France Télécom ou comment
s’en débarrasser
P
our la Revue française de gestion, le management est constitué par un ensemble de disciplines qui doit permettre d’améliorer le fonctionnement des marchés et celui des organisations. Aujourd’hui, on se demande si ces deux objectifs restent encore d’actualité, tant il y a loin de la coupe aux lèvres.Nous ne reviendrons pas sur la crise des marchés finan- ciers de ces dernières années, entraînée par des innova- tions de plus en plus risquées et douteuses, avant de pro- voquer les catastrophes que l’on sait, dont on subit aujourd’hui les conséquences. La finance, grande disci- pline de la gestion s’il en est, n’a pas su construire les outils de réglementation nécessaires. Elle a été l’instru- ment des dérèglements des marchés.
En ce qui concerne les organisations et notamment les grandes entreprises, force est de constater, en France, que le management, loin d’apparaître comme un facteur de progrès est ressenti par les salariés, comme un ensemble de techniques de manipulation mise à la disposition
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d’une direction toute puissante qui est la seule à disposer du savoir. Selon un son- dage effectué au mois de septembre par TNS Sofres, 32 % des salariés français font confiance en leurs employeurs, contre 47 % en Allemagne et 54 % aux États-Unis.
Chez France Télécom, ce manque de confiance a entraîné une perte d’identité de l’entreprise et la disparition des repères que celle-ci doit créer. Les 25 employés qui se sont suicidés depuis 2008 ont tragiquement témoigné de cette situation où la confusion semblait régner. Encore faudrait-il les connaître. Les médias ont préféré donner la parole aux experts qu’enquêter sur les vies des suicidés.
Dans un monde où les grandes institutions comme la religion, la famille, l’État-provi- dence ou protecteur, le syndicat, le parti, se sont considérablement affaiblis, l’entreprise apparaissait encore comme un des lieux qui échappait à cet effondrement, un lieu de
« transfert » où les salariés n’étaient pas traités indistinctement comme des indivi- dus.
Pour la direction de France Télécom, cette dimension sociale de l’entreprise n’existait pas. Une fois n’est pas coutume, les deux castes au pouvoir, les ingénieurs et les
financiers étaient d’accord, avec le consen- tement plus ou moins déclaré de la plupart des syndicats ; l’entreprise employait 120 000 personnes. Il y en avait 25 000 de trop si elle voulait affronter la compétition mondiale. La direction ne savait que faire de ce personnel. Elle voulait s’en débarras- ser. Elle considérait que les salariés étaient trop attachés à leur entreprise, à leur métier.
Or 75 % des employés étaient protégés par le statut de fonctionnaire. On ne pouvait donc pas faire de plan social comme les autres entreprises, d’où l’appel à différents moyens plus ou moins sophistiqués, allant de la mobilité à la « placardisation » du stress au harcèlement. Il fallait faire un plan social rampant. La gestion des ressources humaines ou l’art d’encourager les gens à partir en masse.
Les bons esprits déclarent que s’il n’y avait en France, ni statut, ni droit du travail, le problème ne se poserait pas. Mais le pro- blème se pose ici et maintenant. On nous dit qu’il est complexe, mais à quoi sert la ges- tion si ce n’est à répondre aux questions complexes. Si la gestion a un intérêt scien- tifique ou technique, elle doit retrouver un sens : ne pas détruire les marchés et les organisations, mais les aider à se construire.
8 Revue française de gestion – N° 197/2009
7 Éditorial – Jean-Marie Doublet 11 Ont contribué à ce numéro
15 Les sept jalons d’une gestion du savoir efficace Lise Préfontaine, Nathalie Drouin, Jamal Ben Mansour 35 Les investisseurs institutionnels influencent-ils les stratégies ?
Denis Lacoste, Stéphanie Lavigne, Éric Rigamonti 49 Les villes ont-elles une personnalité ?
Boris Bartikowski, Dwight Merunka, Abdoulaye Ouattara, Pierre Valette-Florence
65 Manipulation des bénéfices et rachats d’actions.
Le cas des entreprises du secteur pétrolier et gazier Nicole Lanoue, Dominic Peltier-Rivest
83 L’adoption des pratiques de gestion lean.
Cas des entreprises industrielles françaises Godefroy Beauvallet, Thomas Houy
Dossier – Les stratégies de rupture
Sous la direction de Laurence Lehmann-Ortega, Pierre Roy
109 Introduction
Laurence Lehmann-Ortega, Pierre Roy
113 Les stratégies de rupture : synthèse et perspectives Laurence Lehmann-Ortega, Pierre Roy
127 La modification des règles du jeu sectoriel.
Le cas de l’industrie du jeu vidéo Pascal Aurégan, Albéric Tellier
147 Les leviers de la déconstruction stratégique. Le cas Logan Emmanuel Métais, Denis Dauchy, Pierre-Guy Hourquet
numéro 197 octobre 2009
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163 La révolution à petits pas. Pour une relecture du cas Ikea Jean-Marc Schoettl
175 Pourquoi les entreprises existantes ne devraient pas créer de rupture Costas Markides
185 Summary
189 Note aux auteurs
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Pascal AURÉGANest maître de confé- rences à l’université de Caen (IAE). Au sein du laboratoire NIMEC, il mène des travaux sur les liens entre projets et management stratégique.
Boris BARTIKOWSKI est professeur associé en marketing à Euromed Manage- ment. Il est titulaire d’un doctorat de gestion de l’IAE Aix-en-Provence Graduate School of Management en France et de l’université d’Augsburg en Allemagne. Ses recherches portent sur le comportement du consomma- teur, la réputation des entreprises et la satis- faction des clients. Il s’intéresse particuliè- rement aux aspects interculturels en comportement du consommateur. Il a publié ses recherches dans différentes revues amé- ricaines, françaises et allemandes.
Godefroy BEAUVALLET est directeur de la stratégie et des affaires financières de l’Institut Télécom. Il est chercheur associé à Télécom ParisTech, a cofondé et dirige le Projet Lean Entreprise (www.lean.enst.fr).
Ses recherches portent sur l’usage efficient des technologies de l’information, le mana- gement de projet à fort contenu technolo- gique et le lean management.
Jamal BEN MANSOUR, maître ès sciences et doctorant en management au programme conjoint à l’ESG-UQAM. Il est adjoint de recherche à la chaire de ges- tion des compétences. Ses recherches por- tent entre autres sur la gestion du savoir en
contexte multiprojet, la gestion des incerti- tudes, la justice organisationnelle, la socia- lisation professionnelle, la confiance inter- personnelle. Il a reçu plusieurs bourses d’excellence académique et ses recherches doctorales sont financées par le Fonds québécois de recherche sur la société et la culture.
Denis DAUCHY, docteur en sciences de gestion, est professeur en stratégie d’entre- prise. Il assure également la direction de l’Executive MBA de l’Edhec. Fort d’une expérience professionnelle en entreprise et dans le conseil, il intervient dans différents programmes académiques et anime des dis- positifs de formation - action pour de nom- breuses entreprises.
Nathalie DROUIN est professeur titu- laire en gestion de projet au département management et technologie de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Ses acti- vités de recherche se concentrent sur les pratiques émergentes de gestion de projets dans un contexte d’équipes dispersées et la gestion des compétences requises par les entreprises pour créer de la valeur par l’in- novation. Depuis 2004, elle participe à titre de chercheure principale à la chaire de recherche du Canada en gestion de projets technologiques. Elle est également respon- sable de l’axe de recherche sur les compé- tences et le transfert des apprentissages au sein de la chaire en gestion de projet de l’ESG-UQAM.
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Pierre-Guy HOURQUET, professeur de management à l’Edhec, est directeur d’Edhec Executive. Ses recherches se cen- trent sur le management stratégique des res- sources humaines et la performance. Plus spécifiquement, il s’intéresse à l’alignement entre stratégie, organisation, comportement et performance. Il intervient régulièrement auprès de dirigeants et de managers sur ces questions.
Thomas HOUY est maître de confé- rences en sciences de gestion au départe- ment sciences économiques et sociales de Télécom ParisTech. Ses recherches portent pour partie sur la diffusion des pratiques managériales inspirées par le Toyota Pro- duction System. Parmi ses terrains d’étude figurent des entreprises du secteur indus- triel, des services et des établissements de santé. Il enseigne le management des sys- tèmes d’information et la stratégie.
Denis LACOSTEest professeur à l’ESC Toulouse où il dirige le groupe de recherche en stratégie d’entreprise. Ses recherches actuelles portent sur le gouvernement d’en- treprise et le management des entreprises de service.
Nicole LANOUE, est professeure en sciences comptables à l’École des sciences de la gestion de l’université du Québec à Montréal (Montréal, Canada). Ses travaux de recherche portent sur la gestion des résultats, l’analyse des états financiers ainsi que sur l’utilisation de l’information comp- table à des fins d’évaluation.
Stéphanie LAVIGNE est professeur à l’ESC Toulouse et chercheur associée au
Lereps (université Toulouse I). Elle a publié deux ouvrages et des articles dans les domaines de la gouvernance d’entreprise, la financiarisation des stratégies et l’étude des investisseurs institutionnels.
Laurence LEHMANN-ORTEGA, diplômée d’HEC, a d’abord été consul- tante en stratégie avant de se tourner vers l’enseignement et la recherche. Sa thèse et ses travaux portent sur l’innovation straté- gique et les stratégies de rupture, en parti- culier dans les entreprises existantes dans des secteurs matures et non technolo- giques. Dans ce cadre, elle s’intéresse en particulier aux nouveaux modèles écono- miques en réponse aux enjeux du dévelop- pement durable, et à ses conséquences dans des multinationales, notamment en termes d’apprentissage et de remise en cause des schémas mentaux. Elle est actuellement professeur affiliée à HEC Executive Education.
Costas MARKIDES est professeur de stratégie et de management international à la London Business School, où il est titu- laire de la chaire Robert P. Bauman Chair of Strategic Leadership. Natif de Chypre, il a obtenu un BA et un MA en économie de l’université de Boston, ainsi qu’un MBA et un DBA de la Harvard Business School. Il participe au comité éditorial de nombreuses revues anglosaxones, telles que Strategic Management Journal, Academy of Manage- ment Journal, Sloan Management Review et est l’auteur de nombreux articles et ouvrages portant sur le management des firmes diversifiées ainsi que sur l’innova- tion et la créativité pour mener à bien des stratégies de rupture.
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Dwight MERUNKA est professeur de marketing à l’université Paul Cézanne à Aix en Provence (IAE Aix) et à Euromed Mana- gement à Marseille. Il est diplômé d’HEC et détient un doctorat de gestion de l’uni- versité d’Aix-Marseille. Ses principaux domaines de recherche concernent le com- portement du consommateur, la gestion des marques et les études cross-culturelles. Il a publié ses recherches dans des revues scien- tifiques anglosaxones (telles que Review of Marketing Research, Journal of Business Research) ainsi que dans des revues fran- çaises. Il a obtenu des Best paper awards de l’American Marketing Association et de la National Conference in Sales Management.
Emmanuel MÉTAIS est professeur de stratégie à l’Edhec, directeur du MBA Full- Time. Ses recherches portent sur les chan- gements radicaux dans les organisations, avec une focalisation plus particulière sur deux thématiques : les stratégies de rupture et la performance des acquisitions.
Abdoulaye OUATTARA, docteur en sciences de gestion de l’université de Clermont-Ferrand et agrégé des universités, est professeur de gestion au CESAG à Dakar. Il a été professeur à l’université de Bouaké en Côte d’Ivoire et conseiller com- mercial auprès de l’Ambassade de Côte d’Ivoire au Canada. Ses recherches portent sur le comportement du consommateur, en particulier des consommateurs dans les pays émergents ou en développement. Il est l’au- teur de l’ouvrage Le Marketing en Afrique.
Dominic PELTIER-RIVEST est profes- seur agrégé à l’École de gestion John-Mol- son de l’université Concordia (Montréal,
Canada) et est Certified Fraud Examiner (CFE). Il enseigne et effectue ses travaux de recherche sur la détection et la prévention des fraudes en entreprise.
Lise PRÉFONTAINEest professeur titu- laire en gestion de projet au département management et technologie de l'ESG- UQAM et directrice du programme de doc- torat conjoint en administration. Depuis plus de dix ans, elle dirige des projets de recherche sur la collaboration et les parte- nariats public-privé. L’étude de grands pro- jets l’a amenée à se pencher sur la gestion du changement technologique. Elle s’inté- resse particulièrement aux facteurs cri- tiques de succès et à la gestion du risque, aux mécanismes de coordination et de gou- vernance de ces grands projets et aux impacts de la gestion par projets sur les ges- tionnaires et les organisations.
Éric RIGAMONTI, docteur en sciences de gestion est professeur à l’Essca d’An- gers. Ses travaux portent notamment sur la gouvernance des entreprises et les formes de capitalisme.
Pierre ROYest maître de conférences en sciences de gestion à l’université de Montpellier. Spécialisé en stratégie, il enseigne au sein de l’Institut des sciences de l’entreprise et du management (ISEM).
Ses travaux portent sur la dynamique concurrentielle et notamment le concept de stratégie de rupture. Plusieurs de ses recherches, menées au sein de l’industrie cinématographique, ont fait l’objet de publications dans des revues académiques et des ouvrages collectifs portant sur les stratégies concurrentielles.
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Jean-Marc SCHOETTL, diplômé de l’ESCP, docteur en science des organisa- tions, a été consultant senior dans le Groupe ABC (Spin-off du cabinet McKin- sey), puis associé d’AEC-Partners. Actuel- lement directeur de JMS Consultants, il est aussi professeur de stratégie au Groupe Sup de Co Montpellier. Il intervient égale- ment à l’université Paris-Dauphine et à l’ESCP-EAP dans deux executive masters :
« Business Consulting » et « Énergie Management ». Il a publié des différents articles et livres notamment sur les straté- gies de rupture.
Albéric TELLIER est maître de confé- rences habilité à diriger les recherches à l’université de Caen. Il est directeur délégué de l’IAE de Caen en charge du e-learning et de la formation continue. Menés au sein du
laboratoire NIMEC, ses travaux de recherche portent principalement sur la configuration et le fonctionnement des réseaux et les stratégies d’innovation.
Pierre VALETTE-FLORENCEest profes- seur des universités à l’IAE de Grenoble, université Pierre Mendès France. Ses recherches académiques ainsi que ses inter- ventions dans le monde professionnel por- tent sur la gestion de la marque, le luxe, l’étude du comportement du consommateur et les méthodes quantitatives. Il intervient régulièrement sur ces thèmes, en particulier dans les domaines des études de marché et des méthodes de recherche marketing, du comportement du consommateur et des tech- niques avancées d’analyse de données. À ce jour, il est l’auteur de nombreux articles dans des revues anglophones et francophones.
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