1890 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 3 octobre 2012
actualité, info
De quel droit m’interdit-on de doser mes PSA ?
L’Etat s’intéresse à mon corps. A l’heure préautomnale où ces lignes sont écrites, les citoyens français apprennent qu’on vient d’interdire dans leur pays de doser leur taux de PSA. Du moins ceux qui, parmi ces mêmes citoyens, s’intéressent à l’abondante production de leur Agence nationale de sé- curité du médicament et des produits de santé (ANSM). C’est là une étrange machine située au nord de Lutèce, non loin de la né- cropole de la basilique Saint-Denis où sont conservés les cœurs de tous les rois de France.
Ou presque. Précisément au carrefour de la Route de la Révolte qui conduit à la Rue de la Révolution avant une bouche de métro, bap- tisée du nom de Joseph Ignace Pleyel (non loin de Vienne 1757, Paris 1831) ; Pleyel qui
finit sa vie en écoutant grandir ses légumes ; Pleyel dont la royale manufacture de pianos est toujours en activité à l’ombre de la basi- lique. Ces précisions pour dire que, là où l’usine tricolore à gaz médicamenteux a été implantée, on connaît la musique autant que le prix du sang versé.
L’Etat français s’intéresse au corps des ci- toyens français ; du moins ceux qui vivent sur son sol et qui le nourrissent. L’ANSM nous en informe aujourd’hui. Elle le fait via le gendarme arachnéen : la commercialisa- tion des «autotests de dosage du PSA» est désormais interdite dans le royaume. Plus précisément, «l’importation, la distribution en gros et la délivrance au public des dispo- sitifs médicaux d’autodiagnostic par dosage d’un marqueur potentiel du cancer de la prostate (PSA)». Dont acte. Mais pourquoi ?
«Il s’agit d’une décision de précaution desti- née à assurer la cohérence des pratiques et recommandations nationales, relatives au diagnostic précoce du cancer de la prostate en France» nous explique-t-elle.
Avant même que cette mesure prenne effet avec la publication de cette interdiction au Journal Officiel de la République française, il est possible à chaque citoyen(ne) d’en savoir plus, jargon en prime. On lui expliquera que le PSA (antigène prostatique spécifique) «est une protéine produite quasi exclusivement par les cellules épithéliales de la glande pros- tatique et, en faible quantité, par les cellules
épithéliales des glandes péri-urétrales». Que le PSA «est normalement présent dans le sé- rum des hommes à une faible concentration.
Son augmentation est constatée en cas de cancer de la prostate, mais aussi dans cer- taines pathologies non cancéreuses comme les hypertrophies bénignes ou les prostatites.
Son taux normal n’écarte pas la présence d’un cancer. Ce dosage est réalisé sur pres- cription médicale».
Voilà qui est dit. Et on saisit mieux quand on sait que l’ANSM considère que «la mise à disposition du grand public d’un disposi- tif médical d’autodiagnostic permettant la réalisation par le patient lui-même du do- sage du PSA est incompatible avec les re- comman dations des autorités sanitaires fran- çaises». C’est précisément pourquoi ce gendarme policé vient d’inter- dire ces produits en France. Cette décision s’appuie sur des données scientifiques et de santé publique. Ainsi donc, c’est au nom d’une cohérence anté- rieure que cette mesure est prise. Mais en- core ? Pour ceux qui aimeraient compren dre pourquoi on restreint de la sorte leur liberté, l’ANSM nous explique qu’elle ne pouvait faire autrement. C’est là une mesure logique qui découle d’un rapport encore tiède de la Haute autorité de santé, jeune structure mieux connue sous son sigle.
La HAS (que l’on peut «suivre» sur Twitter et YouTube) est une autre usine à gaz. Elle est située Avenue du Stade de France, égale- ment à Saint-Denis, entre Lutèce et Roissy- Charles de Gaulle. Tous les touristes amou- reux de la capitale française et du RER qui y conduit la connaissent sans le savoir. Sa pro- duction dépasse en volume et en richesse celle de l’ANSM, sa voisine. Le dernier «rap- port HAS» sur la prostate a été mis en ligne le 4 avril. A ceux qui l’auraient manqué, l’ANSM nous en rappelle l’essentiel : les connaissances actuelles ne permettent pas de recommander un dépistage systémati que en population générale du cancer de la pros- tate par dosage de PSA. D’autre part, les données probantes pour évaluer la balance bénéfice/risque d’un dépistage des hom mes, à haut risque de développer un cancer de la prostate, restent insuffisantes.
La chose pourrait se dire plus simplement.
Par exemple : «Le dosage du PSA ne permet pas, à lui seul, d’établir le diagnostic du can-
cer de la prostate et ne doit donc être utilisé que dans le cadre d’une stratégie globale de diagnostic de ce cancer, en association avec d’autres examens, à l’initiative d’un méde- cin et en fonction de chaque situation indi- viduelle». Ou encore : «Ces données doivent être mises au regard des risques de compli- cations, liées aux examens complémentaires invasifs comme les biopsies prostatiques, de surdiagnostics (de cancers dépistés dont l’évo lution lente n’aurait pas eu d’impact sur la vie des patients), de surtraitements et d’effets indésirables graves ou séquelles de ces traitements (troubles urinaires, sexuels, digestifs).»
Ce sont bien tous ces éléments qui ont conduit la HAS à considérer que l’intérêt du dépistage de masse, par dosage du PSA, n’était pas démontré et à insister sur la né- cessité d’encadrer la prescription de cet exa- men par la délivrance d’une information complète aux hommes. «La mise à disposi- tion du grand public d’un autotest du do- sage du PSA est donc incompatible avec ces recommandations» souligne l’ANSM. L’Ins- titut national du cancer (INCa) rappelle qu’en France, 8700 décès prématurés ont été imputés à un cancer de la prostate en 2011.
point de vue
… Cette décision s’appuie sur des données scientifiques et de santé publique …
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Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 3 octobre 2012 1891
Pr Samia Hurst Médecin et bioéthicienne Institut d’éthique biomédicale Faculté de médecine CMU, 1211 Genève 4 [email protected]
Les trois quarts concernaient des hommes âgés de soixante-quinze ans et plus. Pour la même année, on estime à 71 000, le nombre de nouveaux cas, ce qui en fait le cancer le plus fréquemment diagnostiqué. Là encore on peut le dire autrement : «L’évolution du cancer de la prostate au cours des dernières années est marquée par une forte augmen- tation du taux d’incidence, en partie liée à l’importance de son dépistage opportuniste,
alors que le taux de mortalité a dimi- nué dans les années récentes. Ces
données justifient que soient régu- lièrement réévaluées les meil leures
modalités de détection précoce du cancer de la prostate et d’utilisation du PSA.» Un euphémisme : près
de trois millions de tests de do- sage de PSA sont réalisés chaque
année en France ; un coût d’envi- ron soixante millions d’euros sur
le budget de l’assurance-mala- die. Soit une situation que les
professionnels qualifient volon- tiers en privé de gabegie.
L’intérêt du patient. A ceux qui en douteraient, c’est bien là l’objectif central de l’ANSM. Et l’in- térêt du patient est «de ne pas être laissé seul et sans une information claire et adap- tée face à un dispositif médical dont l’intérêt n’est pas démontré en dehors d’une straté- gie globale de diagnostic, mise en œuvre par un médecin.» En d’autres termes, tout ne va pas pour le mieux en matière de dépistage du cancer de la prostate en France où la con- sommation du test PSA constitue une véri- table gabegie. L’ANSM a donc fait ici appel
à l’Association française d’urologie (AFU).
Et l’AFU de rappeler aux hommes «qui souhaitent s’engager dans une démarche de dépistage individuel (appelée de façon plus appropriée, démarche de diagnostic préco- ce)» tout ce qu’elle préconise pour que ne soient pas sous-traités les hommes porteurs d’un cancer de la prostate agressif ; et aussi pour éviter le diagnostic inutile des cancers de la prostate peu agressifs. C’est pourquoi, il fallait interdire les autotests qui, en France, étaient en vente libre depuis un an. La dé- cision de l’ANSM a été notifiée aux deux fa- bricants, les sociétés Vedalab et Nanorepro ainsi qu’aux distributeurs, les sociétés Ve da- lab et Le Complément Alimentaire. L’Agen ce France-Presse fait observer aux citoyens fran- çais que des autotests sont en vente libre sur la Toile. L’AFP fait ici preuve de malignité journalistique.
Jean-Yves Nau [email protected]
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