r i n c i p e f o n d a m e n t a l , o n n e t r a n s i g e r a p a s d a v a n t a g e a v e c c e u x q u i , e n F r a n c e , e x p r i m e n t l e u r s o l i d a r i t é a v e c l a l u t t e p o u r l ' i n d é p e n d a n c e d u p e u p l e a l g é r i e n . N o u s l e v e r r o n s p l u s t a r d .
L a l e c t u r e d e s j o u r n a u x d e l ' é p o q u e r e f l è t e b i e n c e c l i m a t d ' u n i o n s a c r é e p o u r l a p e r s é v é - r a n c e d a n s l ' e r r e u r .
L a p r e s s e d e d r o i t e , t r a d i t i o n n e l l e m e n t c o l o n i - s a t r i c e , s ' i n t e r r o g e e t s o u p ç o n n e q u e c e q u i s e p a s s e e n A l g é r i e e s t l e f r u i t d ' u n e v a s t e c o m p l o t d o n t l a b a g u e t t e e s t t e n u e — é l é m e n t a i r e , m o n c h e r W a t s o n — p a r u n c h e f d ' o r c h e s t r e c l a n d e s - t i n , l e c o m m u n i s m e i n t e r n a t i o n a l . L e F i g a r o e x i g e u n p e u p l u s d e l u m i è r e : « L a L i g u e a r a b e , l e s e x i l é s r é f u g i é s a u b o r d d u N i l n e s o n t s a n s d o u t e p a s l e s s e u l s à j o u e r c o n t r e n o u s l a p o l i t i q u e d u p i r e . [ . . . ] L a F r a n c e n e s e b a t t r a p a s t o u j o u r s c o n t r e l e s o m b r e s . I l f a u d r a q u e l e s m a s q u e s t o m b e n t u n j o u r . » S u r l e m ê m e r e g i s - t r e , l ' A u r o r e e s t p l u s e x p l i c i t e : « O n s e t r o u v e d a n s t o u t e l ' A f r i q u e d u N o r d e n p r é s e n c e d ' u n e s e u l e e n t r e p r i s e m o n t é e p o u r e s s a y e r , p a r l e f e r e t p a r l e s a n g , d ' é v i n c e r l e s F r a n ç a i s , d e l e s é v i n c e r a u p r o f i t d ' é p h é m è r e s r é g i m e s a r a b e s , d e s t i n é s à ê t r e r a p i d e m e n t e f f a c é s p a r l e c o m m u -