LA MORT
SILVAIN BAILLY.
UBRAftlfv^
LA MORT
DE
SILVAIN BAILLY,
MAIRE DE
PARIS,i*îhCE QUI, kV JUGEMENT DE L’aCADÉMIE IRANÇAISE
, A OBTENU e’accessit, sous le N» 36.
Par
l.chevallier,
rBOFESSEÜR 1>K RUIÎTOBIQÜE AU COLLÈGE BOYAL DK VERSAILLES.
EPIGRAPHE.
«Non dviumaidor pravaJiiljftiilium,
« Mente qualU «olidû
ILà.
SILVAIN BAILLY-
(i)Liberté, des grands
cœurs
puissante souveraine^ ^Objet de tant
d’amour
, objet de tantde
haine, •Qui
depuis trôis mille ans divises leshumains
, ;N’es-tu
qu’un
decesnoms
aussipompeux que
vains?Ou qu’un
brillanthochet
,dont
la viveapparence
-» Séduit desnations lalongue
ettriste enfance, .Et que
d’adroits mortels à leur gré fontmouvoir Pour
éblouirle peuple, et saisir lepouvoir?
•Quand
, des sièclespassésévoquant
lamémoire,
,Je
parcours les récits de l’inflexible histoire,
Son imposante
voix, sa rigide équité.Entretiennent
mon
doute etma
perplexité. . ^ »Dans
sesjourslesplusbeaux que me
présente,A
ihènesoMiltiade
vainqueur
expirant dans les chaînes;Thémistocle
, exilépour
prixde
ses succès,
Expiant Salamine
auprès d’Artaxercès;Et
Socrate,martyr de
l’humaine sagesse,Mourant
pour le vraiDieu
dans la profane Grèce^
A
ces excès, jeprends, dans
mon cœur
révolté,,
Le
parti des tyrans contre la liberté.^
Et
sidu
peuple-roi je relis les annales,
Que
de divisions, de discordes fatales! .(
4
)J’y vois ie crime heureux, d’or etd’honneurs gorgé;
Le
second Africain par les siens égorgé; Cicéron, la lumière et l’ornement deRome,
Dans
son pays sauve,succombant
engrand-homme
; landisqu
en le livrant à ses persécuteurs,Le
lâcheOctave
arriveau
faîte des grandeurs.Mais quand
plus prèsdenous
jecherchedesexemples.Je
vois des échafauds,où
je dus voir des temples:Que d
iîtdâtrë^ destins,que
de nobles travaux,
Sont tottibes îttiparfalts sous le fer des
bourreaux
îToi
surtout; toi,‘Baiîlyl de quelle ignominie N’ontAlsipasabreuvé
le restede
ta vie!DesTalens,
des vertus trop déplorable sortîJe ne
puis sans frémirhVé retracer la mort.Ce
jour3 cejouraffreux frappe encorma
pensée.Ou,
faible enfant, captifdans la foule pressée.Je me
Vis,par un
peuple aveuglé de fureur.Forcé
decontempler un
spectacle d’horreur.De
ce joursans soleil la douteuse lumièreD’un
long voilede
deuil couvraitla ville entière;Mais
ce ciel, attristé par des frimats épais.Ne
peut glacer î’ardeur qui les pousseaux
forfaits.Tous,
dèsfaube
éveillés parun
cri funéraire.Désertent leur
demeure, ou
plutôt leur repaire;Les
bruits sourdsdu
réveil, ses Confusesrumeurs
S’accroissentpar
degrés en puissantes clameurs,Ce
sont lesroulemens
, les éclatsdu
tonnerre;Sous
leur course rapideon
sent trembler la terre;
Jamais,
vaste cité, tes détours tortueuxNe vomirent
des flots d’un peuple plus hideux.( 5 )
Ainsi, lorsqu’ëlancé de sesbornes profondes,
L’Océan
jusqu’au ciel porte engrondant
scs ondes,Et
d’un naufrage affreuxmenace
Funivers, .S’élève,
en
bouillonnant, le noirlimon
desmers;
De
Parisen
tumulte ainsi la fangeimpure De
son livide aspect afflige la nature,On
dirait qu’échappés de l’infernalséjour.Des
monstres inconnus apparaissentau
jour.Pour de
tels spectateurs quel spectacle s’apprête?Un
nouvel attentat?une
nouvelle fête?Dans
cestemps
, si fécondsen
sublimes trépas,
Le
sang, lesang lui seul peutattirer leurs pas.Mais
quel est ce mortel,dont
leurimpatienceAttend en
frémissant l’odieuse présence?Est-ce
un grand
criminel, par laFrance abhorré.
Du
pouvoir absolu soutiendéshonoré
?Qui
, chargé de cordons, d’or etd’ignominie,
V
endit à l’étrangerles lois et la patrie?Non,
celui qu^au trépas tu traînes aujourd’hui,'Peuple
, c’estun
vieillard,ton
père et tonappui
,
Qui
des égales lois, dans leurpremière enceinte,
Fit entendre
au
pouvoir la voix terrible et sainte ,Et
sur ses droits détruits fondant ta liberté,
Éleva près
du
trôneune
autre majesté.Et
lamort,
peuple ingrat, voilàdonc
le partageDu vengeur de
tes droits, des vertus,du courage
îDans
son devoir austère a-t-iljamais failli? Ilen
esttemps
encore : arrêteî c’est Bailly.Mais
rien ne lesémeut.
Cette fouleinhumaine
Seforme
tout-à-coup enune
double cliaîne;
( 6
) I--tde sang^alte're's
, etleur
bouche
et leurcœur
'Des bourreaux
trop tardifsaccusentlalenteur.
A
desclameurs succèdeun
silenceeffroyable;Soudain un
bruits’élève atroce, épouvantable.Un en
, deproche en proche
à l’instant a couru.Cri d’horrihle triomphe! et le char
(2) a paru, yieillard infortuné, partout sur ton passage.
Que d
imprécations! degrincemens
de rage!Leurs
bras tendus vers toi veulent te déchirer.Et
leurbouche
et leursyeux semblent
te dévorer.Mais
quand,telqu’un
vaisseau,qu’un
flotpousseetrepousse.Le
char ensanglanté, de secousseen
secousse.Par un
dernier cahot, s’arrêteau
milieu d’eux.Quel
torrentdébordé
d’horreurs, denoms
affreux!Jamais,
brûlante Afrique,en
tesdéserts sauvages.De
pareilshurlemens
n’ont frappé tes rivages.Et, sur
un champ
demort,
jamais le noirvautourDe
plus sinistres cris n’importuna le jour. *Lui,
la têteimmobile,
et d’unfront héroïque.Opposait
aux
clameurs sa fermeté stoïque;
Rien damer, d
insultant. Mais sur ces furieuxSans
crainte etsans orgueil il abaissait lesyeux
;Qui
tedonne,
o Bailly, cettemâle
assurance?La
méditation, la profondescience.Chargé
d’indignes fers, etvoisin
du
trépas.Sa
sublime vertune
se démentit pas;Telil parutjadis dans ce sénat desages.
Lorsque
de latribune il calmait les oragesOu
lorsque, revêtu dedangereux
honneurs.;Victime
dévouée,on
le paraitde fleurs (5)./ "X
\
\
\
\
( 1 )
Versle
terme
fatal le char funèbreavance.O
Bailly, c’estdonc
laque
finit ta souffrance?Tu
reconnais cechamp
,où toi-même
autrefois Contre des factieux fistriompher
les lois...Cruel raffinement!
comble
de barbarie!Ton
sang doit arroserl’autel de la patrie:Pour un
tel citoyen quelthéâtred’honneur
îMais, peuple, était-ce àtoid’y traînerton
vengeur?
Bientôt s’accomplissait ce dernier sacrifice;
Et
déjà,comme au
port, iltouchaitau
supplice...Orage!
ôvœu
sanglant!hé
quoi! d’unseul trépasLeur
aveuglefureurne
se contente pas?De
tant demaux
finis, ciel! renouerlachaîneîLoin
del’autelsacré, c’enest fait,on
l’entraîne.Quels
héros, quelsproscrits,quels
demi-dieux
mortels Sont allésà lamort
pardesmaux
plus cruels!D’un
trajetaccablant dirai-jelesblessures,Et
sonâme en grandeur
égalant les tortures?Mais on
s’arrêteenfin à l’aspectde cebord
(4),
Témoin de
sestravaux, et qui doit voir sa mort.’Ilaperçoit deloin l’aimable solitude,
Où
jadisil cueillitlesdoux
fruitsdel’étude^Trésors, qu’ilrassemblait
pour un
autre avenir..7
Mais
lesage, écartantun amer
souvenir,
Etranger désormais
aux
scènesdelavie.Ramasse
dans son sein sa force recueillie3Et
, contre les assautscalme
etsilencieux,
Du
milieu de la fange, il plane dans les cieux.Cependant
, épuisé par salongue
agonie, Il frémissait, tremblant, et glacé parla pluie.(
8J
Un
de ces vils mortels alors s’en aperçoit;«
Tu
trembles, lui dit-il.Mon
ami, c’estde froid^Reprend
soudain le sage, » etmontre
à cet infâmeQue
s’ils brisent le corps, ils n’ontpu
briserl’ârne.Mon
esprit se refuse à ces derniers tableaux,
Sublimes de-bassesse et d’attentats nouveaux.
Enfin le
coup
fatal l’arrache â leurfurie.Soixante ans de vertu
ne
sauvent point sa vieD’une
fin, réserve'eau
barbare oppresseur.Et
sous le ferdes loistombe
leur défenseur.Farouche
liberté, voilàdonc
ton ouvrage!Et
faut-il tejugersur celte affreuseimage
?Non,
tu n’es pas ainsi.Vainement
s’arme-t-onDes
criminels excès qu’onimpute
à tonnom
;Les
plus sublimes lois, les choseslesplus saintesDe
vilsblasphémateurs ontsouffertles atteintes.Et
tamorale
, ô Christ, enfin atriomphé Des bourreaux
en étole, et des auto-da-fé.' Souffrir, et triompher, doitêtre aussi ta gloire.Liberté! tes martyrs cimentent ta victoire.
Hé
quoiî tant de flots d’or, et tantde
sanghumain
Auraientdonc,
quarante ans, été versés en vain?Si
Guadet
etVergniaud,
siBailly, si tant d’autres,De
cette foi nouvelle intrépides apôtresDes
vertus icibas ont éprouvé lesort.Imiter leurs travaux, c’est honorerleur mort.
Poursuis, o liberté
, ton
immense
carrière1 Voici ta loi :jamais ne retourne en arrière!Tu
dois tepréparer à denouveaux combats
:Mais des rois conjurés
que
peuvent les soldats?s
’s
( 9 )
En
vain ils régneraient dans nos villes sanglantes,
Souslesrempars détruits,sousles cendresbrûlantes ,
Tu
renaîtrais.Ton
bras,armé
parla fureur,
Renverserait bientôt
un
injusteoppresseur.Mais redoute surtoutl’impure calomnie!
Sousles traits lesplusfauxellepeintton génie
,
Sur
de hautesvertus verse sesnoirs poisons;Éclaire sescomplots
du
feude
tes rayons!L’universt’est
promis
, liberté! talumière Doit,comme
lesoleil, remplirla terre entière;Astre resplendissant, levé surlesFrançais,
On
peutvoiler ton front; t’anéantir,
jamais.
NOTES.
(i) Jeaii-Silvaiii Bailly, né le 1
5
septembre 1700; mort sur Fécliafaudle 12novembre,auChamp-de-Wars.Ilétait des aca- démies: des sciences,françaiseetdes inscriptions;maire dePa-
ris; présidentdelaséance<luJeude Paume, le 20 |uin 1789, lorsque le roieut, faitdéfenseaux état-généraux des’assembler.
Comme
on leconduisaitausupplice, scsmembres glaces parle froid etlapluie étaientagitésd’untremblementinvolontaire;
un de ses bourreaux: tu trembles, Bailly.
—
Ouije tremble, mais c’estdefroid.(2) Dansl’élogehistoriquedeBailly,Lalande, soncontempo- rain et sonc^égueà l’académie, le faitallerenvoiture.
Lestableaux historiquesdelarévolution française (Paris 1804)5 adoptent la
même
circonstance. Lagravurelereprésentedans la fatalecharrette. M. Thiers prétendqu’ilfittoutela route à pied.J’ai choisi la premièreversion.
(3)
A
riîôtelde ville, lorsque,pardévouement, ilaccepteles fonctionsde maire,bien dangereusesalors, onlui mitsurla tete une couronne defleurs.
(4) Les hauteurs de Chaillot. C’est dans uneagréable retraite
([u’ilavaitàChaillotqu’ila composé presquetousscsouvrages.
V«i-5 ailles,