• Aucun résultat trouvé

Histoire des associations : La mémoire ( )

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Histoire des associations : La mémoire ( )"

Copied!
61
0
0

Texte intégral

(1)

Les Déportés en Isère Histoire des associations :

La mémoire

(1945-1995)

Tome II

(2)

Série dirigée par Jean-William Dereymez,

Directeur adjoint de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble

L’édition de cet ouvrage a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication, avec la collaboration

de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.

© L’Harmattan, 2010

5-7, rue de l’École polytechnique – 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com

[email protected] [email protected]

ISBN : 978-2-296-11870-6 EAN : 9782296118706

(3)

Karin Dupinay-Bedford

Les Déportés en Isère Histoire des associations :

La mémoire (1945-1995)

Tome II

La Librairie des Humanités Série « Mémoire des Alpes »

L’Harmattan

(4)
(5)

La Librairie des Humanités

Dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l’EHESS, Maître de conférences de philosophie politique à l’Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre Croce, chargé de mission sur la politique de publication de l’UPMF.

La Librairie des Humanités est une collection coéditée par les Éditions L’Harmattan et l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.

Membres du Conseil scientifique de la collection : Thierry Ménissier, Sciences de l’Homme – Alain Spalanzani, Gestion – Fanny Coulomb, Économie – Jérôme Ferrand, Droit – Pierre Kukawka, Politique et Territoire – Jacques Fontanel, Série « Côté Cours » – Jean- William Dereymez, séries « Mémoire des Alpes » et « Sentiers de la Liberté »

Série « Mémoire des Alpes »

Cette série trouve ses origines dans un programme Interreg Alcotra éponyme, initié en octobre 2003 et regroupant chercheurs et collectivités territoriales de Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Piémont, Ligurie. À la différence de la série « Sentiers de la Liberté », « Mémoire des Alpes » comprend des volumes attachés spécifiquement au massif alpin, privilégiant la période de la Seconde Guerre mondiale, sans exclusivité : l’un des principes du programme n’est-il pas de replacer les Années noires dans la longue durée, d’insister sur les effets de la mémoire avant, pendant et après le conflit ? Aussi la série scrute-t-elle hommes, faits, structures en amont comme en aval de la Seconde Guerre mondiale, l’essentiel résidant dans la recherche des racines de la mémoire de cette région d’Europe, sinon de l’identité alpine.

Dans la série « Mémoire des Alpes »

Daniel J. GRANGE, Du Môle au Maquis des Glières, Vie et mort d’un jeune Résistant savoyard – Paul Lespine (1926-1944), 2007.

Hélène BARIOT-DUCHÊNE, Aristide CHAMBAZ et Chantal FONTANEL, Chroniques de Guerre, Anthy 1914-1918, 2007.

Dans la série « Sentiers de la Liberté »

Paul TILLARD, Le pain des temps maudits (roman), suivi de Mauthausen (témoignage), 2007.

DEFENSE DE L’HOMME, Les témoins qui se firent égorger, 2007.

Amandine ROCHAS, La Handschar, Histoire d’une division de Waffen-SS bosniaque, 2007.

Jean-William DEREYMEZ, Le refuge et le piège : les Juifs dans les Alpes (1938-1945), 2008.

(6)
(7)

A Stefan, mon fils

Il est des histoires qu’il ne faut pas oublier, Et transmettre …

(8)
(9)

Remerciements

E TRAVAIL DE LONGUE HALEINE – doctorat et publication – doit beaucoup à certaines personnes. Mes remerciements iront à elles.

Tout d’abord, les témoins. Henry Duffourd, Roger Fleury, Edouard Bordet, Paul Guillerminet, Charles Brun, Camille Armand, Roger Grandoni, Émile Oddoux, et Simone Lagrange ont eu la patience et la disponibilité pour répondre à mes nombreuses questions, les mots pour rire parfois dans ces entretiens empreints de tant de douleur.

Qu’ils en soient ici mille fois remerciés. Les nombreux autres me pardonneront de ne pas les mentionner nominativement, mais ils sont présents de toute manière. Ils ont tous apporté leurs témoignages, leurs lumières avec des accents précieux à mon travail d’historienne et chers à mon cœur. La richesse de leur participation est inestimable.

Ensuite les historiens, et d’abord Éric Vial, mon directeur de thèse, pour m’avoir suivi et orienté ; sa patience, ses conseils et sa lecture méticuleuse furent eux aussi précieux. Ils permirent un enrichissement intellectuel continuel et des mises en valeur importantes. D’autres par leur réflexion et qui furent des références : Annette Wieviorka pour son travail sur la mémoire de la déportation, Bernard Bruneteau pour celui sur les génocides, René Rémond, Jean-Pierre Azéma et Jean-Jacques Becker pour leur immense culture historique, parmi d’autres.

Puis l’Institut d’Études Politiques de Grenoble en la personne du politologue Jean-William Dereymez et les Éditions L’Harmattan par Pierre Croce qui me propo- sèrent et acceptèrent la publication de ma thèse, dans le cadre du projet INTERREG Mémoire des Alpes et auquel j’ai participé. Qu’ils soient remerciés pour la reconnais- sance dont ils me font l’honneur, ainsi que pour le travail que je leur rajoute avec cette publication.

Une place doit aussi être faite aux personnes qui apportèrent leurs aides à l’occasion de mes recherches, comme les archivistes des diverses municipalités iséroises, le secrétariat du sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet, et puis toutes les autres qui à un moment ou à un autre surent répondre à mes attentes. De même, l’ancien directeur de l’Office départemental des anciens combattants et victimes de guerre, M. Zaparucha, ainsi que M. Armand, celui de l’annexe rue des Marronniers, nous apportèrent leurs connaissances et leur compréhension de certains aspects du monde où gravitent les anciens déportés.

Enfin, un merci aussi à Céline qui eut la tâche ingrate de la relecture et de la correction, à ma mère qui m’encouragea et me soutint, à tous qui me supportèrent à tout instant, aussi bien dans les moments d’euphorie que dans ceux de doute.

Pour achever, que ceux qui ne sont pas cités ne m’en veuillent pas, ils sont dans ce travail, page après page…

C

(10)
(11)

Sommaire

Remerciements

9

Abréviations

13

Préface par Jean-William D

EREYMEZ 15

Introduction

17

F

ONDEMENTS

Chapitre I : 1945-1946. LES FONDEMENTS DE LA MEMOIRE ISEROISE

DE LA DEPORTATION 27

M

EMOIRE DE LA DEPORTATION

Chapitre II : 1945-1971 : DES ACTIONS SOUTENUES 57 Chapitre III : 1971-1995 : DES MOYENS RENOUVELES 153

M

EMOIRE ET IDEAUX Chapitre IV : 1945-1995 : DES REVENDICATIONS

AU NOM DE LA MEMOIRE 289

Chapitre V : 1945-1995 : DES ACTIONS POLITIQUES ET MORALES 323

R

EFLEXION CONCLUSIVE

Chapitre VI : MEMOIRE OU MEMOIRES ? 413

LA RHETORIQUE UTOPIQUE DE LUNION

Conclusion 455

Annexes 471

Sources 517

Bibliographie 541

Index des noms de personnes et de lieux 569

Table des matières 603

(12)
(13)

Abréviations

ACVG Anciens combattants et victimes de guerre ADI Archives départementales de l’Isère

ADIF Association départementale des déportés, internés et familles ADIRP Association départementale des déportés et internés résistants et patriotes AMR Association des mouvements de Résistance

AM Archives municipales

AN Archives nationales

ANACR Association nationale des anciens combattants résistants ANVAV Association nationale des victimes de l’Allemagne et du nazisme

AP-ADIF Isère Archives privées de l’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère

AP-ADIRP Isère Archives privées de l’Association départementale des déportés, internés résistants et patriotes de l’Isère

AP-Amicale du

11 Novembre 1943 Archives privées de l’Amicale du 11 novembre 1943 ARAC Association républicaine des anciens combattants

AS Armée secrète

CHOLF Commission d’histoire de la Résistance et de la Déportation CNR Conseil national de la Résistance

FNAR Fédération nationale des anciens résistants

FNCEAIDP Fédération nationale des centres d’Entraide des internés et déportés politiques

FNDIP Fédération nationale des déportés et internés patriotes FNDIR Fédération nationale des déportés et internés de la Résistance FNDIRP Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes FTPF Franc-tireurs et partisans français

FTP-MOI Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée IHTP Institut d’histoire du temps présent

MNGPD Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés MNCR Mouvement national contre le racisme

MRDI Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère ONAC Office national des anciens combattants

OSE Œuvre de secours aux enfants PCF Parti communiste français PRO Patriotes résistants à l’occupation RG Renseignements généraux SOL Service d’ordre légionnaire

SS Schutzstaffel (échelon de protection)

STO Service du travail obligatoire

UFAC Union des fédérations d’anciens combattants

UMAC Union

UNC Union nationale des combattants

UNADIF Union nationale des associations de déportés, internés et leurs familles UJRE Union des Juifs pour la Résistance et l’entraide

(14)
(15)

P RÉFACE

UJOURDHUI, on le sait, le « Devoir de mémoire » s’impose comme un impératif dit

« citoyen », voire une obligation morale, poussant vers le néant le « droit à l’oubli » revendiqué par d’aucuns1. Dans la construction de cette mémoire, le rôle des témoins a été privilégié, prenant même parfois, dans certains cas, l’avantage sur celui des histo- riens. Ces témoins œuvrent ou plutôt œuvraient – car ils disparaissent progressivement – individuellement mais aussi collectivement dans le cadre d’associations qui fleurirent dès la Libération, associations d’« anciens combattants » dont celles de la Grande guerre avaient fourni le modèle, mais aussi associations de ce type nouveau d’acteurs que généra la Seconde Guerre mondiale, les déportés.

Or, si les associations d’anciens combattants ont leurs historiens, au premier rang desquels Antoine Prost2, si la Légion des combattants a aussi trouvé le sien3, il n’en va pas de même pour celles regroupant les anciens déportés. Aujourd’hui, grâce à la thèse de Karin Dupinay-Bedford, consacrée aux associations de déportés d’un dépar- tement connu pour son rôle dans la Résistance, le département de l’Isère, un nouveau pas a été franchi dans la connaissance de ce milieu si particulier. D’autant que ce travail universitaire s’appuie, comme il se doit, sur un impressionnant corpus, archivistique bien sûr, mais aussi procédant du recueil méticuleux de témoignages oraux.

La déportation constitue un phénomène historique ancien, dont nous n’avons pas encore exploré tous les avatars, qui connut des formes paroxysmiques à l’époque contemporaine, avec l’émergence des régimes totalitaires. Aujourd’hui encore, le vocable évoque principalement, dans la mémoire collective, le seul régime nazi et la Seconde Guerre mondiale.

Même dans ce cadre historique précis, les termes mêmes de « déportés », de

« déportation », prêtèrent et prêtent encore à discussion, voire à polémique, d’aucuns se réclamant, indûment aux yeux des « vrais » déportés, d’une appellation devenue méliorative : ne vit-on pas certains travailleurs en Allemagne, y compris des volontaires, s’autoproclamer « déportés du travail » ? Même en écartant cette catégorie, les clivages persistent entre déportés raciaux, déportés politiques, anciens otages. La déportation ne fut pas une mais multiple, le vécu des uns ne correspondant pas toujours à celui des autres, en dépit de bien des traits communs, l’asservissement, l’humiliation, la souffrance.

1Ferenczi Thomas (dir.),Devoir de mémoire, droit à l’oubli?, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, 286 p.

2 Prost Antoine, Les anciens combattants et la société française. 1914-1939, Tome I : Histoire, Tome II : Sociologie, Tome III : Mentalités et idéologies, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 237 + 261 + 268 p.

3Cointet Jean-Paul, La Légion française des combattants, 1940-1944. La tentation du fascisme, Paris, Albin Michel, 1995, 462 p.

A

(16)

Dans ces conditions, la mémoire de la Déportation et, partant, les associations et leur rôle, ne pouvaient être semblables : le déporté du fait de sa seule naissance, celui qui le fut pour ses actions de Résistance, enfin le déporté par hasard, le premier destiné le plus souvent à l’extermination rapide, les autres à la mort lente généralement par le travail, ne véhiculent pas la même mémoire. D’autant que les premiers appartenaient à ce que, faute de terme plus approprié, nous appellerons une « communauté », elle-même traversée du clivage parfois déterminant entre Français et étrangers. La création de l’« Amicale d’Auschwitz », comme le montre Karin Dupinay-Bedford, répondit à cette nécessité de porter un témoignage spécifique, celui des survivants de la Shoah.

Partage aussi la Déportation une autre dichotomie, à laquelle nous donnerons une appellation réductrice, mais parlante : la politique. L’enjeu de la mémoire, à la Libé- ration, est tel que les choix politiques des déportés intervinrent quasi immédiatement.

Karin Dupinay analyse avec une grande minutie l’apparition, puis l’ossification de clivages politiques entre rescapés, clivages remontant parfois à l’avant-guerre, appro- fondis par la guerre et surtout par la Guerre froide. Cette coupure entre ceux qu’il faut bien appeler les communistes, arc-boutés à la Libération sur le prestige du « Parti des 75 000 fusillés », alors premier parti de France par le nombre de militants, de « compa- gnons de route » et d’électeurs, sur celui de l’URSS qui réussissait à faire oublier le mois d’août 1939 et ce pacte qui, à bien des égards, fut une alliance entre les deux môles du totalitarisme, et leurs adversaires politiques d’alors, gaullistes principalement, hommes de droite en général, perdure.

Elle prend un tour nouveau avec l’élargissement du recrutement des associa- tions d’abord aux familles, principalement aux descendants directs, puis aux « amis ».

Ainsi voit-on aujourd’hui, comme dans le champ de la Résistance, des associations de

« Fils et de filles de déportés juifs de France », d’« Amis de la Fondation de la Dépor- tation », conservant les spécificités des déportations : pour ne citer que l’association des

« Amis de la Résistance », très active en Isère, ne doit-on pas relever son ignorance systématique – et symptomatique – de l’orthographe même d’« Auschwitz »4?

En outre, par-delà les clivages politiques, l’instauration d’une certaine mémoire, existaient et existent aussi des intérêts matériels : être reconnu « déporté » par l’État, c’est aussi ouvrir la voie à d’éventuelles compensations financières, au demeurant fort méritées. Ainsi vit-on naguère des enfants de déportés politiques réclamer les mêmes avantages que les descendants de déporté raciaux.

Nous n’aurons garde d’oublier non plus les rivalités personnelles, voire de clochers, qui traversent, non sans susciter un humour involontaire par leur caractère picrocholin, cette histoire des associations de déportés de l’Isère.

On comprend donc tout l’intérêt que prend l’édition de cette belle thèse de Karin Dupinay : montrer à un public qu’on espère vaste ces cheminements de la mémoire de la Déportation, à travers les différents prismes qu’elle emprunte, les enjeux qu’elle suscite hier comme aujourd’hui, les situations nationales, locales et personnelles.

Jean-William D

EREYMEZ

, Directeur-adjoint de l’Institut d’études politiques de Grenoble.

4Cf. certains articles de Martine Peters dansRésistance Isère, le périodique de cette association.

(17)

I NTRODUCTION

E 8 MAI 1945 MARQUE LA FIN DES COMBATS en Europe avec la signature de l’armistice. Comme l’ensemble des populations, les Isérois saluent le retour officiel de la paix. Mais ces temps font apparaître deux sentiments, deux attitudes, deux systèmes de pensée. Si les populations veulent croire à un monde dénué de souffrances, la réalité les rattrape brutalement, suite de prémices annoncés par la découverte du charnier du Polygone en septembre 19441, et par l’écho des douleurs de familles attendant le retour de leurs absents : prisonniers de guerre, requis du STO et disparus des suites de rafles ou de faits de Résistance.

Le département s’est brillamment illustré pendant le conflit, montrant un indé- fectible attachement à la patrie, élevant le combat et le sacrifice résistants au rang de modèles, aussi bien pour les locaux que pour les nationaux. Grenoble, surnommée

« capitale des maquis », distinguée par le général De Gaulle avec la croix de la Libération le 5 novembre 19442, redevient le siège préfectoral insufflant par là même la réinstaura- tion de la République avec un préfet issu de la Résistance, Albert Reynier3. Surtout, la ville devient le centre d’une réflexion mémorielle sur la place et la reconnaissance du vecteur résistant dans la mémoire de la Victoire, décidant les anciens résistants à fonder leurs associations dans l’agglomération. C’est dans ce contexte particulier que s’inscrivent les rescapés isérois des camps de concentration et d’extermination.

Ils commencent à rentrer, pour les premiers durant les derniers jours d’avril 1945, pour la plupart en mai-juin. Ils sont immédiatement confrontés à une incompré- hension de la part d’une société qui ne pouvait ni entendre leurs demandes, ni com- prendre leur martyre. Alors, les déportés fondent l’embryon d’un groupe de pression le 16 juin4, avant de créer la première association d’anciens déportés le 7 novembre : l’Association départementale des déportés et internés résistants et patriotes de l’Isère

1Philippe Barrière,Histoire et mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Grenoble en ses après-guerre (1944-1964), Grenoble, PUG, 2004, p. 51.

2Philippe Barrière,Histoire et mémoire…,op. cit.,p. 99.

3Albert Reynier est né en 1889. Ancien instituteur et directeur de l’école d’application de l’école normale d’instituteurs à La Capuche, socialiste et franc-maçon, il entre dans le mouvement Combat dès 1941. Il dirige ensuite l’Armée Secrète de l’Isère puis le secteur 6 des maquis isérois et le 5 janvier 1944, à Méaudre, participe à la Réunion Monaco qui décide de l’orientation politique du département à adopter dès la libération. Il siège au Comité départemental de Libération Nationale et le 5 mai 1944, il est désigné Commissaire de la République. Enfin, le 28 août, il devient préfet de l’Isère. Il meurt le 21 janvier 1949.Cf.Pierre Bolle,Grenoble et le Vercors. De la Résistance à la Libération. 1940-1944, Lyon, La Manufacture, 1985, p. 329.

4Les Allobroges, « Création de l’association des internés et déportés politiques », 18 juin 1945.

L

(18)

(ADIRP)5, affiliée à la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP)6. Son président est Paul Monval7, rapidement remplacé par Louis Baille-Barelle8.

Mais si les survivants affirment leur union, cette dernière est un leurre. Les déportés sont rattrapés par les tensions des temps ; la division politique entre les partis sur fond de guerre froide se répercute dans l’association dont le bureau est communiste9. Pourtant, cela n’empêche pas la création de neuf sections intermédiaires, principalement situées dans la périphérie de la commune centrale. Elles se situent dans des villes ou des groupes de villes : Échirolles10, la rive gauche du Drac avec Sassenage, Fontaine et Seyssins11, puis Saint-Martin-d’Hères et Gières12, La Tour-du-Pin13, Rives, Saint- Marcellin-Vinay-Roybon14, Vizille15, Voiron16, et Vienne17. Mais cette expansion ne fait pas illusion : certains membres revendiquent la prise en compte de leur mémoire propre, gage de leur identité associative : les rescapés de la rafle qui a suivie la manifestation patriotique du 11 novembre 1943. Le 22 septembre 1946, pendant une réunion de l’ADIRP Isère, les survivants de la tragédie de 1943, avec Abel Germain à leur tête,

5Le Réveil, « L’association des déportés et internés politiques », 8 novembre 1945.

6Karin Dupinay-Bedford,Les déportés en Isère. Histoire des associations : Genèse et revendications (1945-1992), Paris, Harmattan.

7Paul Monval est né le 4 novembre 1903. Il est directeur de la caisse agricole de l’Isère lorsqu’il est révoqué par Vichy. Emprisonné, il est relâché. Il rejoint le PCF et quitte le département pour le Vaucluse où il prend des responsabilités politiques. Il est arrêté le 6 mai 1944 à Avignon et déporté le 28 juillet à Neuengamme. Libéré en 1945, il rentre à Grenoble et s’investit dans le comité des déportés et des internés politiques de l’Isère.Cf.Entretien avec Charles Brun, le 24 avril 2000.

8Louis Baille-Barelle est né le 27 juin 1908 à Grenoble. Issu d’une famille ouvrière, il est chaudronnier à Neyrpic puis à la Viscose. En 1936, il y désigné comme secrétaire du syndicat CGT. Mobilisé en 1940, il rejoint finalement sa famille et reprend sa place dans l’usine dans laquelle en 1942, il devient membre de la commission permanente du Comité social ainsi que des commissions «jeunes» et

«entraide». La même année, contacté par Georges Bois-Sapin, résistant isérois, il rentre dans le mouvementCombatet est désigné comme responsable des Groupes Francs à la Viscose. Il développe aussi des cercles d’études dans le milieu ouvrier grenoblois, en liaison avec l’École des cadres d’Uriage.

Le 27 septembre 1943, dénoncé, il est arrêté par la Gestapo au cinéma Eden, pendant une conférence de Philippe Herriot. Interné à Montluc, transféré à Compiègne, il est déporté à Buchenwald le 16 décembre, puis dans le kommando de Shönebeck. Il rejoint la Résistance communiste. Avec une quinzaine de déportés, il s’en évade le 12 avril 1945 lors de l’évacuation du camp. Pris en charge par l’armée américaine trois jours plus tard, il est rapatrié grâce à la Croix-Rouge, à Grenoble. Malade, il est soigné à la maison de repos de Château-Randon à Saint-Ismier ;cf.MRDI,Déportés de l’Isère. 1942, 1943,1944, Grenoble, PUG, 2005, p. 271.

9Karin Dupinay-Bedford,Les déportés…,op. cit.

10Le Patriote Résistant de l’Isère, « Parmi nos sections. Échirolles », n° 2, décembre 1978.

11Ibidem, « Parmi nos sections. Canton de Sassenage », n° 2, décembre 1978.

12Ibid., « Parmi nos sections. Saint-Martin-d’Hères. Gières », n° 2, décembre 1978.

13Ibid., « Assemblée générale de section. La Tour-du-Pin », n° 31, juillet 1986.

14Ibid., « Parmi nos sections. Saint-Marcellin, Vinay, Roybon », n°25, janvier 1985. Elle est créée en octobre 1945 par Paul Bonnet et Louis Faure. Ce dernier fut résistant, commandant des FTPF de la région du Bas-Grésivaudan et arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Rives. Interné et torturé pendant deux mois, Il est déporté à Mauthausen. cf. ibid., « Ceux qui ont fait notre association départementale. Louis Faure», n° 53, janvier 1992.

15Ibid., « Parmi nos sections. Vizille », n° 2, décembre 1978.

16Ibid., « Parmi nos sections. Voiron », n° 2, décembre 1978.

17Pour la référence d’ensemble,cf.entretien avec Henry Duffourd, le 23 janvier 1996.

(19)

créent l’Amicale des résistants du 11 novembre 1943. Une déclaration de constitution est faite le 8 janvier 1947, en préfecture18.

Pourtant, la crise la plus grave qui touche l’ADIRP Isère concerne la scission suivante dans la mesure où c’est son bureau qui est remis en cause, au nom d’une idéologie communiste trop affirmée pour certains adhérents. Trois déportés se distin- guent plus particulièrement dans cette rupture : Camille Armand19, Charles Brun20 et Jean Violette21, les deux derniers étant futurs président du prochain groupement de déportés. Le 29 janvier 1950, lors de son assemblée générale, l’ADIRP Isère ne réussit à rassembler que 50 personnes parmi ses adhérents, alors qu’elle en compte près de 500.

À cette situation, une réalité s’impose : l’apolitisme pourtant clamé par les statuts de l’association n’est pas respecté22. Le 21 octobre, les Isérois scissionnistes décident leur rattachement au siège national de l’UNADIF et groupent à la fin de l’année une cen- taine d’adhérents, toutes catégories sociales confondues23. En janvier 1954, le dernier acte de la scission intervient à l’amphithéâtre Marcel Raymond, à Grenoble : Charles Brun quitte la réunion de l’assemblée générale annuelle de l’ADIRP, et décide de rompre définitivement avec elle en fondant l’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère (ADIF), représentation locale de l’Union nationale des associations de déportés, internés et familles24.

Deux autres groupes complètent la représentation des déportés avant 1950 : les amicales de Dachau et de Ravensbrück, avec les époux René et Renée Maire25.

Malgré les scissions, ces groupes affirment les mêmes orientations : faire reconnaître le statut du déporté en Isère, revendiquer des droits au service des rescapés, assurer et développer la mémoire de leur calvaire. Mais si tous affirment la même chose, seuls deux s’imposent complètement dans ces actions ; l’ADIRP et l’ADIF suivant leurs implantations géographiques, comme le montre la carte :

18AP-Amicale du 11 novembre 1943, Déclaration de modification des statuts de l’Amicale des Résistants du 11 novembre 1943, établi le 16 juillet 1957.

19Né en 1922, Camille Armand participe au maquis du Vercors. Arrêté, interné à la Centrale d’Eysses, il est déporté à Buchenwald en 1944. Libéré en mai 1945, il rentre à Grenoble. Il adhère à l’ADIRP Isère, mais à la suite de violentes oppositions avec certains membres de l’association, il la quitte en 1954 et fonde avec Charles Brun, déporté résistant, l’ADIF Isère. Il en est actuellement le vice- président.Cf.Entretien du 26 avril 2000.

20Il est né le 16 octobre 1922 à Pont-de-Claix. Résistant, il est arrêté le 16 octobre 1943 dans le Jura. Il est déporté à Dachau. À son retour, il adhère à l’ADIRP Isère, qu’il quitte en 1949 pour fonder l’ADIF avec Jean Violette.Cf.Entretien du 2 février 2001.

21Il est né le 19 septembre 1918 à Tracy-sur-Loire. Il fut arrêté le 28 juin 1944 à Grenoble, au bureau de main-d’œuvre et déporté le 27 juillet 1944 à Neuengamme.Cf.MRDI,Déportés de …,op. cit.,p. 144.

22ADI, 2696 W 18 :Associations de Résistance, Dossier FNDIRP, Compte rendu des Renseignements généraux, le 29 janvier 1950.

23ADI, 2696 W 18 :Associations de Résistance, Dossier UNADIF, Compte rendu des Renseignements généraux, le 21 octobre 1950.

24Entretien avec Charles Brun, le 2 février 2001.

25Entretien avec Henry Duffourd, président de l’ADIRP Isère, le 16 février 2000.

(20)

Ces divisions ne manquent pas d’étonner. Les rescapés ont tous été confrontés à l’innommable ; c’est d’ailleurs cette référence qui déclenche la première union asso- ciative dans une action d’abord matérielle – il fallait assurer un avenir à ces survivants –, puis presque en même temps, mémorielle, cette dernière conçue comme une obligation incontournable.

«En cette Journée du Souvenir, Nous, rescapés des camps de la Mort, nous nous inclinons devant la mémoire de millions d’hommes, de femmes, d’enfants, exterminés par les Nazis dans les camps de concentration.

Cette tragique expérience, cette tragédie sans précédent dans l’histoire de l’Humanité, doit demeurer vivante dans la conscience des Hommes.

Devant ces Monuments qui rappellent leurs sacrifices, nous assurons les familles de nos sentiments d’affections ; nous disons leur fidélité au souvenir de tous ceux qui ont donné leur vie pour l’Indépendance Nationale, pour la Liberté, ce bien suprême, parfois contesté, toujours d’actualité.

(21)

Fidèles au serment prononcé sur les Places d’Appel des camps libérés, nous rendons hommage à tous les disparus, aux Combattants des Armées alliées, aux Combattants de la Résistance, dont les sacrifices ont permis notre Libération, la capitulation hitlérienne, la VICTOIRE DU 8 MAI 1945.

Animés de cet Idéal de Paix, de Justice, dans un Monde meilleur, nous protestons contre la campagne de réhabilitation de la Trahison, contre la mansuétude à l’égard des criminels de guerre nazis, et de leurs complices, en France, alors que des attentats sont dirigés contre d’anciens Déportés, et que les profanations se multiplient.

En Europe et dans le Monde, les Associations d’anciens SS agissent librement, tandis que se développe une Campagne de réhabilitation du Nazisme, niant ses Crimes, glorifiant les Maîtres à penser au mépris de leurs Victimes.

Trente deux ans après la libération des Camps, nous réaffirmons l’Actualité des Grands Idéaux de la Résistance :

- Respect de l’indépendance et de la souveraineté de chaque Nation,

- Respect de la Personne humaine – le développement des libertés individuelles et collectives – en un mot : défense et respect des Valeurs humaines…

Aussi voulons-nous être des Artisans de l’Union des Français, indispensable à ce maintien de nos Libertés, dans un Régime Démocratique, conscients de la nécessité pour la France de n’être plus seule à défendre son indépendance et son humanisme.

Nous voulons appuyer de tout notre concours, la construction d’une Europe Unie, dans un Monde respectueux des Principes formulés par la Déclaration des Droits de l’Homme, comme par celle d’HELSINKI.

A LA JEUNESSE, nous rappelons le sens des sacrifices des Jeunes qui combattirent alors contre le Fascisme qui dominait l’EUROPE. Ils ont donné leur Vie pour l’indépendance de la France, pour que triomphe la Liberté sur l’Oppression, pour que règne la Justice, pour que Chacun ait sa part de bonheur.

En les honorant, nous combattons pour leur Idéal, et nous restons fidèles au véritable Sens de la VICTOIRE DU 8 MAI 1945.

N’OUBLIONS JAMAIS ».26 Au nom du comité de liaison des déportés, Renée Maire, déportée résistante de Ravensbrück et officier de la Légion d’honneur, s’exprime sur le sujet central du devoir de mémoire dans les associations d’anciens déportés en Isère.

Ce n’est pas seulement un mot, c’est en effet une ligne de conduite, un credo, une mission commencée en 1945 et qui ne s’achève qu’avec la disparition des témoins, avant une autre étape, celle de la transmission des souvenirs aux autres, aux jeunes.

Le discours ci-dessus a été prononcé à Grenoble, lors de la journée nationale de la Déportation, le 24 avril 1977. Il est à la fois un bilan des actions poursuivies jusqu’à lors, et une introduction à une réflexion et à d’autres actes, à d’autres discours.

En effet, le déporté rentre avec une mission : il doit témoigner aux familles des disparus pour leur expliquer l’inconcevable ; il doit également le faire pour lui, pour être

26AP-ADIF Isère,Dossier« Commémorations », Allocution proposée par Renée Maire pour la journée nationale de la Déportation du 24 avril 1977.

(22)

reconnu dans ses souffrances ; il doit transmettre ce qui ne doit plus être. Mais si la volonté est présente dès 1945, rien n’est simple malgré leSerment de Buchenwaldqui fixait les devoirs de chacun des survivants. À cela, plusieurs éléments doivent être considérés.

Témoigner et raconter n’est que la partie émergée de leur mission. Les déportés se heurtent à la difficulté de trouver les mots justes, limite relayée par l’historien pour transcrire l’insupportable. Par ailleurs, le récit n’est pas suffisant pour les rescapés. Ils veulent inscrire dans la mémoire de chacun ce qu’ils ont connu, ce qu’ils ressentent à travers des outils divers.

Une autre difficulté s’impose, elle est formée par le contexte sociétal. Le rescapé rentre dans un pays qui a repris les joutes d’avant-guerre, politiques aussi bien que sociales, dans un département qui a hissé la représentation résistante à un degré jamais atteint.

Et pourtant, le déporté isérois réussit à s’intégrer dans ces différents paramè- tres, difficilement, lentement mais sûrement. Le texte de Renée Maire en témoigne. Il doit être compris comme l’effet de plusieurs paroles : les siennes, celles des associations et de la société. Ces strates successives signent la complexité du devoir de mémoire.

Il est testimonial par l’allusion à la vie dans les camps, pédagogique par l’évoca- tion de la jeunesse, judiciaire par la peur rappelée du négationnisme, porteur d’espoir par l’Europe.

Avant toutes analyses du devoir de mémoire, il est nécessaire de rappeler dans quelles considérations se trouve le rescapé en 1945. Il est heureux de rentrer ; il est honteux en même temps. Il l’est parce qu’il a survécu au contraire de beaucoup, ces disparus dont le souvenir est sans cesse rappelé par les familles éplorées, par des populations qui s’interrogent : pourquoi eux et pas les autres ? À ces difficultés sociales et morales, il faut ajouter un vocabulaire qui n’existe pas pour décrire l’innommable.

Alors, touchés par leurs souffrances dites ou pas, des Isérois les aident ; leurs origines sont diverses. Représentants de l’État, instituteurs et compagnons de combat disent à leur place jusqu’à la fin de l’année 1945.

Mais au-delà, la parole est reprise par des déportés unis dans leur association, dans leurs associations pour développer la mission fixée par les morts : le devoir de raconter. Deux champs chronologiques sont distincts dans ce que nous avons appelé la mémoire de la déportation. Le premier prend effet en 1945-1946 et s’étend jusqu’en 1971. C’est un temps où tout est à faire, outils, forme et fond. Ce travail ardu l’est encore plus par un autre paramètre : les souvenirs des survivants ne peuvent pas être reconnus en dehors de la légitimité donnée par le fait résistant. C’est pourquoi, avant d’avoir une mémoire spécifique, les rescapés souscrivent à ce qui devient peu à peu la déportation résistante, évoquée par l’historien Philippe Barrière dans sa thèse sur les relations entre histoires et mémoires des acteurs isérois de la guerre27. Pour les rescapés, elle est infiniment plus complexe que celle qui prévaut pour les seuls anciens combat- tants : ils sont soldats de l’ombre, ils sont survivants, ils sont militants. L’Association départementale des déportés, internés résistants et patriotes de l’Isère (ADIRP) joue un rôle fondamental dans cette première étape, insufflant une énergie dont les conséquences sont visibles, brillamment, en fin de période.

27Philippe Barrière,Histoire et mémoires…,op. cit.,p. 403-405.

(23)

1971 est l’année où la mémoire de la déportation se distingue des souvenirs résistants sans toutefois s’en séparer complètement. Si le contexte de l’étape précédente avait mis en valeur les discours et les prises de position de l’ADIRP, ceci de manière presque exclusive, il n’en est plus ainsi après. L’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère (ADIF), l’amicale du 11 novembre 1943 et l’Amicale d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie imposent leurs souvenirs propres, les premiers identiques à ceux affirmés d’abord par Louis Baille-Barelle, les autres de manière plus spécifique, particulièrement pour la Shoah dont la particularité est refusée en Isère jusqu’au cinquantenaire de la libération des camps. Que reste-t-il de ces oppositions, de ces rapprochements, de ces volontés ? Qu’ont fait les déportés pour promouvoir leur mémoire ? La division en deux périodes distinctes pour l’expliquer correspond aux efforts fournis par chacun. 1945-1971 est le cadre d’actions mémorielles nombreuses et inno- vantes. 1971-1995 l’est aussi mais avec des outils et des discours repensés, améliorés, affinés, renouvelés.

Mais si ces actions développent ce qui devient une pédagogie pour mieux transmettre, un discours parallèle est assuré, volontairement analysé ensuite et à part pour mieux le mettre en valeur ; il s’agit de celui du militantisme au nom des ayants droit et d’un idéal de justice, celui qu’évoque Renée Maire dans son discours le 24 avril 1977. Il fallait témoigner, il fallait soutenir des veuves et des orphelins, mais il fallait aussi juger pour punir ceux et celles qui avaient commis les crimes dont les déportés portent les stigmates. Bien vite, cette considération est élargie. Il ne pouvait pas en être autrement : l’ADIRP a un bureau majoritairement communiste, l’ADIF refuse le discours de la première, et les amicales de camps acceptent ou font scission.

Cette multitude de discours contribue à la richesse morale des associations.

Toutefois, par leur profusion, une question se dégage. Pour quelle raison les groupes de déportés se sont-ils autant opposés alors qu’ils tendent tous à affirmer la même chose ? En 1945, l’ADIRP s’est créée au nom de l’union. L’ADIF a fait de même, tout comme les amicales, mais en ajoutant leur spécificité propre. Pour ce faire, elles se sont désunies. Alors, en définitive, cette histoire des associations d’anciens déportés en Isère, faite au prisme des relations avec des partenaires très différents, semble affirmer une évidence : tous les discours et les actes ne seraient-ils pas une manière de dire leur volonté d’être ensemble ? Leur volonté d’être entendu, tous au même titre même si leurs adhésions politiques imposaient la division ? Mais laquelle ?

La mémoire de la déportation se heurte d’abord à une autre mémoire, celle de la Résistance, qui écarte la déportation parce qu’en 1945-1946 celle-ci est difficilement assimilable à un acte de combat. Cet isolementde factone décourage pas les survivants : ils doivent témoigner. Ils l’ont promis aux moribonds. Ils le feront. Mais comment et avec quels outils ? De la même façon que dans les revendications, les rescapés sont moins unis qu’ils ne le disent. Ils agissent souvent contre certains de leurs membres, au nom d’une mémoire concentrationnaire. Dépassés les discours utopiques faits dans les camps pour assurer le souvenir de leurs souffrances. Dépassée l’union relative de novembre 1945. L’activité mémorielle des associations est riche en actions, diverses et renouvelées, jamais achevées.

Notre propos est distribué en quatre parties, respectant ainsi, d’abord les diffé- rentes strates des orientations associatives dans la mise en place et le développement de la mémoire de la déportation, ensuite la mise en valeur de cette mémoire.

(24)

Les fondements des actions pour la mémoire se situent dans les camps puis dans les premiers mois du retour des survivants en Isère. Devant l’inconcevable, les déportés savent qu’ils doivent raconter pour transmettre le souvenir de l’ignominie et de la négation de l’homme, afin de mettre en garde et de perpétuer la mémoire de ceux qui ne sont plus. Les retours ne sont pourtant pas comme ils l’imaginaient : ils se heurtent au refus de croire, pire, à l’indifférence même. Néanmoins, la mémoire de la dépor- tation s’impose, timidement et dans un cadre résistant d’abord, brillamment à partir de 1971, avec toujours l’opposition entre les deux principales associations de rescapés en Isère. Mais la transmission de cette mémoire sert aussi à affirmer les idéaux d’hier, ceux qui ont unis dans le combat des hommes et des femmes, ceux qui poussent les survi- vants à témoigner pour dénoncer les crimes, les idéologies extrémistes. De cette union dans le verbe naît également des revendications au nom de la mémoire concernant les ayants droits de déportés.

De ces actions et de ces prises de position, une interrogation court en fili- grane : qu’en est-il de cette union affirmée en 1945 ? A-t-elle servi la mise en valeur de la mémoire de la déportation en Isère ? En effet, nous parlons d’une mémoire alors que deux associations et trois amicales existent à Grenoble, en 1950. Cette situation évoque donc la question des choix, des rôles de chacun des groupes, de la portée des actions et de leur compréhension dans la société iséroise, cadre dans lequel la mémoire de la Résistance est affirmée comme un élément de l’identité dauphinoise, fondement même de l’engagement de beaucoup des déportés.

(25)

F ONDEMENTS

« Je reviens d’un autre monde Dans ce monde

Que je n’avais pas quitté Et je ne sais

Lequel est vrai

Dites-moi suis-je revenue De l’autre monde ? »

1

.

1Charlotte Delbo,Auschwitz et après, tome II :Une connaissance inutile, Paris, Minuit, 1970, p. 183-184.

(26)
(27)

Chapitre I 1945-1946 Les fondements

de la mémoire iséroise de la déportation

«Je pus m’isoler quelques instants. J’avais à la main la photocopie du répertoire du camp. Je lisais ces noms venus de toute l’Europe et tombés dans l’oubli. À mon tour, je pouvais faire l’appel. J’ai murmuré les premiers noms de la liste : Rutar, Baron, Cano, Mendez, Cudrado, Alcade[…]. La Gorgone n’avait pas fait de distinction. Ces morts numérotés, emportés par le vent, étaient pour toujours introuvables. Ils n’avaient pas pu s’accomplir. Personne ne les avait accompagnés. Où étaient-ils ? Je regardais cet étroit vallon enserré entre des arbres sombres»1.

PRÈS LA JOIE ET LÉMERVEILLEMENT DE LALIBÉRATION, et alors que les déportés pensaient rompre à jamais avec un passé fait de tortures et de négation, la réalité les rattrape. Leur réinsertion est difficile, leur prise en charge est lacunaire et la compré- hension de leurs martyres est superficielle. Face à eux, les populations et les services de l’État sont confrontés à un fait nouveau. Mais au-delà de ce cadre où les personnes font références à des réalités différentes, ce sont davantage les conditions de ces dernières qui nous intéressent. En effet, elles participent à l’affirmation d’un principe, né dans les camps, et poursuivi sans faillir depuis le retour : témoigner de leurs expériences.

Ainsi, les associations d’anciens déportés se distinguent du reste du monde des anciens combattants, avec ce devoir de mémoire orienté par la détention dans la machine concentrationnaire nazie. Jamais un homme ou une femme n’avait subi un tel mépris et une telle négation de la vie. Cette spécificité est revendiquée par les survivants, comme un message au nom de leurs compagnons morts dans cet enfer ou des suites, mais aussi envers les vivants. Ceci s’exprime à travers des moyens et des supports originaux, dès 1945. Les actions commencées cette année-là, et poursuivies

1Hélie de Saint-Marc et Laurent Beccaria,Mémoires. Les champs de braises, Paris, Perrin, 1995, p. 28.

A

(28)

jusqu’à nos jours, reposent sur une définition faite de souffrances et de réflexions, dans un contexte où les premiers témoignages sont faits. Un élément s’impose comme vecteur mémoriel. Si la volonté de transmettre des souvenirs et des moments de vie apparaît comme un objectif majeur, les rescapés se demandent aussi s’il y aura vraiment un retour puisque les portes des camps continuent à s’ouvrir dans leurs pensées alors que les populations veulent croire à la fin du martyre des déportés. Hélie Denoix de Saint-Marc2 faisait remarquer qu’il savait qu’aucun ne pouvait être indemne au sortir d’une telle épreuve, en évoquant le «décalage insurmontable entre notre épreuve et la vie des gens ordinaires. Je faisais partie des trente survivants d’un convoi de mille déportés»3. Que se cache-t-il derrière leur sociabilité qui les intègre au monde, tout en les écartant ?

Ainsi, avant l’analyse des actions menées par les déportés pour perpétuer la mémoire concentrationnaire, c’est par une définition qu’il faut commencer, objet de ce chapitre. Qu’est-ce que le devoir envers les morts et les vivants ? Quelles sont les spéci- ficités et les références des déportés ? Si le premier point met en exergue la relation entre souvenir des morts et valeur testamentaire, le deuxième montre davantage la recherche d’une pédagogie pour assurer le transfert des principes appris dans les camps – solidarité et entraide. Dans les deux cas, le poids de la société est indissociable des premières affirmations des devoirs moraux des rescapés. À cela, l’Isère se fait un point d’honneur de rappeler le fait combattant de ces hommes et de ces femmes, avant la déportation. Cette donnée participe de l’idée que la Résistance est la référence dauphinoise qu’il faut honorer, et que tous les déportés ont embrassée par leur survie.

Néanmoins, témoigner pour souscrire à l’engagement pris dans l’adversité s’avère une tâche difficile, parce que cela admet le caractère public dans des révélations privées sur l’avilissement. Dans cette nouvelle épreuve, les survivants bénéficient d’une aide particulière et inespérée, celle de l’une des structures de la République : les instituteurs qui obéissent ainsi à une lignée citoyenne.

Aussi, notre seconde partie analysera le syndrome du survivant. Il explique les débuts timides des témoignages, élément qui se rajoute à la relation rescapés-population, au gré des aides d’une poignée d’individus et des omissions mémorielles, premier fon- dement du devoir de mémoire porté par les associations départementales de déportés, mais avec des discours individuels : le devoir de mémoire.

2 Laurent Beccaria, Hélie Denoix de Saint-Marc, Paris, Perrin, 1988. Il est né le 11 février 1922 à Bordeaux. Se destinant à une carrière militaire, il devient un membre de la Résistance bordelaise pendant la guerre, jusqu’à son arrestation le 13 juillet 1943 par la Gestapo, alors qu’avec quinze autres jeunes, il cherchait à rejoindre l’Espagne. Interné dans la citadelle de Perpignan, il est transféré à Compiègne, puis déporté à Buchenwald en septembre 1943. Libéré le 11 avril 1945, il est hospitalisé et rentre à Bordeaux en juin. Après des mois d’absurdité concentrationnaire, il envisage l’incorporation dans La Légion étrangère qui le mène dans les régions de l’Empire français qui connaissent les sursauts de la décolonisation : Indochine, Suez, Algérie. Après le putsch d’Alger à la tête du 1er Régiment étranger de parachutistes, il est jugé et emprisonné pendant dix ans à la prison de Tulle. Le personnage est ambigu par les engagements successifs qu’il a pris, mêlant héroïsme et marginalité.

3Hélie de Saint-Marc,Mémoires…,op. cit.,p. 89.

(29)

I. 1945 :

UN PUISSANT VECTEUR

.

L

E DEVOIR ENVERS LES MORTS ET LES VIVANTS

Les survivants isérois reviennent avec une mission qu’ils ont promise d’honorer, pour leurs compagnons de détention disparus et pour eux-mêmes. Ils doivent devenir les voix des disparus pour affirmer un fait : tous se sont battus pour leur pays, et les morts témoignent d’un sacrifice dans des conditions jamais connues jusque-là. Les disparitions deviennent donc un souvenir qu’il faut transmettre aux autres, à ceux qui n’ont pas vécu cette horreur et qui ne peuvent pas imaginer le mal absolu.

Ainsi, le devoir envers les morts doit être envisagé et compris à partir d’une douloureuse nécessité : la valeur testamentaire du souvenir qui s’impose comme point de départ dans cette logique. Après le retour, les données changent avec une réalité : beaucoup de déportés sont portés disparus, d’autres meurent devant les yeux de populations épouvantées par la tragédie. Pourtant, le devoir est aussi conçu pour les vivants, rescapés, familles et générations en devenir, cette fois pour avertir et enseigner.

A – Un devoir envers les morts

La mission de mémoire du déporté doit avant tout être assurée pour rendre hommage aux disparus. Elle repose sur deux éléments qui la structurent. Le premier est une nécessité difficile à observer et à développer. Le deuxième, l’aide que reçoivent immédiatement les déportés pour les assister : les Résistants, ces compagnons de combats, disent à la place des rescapés la souffrance, non pas ici pour la nécessité de les entendre, vecteur de l’union, mais pour dire autre chose en relation avec une explication : ils ont survécu. Si leurs discours ne sont pas l’effet d’une complète vérité, l’emphase supplantant le réel, il n’empêche que ces récits restent les jalons précoces de la mémoire de la déportation en Isère.

1 – Une douloureuse nécessité : la valeur testamentaire

Quand la terreur et la mort étaient leur lot quotidien, les déportés s’étaient fixés pour objectif majeur de survivre, ce qui apparaissait comme l’ultime sabotage des doctrines nationales-socialistes. C’était un enjeu personnel mais aussi collectif : leurs compagnons de misère qui ne revinrent pas, l’avaient demandé et espéré afin que le témoignage de leur calvaire soit assuré. «Si tu rentres, dis-leur ce qu’ils nous ont fait»4est devenu une litanie dans les camps. Ainsi, le témoignage revêt une valeur testamentaire, qu’Olga Wormser-Migot a cernée au début de sa thèse :

«Je voudrais que ce livre rappelât le souvenir de tous ceux que nous avons attendus, le souvenir des millions de victimes appartenant à 21 nations, que le système concen- trationnaire a effacé du monde et souvent, trop souvent, du cœur des vivants»5.

4Entretien avec Noël Cohard, le 16 janvier 1996.

5Olga Wormser-Migot, Le système concentrationnaire na933-1945), Paris, PUF, 1968, p. 19.

(30)

Lorsque le témoignage est fait, il est accompagné du souvenir des souffrances qui précédèrent la mort des compagnons de misère. Ces éléments blessent un peu plus, chaque fois, par les images qui affluent dans une vie reconstruite, comme en témoigne une déportée de Ravensbrück :

«Chez les plus heureuses, les voix et visages de celles qui sont restées là-bas surgissent comme ceux de naufragés dont on aurait dû partager le sort parce qu’on les aimait, parce qu’on était totalement leur égale»6.

Cela contribue donc à affirmer le poids des morts chez les survivants, rupture immua- ble, inscrite dans les esprits et les chairs, y compris pendant des événements sources de joie. La libération du camp reste le premier souvenir heureux pour le déporté, celui d’une cassure supplémentaire ; il s’agit du dernier abandon : «J’ai souffert horriblement d’avoir laissé au crématoire mes meilleures amies, et ça, vous le savez, c’est un souvenir qui ne s’effacera jamais»7. Le docteur Robert Zarb, déporté de Mauthausen, adhère complètement à cette explication lorsqu’il évoque l’arrivée d’une patrouille américaine de reconnais- sance à l’entrée du camp :

«Ce fut du délire, nous ne sommes pas devenus fous, mais nous ne valions guère mieux… On se regardait, tout bête, ne pouvant croire que ce cauchemar était vraiment fini. Nous étions des hommes libres[…]. Nous avons pensé à tous les morts, à tous nos camarades qui avaient payé de leur vie pour que l’Europe puisse être un jour libre à nouveau, pour que les pays puissent se délivrer du joug nazi. Mais cette victoire a été chèrement achetée, elle a coûté son prix de sang»8.

Le sentiment est analogue lorsque la capitulation allemande est connue rapporte une rescapée anonyme : «Aucun signe d’allégresse : quelque chose de profond, et de trop bouleversant pour que nous puissions l’extérioriser. Nous étions avec ceux, avec celles qui n’étaient plus, qui avaient tout donné pour que cette heure vienne»9. Le témoignage des déportés s’adresse donc d’abord aux disparus. Et cela pour raconter leur calvaire et leur existence, comme le dit avec beaucoup d’émotion, Jeanne Astier, assistante sociale à Grenoble, confrontée aux rescapés que les populations interrogent, dans l’espoir de glaner quelques informa- tions sur les proches non rentrés : «Les larmes aux yeux, la gorge nouée», ils évoquent

«leurs copains qui n’étaient pas revenus, et qui étaient restés à jamais dans l’enfer des camps nazis»10.

6Amicale de Ravensbrück et ADIR,Les Françaises à Ravensbrück, Paris, Gallimard, 1966, p. 306.

7Ibidem, p. 295.

8 MRDI, Mémoires du docteur Robert Zarb. Il est né le 10 février 1921 en Égypte. Résidant à Grenoble, il rentre dans la Résistance et est arrêté le 2 mars 1943 à Sète dans l’Hérault. Il est déporté le 16 avril 1943 à Mauthausen et transféré à Loibl-Pass,cf.Musée de la Résistance et de la déportation, Déportés de l’Isère. 1942-1943-1944,Grenoble, PUG, 2005, p. 155. Il est rentré et adhère à l’ADIRP Isère.

9Amicale de Ravensbrück et ADIR,Les Françaises…,op. cit.,p. 294.

10Témoignage de Jeanne Astier, recueilli par Le Dauphiné Libéré, Rubrique Rescapés de l’enfer (IX),

« Jeanne Frénoux : l’accueil des déportés », 26 mai 1995. Jeanne Astier, devenue Frénoux, était assistante sociale en 1945, et à la demande de la société, elle entre au COSOR. Son témoignage s’inscrit dans une collecte générale liée à la commémoration du cinquantième anniversaire de la Libération des camps de concentration nazis. Outre les conditions et les moyens mis en place pour accueillir les rescapés, elle se souvient des attitudes de ces derniers lorsqu’ils évoquaient leur vie de détenu.

(31)

En effet, si le fait concentrationnaire développe un taux de mortalité terrible dans les camps pendant la guerre, les retours ne signifient pas pour autant que les rescapés ont réussi à dépasser les dangers liés à une santé désastreuse. Ils rentrent dans un état déplorable, gonflés par les sulfamides. Devant eux s’ouvre le temps des sanatoriums et de la valse des consultations médicales ponctuant la réinsertion dans le monde des vivants. La valeur testamentaire du devoir de témoigner entre concrètement dans les esprits de ceux qui n’ont pas connu les camps, et qui ne les imaginent que par les récits de la presse grenobloise.

2 – Et après le retour ?

En effet, parmi les rescapés qui rentrent en Isère, certains décèdent immédiatement ou peu de temps après11. Ainsi, au lieu de se cantonner au rappel des compagnons qui ne reviennent pas, le témoignage implique aussi ces morts, tardifs par la chronologie concentrationnaire, précoces pour les populations qui découvrent, horrifiées, les conséquences du crime nazi, d’autant plus que dans ces cas-là, la famille et la population sont les témoins. Des explications sont demandées.

a – Réflexions et réalité : une relation difficile

Ainsi, lorsque le jeune Raymond Gonzales12décline et agonise, ses amis s’interrogent : qu’a-t-il pu connaître et vivre pour arriver à cet état de délabrement ?13Le décès impose

11 Beaucoup de déportés ne sont revenus que pour mourir. Sur une période englobant les dix premières années qui suivirent la libération des camps, la proportion des rescapés décédés à cause des séquelles de leur détention est de un sur deux. Ceci n’inclut pas ceux qui meurent de manière prématurée au-delà de cette date ou ceux qui ont mis fin à leurs jours.

12Si son cas est identique à d’autres déportés qui, comme lui, meurent des séquelles physiologiques trop grandes héritées de la déportation, son calvaire est médiatisé, mais pas en 1945. Ses parents ont découvert son journal quelques semaines après sa mort. Le défunt avait rédigé un journal durant son incarcération, et continué jusqu’à sa mort, à Grenoble. Il est constitué de deux petits carnets et d’une quarantaine de feuillets qui prennent toutes les formes et toutes les origines, le tout étant enveloppé dans un papier rugueux vert. Le manuscrit fut transmis au jeune musée de la Résistance de l’Isère, dans les années 1960 ; la nouvelle n’est connue que dans les années 1960, lorsque le musée de la Résistance de Grenoble est ouvert au public.

13 MRDI, Mémoires de Raymond Gonzales. Si Claude Muller et François Blanco, journalistes du Dauphiné Libéré (cf. « Les rendez-vous de l’Histoire. Le journal d’un déporté (II) », 17 mai 1995), rappellent également la découverte et la présentation du document inestimable qu’est ce journal, ils se trompent dans l’analyse des conditions de sa rédaction. En effet, ils évoquent l’écriture serrée, l’apparente urgence avec laquelle est rédigé le témoignage. Ne pouvant évidemment pas avoir l’explication par le protagoniste, la référence à certains déportés, qui ont écrit de la même façon, est éclairante sur ces points. En effet, le témoignage est en réalité l’expression de plusieurs sentiments. Le premier est lié à la personne même. C’est une façon de créer des repères, l’écriture apparaissant un moyen de s’affirmer comme individu obéissant à une norme civilisatrice et à des limites, de la même manière que celles qui font la vie quotidienne de tout un chacun. Le deuxième est un témoignage de l’inhumanité à laquelle le déporté est confronté ; l’écriture sert à accepter temporairement l’horreur, les mots jouant le rôle d’échappatoire. Le troisième est un message pour autrui, destiné à la transmission à l’aide d’une preuve rédigée, et irréfutable.Cf. Primo Levi,Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 248.

Cf.aussi du même auteur,Le devoir de mémoire, Paris, Mille-et-une-nuits, 2001, p. 7-9. Ainsi, il est certain que l’urgence était présente. En effet, bien souvent, pour les quelques rares écrits du même type, la rédaction était un secret, menée dans l’obscurité ou pendant un moment d’accalmie. Elles sont

(32)

dans les esprits le rappel des souvenirs du garçon, contraire à la réalité de 1945, comme l’explique un de ses anciens amis, André Sauvage, le 4 septembre 1945 :

«Il avait dix-neuf ans lorsque je le connus à la Fac, et tous ceux qui furent, comme moi, ses condisciples, savent combien je suis sincère en disant qu’on ne pouvait que l’aimer…

Il animait[les rencontres]par sa joie de vivre ; il nous attirait tous par sa loyauté et sa grande bonté. À une époque si rude pour la jeunesse – où les meilleurs d’entre nous gagnaient parfois leur coin d’endurcissement – il avait su garder dans sa plénitude le sens de la fraternité humaine. À cela s’ajoutait son courage ; un courage où entrait une bonne part d’héroïsme et que j’appelais, pour le plaisanter affectueusement, sa fierté castillane, ce même courage qui lui faisait aimer à la fois Péguy et Malraux, et qui était non seulement[…], intrépidité et mépris du danger, mais aussi cette vertu plus rare de sup- porter dans l’espoir et la dignité les plus grandes souffrances et les pires humiliations»14. De manière non préméditée, et dans les camps, Raymond Gonzales avait répondu à l’apparente dualité de ses choix et de sa personnalité, ses paroles semblant s’adresser aux interrogations formulées par son homologue étudiant, qui ne peut se résoudre à l’absurdité :

«Toujours mon martyre, le temps perdu, l’idiotie de mon arrestation. Je pense pour la France. Je pense au retour : les internés politiques auront les honneurs : je ne pourrai pas supporter, ce n’est pas pour moi»15.

Ainsi, à travers ces deux témoignages par des protagonistes de ce devoir, envers les morts, c’est bien la valeur testamentaire qui s’impose. L’un honore les qualités qui ont fait l’humain chez un déporté rentré pour mourir sur son sol. L’autre explique le prin- cipe du devoir. Il a vécu un quotidien éprouvant qu’il qualifie à juste titre de «martyre», expérience qu’il a certes pensée et réfléchie, comme une nécessité, induite par la nation et son geste patriotique avec la participation à la manifestation du 11 novembre 1943, mais aussi comme une ouverture sur un autre monde, celui de la déportation. Il avait clairement précisé, comme d’autres, que les rescapés obtiendraient la reconnaissance du pays, annonçant ainsi la possibilité de réinscrire dans le souvenir les disparus parmi lesquels il se rangeait déjà.

Par ailleurs, Raymond Gonzales est montré comme tel en raison de ses carac- téristiques. Il est jeune, a manifesté son engagement citoyen par des actes de Résistance16ou de manifestation, et peut ainsi être défini comme un héros, sa mort le effectivement «un peu noyées au début» dans d’autres réflexions, historiques et littéraires, le fait n’étant pas lié à la peur viscérale que le journal soit découvert – les déportés savaient qu’ils n’avaient pas le droit d’écrire et encore moins de laisser un témoignage de leur incarcération concentrationnaire – mais à la nécessité de se rattacher à un monde connu, celui qui était, avant la déportation, même en l’absence d’une relation avec la profession.Cf.Primo Levi,Si c’est un…,op. cit.,p. 264.

14Témoignage d’André Sauvage, recueilli parLe Dauphiné Libéré, RubriqueLes rendez-vous de l’Histoire,

« Le journal d’un déporté (I) », 16 mai 1995. La suite du témoignage a paru le lendemain, et fut suivi d’autres, cette fois de déportés racontés par eux-mêmes, jusqu’au 30 mai 1995.

15MRDI,Mémoiresde Raymond Gonzales.

16Il appartenait au réseau de Résistance « Témoignage chrétien »,cf.MRDI,Ibidem.Le Dauphiné Libéré a également rappelé son action dans les deux articles qu’il lui a consacrés, pourLes rendez-vous de l’Histoire, « Le journal d’un déporté (I) », 16 mai 1995 et Le journal d’un déporté (II) », 17 mai 1995.

Références

Documents relatifs

L’événement « manger une salade verte et une pizza aux quatre fromages » a une probabilité de 1/6. L’événement «manger une salade verte, une pizza végétarienne et une

La surface d’un quadrilatère est maximum quand celui-ci est inscriptible dans un cercle.. Cette propriété résulte de la formule de Bretscheider qui donne l’aire A

À l’aide d’un crayon feutre ou d’un surligneur, trace le triangle ABD formé à l’intérieur du prisme3. Quelle est la mesure de l’angle

Il y a deux importantes sources d'informations sur le statut des normes de l'Internet : elles sont résumées périodiquement dans une RFC intitulée "Normes officielles de protocole

Pour essayer de voir comment mon comportement était perçu par les enfants, j'ai encore, à la suite des huit questions du sociogramme, posé trois questions me

Siège et adresse postale : [email protected] www.fort-queuleu.com Groupe Facebook @FortMetzQueuleu fort.metz.queuleu 1 rue du Roi Albert 57070

Dans le cadre d'un Projet d'Action Éducative, les élèves du collège d'enseignement publiè d'Avon ont mené avec leurs professeurs une enquête sur ces

Professeur d’histoire-géographie au Mans, (Sarthe) - domaine de recherche : répressions et déportés dans le département de la Sarthe.. Déportés de