Les sciences humaines et sociales face au foisonnement biographique Innovations méthodologiques et diversité des approches
Colloque, EHESS, Paris, 10 et 11 mars 2016
Dans une société de plus en plus caractérisée par l’individuation et plus d’un demi-siècle après le retour en force de l’intérêt pour le discours des acteurs.trices en sciences sociales, un débat sur l’usage des données biographiques semble nécessaire.
À cette fin, il s’agira d’interroger le foisonnement biographique, le recueil et l’analyse des données allant d’un discours sur soi réalisé au jour le jour à un récit de vie davantage construit (voire rétrospectif), et cela que les biographies soient construites par un tiers ou qu’elles soient le résultat de la réflexivité de l’auteur.e sur sa propre vie. Le foisonnement biographique renvoie ainsi à deux mouvements conjoints : à la multiplication des discours de soi, sur un mode expressif (sur les réseaux numériques, mais aussi journaux intimes, autobiographies amateurs), ou sur une mode injonctif (aux guichets des institutions par exemple) d’une part, à la montée des approches et méthodes biographiques dans les sciences sociales et historiques d'autre part.
En effet, l’individuation (Beck, 1986 ; Dumont, 1983 ; Giddens, 1994 ; Taylor, 1989) en tant que processus s’accompagne d’une propension de plus en plus importante des acteurs.trices à se raconter. Les dispositifs de l’État social se fondent concrètement sur le postulat de l’empowerment, consistant à rendre l’individu « entrepreneur de sa propre vie » (Vrancken, 2008), et se traduisent dans le travail des professionnel.le.s du social par la prise en compte de la personne et de sa biographie (Astier, 2007 ; Duvoux, 2006). Se multiplient dès lors les lieux de parole et de mise en scène de soi, autour de la construction de « projets » (professionnel, de vie, de formation, de santé), réactualisant la question de l’« illusion biographique » (Bourdieu, 1986).
D’une part, ces espaces produisent des données mobilisables par les chercheur.e.s tout comme ils posent question sur la manière de les utiliser. D’autre part, l’entretien biographique utilisé dans la recherche peut être l’occasion pour les individus de mobiliser un ensemble de discours pré-fabriqués et pré-construits, ou, au contraire, de s’en distancier. Comment ces discours peuvent-ils migrer d’un contexte à un autre ? Quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils dans la production de nouvelles formes de mise en scène de soi ?
Les récits de vie sont des narrations, des histoires personnelles et subjectives qui articulent les différents domaines de la vie, et qui peuvent révéler des bifurcations. Comment permettent-ils de comprendre des logiques individuelles situées dans des collectifs, des lieux, des mondes sociaux pour accéder aux logiques sociales de ces contextes et au-delà, aux processus sociaux (Bertaux, 1976, 2010, Collet & Veith, 2013, Cardon & Negroni, 2013) ? Les récits de vie invitent à redéfinir les frontières du privé et du public, et participent à la transformation des subjectivités. À la suite de la sociologie (Bertaux, 1981a) et de l’histoire, certaines disciplines comme les sciences de l’éducation ou la psychologie, se sont saisies de l’approche biographique non seulement comme d’un mode de recueil des données, mais aussi comme d’un outil d’intervention pédagogique et sociale (Delory-Momberger, 2000 ; Pineau,
1983). Se pose dès lors la question de savoir quel dialogue peut être établi entre différentes disciplines autour des méthodes biographiques ?
Les journées d’études qui se dérouleront à Paris (EHESS) les 10 et 11 mars 2016 seront particulièrement attentives au dialogue interdisciplinaire et aux innovations méthodologiques, que ce soit à travers les modes de production ou le type de données, ainsi qu’à leur croisement et à leur analyse. Les communications s’articuleront autour des axes suivants :
Axe 1 : Injonction biographique et normalisation des parcours : les formes obligées du
« discours sur soi »
Le tournant biographique (Astier, Duvoux, 2006), que ce soit dans les politiques publiques ou organisationnelles, pourrait être interprété comme un projet d'auto-contrôle. Il importerait finalement peu que les individus croient en leur « projet » et s’y conforment, l’adhésion demandée étant purement formelle. Quelles sont alors les modalités et les effets de cette forme obligée du discours biographique ? Quelles formes de résistances peut-on observer de la part des acteurs.trices ? Par quels biais et avec quels outils étudier cette forme singulière de discours
? En quoi le travail des chercheur.e.s peut-il renforcer ou questionner l’injonction biographique
?
Axe 2 : Récits singuliers, récit pluriel
Les chercheur.e.s qui mobilisent des données qualitatives ont pris l’habitude d’être en constante situation de justification de la validité de ces données souvent considérées comme trop circonscrites. Or, en prenant le contre-pied de cette injonction à « faire nombre » à défaut de
« faire représentatif », il est possible de prendre appui sur un nombre restreint mais approfondi d’entretiens (Bertaux, 1981b), voire sur le discours d’une seule personne (Beaud, 1996). Que faire alors de ces données spécifiques ? Comment intégrer l’analyse de ces données dans un cadre d’interprétation sociologique qui dépasse les variables de l’expérience individuelle ? Un récit singulier est-il vraiment singulier (ou en quoi peut-il être exemplaire) ?
Axe 3 : Articulation des méthodes
Par ailleurs, l’analyse des parcours a également fait l’objet d’importantes recherches quantitatives permettant de mettre en ordre une diversité de singularités pour dégager des parcours types ou des séquences et des événements biographiques récurrents. Prenant acte de ces développements, nous proposons de continuer les débats entamés par certain.e.s.
chercheur.e.s. (Bidart, Dupray, 2015 ; Ferrand, Imbert, 1993 ; Lelièvre, Robette, 2015) sur l’articulation et même la porosité entre les méthodes qualitatives et quantitatives dans l’analyse des parcours. Comment les données de type qualitatif peuvent-elles se soumettre à une analyse statistique : dans quelles conditions, dans quels buts et avec quels résultats ? Comment saisir la subjectivité des expériences biographiques dans une grande enquête quantitative ?
Axe 4 : La parole biographique du/de la chercheur.e : biographie, auto-biographie, auto- ethnographie
Cet axe s’intéressera aux récits de soi produits par des intellectuel.le.s, chercheur.e.s en quête de réflexivité sur leurs parcours et pratiques professionnelles. Ces pratiques d’écriture spécifiques occupent une place à part dans le champ de la production intellectuelle dans la mesure où elles engendrent des écrits hybrides, toujours à mi-chemin entre l’analyse introspective et le discours scientifique. Quelle place faut-il leur accorder dans la production intellectuelle ? Comment les utiliser, les analyser ?
Une autre démarche réflexive consiste en une auto-ethnographie visant à prendre pour objet d’observation sa propre institution et les pratiques professionnelles de ses membres (soi-même et ses collègues). Là encore, quel statut accorder à cette parole ? Comment les chercheur.e.s prennent-ils.elles en compte leur propre parcours pour resituer leur discours dans un contexte spécifique ?
Axe 5 : Mise en scène numérique de soi
Les rapports entre les individus sur Internet, et en particulier sur les réseaux sociaux, peuvent se concevoir comme des moments de mise en scène de soi qui répondent à des conventions spécifiques, notamment selon la plateforme utilisée. On ne parle en effet pas de soi de la même manière sur un blog, sur Twitter, sur Facebook ou sur LinkedIn. Quelles sont les spécificités du discours biographique numérique ? Quels sont les effets de cette mise en scène permanente de soi ? Dans quelle mesure Internet permet-il une mise en scène de soi à l’abri des processus de contrôle social ou tend-il plutôt à les invisibiliser ? En quoi cela constitue-t-il un objet et un outil spécifique pour l’étude des parcours biographiques ?
Axe 6 : Crédibilité et audibilité de la parole
Cet axe privilégiera les recherches s’intéressant aux acteurs.trices dont la parole est rendue inaudible du fait de la domination sociale dont ils.elles font l’objet. Le processus de délégitimation dont ils.elles sont victimes passe en effet par la remise en cause de la cohérence de leurs discours, de la validité de leurs propos et de l’importance sociale de ce qu’ils.elles auraient à dire. Ce faisant, cet axe s’intéressera en particulier aux méthodes qui permettent de recueillir la parole des enquêté.e.s dont la crédibilité est socialement questionnée (enfants, personnes atteintes de pathologies mentales ou dégénératives, personnes en situation de grande précarité, de domination sociale, raciale, genrée, etc.). Quelle méthodologie le.la chercheur.e peut-il.elle adopter pour recueillir ces discours ? Comment donner de la crédibilité scientifique à cette parole dans le cadre d’une enquête ? En quoi l’approche par les parcours peut-elle libérer la parole ou au contraire reproduire la domination ? Cette interrogation invite également à réfléchir aux dimensions éthiques de la recherche biographique : que faire des attentes que crée l’entretien chez l’enquêté.e ?
Axe 7 : Histoire et biographies
Cet axe s'intéressera au lien qui peut exister entre histoire et biographies. Il interrogera les usages biographiques en histoire, notamment suite à l’institutionnalisation de l’histoire des femmes et du genre (Thébaud, 2007) et celle de la famille (Hareven, 1978), et plus largement de l’usage des sources et archives orales en histoire contemporaine (Descamps, 2006). Il s’agira
de comprendre, à travers le processus d’individuation, la manière dont l’histoire du genre et des femmes – mais aussi de certaines sous cultures (en contexte par exemple de migration ou post- colonial) – ont permis d’apporter des éclairages nouveaux sur une écriture plus globale de l’histoire attentive à ces acteurs et actrices. Inversement, il interrogera le rapport à l'histoire véhiculé dans le cadre de transmissions intergénérationnelles lors de récits biographiques.
Bibliographie
Astier, Duvoux, 2006, La société biographique : une injonction à vivre dignement, Paris, L'Harmattan.
Beaud, 1996, « L'usage de l'entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l'“entretien ethnographique” ». Politix, p 226-257.
Beck, 1986, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion.
Bertaux, (dir), 1981a, Biography and Society. The Life History Approach in the Social Sciences, Beverly Hills – London: SAGE.
Bertaux, 1981b, « From the life story approach to the transformation of sociological praxis », in Bertaux. (dir.), Biography and Society. The Life History Approach in the Social Sciences, Beverly Hills – London: SAGE.
Bertaux, Histoire de vies ou récits de pratiques : méthodologie de l'approche biographique en sociologie, Paris : Maison des sciences de l'homme, 1976.
Bertaux, L'enquête et ses méthodes : le récit de vie, 3e éd. Paris : A. Colin, 2010.
Bidart, Dupray, 2015, « Narratives and Traces: “trans-” Quantitative and Qualitative Methods for bridging the gap between objective and subjective data. », Bulletin de Méthodologie Sociologique, Bidart, Dupray (dir.), « Temporalités et trajectoires à l’articulation du quantitatif et du qualitatif », n°125, pp.5-7.
Bourdieu, 1986, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales. Vol.
62-63, pp. 69-72.
Cardon, Negroni, 2013, « Enfance et famille : au prisme du parcours biographique », Recherches familiales, n°10 « Parcours de vie II », pp. 71-74.
Collet, Veith, 2013, « Les faits migratoires au prisme de l’approche biographique », Migrations Société, vol. 25, n° 145, pp. 37-47.
Descamps, 2006, Les sources orales et l’histoire. Récits de vie, entretiens, témoignages oraux, Paris, Bréal.
Delory-Momberger, 2000, Les Histoires de vie. De l’invention de soi au projet de formation.
Préface de Michel Fabre. Paris, Anthropos.
Dumont, 1983, Essai sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Paris, Seuil.
Ferrand, Imbert, 1993, « Le longitudinal à travers quantitatif et qualitatif », Sociétés contemporaines, Volume 14, Numéro 1, pp. 129-148.
Giddens, 1994, Les conséquences de la modernité. Paris, L’Harmattan.
Hareven (dir.), 1978, Transitions: The Family and the Life Course in Historical Perspective, New York, Academic Press.
Lelièvre, Robette, 2015, « Trajectoires perçues. Une approche quantitative des perceptions de bien-être », Bulletin de Méthodologie Sociologique, 125, p. 25-45.
Pineau, 1983, Produire sa vie : autoformation et autobiographie, Montréal : Editions coopératives Albert Saint-Martin.
Taylor, 1989, Sources of the Self: The Making of the Modern Identity, Harvard University Press.
Thébaud, 2007, Ecrire l’histoire des femmes et du genre, Lyon, ENS éditions.
Vrancken, Thomsin (dir.), 2008, Le social à l’épreuve des parcours de vie, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant.
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Modalités de soumission
Les communications proposées sous la forme d'un résumé ne dépassant pas 3500 signes (espaces compris), en français ou en anglais, mentionneront les données sur lesquelles se fonde l'analyse, les approches méthodologiques et disciplinaires mobilisées et l'appartenance institutionnelle de l'auteur.e. Elles suggéreront un ou deux axes dans lesquels elles pourront s’inscrire et seront envoyées au format PDF à l’adresse suivante : [email protected]
Un/des atelier(s) sera/seront plus particulièrement réservé(s) aux étudiant.e.s-chercheur.e.s (master 1 et 2, doctorant.e.s en début de thèse) pour exposer et discuter leurs travaux.
Calendrier
Date limite d’envoi des propositions : 30 novembre 2015
Évaluation par le comité scientifique puis retour aux auteur.e.s : 15 janvier 2016 Date limite de rendu de la version écrite définitive (format article) : 28 février 2016 Dates du colloque : 10 et 11 mars 2016
Comité d'organisation Louison Arnault, ENS
Emeline Dion, Université de Dijon
Veronika Duprat-Kushtanina, Université Lille 3, CeRIES, membre du bureau du RT22 de l’Association française de sociologie « Parcours de vie et dynamiques sociales »
Elsa Lagier, CePeD, DynamE, membre du bureau du RT22 Elise Pape, EHESS, IRIS
Constance Perrin-Joly, Université Paris 13, IRIS Juliette Plé, EHESS
Pierrine Robin, Université Paris 12, membre du bureau du RT22 Bérengère Savinel, LaSSP – Sciences Po Toulouse, CMH Régis Schlagdenhauffen, EHESS, Labex EHNE
Comité scientifique
Gina Atzeni Sociologue, Associate Professor, Université de Munich (Allemagne) Marc Bessin Sociologue, Chargé de recherche CNRS, IRIS (France)
Claire Bidart Sociologue, Directrice de recherche CNRS, LEST (France)
Hélène Bretin Sociologue, Maîtresse de conférences, Université Paris 13, IRIS (France)
Vincent Caradec Professeur de Sociologie, Université Lille 3, CeRIES (France)
Philippe Cardon Maître de conférences en sociologie, Université Lille 3, CeRIES (France), membre du bureau du RT 22
Catherine Delcroix Professeure de Sociologie, Université de Strasbourg (France) Didier Demazière Sociologue, Directeur de recherche CNRS, CSO (France)
Nicolas Duvoux Professeur de Sociologie, Université Paris VIII, Cresppa-Labtop (France)
Marion Feldman Maître de conférences en psychologie - HDR, Univ. Paris-Descartes (France)
Bernard Fusulier Sociologue, Maître de recherches FNRS, Université catholique de Louvain (Belgique)
Ariane Jossin Politiste, Chercheure contractuelle CNRS – IRICE - Réseau Saisir l'Europe (France)
Frédérique Leblanc Maître de conférences en sociologie, Université Paris Ouest, Cresppa- CSU (France), membre du bureau du RT 22
Michèle Leclerc- Olive
Sociologue, Chargée de recherche CNRS HDR, IRIS (France) Julie Le Gac Historienne, Post-doctorante IRICE – Université Paris IV – Labex
EHNE (France)
Eva Lelièvre Démographe, Directrice de Recherche, INED (France)
Marie Loison Maitresse de conférences en Sociologie, Université Paris 13 (France) Sabina Loriga Historienne, Directrice d’études, EHESS (France)
Helma Lutz Sociologue, Professor, Université Frankfort sur le Main (Allemagne) Ross Mac Millan Associate Professor, Department of Sociology, University of
Minnesota (USA)
Catherine Negroni Maître de conférences en sociologie, Université de Lille 3, CLERSE, Bureau du RT22
Sophie Pochic Sociologue, Chargée de recherche CNRS, CMH (France)
Yannick Ripa Professeure en Histoire contemporaine, Université Paris VIII (France) Françoise Thébaud Professeure émérite d’Histoire contemporaine - Université
d’Avignon, Labex EHNE (France)
Blandine Veith Sociologue, Ingénieure de recherche CNRS, Ladyss (France), membre du bureau du RT 22
Ingrid Volery Maître de conférences en sociologie, Université de Lorraine (France) Didier Vrancken Professeur de Sociologie, Université de Liège (Belgique)
Langues de communication : Anglais / Français Contact : [email protected]