Une Idylle
en Egypte
ROMAN PAR
Marie-Reine AGHION
CHAPITRE PREMIER
AU PAYS DU SPHINX
— Alors, Nicolette, chère, bien chère petite chose, vraiment vous êtes certaine de ne pas avoir le mal le mer à bord...
— ...à bord de ce dromadaire ?... Ne soyez pas idicule, Leslie ! Et puis... et puis, cessez donc de jouer au vieux « blédard », tout simplement parce que vous lemeurez au Caire depuis trois ans !...
— Eh ! lança Leslie d'un air entendu, en trois ans, l'on apprend bien des choses dans un pays, surtout si on l'aime ! Ainsi, moi, simple touriste, je me rendais en Égypte pour visiter le Sphinx et les Pyramides, glisser en dahabieh le long du Nil jusqu'à Assouan et parcourir, d'un œil rapide, les grandes cités antiques et nodernes de cette terre à surprises... et... j'y suis encore ! L'attrait du désert, sans doute ? Un séjour Mehadi, un autre à Hélouan, au cœur même du désert, et j'étais conquis ! Tandis que vous....
— Oui, moi, je débarque à peine, pour vous ! Un petit ton d'amertume perçait dans ces mots,
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si simples, et Leslie crut devoir rassurer la jeune fille.
— Tranquillisez-vous, chère Nicolette. Bientôt, vous aussi deviendrez une Égyptienne cent pour cent...
Surtout lorsque vous aurez perdu l'habitude d'être une Parisienne deux cent pour cent !
— Que signifie encore cette critique ? demanda-t-elle le sourcil relevé en toit de pagode.
— Mais, rien... rien..., assura Leslie avec un sourire tendrement protecteur.
Il y avait près de quinze jours que Nicole Loret et Leslie Mingham avaient fait connaissance, au cours d'une fête mondaine donnée par une haute personnalité caïrote. La vieille maison, construite selon les meilleures traditions, si pittoresque avec ses vastes moucharabiehs de bois appliqués sur sa façade comme autant de mas- , ques, ses vastes salons meublés à l'orientale, son jardin à la mode d'autrefois, était égayée par une foule aima- blement cosmopolite. La jeunesse s'était groupée dans l'allée des paulownias et assise en demi-cercle autour d'un charmeur de serpents. Chacun de ses tours était annoncé par le « galagalagalagalagala » rituel de l'aco- lyte, un amusant petit bonhomme d'une douzaine d'an- nées, portant déjà tarbouche et galabieh blanche.
Assis côte à côte — mais s'ignorant encore — Nicole Loret et Leslie Mingham s'étaient émerveillés de concert aux premiers exploits de l'artiste ès-ophidiens qui, avec une sérénité parfaite, tirait de sa flûte des sons fort doux et traînait à sa suite une demi-douzaine de ser- pents de races diverses, tous charmés par son art.
Parfois, il s'asseyait et les serpents, pâmés, l'entou- raient. Certains même, s'élevaient autour de lui et dodelinaient lentement leur tête. Subissant le charme, les assistants souriaient à ce spectacle lénifiant.
— Le futur. paradis terrestre, avait prononcé Leslie,
souriant à sa jeune voisine. Plus d'instinct sauvage, plus de haine, plus de mal. Le serpent lui-même — ce symbole de la tentation perverse — sera charmé et rendu impuissant à nuire, grâce aux flots d'harmonie
; dont, peu à peu, l'on entourera notre grande petite planète !... Lorsque l'harmonie des sphères sera un point acquis, que les accords célestes remplaceront avantageusement l'atroce et cacophonique discordance mentale présente, alors, oui, le véritable paradis terres- tre sera un fait accompli.
C'était beaucoup philosopher auprès d'une jeune fille de 19 ans, toute grâce, toute intelligence, mais bien loin de posséder le bagage scientifique et intellectuel d'un transfuge de l'université de Cambridge. A vingt- cinq ans bien sonnés, Leslie avait, par surcroît, fait le tour du monde et acquis encore, de ce fait, une solide expérience concernant l'humanité. Pour lui, toutes les idéologies se fondaient en ce solide principe : « l'in- dividu... dont la conscience est vaste comme le monde ».
Mais cet individu pacifié, idéalisé, spiritualisé repré- sentait pour lui « l'homme futur ».
Attentive et silencieuse, Nicole avait tourné vers lui l'auvent de sa capeline d'organdi et il avait quelque peu perdu, durant vingt secondes, son flegme superbe.
A contempler ces larges yeux verts pointillés d'or, ce nez mutin, ces boucles encadrant un visage ovale et gracieux, il avait aussitôt pensé :
« Signé Paris » .
Et toute sa philosophie s'était concentrée sur le point rose d'une bouche aimable et spirituelle, qui avait répondu : — D'aucuns, en effet, nous annoncent l'avènement l'âge d'or. Y croyez-vous réellement, monsieur ?
— Sans aucun doute, mademoiselle. Il suffirait, pour
cela, que chacun de nous y mît un peu du sien...
— Il suffirait de s'oublier parfois, pour mieux songer aux autres...
— C'est exactement cela. Plus encore : il suffirait d'aimer son prochain...
— Comme soi-même ? complèta Nicolette, amusée et ravie par ce dialogue inattendu.
— Non, mademoiselle, mieux que soi-même, acheva Leslie.
Le rire charmant de Nicole Loret surprit agréablement l'oreille du jeune homme.
— N'est-ce pas beaucoup demander à la plupart des, êtres ?
— Ils seront bien forcés de suivre les pionniers ! Le temps est proche où les traînards matérialistes...
Mais, le doigt de Nicole s'élevait discrètement. Son visage, tourné vers Leslie, exprimait encore son admi- ration sincère. Cependant, le charmeur de serpents avait amené ses pensionnaires dulcifiés à regagner d'eux- mêmes des boîtes rondes et à s'y lover parfaitement.
Le spectacle était intéressant et méritait qu'on lui accordât une grande attention. Aussi, Leslie sourit-il.
à sa jeune voisine, en signe d'acquiescement, et reporta- t-il ses regards sur l'homme au turban
— Galagalagalagalagala..., brailla l'adolescent, faisan claquer sa langue comme une castagnette.
— Va pour Galaga laga lagalagala, concéda, derrière les jeunes gens, un jeune égyptologue. Mais... j'aimerais assez à trouver dans un dictionnaire l'étrange étymologie de ce roulement de syllabes !
— Chut ! murmura sévèrement Nicole, scandalisée Cette fois, le charmeur semblait réclamer, par gestes, le silence le plus complet. Étendant ses bras pour dési- gner l'assemblée, puis portant un doigt sur ses lèvres
pour demander le silence, il semblait vouloir signifier, par cette double mimique, la prochaine réalisation d'un tour difficile.
— Le « gag », murmura tout bas Leslie.
— Le « clou », avait murmuré Nicole, au même moment.
— Chut ! Chut ! s'indignait à son tour leur voisin.
Nicole et Leslie sourirent et prirent tous deux la mine confuse d'enfants réprimandés en même temps.
Le charmeur, cependant, retournait à ses reptiles et posait, l'une sur l'autre, deux boîtes contenant deux serpents dûment enclos et, sur le couvercle de la pre- mière, un pot de fleurs. Le tout fut posé au centre d'un vaste carré de toile imprimé, dont il noua les extrémités comme pour faire un paquet solide. Deux de ces extré- mités étaient terminées par deux perles de verre blanc.
Alors, après avoir réclamé une fois encore le silence le plus absolu, il souleva la lourde charge et glissa les deux perles sous ses paupières...
Un frémissement de surprise parcourut l'assistance.
— Atroce, pensa Nicole, sans oser exprimer à haute voix ses impressions.
Mais, la pression d'une main amicale et apaisante sur son bras, prouva que son voisin l'avait devinée et l'ap- prouvait.
Et maintenant, ses deux bras étendus, la tête à peine penchée en avant, le charmeur de serpents tour- tait sur lui-même comme un derviche, entraînant lans sa ronde rythmée les serpents et le pot de fleurs, loués ensemble dans le carré de cotonnade...
Puis, l'étrange valse se ralentit... Ses pieds agiles et souples cessèrent de battre rythmiquement le sable de l'allée. Souriant enfin de toutes ses dents éblouis- antes, le charmeur retira les perles de ses yeux et,
soutenant l' étrange paquet de ses deux mains, fit le tour de l'assemblée, pour bien faire constater son poids et affirmer — toujours par sa mimique étrange et san:
l'adjonction d'une seule parole — qu'il n'y avait eu nulle supercherie, durant le spectacle qu'il venait de donner.
Tout naturellement, Nicole s'était tournée vers son voisin et l'interrogeait du regard.
— Ce que j'en pense ? répondit-il. Rien... J'admire..
— Et s'il y avait eu, à notre insu, influence magnétique collective ? Si c'était un cas de semi-hallucination générale ?
— Pourquoi donc ? Ce tour, qui vous bouleverse tient peut-être un peu du fakirisme... Mais, je vous assure que ces sortes de charmeurs en pratiquent bier d'autres sans s'émouvoir et sans en souffrir.
Tous deux s'étaient levés. Vexé par le « Chut ! exprimé par Nicole, le jeune égyptologue s'éloignait du groupe. Une main féminine interrompit son exode
— Monsieur Arlin, permettez-moi de vous présenter à Mlle Loret, qui nous fait l'honneur d'être des nôtres depuis peu. Mlle Loret arrive de Paris et passera probablement trois mois en Égypte. Nicole, je vous présente aussi M. Mingham, Cairote enragé... Oh murmura-t-elle gaîment, en voyant le double sourire
qui s'échangeait, je vois que vous vous connaissez déjà
— Beaucoup, affirma sérieusement Leslie, pince-sans- rire. — C'est-à-dire, avoua Nicole qui s'amusait de tout son cœur et n'avait guère prêté attention au plongeon du jeune égyptologue, c'est-à-dire que monsieur... Min- gham et moi avons déjà échangé maintes phrases au sujet du...
— Du charmeur de serpents ?
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