MT241. Cours no 22, vendredi 13 d´ecembre 2002.
Soient A ∈ Mn(K) une matrice de taille n×n, et I un intervalle non vide de R;
d´esignons par SK(I) l’ensemble de toutes les fonctions t → Y(t) d´efinies sur I, `a valeurs dans Kn telles que
∀t∈I, Y0(t) = AY(t).
Il s’agit d’un K-espace vectoriel de fonctions.
Rappel: cas diagonalisable
D´esignons par a ∈ L(Kn) l’endomorphisme de Kn dont la matrice dans la base canonique est A. Supposons a diagonalisable, et soit (v1, . . . , vn) une base de Kn telle que a(vj) =λjvj, pour j = 1, . . . , n. En notations de vecteurs (au lieu de matrices) on s’int´eresse aux fonctions t ∈I→y(t)∈Kn telles que y0(t) =a(y(t)) pour tout t ∈I.
Proposition. L’espaceSK(I) est ´egal `a l’ensemble de toutes les fonctions vectorielles de la forme
t∈I → Xn
j=1
cjeλjtvj.
Les n fonctions t → eλjtvj forment une base de SK(I), qui est donc de dimension n.
Pour tout vecteur y0 ∈ Kn donn´e et tout t0 ∈ I, il existe une solution unique sur I de y0(t) =a(y(t)), `a valeurs dans Kd et telle que y(t0) =y0.
D´emonstration. Supposons que t → z(t) ∈ Kn soit solution, c’est `a dire que z0(t) = a(z(t)) pour tout t ∈I. On peut ´ecrire dans la base (vj), pour tout t ∈I
z(t) = Xn
j=1
zj(t)vj
o`u zj(t)∈K pour tout j = 1, . . . , n. Alors a(z(t)) =
Xn
j=1
λjzj(t)vj
et
a(z(t)) =z0(t) = Xn
j=1
zj0(t)vj.
L’unicit´e des coordonn´ees dans la base (vj) donne les n´equations diff´erentielles scalaires zj0(t) =λjzj(t), dont les solutions sont de la formezj(t) =cjeλjt pour un certaincj ∈K.
On a donc
∀t∈I, z(t) = Xn
j=1
cjeλjt vj.
R´eciproquement, on a d´ej`a dit que les fonctions de cette forme sont des solutions de l’´equation. Montrons que les n fonctions fj(t) = eλjtvj forment une base de SK(I): elles sont g´en´eratrices d’apr`es ce qui pr´ec`ede; d’autre part si
c1f1+· · ·+cnfn = 0SK(I)
on aura pour t0 ∈I quelconque
c1eλ1t0v1+· · ·+cneλnt0vn= 0Kn
ce qui donnecjeλjt0 = 0 pourj = 1, . . . , npuisque (vj) est une base, puiscj = 0 puisque l’exponentielle n’est jamais nulle.
Etant donn´e un vecteur´ z0 ∈Kn quelconque, ´ecrivons z0 =
Xn
j=1
z0,jvj; on voit que
z(t) = Xn
j=1
z0,je−t0λjeλjtvj
est une solution v´erifiant z(t0) = z0; on v´erifie que c’est la seule en passant aux coor- donn´ees dans la base (vj) et en utilisant l’unicit´e en dimension 1.
Cas g´en´eral: une m´ethode lourde mais imparable Exemple. Consid´erons le syst`eme `a matrice non diagonalisable
y10(t) =λy1(t) +y2(t) y20(t) = λy2(t).
On r´esout d’abord la seconde ´equation,
y2(t) =c2eλt.
On reporte ensuite dans la premi`ere ´equation pour obtenir une ´equation avec second membre
y10(t)−λy1(t) =c2eλt que l’on sait r´esoudre. On trouve une solution de la forme
y1(t) =c1eλt+c2teλt.
Th´eor`eme.Pour tout vecteurY0 ∈Kn donn´e il existe une solution unique deY0 = AY,
`a valeurs dans K et telle que Y(t0) = Y0.
D´emonstration. On raisonne d’abord dans C, o`u on peut toujours ´ecrire A = P−1UP
avec U∈Mn(C) triangulaire sup´erieure. On pose Z(t) = PY(t), et on voit que l’´equation Y0 = AY, avec Y(t0) = Y0, ´equivaut au syst`eme Z0 = UZ avec Z(t0) = Z0 := PY0; on r´esout ce syst`eme triangulaire en commen¸cant par la derni`ere ´equation, puis en remontant de proche en proche; `a chaque ´etape les r´esultats de dimension un nous garantissent existence et unicit´e.
Vers l’exponentielle de matrice Majorations de la norme
Pour toute matrice A∈Mn(K) on pose kAk2 =¡Xn
i,j=1
|Ai,j|2¢1/2 .
Il s’agit de la norme usuelle du “vecteur” de Kn2 correspondant `a la matrice A. Pour tout vecteur colonne X∈Kn on a alors l’in´egalit´e
kAXk ≤ kAk2kXk.
Le coefficient Yi du produit Y = AX est ´egal `a Pn
j=1 Ai,jxj, et on peut majorer avec Cauchy-Schwarz
|Yi|2 ≤¡Xn
j=1
|Ai,j| |Xj|¢2
≤¡Xn
j=1
|Ai,j|2¢¡Xn
j=1
|Xj|2¢ c’est `a dire
|Yi|2 ≤¡Xn
j=1
|Ai,j|2¢ kXk2, et ensuite
kYk2 = Xn
i=1
|Yi|2 ≤¡Xn
i=1
Xn
j=1
|Ai,j|2¢
kXk2 =kAk22kXk2. Majoration des accroissements finis: le cas vectoriel
Lemme. Si f : [a, b]→Kn est d´erivable (o`u a < b), avec d´eriv´ee continue, alors kf(b)−f(a)k ≤
Z b
a
kf0(t)kdt.
V´erification pour R2 pour simplifier. Fixons un vecteur v= (v1, v2)∈R2 et calculons (f(b)−f(a)). v= (f1(b)−f1(a))v1+ (f2(b)−f2(a))v2 =
= Z b
a
¡f10(t)v1+f20(t)v2
¢dt= Z b
a
(f0(t). v)dt ce qui permet de majorer avec Cauchy-Schwarz
¯¯(f(b)−f(a)). v¯
¯≤ Z b
a
kf0(t)k kvkdt, et on termine en choisissant v=f(b)−f(a).
Approximations successives
On d´esignera la dimension par d, pour ne pas m´elanger avec l’indice n utilis´e pour les suites de vecteurs ci-dessous. Soit A ∈ Md(K); si Y(t) est solution de Y0 = AY sur un intervalle I contenant 0, et si on pose Y0 = Y(0), alors
°°
°Y(t)−
³
In+tA +· · ·+ tn n!An
´ Y0
°°
°
tend vers 0 quand n→+∞, pour tout t∈I.
Consid´erons pour tout n≥0 la fonction vectorielle d´efinie sur I par fn(t) = Y(t)−¡
Y0+tAY0+· · ·+ tn n! AnY0
¢.
Pour n = 0, on note simplement que t → kf0(t)k = kY(t)−Y0k est continue, donc born´ee par un certain M sur [a, b]⊂I, o`u on choisit a <0< b. On a fn(0) = 0 et
fn0(s) = AY(s)−¡
AY0+· · ·+ sn−1
(n−1)!AnY0
¢= Afn−1(s)
donc kfn0(s)k ≤ kAk2kfn−1(s)k. La majoration des accroissements finis, appliqu´ee `a l’intervalle [0, t] pour unt∈[a, b] permet de montrer de proche en proche quekfn(t)k ≤ MkAkn2 tn/(n!). On commence avec
kf1(t)k=kf1(t)−f1(0)k ≤
¯¯
¯ Z t
0
kf10(s)kds
¯¯
¯≤MkAk2|t|.
Cours no 23, lundi 16 d´ecembre 2002.
Parenth`ese: l’espace physique
L’espace E qui sert `a traiter de la g´eom´etrie, qui est aussi l’espace de la physique, n’est pas un espace vectoriel, mais un ensemble depoints. Mais ´etant donn´es deux points A et B, on donne un sens auvecteur−→AB, ´el´ement d’un espace vectoriel E =−→E; ladistance de deux points P et Q not´ee d(P,Q) est d´efinie par d(P,Q) = k−→PQk. On peut arriver `a donner un sens `a des op´erations telles que
B = A +−→AB
qui signifient que les vecteurs repr´esentent des d´eplacements entre points. Si on a un mouvement t →M(t), sa d´eriv´ee sera bien un vecteur, mais qu’il faut ´ecrire comme
−
→v(t0) = lim
h→0
1 h
−−−−−−−−−−−→
M(t0)M(t0+h).
Pour d´efinir l’acc´el´eration, on va d´eriver la fonction vectorielle −→v(t), donc on retrouve en gros le cadre que nous avons choisi pr´ec´edemment.
Si on fixe un rep`ere orthonorm´e (O,−→i ,−→j ,−→
k) de l’espace, les points comme les vecteurs admettent une repr´esentation par des ´el´ements de R3, par l’interm´ediaire de leurs coordonn´ees (ou de leurs composantes) dans ce rep`ere. C’est pourquoi on choisit souvent de ne parler que d’´el´ements deR3, qui seront selon les cas consid´er´es comme des points ou comme des vecteurs.
Exponentielle de matrice Suites convergentes
D´efinition. On dit qu’une suite (vn) de vecteurs de Kd tend versle vecteurv ∈Kd (ou converge vers v) si kvn−vk tend vers 0 quand n tend vers l’infini.
Proposition.Caract´erisation de la convergence avec les coordonn´ees.Pour chaquen≥0 on donne un vecteurvn= (vn,1, . . . , vn,d)∈Kd. La suite(vn)de vecteurs deKd converge
vers w = (w1, . . . , wd) ∈Kd si et seulement si pour tout i = 1, . . . , d la suite num´erique (vn,i) converge vers wi quand n tend vers l’infini.
Lemme. Si la suite (vn) deKd tend vers w, il en r´esulte que kvnk tend verskwk.
D´emonstration. Il suffit de noter que
¯¯kvnk − kwk¯
¯≤ kvn−wk.
Il en r´esulte qu’une suite convergente de vecteurs (vn) est born´ee, c’est `a dire qu’il existe un nombre M tel que kvnk ≤M pour tout entier n≥0.
Lemme. Si A,B∈Md(K) on a
kABk2 ≤ kAk2kBk2.
On a d´ej`a vu le cas o`u B = X est une matrice colonne. Dans ce cas kAXk2 ≤ kAk2kXk.
On consid`ere maintenant B comme matrice form´ee de vecteurs colonne B1, . . . ,Bd. La matrice C = AB est form´ee des colonnes AB1, . . . ,ABd, donc
kCk22 = Xd
j=1
Xd
i=1
|Ci,j|2 = Xd
j=1
kABjk2 ≤ kAk22 Xd
j=1
kBjk2 =kAk22kBk22, ce qui ach`eve la v´erification.
Cette majorationkAXk ≤ kAk2kXk n’est pas toujours tr`es pr´ecise. Par exemple, si A = Id, on voit que kAk2 = √
d, ce qui nous donnera l’in´egalit´e kAXk ≤ √
dkXk, alors qu’en faitkAXk=kXk! On peut d´efinir une autre norme pour les matrices qui donnerait une meilleure majoration.
Pour toutn≥1
kAnk2 ≤ kAkn2.
Comme expliqu´e, on n’a pas l’in´egalit´e pour n= 0 pour cette norme.
Limite de produits de matrices. Si(An) tend vers A et(Bn)vers Bet si les produits ont un sens, le produit AnBn tend vers AB.
On ´ecrit
AnBn−AB = (An−A)Bn+ A(Bn−B) ;
on sait que la suite (Bn) est born´ee, disons par M, puisqu’elle est suppos´ee convergente;
alors
kAnBn−ABk ≤ kAn−AkM +kAk kBn−Bk →0.
S´eries de vecteurs. On dit que la s´erie de vecteurs P
vn converge si la suite des sommes partielles converge.
S´eries normalement convergentes de vecteurs dans Kd: si P
kunk < +∞, la s´erie de vecteurs P
un converge dans Kd.
On d´emontre facilement le r´esultat en passant aux coordonn´ees. Dans le cas parti- culier des s´eries de matrices, on obtient le principe suivant :
si P
kAnk<+∞, la s´erie de matricesP
An converge dans Md(C).
Etant donn´ee une matrice A de taille d×d, la s´erie num´erique `a termes positifs X °°
°An n!
°°
°≤XkAkn n!
est convergente, ce qui permet de poser eA=
+∞X
n=0
An n! . On voit que keAk2 ≤ √
d+ ekAk2. Le terme √
d n’a pas de sens int´eressant: il r´esulte d’un d´efaut de la norme que nous utilisons pour les matrices.
L’´equation fondamentale
(∗) d
dtetA = A etA = etAA.
D´emonstration. Posons M(t) = etA et pour tout n≥0 posons Mn(t) = Id+tA + t2
2! A2+· · ·+ tn n! An. On aura si |t|<T
kMn(t)k2 ≤√
d+ eTkAk2 =: K.
On voit que M0n+1(t) = AMn(t); si on fixe t0 tel que |t0| < T, et si on pose pour s tel que |s|<T− |t0|
f1(s) = Mn+1(t0+s)−Mn+1(t0)
on a f1(0) = 0, et kf10(s)k = kA Mn(t0 +s)k2 ≤ KkAk2. La majoration des AF nous donne
kf1(s)k=kf1(s)−f1(0)k ≤
¯¯
¯ Z s
0
kf10(u)kdu
¯¯
¯≤KkAk2|s|.
En posant ensuite
f2(s) = Mn+2(t0+s)−Mn+2(t0)−sAMn+1(t0) on a encore f2(0) = 0, et
kf20(s)k=kAMn+1(t0+s)−AMn+1(t0)k ≤ kAk2kMn+1(t0+s)−Mn+1(t0)k2 =
=kAk2kf1(s)k ≤KkAk22|s|.
La majoration des AF nous donne maintenant
kf2(s)k=kMn+2(t0+s)−Mn+2(t0)−sAMn+1(t0)k ≤
¯¯
¯ Z s
0
|u|du
¯¯
¯= KkAk2s2/2.
En passant `a la limite quand n→+∞, pour s fix´e
kM(t0+s)−M(t0)−sAM(t0)k ≤KkAk2s2/2 donc
s→0lim
°°
°M(t0+s)−M(t0)
s −AM(t0)
°°
°= 0.
Rappel d’exemples. Pour la rotation R d’angle π/2 on a vu que etR est la matrice de rotation d’angle t: on v´erifie bien la formule sur ce cas particulier.
Retour aux ´equations diff´erentielles
D´eriv´ee d’un produit matriciel. Soient t → A(t) et t → B(t) deux fonctions `a valeurs matrices d´efinies sur un intervalle ouvertI; on suppose que le produitA(t)B(t)est d´efini, et on suppose que tous les coefficients des deux matrices sont d´erivables surI. La d´eriv´ee de la fonction produit t →A(t)B(t) est ´egale `a
A0(t)B(t) + A(t)B0(t) (attention `a garder l’ordre ab des termes).
Proposition. La fonction Y : t → etAY0 est la solution de Y0(t) = AY(t) telle que Y(0) = Y0.
Si Y(t) = etAY0, on obtient en d´erivant Y0(t) = A etAY0 = AY(t), donc on a bien une solution. On a expliqu´e avec la m´ethode lourde mais imparable qu’il y a unicit´e de cette solution, donc c’est bien la solution.
Remarque. Les colonnes Yj de l’exponentielle sont les solutions de Y0 = AY qui partent des vecteurs ej de la base canonique `a l’instant t = 0. Dans certains cas cette remarque permet de calculer rapidement l’exponentielle, en r´esolvant lesd ´equations diff´erentielles correspondant `a cesddonn´ees initiales. C’est le cas bien sˆur pour les matrices diagonales, mais dans ce cas le calcul direct de la matrice exponentielle est lui aussi tr`es rapide.
Autres propri´et´es de l’exponentielle On note que
e0d = Id. Proposition. Si les matrices A et Bcommutent, on a
eA+B = eAeB.
En particulier, la matrice eA est inversible et son inverse est e−A. D´emonstration. On remarque que si AB = BA,
(∗∗) B eA= lim
n B (Id +· · ·+ An
n! ) = lim
n (Id+· · ·+ An
n! ) B = eA B.
On introduit la fonction t→f(t) `a valeurs matrices d´efinie par f(t) = etA+tBe−tAe−tB,
dont on montre que la d´eriv´ee est nulle, grˆace aux propri´et´es (∗) et (∗∗) ci-dessus, f0(t) = (A + B) etA+tBe−tAe−tB+ etA+tB(−A) e−tAe−tB+ etA+tBe−tA(−B) e−tB = 0.
En ´ecrivant que f(1) =f(0), on obtient la relation eA+Be−Ae−B = Id.
En appliquant ceci `a B = −A, on trouve eAe−A = Id, ce qui permet de transformer la relation pr´ec´edente en eA+B= eBeA.
Unicit´e, retour
On peut maintenant retrouver l’unicit´e par une m´ethode plus ´el´egante:
si Y est solution de Y0 = AY sur un intervalle I contenant t0, on a
∀t ∈I, Y(t) = e(t−t0)AY(t0), ce qui montre l’unicit´e.
La d´emonstration est quasiment identique `a celle qui a ´et´e donn´ee dans le cas de la dimension 1: posons Z(t) = e−tAY(t), c’est `a dire que Y(t) = etAZ(t). Si Y0(t) = AY(t) on obtient
Z0(t) =−A e−tAY(t) + e−tAY0(t) =−A e−tAY(t) + e−tAAY(t) = 0, donc Z est constante, Z(t) = Z(t0) = e−t0AY0 et
Y(t) = etAe−t0AY(t0) = e(t−t0)AY0.
Corollaire. Si A∈Md(K) est de taille d×d, l’espace SK(I) est de dimension d sur K.
En effet il r´esulte de ce qui pr´ec`ede que l’application lin´eaire Y →Y(t0) est un isomor- phisme de SK(I) sur Kd.