A NNALES DE L ’I. H. P., SECTION A
L OUIS D E B ROGLIE
La thermodynamique « cachée » des particules
Annales de l’I. H. P., section A, tome 1, n
o1 (1964), p. 1-19
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p. 1
La thermodynamique
«cachée
»des particules
Louis de BROGLIE
Vol. I, n° 1, 1964,
Physique
théorique.RÉSUMÉ. - L’auteur
présente
une vue d’ensemble des effortsqu’il
a faitsdepuis
1951 en vue d’obtenir uneimage
claire de la dualitéonde-corpuscule.
Reprenant
des idéesdéveloppées
dès 1926-1927 sous le nom de la « théorie de la double solution » il a considéré d’abord lecorpuscule
comme unpoint
de haute concentration localisé au sein d’un
champ
ondulatoire et sedépla-
çant suivant les lois d’une certaine «
Dynamique
duguidage
».Puis,
il areconnu la nécessité de
compléter
cetteimage,
ensuperposant
au mouvement défini par cetteDynamique
une sorted’agitation thermique
aléatoirequi
serait due à la constante interaction de touteparticule
avec une sortede thermostat caché
(milieu subquantique
deBohm-Vigier).
Ceci l’a amenérécemment à
développer
une «Thermodynamique
de laparticule
isolée »dont il expose les
principes
fondamentaux etquelques applications.
L’interprétation
de laMécanique
ondulatoire. - Il y a eu qua- rante ans à la fin de l’été1963,
que m’est apparue la nécessité d’étendre à toutes lesparticules,
le doubleaspect
ondulatoire etcorpusculaire qu’Ein- stein,
en1905,
nous avait révélé pour la lumière dans sa théorie desquanta
de lumière. Ainsi
qu’on
le voit trèsbien,
en relisant ma thèse soutenueà la fin de
1924,
dont une réédition vient d’êtreachevée,
mon but étaitd’arriver à obtenir une
image synthétique
danslaquelle
lecorpuscule,
tou-jours
considéré comme unpetit objet localisé,
sedéplaçant
engénéral
dansl’espace
au cours dutemps,
seraitincorporé
à une onde à caractèrephy- sique,
de telle sorte que son mouvement soit lié à lapropagation
de l’onde.Une des remarques essentielles dont
j’étais parti
etqui n’est jamais
2 LOUIS DE BROGLIE
mentionnée
aujourd’hui
dans les livresexposant
laMécanique quantique,
est la différence entre la transformation relativiste de la
fréquence
d’une ondeet celle de la
fréquence
d’unehorloge.
Il est bien connu que, si lafréquence
d’une
horloge envisagée
dans sonsystème
propre est "0’ lafréquence
que lui attribue un observateurqui
la voit passer avec la vitesse v =pc
est"e =
voit’
12014 ~ :
c’est là cequ’on
nomme lephénomène
de « ralentis-sement des
horloges »
par leur mouvement. Aucontraire,
si uneonde,
dans un certain
système
de référence est une onde stationnaire defréquence
vocette onde observée dans un
système
de référence animé de la vitesse v =pc
par
rapport
aupremier, apparaît
comme une ondeprogressive
se propa-geant
dans le sens du mouvement relatif avec lafréquence v
=V 1
v c
_~2
c 2
et avec la vitesse de
phase
V===-==2014.
Si l’on attribue aucorpuscule, jJ
t?comme le
suggère
la relation fondamentale duquantum
W = h v unefréquence
interne vo= m0c2 h et,
si l’on admet que dans lesystème
propre ducorpuscule,
l’ondequi
lui est associée est une onde stationnaire defréquence ’Jo,
toutes les formules fondamentales de laMécanique ondulatoire,
notamment la célèbre formule X
= h , où p
est laquantité
de mouvementdu
corpuscule,
se déduisent immédiatement des remarquesprécé-
dentes.
Comme
je
considérais lecorpuscule
comme constamment localisé dansl’onde, j’avais
bien aperçu laconséquence
suivante : le mouvement ducorpuscule
esttel, qu’il
assure la concordancepermanente
de laphase
de l’onde
progressive qui l’entoure,
avec laphase
interne ducorpuscule
considéré comme une
petite horloge.
Cette relation se vérifie immédiate- ment dans le cassimple
d’uncorpuscule
en mouvement uniforme accom-pagné
d’une ondeplane monochromatique
quej’avais principalement
étudié dans ma thèse.
Après
mathèse, approfondissant
cetteidée, j’avais
été amené à penser que,
quand
l’onde a la formegénérale
où a
et (p
sontréelles,
la concordance dephase
entre lecorpuscule
et son ondeexigeait
que la vitesse ducorpuscule
enchaque point
de satrajectoire
soitdonnée par
Cette
conception rejoignait
cellequ’à
la mêmeépoque, développait Madelung qui comparait
lapropagation
del’onde ~
de laMécanique
ondulatoire à l’écoulement d’un fluide fictif de
densité p == 1 ~ 12
et de vitesseAvec
l’image hydrodynamique
deMadelung,
monhypothèse
sur le mouve-ment du
corpuscule s’exprimait
en disant que latrajectoire
ducorpuscule
coïncide avec l’une des
lignes
de courant du fluidehydrodynamique
deMadelung.
On en arrivait donc à considérer lapropagation
de l’ondecomme
imposant
aucorpuscule
un mouvement déterminé : c’est ce quej’avais appelé
la « théorie del’onde-pilote
».J’avais ensuite été amené à
dépasser
cepremier point
de vue. A monavis,
il ne suffisait pas de superposer le
corpuscule
à l’onde en luiimposant
d’êtreguidé
par lapropagation
de celle-ci : il fallait sereprésenter
lecorpuscule
comme
incorporé
àl’onde,
comme faisantpartie
de sa structure. J’avais été ainsi conduit à ceque j’avais
nommé « la théorie de la double solution » :elle admet que la véritable onde n’est pas
homogène, qu’elle comporte
une très
petite région
de haute concentration duchamp qui
constitue lecorpuscule
au sens étroit du mot, maisqu’en
dehors de cette trèspetite région,
cette onde coïncidait sensiblement avec l’ondehomogène
conçue par laMécanique
ondulatoire usuelle. J’avais alorsexposé
lespremières
bases de cette
conception
nouvelle dans un article du Journal dePhysique de juillet
1927.Malheureusement,
cette tentative danslaquelle je
n’introduisais pasencore l’idée d’un caractère non linéaire de
l’équation
d’ondes de l’ondevéritable,
se heurtait à de nombreuses difficultés. J’aiexposé plusieurs fois, ailleurs,
comment, à la suite du ConseilSolvay
d’octobre1927, j’avais
été amené à abandonner cette tentative et à me
rallier,
au moins à titreprovisoire,
àl’interprétation
del’École
deCopenhague,
mais dans les annéesqui suivirent, j’ai toujours
conservé un moded’exposé beaucoup plus
«objec-
tif » que ceux
qu’on employait
deplus
enplus,
pour ne pastrop m’éloigner
de mes intuitions
primitives.
En1951, après
avoir fait dans les annéesprécédentes
des cours surl’interprétation
de laMécanique
ondulatoireoù j’avais
été amené à passer en revue lesobjections
élevées par des savantscomme
Einstein, Schrôdinger
et d’autres contrel’interprétation usuelle,
je
me trouvais dans un étatd’esprit
favorable à un retour vers mes anciennesconceptions :
les travaux de M. David Bohmdont j’ai
eu alors connaissance et meslongues
conversations sur ceproblème
avec M. Jean-PierreVigier
4 LOUIS DE BRXJUE
m’ont alors amené à
reprendre
la théorie de la double solution en y intro- duisant l’idée de non-linéarité.Je ne
puis développer
ici lesprogrès qui
ont étéaccomplis
dans ces der-nières années par
l’interprétation
de laMécanique
ondulatoire par la théorie de la double solution. On pourra en suivre ledéveloppement progressif,
en se
reportant
à deuxOuvrages
quej’ai publiés
chez Gauthier-Villarsen 1956 et 1957 et à un article
publié
dans le Journal dePhysique
en décem-bre 1960. Je viens de
publier, également
chezGauthier-Villars,
un volume consacré à unecritique
minutieuse d’une série depetites
erreurs d’inter-prétation qui
meparaissent
avoir contribué à orienter laPhysique quantique
dans une mauvaise voie. Je ne veux pas oublier de
souligner
l’aide continue que M. Andrade e Silva m’aapportée
dans mon travailpendant
ces der-nières années par la finesse de ses
analyses,
notamment dans la rédaction de mon dernier livre.Superposition
au mouvementrégulier
du «guidage »
d’unmouvement aléatoire. - Nous avons vu que dans la théorie de la double solution
(ou
del’onde-pilote),
on détermine le mouvement ducorpuscule
277f
au sein de son onde écrite sous la forme
a e h ~
en admettant que sa vitesse est donnée par la formule duguidage :
m étant la masse du
corpuscule.
Cette forme de la formule duguidage
n’est valable que dans la
Mécanique
ondulatoire non relativiste. corres-pondant
àl’équation
depropagation
deSchrôdinger.
Dans laMécanique
ondulatoire relativiste
correspondant
àl’équation
depropagation
de Klein-Gordon,
la formule duguidage
pour uneparticule
decharge électrique e placée
dans unchamp électromagnétique
dérivant d’unpotentiel
scalaire Vet d’un
potentiel
vecteur Aprend
la formequi,
àl’approximation newtonienne,
se réduit bien à la forme(1).
Dans lecas des
particules
àspin (par exemple
pour l’électron deDirac),
on déduirala formule du
guidage
en écrivanttoujours
que laparticule
suit une deslignes
de courant de l’écoulementhydrodynamique correspondant
auxéquations
depropagation.
Je pense que le
phénomène
duguidage
de laparticule
par lechamp (ondu- latoire)
environnantrésulte,
comme en théorie de la Relativitégénérale,
du fait que les
équations
duchamp
sont non linéaires et que cette non-linéarité, qui
se manifeste presqueuniquement
dans larégion corpusculaire,
rend le mouvement de la
particule
solidaire de lapropagation
de l’ondequi
l’environne. Enemployant
une méthodeanalogue
à cellequ’employa naguère Georges
Darmois pourjustifier
le «postulat
desgéodésiques »
en théorie de la Relativité
générale
etqui
a étédéveloppée
par M. Lichne-rowicz,
onpeut représenter approximativement
lecorpuscule
comme unesingularité
duchamp
ondulatoire et montrer que, pour des raisons decontinuité,
lasingularité
dans son mouvement doit rester constammentemprisonnée
à l’intérieur d’un tube infiniment délié delignes
de courant duchamp
extérieur. Maisje
nepuis
insister ici sur cettejustification
de la for-mule du
guidage.
Mais il y a une
conséquence
de la formule duguidage,
surlaquelle
ilme faut insister. Même
quand
uneparticule
n’est soumise à aucunchamp extérieur,
si l’ondequi
l’environne n’est pas une onde sensiblementplane
et
monochromatique (donc
si cette onde doit êtrereprésentée
par une super-position
d’ondesplanes monochromatiques),
le mouvement que luiimpose
la formule du
guidage
n’est pasrectiligne
et uniforme. Cela m’avait amené dès 1927 à penser que lecorpuscule subissait,
de lapart
de l’onde environ- nante, une forcequi
incurvait satrajectoire :
cette « forcequantique »
serait
égale
augradient changé
designe
d’unpotentiel quantique (Q)
dont
l’expression
dans laMécanique
ondulatoire non relativiste s’écritMais,
enMécanique
ondulatoirerelativiste,
on doit considérer que la forcequantique
estégale
augradient changé
designe
de laquantité
Comme le
potentiel quantique Q
n’est définiqu’à
une constanteprès,
onpeut
écrireLa
quantité Mo, qui
est fonction engénéral
de x, y, z et t etqui
se réduitquand Q
est nul à la masse propre constante m, usuellement attribuée à laparticule, peut
êtreappelée
la « masse propre variable )) de laparticule :
elle va
jouer
ungrand
rôle dans cequi
suit. Il est d’ailleurs facile de vérifier6 LOUIS DE BROGLIE
que la définition
(5), compte
tenu de la valeur(4)
deMo,
se réduit àl’approxi-
mation newtonienne à la définition
(3).
La théorie du
guidage qui emploie
les formules que nous venons depré-
ciser
impose
à laparticule
un mouvement bien déterminéquand
on se donnesa
position
dans l’onde à un instant initial donné. C’était là lepoint
de vueque
j’avais adopté primitivement
en 1927 etauquel je
m’en tenais encorequand j’ai repris
la théorie de la doublesolution,
il y a une douzaine d’années Maisbientôt,
il m’est apparu avec une évidence croissante que cette concep- tion n’était pas suffisante etqu’il
fallait superposer au mouvementrégulier
et en
quelque
sorte « moyen » de laparticule
que définit la formule dugui- dage
uneespèce
de mouvement « brownoïde » à caractère aléatoire.Pour se rendre
compte
de la nécessité d’introduire ce nouvel élément dans lathéorie,
il faut se souvenir que si pdésigne
la densité du fluide fictif dansl’image hydrodynamique
de lapropagation d’ondes,
densitéqui,
dans la
Mécanique
ondulatoire nonrelativiste,
estégale à c~(x,
y, z,t) 12,
on a été amené à considérer que la
quantité
p d-r donne laprobabilité
dela
présence
de laparticule
à l’instant t dans l’élément de volume d del’espace physique.
Pour tenter dejustifier
ce résultat en théorie de la doublesolution,
onpeut partir
del’équation
de continuité du fluide fictiféquation
danslaquelle v
estprécisément
la vitesse deguidage.
Si l’on consi- dère le mouvement d’un élément de volume dTqui
contienttoujours
lesmêmes éléments du
fluide,
on voit quel’équation (6) qui,
avec une notationbien connue en
hydrodynamique, peut
s’écrireexprime
la conservation au cours dutemps
duproduit
p dz. De mêmequ’en Mécanique statistique classique,
le théorème deLiouville, qui s’exprime
par D Dt
dr =0,
rend très vraisemblable apriori
que laprobabilité
de laprésence
dupoint représentatif
d’unsystème
dans l’élément dit de l’extension-en-phase
estproportionnelle
à lagrandeur
de cetélément,
de même icil’équation (7)
rend apriori
très vraisemblable que laprobabilité
de lapré-
sence de la
particule
dans l’élément dT del’espace physique
estproportion-
nelle à p Jr. Il y a une
grande analogie
entre les deuxproblèmes
avec,cependant,
cette différence que, dans laMécanique statistique
on considèrele mouvement d’un
point représentatif
dansl’extension-en-phase,
tandisqu’ici
nous considérons le mouvement d’uneparticule
dansl’espace phy- sique.
L’analogie
des deuxproblèmes
entraîne uneanalogie
dans les difficultés rencontréesquand
on examine avec soin la démonstration du résultat souhaité. Dans un cas comme dansl’autre,
la validité du résultatexigerait
que
l’élément,
au cours de son mouvement, balaie la totalité del’espace (extension-en-phase
dans un cas, espacephysique
dansl’autre) qui
lui estaccessible. On sait que, pour
justifier
cettehypothèse,
on est amené enMécanique statistique
soit à tâcher de démontrer un théorèmed’ergodicité,
soit à introduire avec Boltzmann une
hypothèse
de « chaos moléculaire ».Dans le
problème qui
nous occupe, c’est la seconde voiequ’ont
suivieMM. David Bohm et Jean-Pierre
Vigier quand
ils ont introduit en1954,
dans un article de la
Physical
Review l’idée du « milieusubquantique
»,idée dont
l’importance
m’est vite apparue commecapitale.
D’après
MM. Bohm etVigier,
il existerait un milieucaché, correspondant
à un niveau de la réalité
physique plus profond
que le niveauquantique
ou
microphysique,
milieu aveclequel
toutes lesparticules
du niveau micro-physique
seraient constamment en interaction. Lacomplexité
de cemilieu,
dont il me
paraît prématuré
de vouloirpréciser
exactement la nature, aurait pourconséquence,
d’entraîner le caractèrepurement
aléatoire desperturbations
que son actionimpose
au mouvement desparticules
micro-physiques.
Sous l’influence de ces continuelles
perturbations
aléatoires que lui commu-nique
le « milieusubquantique
», laparticule,
au lieu de suivrerégulièrement
l’une des
trajectoires
définies par la loi duguidage,
saute constamment d’une de cestrajectoires
sur une autre,parcourant
ainsi en untemps
très court, un trèsgrand
nombre de tronçons de cestrajectoires
et si l’ondereste confinée dans une
région
finie del’espace,
cettetrajectoire zigzagante
a tôt fait
d’explorer complètement
toute cetterégion.
Onpeut alors justifier
l’affirmation que la
probabilité
de laprésence
de laparticule
dans un élémentde volume dT de
l’espace physique
doit êtreprise égale à 1 ,~
12d7. C’est cequ’ont
fait MM. Bohm etVigier
dans leur Mémoire : ils ont montré que larépartition
deprobabilité en ) § ) 2
doit ainsi s’établir trèsrapidement.
M. Andrade e
Silva, qui
abeaucoup
réfléchi sur cesujet,
a rattaché le succès de cette démonstration auxpropriétés
des « chaînes de Markhov ».Sans insister sur ces
démonstrations, je
voudrais donner uneimage qui précisera
le sens de cequi précède.
Considérons l’écoulement d’un fluide :l’hydrodynamique
définit latrajectoire
d’une molécule de cefluide, qui,
en chacun de ses
points,
est tangente à la «ligne
de courant »passant
parce
point
etqui,
dans le cas d’un mouvementpermanent,
coïncide avec8 LOUIS DE BROGLIE
l’une des
lignes
de courant.Or,
latrajectoire
ainsi définie n’estqu’une
tra-jectoire
« idéale » ou « moyenne »qui
ne serait effectivement décrite que si la molécule ne subissait aucuneperturbation.
Mais il n’en est rien : le fluide n’étantjamais
au zéroabsolu,
ses molécules sont animées d’uneagitation thermique
due à leurs incessants chocs mutuels et pour cetteraison,
chacuned’elles passe constamment d’une
trajectoire théorique
sur une autre. C’estparce que les molécules décrivent ainsi une
trajectoire
continuellementzig-
zagantequ’il
estpermis,
si odésigne
la densité dufluide,
de considérer laquantité
p dit comme mesurant laprobabilité
de laprésence
d’une molécule donnée dans l’élément dT.Pour achever de montrer la nécessité d’introduire dans la théorie les
perturbations Bohm-Vigier d’origine subquantique, je
considérerai le casd’un atome
d’hydrogène
dans un état stationnaired’énergie
E où la fonc- tion d’onde est de la formeLa formule du
guidage
nous donne alors v = 0 : ceci veut dire que l’électron est immobile en unpoint
de l’atome et l’on vérifie d’ailleurs facilement que, dans ce cas, la force de Coulomb que le noyau exerce sur l’électron est exactementéquilibrée
par la forcequantique. Mais,
si l’électron était ainsiimmobile,
commentpourrait-on comprendre
que laprobabilité
deprésence
de l’électron en tout
point
de l’atome soit donnée parl’expression
Tout
peut s’expliquer
si l’on admet quel’électron,
tout en restant « enprincipe » immobile,
sautille constamment d’uneposition
à une autre,sous l’influence des continuelles
perturbations d’origine subquantique.
Et cet
exemple démontre,
d’unefaçon frappante,
la nécessité de faire inter- venir cesperturbations
dans la théorie de la doublesolution,
c’est-à-dire de superposer au mouvementrégulier
de laparticule prévu
par la théorie duguidage
un mouvement brownoïde à caractère aléatoire.Introduction de l’idée d’une
Thermodynamique
cachée. - Onsait
qu’à
la fin du siècledernier, grâce
surtout aux travaux de Boltzmannet de
Gibbs,
s’étaitdéveloppée
uneinterprétation statistique
de la Thermo-dynamique
dont le succès a été finalement total.Mais,
dans la mêmepériode,
certains auteurs, notamment Helmholtz et Boltzmann
lui-même,
avaientcherché,
avec un certainsuccès,
à faire desrapprochements
entre les gran- deurs introduites par laThermodynamique
et certainesgrandeurs
de laMécanique classique
sans aucune intervention de considérations statis-tiques.
Ces tentatives intéressantes avaient ensuite été assez oubliées et n’avaientplus guère
été utilisées que dans la théorie des invariants adia-batiques (Léon Brillouin).
Pendant les années
1946-1948, j’ai repris
dans des Notes auxComptes
Rendus de l’Académie des
Sciences,
dans un cours à l’Institut Henri-Poincaré et dans un article des Cahiers dePhysique,
l’examen de ces anciens travaux etnaturellement, j’ai essayé
de lesrapprocher
desconceptions
de la Méca-nique
ondulatoire. J’avais ainsi été amené à définir pour uneparticule
enmouvement avec la vitesse
pc
unetempérature
T reliée à lafréquence cyclique
interne de la
particule qui,
nous l’avons vu, est donnée parpar la relation
où k est la constante de Boltzmann. J’avais aussi été amené à définir une
entropie
àpartir
de l’action de laparticule
au sens de laMécanique.
Cesanalogies
ne me donnaient pascomplète satisfaction,
mais elles meparais-
sent très curieuses. Aussi
ai-je
terminé mon article des Cahiers dePhysique
de
janvier 1948,
en écrivant cettephrase empreinte
d’une certaine hésita- tion : « Il y a là l’amorce d’uneThermodynamique
dupoint
matérielqu’on pourrait
chercher àdévelopper
dans le cadre de laMécanique
ondu-latoire : il est assez difficile de dire où cette voie
pourrait
conduire et nousnous contenterons d’en avoir
indiqué
lepoint
dedépart.
»D’où
provenait
l’hésitation que cettephrase
laissait voir ? Elle venait du fait que,persuadé
que lathermodynamique
est essentiellementd’origine statistique
et n’a de sens que pour dessystèmes
trèscomplexes, je
nepouvais
pas
comprendre
comment ilpouvait
exister unethermodynamique
valablepour une
particule supposée
isolée et c’estpourquoi, pendant plusieurs années, j’ai
renoncé à tenter ledéveloppement
d’une théorie de ce genre.Mais,
il y a deuxans, j’ai
décidé de revenir à l’étude d’idéesqui, malgré
tout, avaient fortement retenu mon attention.Or,
à cetteépoque,
ayantrepris depuis plusieurs
années mes réflexions sur la théorie de la doublesolution, j’admettais
l’existence du milieusubquantique.
Trèsvite,
un traitde lumière a
jailli
dans monesprit.
Si touteparticule qui
nousapparaît
comme isolée à l’échelle
microscopique peut
constammentéchanger
del’énergie
et de laquantité
de mouvement avec le milieusubquantique,
celui-ci
joue
le rôle d’un « thermostat caché » aveclequel
laparticule
estconstamment en contact
énergétique.
Dèslors,
iln’y
aplus a priori
aucun10 LOUIS DE BROGLIE
paradoxe
à vouloirdévelopper
unethermodynamique
de laparticule
isolée.C’est ce que
j’ai essayé
de faire dans unepremière
Note auxComptes
Rendus de l’Académie des Sciences en août1961, puis,
d’unefaçon qui
me
paraît plus satisfaisante,
dans deux autres Notes auxComptes
Rendusde l’Académie des Sciences en août 1962.
J’achève,
en ce moment la réductiond’un livre
où j’exposerai,
commeje
l’avais fait dans mon dernier cours à l’InstitutHenri-Poincaré, pendant
l’hiver1961-1962,
lesprincipes
de cette«
Thermodynamique
de laparticule
isolée ». Jeremarquerai
d’ailleursque cette
thermodynamique
étantapplicable
à des ensembles departicules
en interaction
qui
sont toutes en contacténergétique
avec le thermostat caché le nom de «Thermodynamique
cachée desparticules »
seraitpeut-être préférable
au nom que, pour des raisonsévidentes, j’avais
d’abordadopté Mais,
avant de vous exposer les bases etquelques applications
de cettetrès
attrayante
théorienouvelle, je
dois d’abordrappeler quelques
notionsde
Thermodynamique
relativistequi
sont connuesdepuis longtemps (tra-
vaux de Planck et de son école vers
1910),
maisqu’on enseigne
rarementdans les cours des Facultés.
Rappel
dequelques
notions deThermodynamique
relativiste.- En
Thermodynamique relativiste,
on démontre que, si un corpsenvisagé
dans son
système
proprepossède
unetempérature To
et contient unequantité
de chaleur
Qo,
pour un observateurqui
le voit passer avec une vitessepc
ilpossède
unetempérature
T et contient unequantité
de chaleurQ qui
sontdonnées par les formules :
On démontre
également,
et ceci résulte presque immédiatement des for- mules(8),
quel’entropie
est un invariantrelativiste,
c’est-à-dire que S =So.
Avant d’aller
plus loin,
nous allons faire une convention de notationqui
nous sera très utile dans la suite. Si A est une
grandeur
dont la valeurdépend
de la masse propreMo
d’un corps et aussi d’autresparamètres
tels que la vitesse ou la
position
de ce corps, nousdésignerons
par[ÓA]Mo
la
petite
variationqu’éprouve
Aquand,
en maintenantMo
constant, on fait varierlégèrement
les autresparamètres
et parcMoA
lapetite
variationqu’éprouve
Aquand
on faitlégèrement
varierMo,
les autresparamètres
restant constants. Ceci
posé,
considérons un corps dans sonsystème
propre :sa masse propre sera
Mo
et,d’après
leprincipe
de l’inertie del’énergie,
son
énergie
interne seraWo
=Moc2.
Si sa masse propre subit unelégère
variation
BMQ,
sonénergie
interne variera de8Wo
=8Mo
c2. Ceci nepeut
avoir lieu que si le corps a reçu ou cédé laquantité d’énergie 8Wo
et, commel’énergie
interne est uneénergie emmagasinée
à l’intérieur du corps, on doit considérer laquantité 8Mo
CS comme unequantité
de chaleur8Qo.
Doncpour un observateur
qui
voit passer le corps avec la vitesse~
laquantité
de chaleur reçue ou cédée par le corps sera
Or,
il comme il est bien connu enDynamique relativiste,
pour cet obser- vateur la fonction deLagrange
serales termes non écrits ne
dépendant
pas deMo.
Nous avons doncIl est facile de retrouver cette formule par d’autres raisonnements
plus complets
queje
donnerai dans le livre queje prépare.
Je vais enindiquer
un.Plaçons-nous
dans lesystème
de l’observateurqui
voit passer le corpsavec la vitesse
pc.
Ilpeut
écrire les deux formules deDynamique
relativisteDe la
seconde,
on tirel’expression
suivante du travail reçu par le corpspendant
letemps 8t :
Si l’on suppose la masse propre constante, comme on le fait habituellement
en
Dynamique relativiste,
on vérifie facilement que le travail enquestion
a pour valeur
ce
qui
est normal.Mais,
si la masse proprepeut varier,
on aura pour le travail fourni au corpsOr,
on a alors aussiet des
équations (15)
et( 16)
on tire12 LOUIS DE BROGLIE
Comme le
principe
de la conservation del’énergie
donne 8W = ô1:) +8Q,
où
8Q
est laquantité
de chaleur reçue par le corps, on retrouve les formules(9)
et
(11).
Thermodynamique
de laparticule
isolée ouThermodynamique
cachée des
particules.
- Pourdévelopper
lathermodynamique
de laparticule isolée,
nous admettrons d’abord que nous pouvonsappliquer
à une
particule
isolée de l’échellemicrophysique
la formuleDe
plus,
nous admettronsaussi,
en accord avec mes anciennes idées de 1946-1948,
que laparticule,
en contact permanent avec le thermostatcaché,
peut être considérée comme ayant unetempérature
T définie par la formulequi
a la covariance relativiste voulueNous définirons
l’entropie
en larapportant
au thermostat cachéqui
estun
système
trèscomplexe.
Nousinspirant
de la méthodeemployée jadis
par Einstein dans ses travaux sur les
fluctuations,
nous écrironsl’entropie
Sdu thermostat caché sous la forme
où
So
est lapartie
de cetteentropie qui
estindépendante
de la valeur fluc- tuante de la masse propreMo
de laparticule
tandis queS(Mo)
est lapetite partie
de cetteentropie qui dépend
de la valeur deMo.
Nous aurons alorsLe
signe - figurant
devant8Q provient
du fait que8Q
est la chaleur cédée par le thermostat caché à laparticule.
En utilisant les formules(10)
et( 11 ),
nous obtenons
d’où enfin
formule fondamentale où l’invariance du second nombre est bien mise
en évidence.
Il est facile de tirer de cette formule une
première conséquence importante.
En
effet, d’après
la formule de Boltzmann reliantl’entropie
à laprobabilité,
la
probabilité
de la valeurMo
de la masse propre fluctuante doit être pro-s Mo
portionnelle
àe k ,
c’est-à-dire à e mo. On en conclut que la valeur moyenne deMo
pour uneparticule
en dehors de toutchamp
de force(classique
ouquantique)
Ainsi la masse propre constante mo usuellement attribuée à la
particule
nous
apparaît
comme étant la valeur moyenne de la véritable masse propre instantanéeMo qui
est fluctuante.Une autre
conséquence
intéressante de cettethéorie,
c’est d’établirun lien entre le
principe
de moindre action et le secondprincipe
de la Thermo-dynamique.
Leprincipe
de moindre action de Hamilton nous dit quesi,
dans son mouvement naturel conforme aux lois de la
Dynamique,
la par- ticulepart
d’unpoint
A à l’instant to pour arriver en unpoint
B à l’instant ti,l’intégrale
d’actionprise
lelong
de ce mouvement est minimale par rapport à la mêmeintégrale prise
lelong
de tout mouvement « varié »qui
amèneraitla
particule
dupoint
A àl’époque
to aupoint
B àl’époque
ti. On est donc conduit à écrireles variations
premières
et secondes de L étantprises
en maintenant la massepropre
Mo
constante etégale
à sa valeur normale mo.J’ai introduit ici une
hypothèse qui
meparaît
avoir unesignification physique
très intéressante.ACB étant la
trajectoire naturelle, j’ai supposé
que lestrajectoires
variées14 LOUIS DE BROGLIE
telles que AC’B ne
correspondent
pas, comme on le supposed’habitude,
à des mouvements fictifs
imaginés
par lethéoricien,
mais à des mouvementsqui peuvent
réellement avoir lieuquand
la masse propreMo
de laparticule
subit entre to et ti une certaine suite de fluctuations. Alors la
trajectoire
fluctuée de AC’B
doit, d’après
leprincipe
deHamilton,
être déterminéepar
l’équation
Mais
ici,
la masse propre n’étantplus supposée
constante, on doit écrireoù
8~~ désigne
l’ensemble des termesqui,
dans Ô2Ldépendent
de la variationde
Mo.
On a donc sur AC’BMais
l’intégrale
dupremier
terme est nulle en vertu duprincipe
de Hamilton et l’onpeut
vérifier facilement que lequatrième
terme estnégligeable
devantles autres.
Finalement,
il reste en tenantcompte
de(23)
8MoL
étant une moyennetemporelle
entre to et ti. Alors comme ti - to estpositif
et que -OMoL
est la chaleur cédée par le thermostat cachée à laparticule,
on voitqu’en
moyennetemporelle
cettequantité
dechaleur, qui
est nulle sur latrajectoire naturelle,
estpositive
sur latrajectoire
fluctuée.En d’autres termes,
l’entropie
S diminue en moyennequand
on passe de ACB à AC’B.L’entropie
est donc maximale sur latrajectoire
naturelle par rap-port
aux fluctuations soumises aux conditions de la variation hamiltonienne.La
trajectoire
naturelle est doncplus probable
que lestrajectoires
fluctuées.Ainsi
apparaît
un lien très curieux entre leprincipe
de moindre action et le secondprincipe
de laThermodynamique quand
on seplace
dans notrecadre d’idées
(1).
(~) En termes imagés, on peut dire que la
trajectoire
naturelle suit letalweg
d’une vallée de néguentropie. Pour le cas où il y a entre les
points
A et B un «foyer
cinétique »
par rapport à A, voir C. R. Acad. Sc., t.257,
1963, p. 1822.La situation d’une
particule
au contacténergétique permanent
avec un thermostat cachéprésente
une certaineanalogie
avec celle d’ungranule,
visible au
microscope optique
et soumis à l’action de la pesanteur,qui
setrouve en
suspension
dans un fluide dont les molécules constituent un ther- mostat caché. Au moment où Jean Perrinpoursuivait
ses célèbresexpériences
sur des
granules
de ce genre, des théoriesthermodynamiques approfondies
des fluctuations d’altitude des
granules
dans le fluide ont étédéveloppées
par
Smoluchowsky,
notamment avec la méthoded’Einstein,
et sont trèsintéressantes à comparer avec notre théorie.
Les transitions
quantiques
et la «prérogative »
des états mono-chromatiques. - Depuis
la théorie de l’atome de Bohr en1913,
on a attribué aux transitionsquantiques qui
font passer unsystème quantifié
d’un état stationnaire à un autre un caractère
qu’on pourrait qualifier
demystique.
On renonce, eneffet,
à s’en faire uneimage quelconque
et M. Bohrn’a pas hésité à affirmer
qu’elles
« transcendaient » toutedescription
entermes
d’espace
et detemps.
C’est cequi
avait amenéSchrôdinger
à direironiquement
que, dans la théoriequantique actuelle,
on décrivait minu- tieusement les états stationnaires où il ne se passerien,
maisqu’on
serefusait à rien dire des transitions
quantiques
où il se passequelque
chose.
L’idée introduite par la théorie de la double solution que la
Mécanique
ondulatoire en dernière
analyse
doit reposer sur deséquations
non linéairespermet
de penser que, si les transitionsquantiques échappent
à la théorieusuelle,
c’estqu’elles
constituent des processus essentiellement non linéaires.Elles seraient des processus transitoires très brefs
analogues
à ceuxqu’on
adéjà
rencontrés dansplusieurs
théories non linéaires enMécanique
et enPhysique quand
il y a passagebrusque
d’uncycle
limite à un autre. Cetteidée très attrayante avait
déjà
étéenvisagée.
il y aquelques années,
par MM.Cap
et Destouches et elle a étéreprise
dernièrement par MM.Fer,
Lochak et Andrade e Silvaqui
ontpublié,
à cesujet,
des Notes d’ungrand
intérêt.
Or, quand
MM.Fer,
Lochak et Andrade e Silva ont eu connaissance de mapremière
Note d’août 1961 sur laThermodynamique
de laparticule isolée, après
m’avoir fait fortjustement remarqué
que mes formules déduites de la relation dS =di
nes’appliquaient qu’aux phénomènes réversibles,
ils m’ont
suggéré
que les états transitoires trèsbrusques qu’ils
avaientconsidérés
pourraient
bien être des transformationss’accompagnant
d’unebrusque augmentation
del’entropie
et que le passage d’un état stationnaireANN. INST. POINCARÉ 2