dG
Jules Ac1édéo Barbey d'Aurévilly
A thesis submitted to
'l'he Facul ty of Gradua te Studj_os and Rosearch McGill Univorsity
in partial fulfilment of the requirement for the degree of
Master of
Arts
by
Jean-Pierre Boucher
Department of French Language and Literature
@ Jean-Pierre Boucher 1967
r:.
Tabla des Matières
IntToduction---~--Page
:3
Notations Biographiqu.es--~~-.".,.---·---C>- 11Le
Dandysme=---~---~--=16
Le Surnaturel---
33L'Amour
duBeau
etl'Erotisme---
56Conclusion---~---
63
Notes~-~---~-~---~--~---~---~--~~-~-~~- 71
.
Bibliographie---
74Il peut parai tre ambi tierul: de vouloir écrire sur lVunivers gnostique de Barbey d9Aurévillyo Mais il
sYagit dVl1l1 travail fi autour d~une émotion n et voici
comment il a pris formeo
Avant dYaborder l'étude des oeuvres proprement ditesg il nous a paru bon de donner quelques notations biographiques sur l'écrivaino Cela nous permet de souli-gner deux traits caractéristiques de Barbey: son isole-ment social, auquel nous rattacherons son dandysme, et
sa croyance au fantastique, au surnaturel. A ces deux thèmes viendra sVen ajouter un troisième qui est l'amour du beau et l'érotisme. Nous dégagerons ainsi la vision du monde contenue dans lYoeuvre du " Grand Connérable ft et
mettrons en relief les lignes maîtresses de son univers. Cela fait, nous regrouperons nos idées pour juger de la
justesse des affinités existant entre les pensées aurévil-lienne et gnostique.
(:
C
'"
. .
, ,
Lo Gnose
Mais q110 fal1lt ... i l entondre par ce tonne de °gnosot1 ? D9abordp i l n9y n pae une gnoseJ) m.aio des
gnoses.!> c90st-à-dirc dos nouveoento intelloc'tuels et mys-tiques di 'i'J'0i'~J>
ume
Qspiratio1'l8 difforentG8oLa gnose salvatrice permet à 19âme de IVadepte
d V entrevoir la fin de son asservissement au.:lC ténèbres ter-restres. Par elle, l'âme peut remonter jusqu'à la Lumière dont elle était jadis partie intégrante. La gnose apparaît ainsi comme une réminiscence: l'homme se souvient d'un pas-sé gloriewc et aspire
à
le retrouver. Par la gnose~ l'hmm-me en tant que microcosl'hmm-me du macrocosme fi connaît tV la voie des sommets et les moyensà
employer pour la suivre. Citons ici la définition de la gnose que donneM. Rutin:
tw La gnose, c'est la connaissance totalep incom-mensurablement supérieure
à
la foi età
larai-son. t~ (1)
La gnose est ainsi rattachée à la sagesse primordiale ori-ginelle, source des diverses religions particulières, et s'il faut accorder toute lVimportance qU'elles méritent amc gnoses chrétiennes et
à
leurs rami f'i cations 11 tellesque le manichéisme et le catharismell il ne faut pa.s pour autant délaisser les gnoses extérieures au christianisme,
,r~
1 .
.
\.~,,-telles qne l'alchimio ll la kabbale juives> l'iomaélisme et uutres doctrines ésotériques plus moderuoso Quoiqu'il puis-se êtros> les gnopuis-ses impliquent une attitude existentiello spécifique: celle d9un type opécial de religiosité" La gnos0ll connaissance salvatrices> se traduit presque
tou-jours par los mêmes réactions hUIilaines"
Ln gnoso)) connElissance intégy:ale et béatifian~ tep permet 19affranchissement oétaphysique de l'hommeo Partant d'une e2l:périence subjective" le gnostique SV
élè-vell par là mêmes> à la quête d'une illnmination
salvatri-ce" Le gnostiques> angoissé par sa condition dVêtre jeté
dans le monde, croit avoir trouvé le moyen de transcender
ce
malaise insupportablell en échappant au mondeo La gnose est ainsi une révélation prestigieuse, secrète et mysté-rieuse ayant pour but le salut par la connaissance: elle traduit donc un besoin de libération. En effet, lQ gnosti-que échappe à son corps dont il est prisonnier, il se sauve hors du monde visible et de l'e:u:istence sensible eu généralo Mais la gnose, expérience vécue, est une connais-sance immédiate que l'on ppssède toute entière, intuitive-ment, ou point du touto La justification de l~attitudegnostique, l'homme jeté dans le mondsp est bien 10 même
que celle de la philosophie existentialiste; mais ses buts sont différents, car le gnostique ne u' vit f? plus dâY1t} le
monde puisqU'il slen détourne pour s'en sépnrero I l
abou-tit à una constatation capitale: n Je suis au monde,9 mais
je ne suis pas du mondeo n
I ( )
't,,-_
est plongé dans le cos@os, dOEaine de la matière et de la
mort~ ot que par une première tendance intelloctuelle, il désire connaitre le Qondo invisible? suprasensible et ses rapports avec notre univers; il est hanté pur le TGVe d'lune connaissance transcendante ignorée du reste des hommeso Dans une seconde démarche~ religieuse cello~là~ 19homnle~
désirant s9élover en retournnnt vers Dieu~ ressent un besoin dG rédemption; rédemption qui doit être CO SLliQQlO 0
Enfinp cette attitude se tlf>aduit souvent extérieurement
l n ' . i l 'l A • V ' l' D . ,
par 'uscetismop pU' sque aoa qu~ s 0 ove verS1eu ~e-pudie le corps et la chairo
Il est un point essentiel toutefois que nous avons laissé momentanément dans ltombre afin de le mieux
éclairer: cVest le fait que la gnose suppose toujours,
à
sa base, une attitude dualiste~
n Ce qui est proprement gnostique c'est l'op ....
position du monde et de Dieu, de la lumière et des ténèbres, du supérieur et de l'inférieur, de l ' nen-haut"JI et de l:f-Uen-basfV " L'homme par-ticipe
à
la fois du monde inférleur et de la nature supérieure: il est une étincelle lumi-neuse emprisonnée dans la chairQu (2)Cette dualité de l'homme est aussi une dualité cosmique.
La
gnose se fonde partout sur une opposition fondamenta-le: d'une part, la réalité suprême, transcendante, inac-cessible, la lumière; dVautre part, le monde inférieuTJI corrompu et corrupteur~ les ténèbreso Il y a opposition radicale de deux mondes totalement coupés IVun de IVautre.,{'-..,
"
~ ,
Cetto dualité se tradu:l.t dans notre monde par n,lln mélange Ç1 anormal n de deme natures antagoni stes: IV Gspri t et la chair)? par e:lcemple 0 0 0 La Di vini té suprême s'ost pargagée
en dow!: Doi tiés d \l où proviennent respecti vernent le bien
et le oalQ Il y a donc de nombre,nt couples de contraires nécessai:res à 111 0:ldstence de 1l1hornme et saDS lesquels il
ne pout y avoir de progrèso En voici quolqu0sc..'ums: rnascu-lin.,.féminifh droite-gauche D supsriolu"'-:i.nférieurD [}atièrG~
esprit)? bien-malD bonté-justiceD liberté-deotinD etcoo~
Dovunt ce dualisme qui sépare~ d'un côté Dieu et le bien~
et de l'aatro le cosmos et le mal, on. comprend le pessi-misme de lahomme plongé dans le cosmoso On comprend le désir
qu'a
l'homme de récupérer son être et de retrouver ainsi son origine lumineuse et divine. Pour ce faire,l'âme s'essaye
à
toutes les formes possibles d'action, bonnes ou mauvaises ( cette distinction nfoxistc d'ail-leurs que dans l'opinion des hommes), car l'homme supé-rieur se sauve en accomplissant du premier coup toutas les actiollS",S'il faut approfondir cette notion de dualisme si importante dans l'oeuvre de Barbey d'Aurévilly, nous croyons utile de montrer quelque peu ce qU'est l'alchi-mie. D'ailleurs, il y a analogie profonde entre la gnose
qui dévoile sous les symboles et les allégories le oens véritable des théories philosophiques et religieuses, et
l'alehimie~ doctrine qui recherche la connaissance des propriétés cachées de la matière et les représente par des nycboloso La gnose et lValchimie nVont-elles pas en outre
c)
un symbole commun, IVouroborosp le serpent qui se mange la queue? Référons-nous encore
à
Mo Rutin:fil LVnlchimie vraiep 1 'lalchimie traditionnelle,
est la connaissance des lois de la vie dans IVhom-me et dans la naturep et la r0constitlltlon du
processus par lequel cetto vie, adultérée ici~ bas par la chute adar:1iqp.aep a perdu et peut re"",
couvrOT sa puretép Da oplondour, oa plénitude
ct ses prérogativos primordialos; ce quip dans
l'homrae moral sVappelle rédemption ou régénéra~
tion; réincrudatlon dans IVhomme physiquo; puri-flcation et perfection dans la nature; enfin dans le règne minéral proprement dit, quintes-senciation ( le problème de la quintessence con-sistait
à
extraire de chaque corps ses proprié-tés les plus actives ) et transmutation 0 ti (:3)L'alchimiste apparaît donc con~e un surhomme, un régéné-rateur du m()nde~'.
L'adepte ou alchimiste croit
à
l'unité cosmique, c'lest-à-dire à l'existence d'un seul Btre se présentantà
nous sous des formes variéeso Sous la diversité appa-rente, i ln'y
a qu'une essence communeà
tous les êtres. L'apparente différencese
rencontre par exemple dans le dualisme se:lcuel très important, en alchj.lllie, 1'l opposi tian fondamentale étant celle du masculin-féminino L'adeptecroit que Dieu était hermaphrodite avant la Création et le Grand Oeuvre est pour lui l'union de l'élément mâle, le soufre, et de l'élément femelle, le mercure: dEl cet te
union de principes antagonistes devait surgir un nouveau corps$) la Pierre Philosophale, qui possédait de nmnbreu-sos qualités extraordinaires en faisant la Panacée et l'Elixir de longue vieo
L'alchimie, comme la gnoso~ est ainsi envisa-gée DOUS l'angle d'une technique de salut, visant à libé-rer de la matière l'étincelle divine qui s'y cache, car1
à côté de la conception pratique de l'alchimie" il en e~c
iate une autre, purement mystique, selon laquelle les pha-ses successives préparant lB. Pierre Philosophale et les opérations chimiques qu.i l'accompagnent symbolisent les purifications graduelles de l'être humain dans sa recher-che de la connaissance illuminatrice et l'évolution de l'être intérieur. La matière sur laquelle l'adepte doit travailler n'est autre chose que lui-même. La poursuite de l'or devient la recherche de trésors incorruptibles et
purement spirituels; avoir trouvé la Pierre Philosophale, c'est avoir résolu le pr0blème essentiel, avoir trouvé le secret de la nature, et cela, grâce à une connaissance parfaite acquise par "illuminationtt • L'alchimie, en pu-rifiant l'homme, le rend capable d'accéder à la suprême connaissance. Par l'alchimie supérieure, l'adepte devient un véritable surho~ne, un être quasi divin; par le Grand Oeuvre, il s'unit à Dieu dans l'extase, se libère physi-quement, s'affranchit dos forces aveugles du destin et ac-cède à l'immortalité .. L'alchimie, véritable religion pro-mulgant le pouvoir illimité de l'esprit sur la matière, confère à l'adepte le triple apanage de la Connaissancell
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de la Puissance et de IVIomortalitéo
Il nous reste à savoir si Barbey dVAurévilly, ule Grand COllnétablef1» a ressenti cette ango1se de IVes-prit emprisonné dans les ténèbros» sUil a aspiré à la Connaissance et cru
à
la Vérité absolu09 si, enfin9 iln
désiré un Au-Delà9 un Snluto/ ...
Notations ,Biographiques
Jules Amédée Barbey dVAurévilly Gst né le deux novembre di't:~huit-cent huit,? en Normandiep plus précisé-ment
à
Saint-Sauveur,? au sein dVune vieille famille duCo-tentino Ces précisions ne sont pas sans valeur, car le milieu natal.? le terroir auront sur lui une grande
influ-ence.Ce pays où il a vu le jour, il l'appelle lui-même
n la terre de mes premiers songes et de mes premiers
rê-ves."
(4)
Ces villes normandes, soit Saint-Sauveur ou Va-lognes, étaient animées par le sentiment aristocratique des habitants.Mais la Révolution avait bouleversé leses-prits; on ne voyait plus l'avenir que rempli d'inquiétu-des: la destinée privait ces âmes de l'existence pour laquelle elles semblaient nées. C'est ainsi que les Nor-mands gardaient
à
la monarchie ancestrale une fidélitétoute pl.atonique. Barbey grandit dans cette atmosphère où l'on conserve précieusement les souvenirs du temps passé, et où l'on aime se rappeler les jours heureux en jouant au whisto Si la chouannerie avait cessé depuis quelques années
à
peine, elle flambait certes encore dans toutesles imaginations. Puis ce fut l'espoir éphémère de la Restauration bien vi"Ge dissipé et faisant place à une
(
âpre désillusion devant l'ingratitude de Louis XVIII en-vers ceme qui demeuraient fidèles au royalisme~ Est-ce qu.e cet univers où tout Gst dovenu misère et angoisse, où on se rappelle le paradis perdu, ne correspond pas à. une vision gnostique du mondeJ Ne reconnaît-on pas déjà dans le jeune horŒûe de dix~sept ans qui écrit une Ode a[nc héros des Thermopyles et qui se choisit comme d.evise t? 'l'oo
lat.e çg II le romancier s> le poète qu v il sera plus tard?
Il Y a piso Brimép par 19autorité de sa
famil-le qui s90ppose à ses projets littéraires et l'oblige
à
faire son droit
à
Caen, Barbeyp au beau ·milieu do Itépo-que romantique, aspireà
la liberté et à 19épanouissement du moio Elevé dans IVinquiétudei travaillé par un désir de grandeur et par le sentiment d'une destinée contrariée, désabusé de ne savoir comment réaliser ses aspirations,chargé de regrets et privé de tendresse, Barbey est bien un enfant du siècle~ Pour mettre un comble
à
ses malheurs, il doit s'astreindre au métier de journaliste et on le verra ainsip sa vie durant, collaborerà
plusieursjour-naux tout en rêvant, en vain 1 de lancer son propre jour-nalo
Mais justementp s'il a été un critique hors pair,
c'est peut-être qu'étant en dehors de son siècle, il pos-sédaitla condition indispensable pour le bien juger. On sait ce qu'il pense du monde:
~ Mais le monde est un vieil aveugle qui prétsnd voir, et qui prend avec un sang-froid
(
hable, perpétuellement li le noir pour le blanc ... o Le monde, c'est l'iIi1bécillité @ultipl:léo par el-le-même et élevée à sa plus haute puissanceo !f(5}
De mêmell dans l'l.ne lettre à Trébutien il écrit: U Je suis
aussi déplacé dans mon siècle que vous. t? De là~ natt
cet-te volonté de procet-testation qui 19a animé toucet-te sa vie: par la parole, le gestep l'attitudep le costume, les é-cri ts ( il parle des Chouans qui valent mienne que 18 pré-sent,) il veut svélever au-dessu.s de son époque n
enca-naillée ft:
t7 Etre plus haut que son temps, en avant ou en
arrière mais plus haut .... n
(6)
A cela, il trouve une très haute satisfaction, tenant, comme son pèrel' à rester fidèle à des causes qui ne tri-omphent paso
IV La conscience de soi vaut mieux que la gloi-reo C'est du plus pur et du meilleur orgueil. Savoir qU'on est une force console de bien des
choses cruelles, amères, trompées, brisées, et qui sont la vie. ft
(7)
Dressé en face de son siècle~ 11 est une protestation vi-vante contre les tendances démocratiques qui s'infiltrent partout. Il se distingue du terre-à-terre par ses vête-mentsl' ses grandes fagons, ses sentiments et SOil esprit
de noblesse, son absolutisme intraitable, toutes choses qui font de lui, en plein dix-neuvième siècle, un catho-lique et un monarchisteo Il vomit cette société
démocra-(
tique qui opprime tout, société égalitaire ct décadente, do beaucoup inférieure à celle qu'ont connue les ancô-trcs~ En offetp BarbeYj loin dG croirG au progrès et
dtavoir foi en Itavenir~ penDe au contraire que IVht~ani té est en train de dégénérer et qugelle ne pourrait
pro-gresser qu'en rGtournant en arrièroo Et 19arrière~ c'est
10
sentiment nristocratique ilTImOrtol parce qu'il ost inhé-rent à la nature humaincp sentiment qui està
la baSé d~ seul gouvernement possible:n o o a la vie publique, qu'on no définissait point
comme aujourdvhu1.: le gouvernement de tous par
tous - ce qui est impossible et absurde - mais le gouvernement de tous par quelques-uns, ce qui est possible, moral, et intelligent. ft (g)
Le spectacle de la démocratie, gouvernement de la vulga-rité, le révolteo Son esprit fier et noble répugne
à
voir ces systèmes de gouvernement où personne n'est pris pour sa valeur propre et où le premier venu peut être choisi malgré la valeur qu'il n'a pas.1fLa démocratie, dit-il,qui semble être la règle du monde moderne, et qui n'en est que la punition.u (9) Ce qu'il ne peut souffrir, en
démocratie comme ailleurs, c'est la médiocrité humaine pour qui le summum de l'habileté et du génie est de se tenir entre las extrêmes, elle qui n'a la force d'être extrême en rieno C'est un beau spectacle que de voir se dresser au-dessus de son siècle trop bas pour le compren-dre cet homme vouant un culte à l'autorité et au
Dent personnel, partisan acharné de l'aristocratie et de la hiérarchie sociale et attaché am!: plus profondes tra-ditionsa Lorsqu'on s'imagine Barbey ainsi, il nous revient en mémoire la grande dame dont nous parle Joan de La Va-rende dans son merveilleux Nez-do-Cuir:
ft Elle, toujours soucieuse de paraitre et quit malgré tout, fut. une grande damG d9avoir pen-dant quatre-vingts ans, à chaque minute, voulu l'être,. Tt (10)
Barbey fait de sa vie une révolte perrJanente. Mais étant un poète, un créateur, il transcende
IVuni-vers des sensations médiocres en inventant les passions excessives de personnages comme Ryno de Marigny, Itabbé de la Croix-Jugan, Sombreval, et tous ces chouans au mi-lieu desquels il vit v'raiment .. De même, sa prose est vio-lente, tiaristocratiquett, comme il rêvait sa vie .. Sponta-né, emporté, alerte comme seul un français peut l'être, d'une imagination débordante, d'une sensibilité brûlante,
plein de verve et de grice, tout cela dompté par l'inte~ lect, voilà Barbey d'Aurévilly. De telles qualités ser-vant beaucoup le style prédestinaient Barbey
à
être un conteur plutôt qu'un romancier. C'est là un aspect impor-tant de son art: en dandy qu'il est, il a toujours be-soin d'un public qU'il est capable d'étonner à volonté.Le Dandysme
~insip tout doucement, au fur et à mesure que nous constations IVisolement social de Barbey
dYAurévil-ly, nous en sommes venus
à.
prononcer à son sujet le mot clé: le dandysmeo A Paris, Barbey s'efforce de créer son propre personnage, et, pour cela, il emprunte au dandys-nIe le grand souci de la forme: celui de produire unef-fet. Dandy, il le sera toute sa vie, allant même jusqu'à écrire un livre sur le dandysme et son prestigieux re-présentant, Georges Brummel. Nous nous arrêterons un cer-tain temps sur cette oeuvre car elle nous fait voir dans
la vie même de Barbey ce que nous retrouverons plus tard dans ses écrits: la coincidence des contrairese
A la base du dandysme, il y a une volonté d'in-dividualité, un dJsir de tout marquer d'un cachet dis-tinctifo Le dandy est d'abord un vaniteux qui recherche avec inquiétude l'approbation des autres - vanité-tigre supérieurement eJcigeante qui tient compte de tout et ne peut supporter la défection d'une seule approbation. A cause d'une telle préoccupation, le dandysme est beaucoup plus intellectuel qu'on ne le croit généralement; il
11' est pas dans 1 "'habi t'~ li mais dans la manière de le
portero
Etra dandy c'est donc une manière d'être selon un codeo Le dandy B pour devise t? Nil })'1irari u co i~ Ne
s'étonner de rien H. Son unique souci consiste à toujours
produire la surprise en gardant l'impassibilité la plus
-pariai te" Pour un tel homme p le parai tre c.v est, 19 être p et
c'cst vers ce paraître que tondent tous 8GS effortso
Ainsi Brummel n'a été que dandy sans jamais con-naître d'autres turnulteso Chez lui la, vo.Flité règne seule ct ne oe hCll1l"te jaulais
à
une a\.'I.tt'e past:liorlj) 10S autresfacultés n'eJeistant chez llli que pour ooutGnir celle-là en s'harmonisant avec elle. Aimer signifie s?attacher, et voilà lfesclavage auquel échappe'le suprême indépen-dant qu'est Brummel. Il savait qu'il portait en lui quel~ que chose de supérieur au monde visibleo S'lI avait besoin des autres, les autres avaient davantage besoin de lui;
par là, il sut préserver son indépendanceo Grand joueur,
i l connut la ruine avec l'impassibilité qU'il montrait dans la fortune .. EJdlé et ruiné, il refusa, en dandy in-différen~, d'écrire ses mémoires truffés d'indiscrétions sur ses contemporains que les libraires de Londres 'se se-raient arrachés
à
prix d'oro Cet absolutisme et cette in-différence font du dandy un être solitaire qui dissimule sa nature véritable qu'on risque fort de ne jamais COil-naitreo C'est aussi un poète qui crée son propre univers" " ~
vie même du dandy qui est son art; il plaît avec sa per-sonne comme d'autres plaisent avec leurs oeuvreso On voit encore combien le dandy, beaucoup plus qu'un être
purement physiqU0p ost avant tout un intellectuel par SQ
recherche du. raf'finemento
Barbey Gst envoûté par une telle puissanceq Il
s'intéresse aussi à 1Sl.1 .. U3un:> ce n dandy d'avant les dan ...
dysH:> qui a opéré la plus prestigim.18€l séduction sur la paroonne de la Grande Deooiselleo ~min le dandysme ne peut s9implanter que dans une société qui sgennuie; aussi Drummel est-il né dans la société anglaise puritaineo C'est une forc0p une puissance qui rétablit l'équilibre des contraires 0 Bl"ummel déplaisa:t t trop, généralement.,
pour ne pas avoir été recherchée D'ailleuTs, son long succès indique bien que son taltistence répondai t
à
un be-soin de la nature:fil L" humani té a au tant besoin d y eux et de leur
attrait que de ses plua imposants héros, de ses grandeurs les plus austères ••• Natures doubles et multiples, d'un smee intellectuel indécis, où la force se retrouve encore dans la grâce, androgynes de l'Histoire, non plus de la Fable, et dont Alcibiade fut le plus beau type chez la plus belle des nationsl
l'
(11)Lor.squ t 01'1 approfondit le caractère du dandy" on retrouve
toujours ces paradoJces" ces oppositions, cette union des contraires: ftlnrunbule qui @arche sur la corde raide entre
l'originalité et 1geJœentricitéo Si le ridicule ne IVat-teint jamais, lui cependant oodèle l'opinion grâce à son ironie mordanteo Versant à doses égales l'étonnement et la sympathiop il composs le philtre magique de son
influ-ence,\ Homme dgesprit
Sl i l ntmwelle cependant que dans 10.
plus éphérJère des facultés: la converoationo Androgyne, il 1 gest pur le mélange chez lui de cette grâce et de cet-te force, paT cetcet-te volonté de ne sVétouner de rienS' ct pourtant ce besoin iopératif du suffrage publico Le carac-tère l? beauté (Q du dandy réside justement dans cet ai!!."
froid issu de l'inébranlable résolution de ne pas être ému 0 Baudelaire appelle cela ~ le plaisir dvétonner et
la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonnéot~(12) Dans la même veine, Barbey dira vers la fin de sa vie:
" J'ai été bien malheureuJt quelquefois dans ma vie" mais je n'ai jamais quitté mes gants blancs. ft (13)
Ainsi~ au-delà d'une certaine frivolité, il faut voir dans le dandysme la grandeur qui lui est pro-pre.Baudela.ire ne s ty est pas trompé:
ft Que le lecteur ne se scandalise pas de cet-te gravité dana le frivole~ et qutil se sou-vienne qU'il y a une grandeur dans toutes les folies, une force dans tous les excèso Etrange spiritualismet Pour ceux qui en sont à la iois les prêtres et les victimes, toutes les condi-tions matérielles compliquées auxquelles ils se soumettentooo ne sont qu'une gymnastique propre
( \.
à fortifier la volonté et à discipliner l'âme. En vérité je n'avais pas tout à fait tort de
considérer le dandysme comme une espèce de re-ligion 0 Tf (ILl')
En effet)) ce dandysme, que Barbey lui-même a pratiqué et que suivent ses personnages, est un effort vers un certain état d'androgyne où les contraires sont réunis dans Ithonune tout-puissant. Que ce soit Yseult de Scudemorp SombrevaI, l'abbé de la Croix-Jugan) le père Riculf, Marmor de Karkoël, toujours les personnages de Barbey sont calmesp impassibles; méprisant l'émotion, ils ne croient pas que l' "étonnement puisse jamais êtr~ une position honorable pour l'esprit humain .. "
(15)
Comme leur créateur)) ils sont des pRIais dans un labyrinthe.Il y a toute une galerie de dandys dans l'oeu-vre de Barbey d'Aurévillyo Bien souvent, comm~ dans les Diaboliques, ils forment un petit grou.pe de gens qui se
connaissent et qui écoutent une histoire racontée par l'un deux .. Ainsi le Rideau Cramoisi résulte de la t'en-contre par le narrateur d'un illustre dandy, le chevalier de Brassard. Sur le ton de la confidence et du secret, indiquant qu'on est entre initiés qui se parlent par sous-entendus, Brassard narre l'aventure qu'il a eue, .iadis)) avec une jeune fille du nom d'Albertine. Ce ton complice montre bien que le conteur, son public et les
personna-ges de l'histoire sont d'une race
à
part. Ces dandys ai-ment bien se réunir autour d'une table comme ce souperauquel assiste Don. Juan et dont les amphitryonnes sont ses anciennes favoriteso Don Juanp le roi des dandysy
qui a séduit ces femmes qui forment une couronne vivan-te autour de luip et qui ne sont plus animées que par
H' le désespoir, mais le désespoir en toilette, caché
sous des sourires ou sous des rires.," (16) Dans A un dî-ner dVathésy nouvelle assemblée autour d'une table,? mais
cette foisy ce sont des hOnmleS., Ces déchus de 1 vEmpire,?
ces athés vont écouter le chevalier de Ménilgrand leur raconter l'histoire du major Ydow, le plus terrible des mauvais sujets du huitfème dragons, et de sa maîtresseo Ménilgrand, le conteur, qui a été écrasé sous la
monta-gne renversée de l'Empire, fait figure de Titano Il en impose.1 comme en impose un homme t.errassé par lastupi-dité du destin~ Mais d'une insolence froide et d'un mé-pris complet, il nVest là, semble-t-il, que pour étonner le reste de l'humanité~ Il est au-dessus· des hommes et de la vie car il ne leur demande plus rien. Cette indépen-dance sublime et cette passion supérieurement domptée forment un lien invisible mais indissoluble, encore ici, entre le narrateur, son public et les héros de l'histoire.
Très souvent, en effet, les héros aurévilliens, tant masculins que féminins, sont des dandys. A commencer par l'illustre Auguste Dorsay, dans
le
Cachet d'Onyx, qui~irrité des plaisanteries de ses amis au sujet d'Hortense, sa maîtresse, la ttscelle u avec de la cire chaudeo Ce Dor-say ntest pas un jaloux violent et paSSionné
à
la Othello;sa jalousie à lui est calme ct féroce .. Devant DOS amis,
il nVa rien laissé transpirer de sa colère~ De mêmep au miliou de sa vengeance? l?impussibilitô ne le cède en rien
à
ln passiofio La froideur d'une telle résolution, cetto volonté de porter un nasque et de ne pas se mêler au reste des hommes, nous les retrouvons dans lu Bague dVAnnibal en la personne d? 1\..loys de Sy1n.aro~le.. Cet affecté 8 v est ~clossé
à
la colonne de l'orgueil et cela IVempêche de flé~ chiro Il porte un masque do fer cadenassé dont il a jeté la clé à la mer~ Çi Il avait, nous dit Barbey,!) la pudeurde la pensée et la fierté plus chaste encore du sentimentoU(17) Sril aimo la distante et indifférente Joséphine dVAlcy,
il sVen est toujours grandement défenduo Mais, à la
véri-té~ il aime cette femme à la folie et il est malade à for-ce de di6simulation~ Sa raison et son jugement ne s'at-tendrissent jamais car il veut brisar la vanité de José-phine sous l'orgueil personnel:
~~ Il ne voula:tt pas perdre l t équilibre de sa
fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé
de W®e
d'Alcy. n(18)
Joséphine qui aimerait qu'Aloys soit moins convenable~
le reçoit chez elle un soir dfaoût, et s'offreo Il l'ai-me alors plus que jamais~ mais il est admirable d'empire
sur lui-même et résiste: humiliée par ee refus, Joséphi-ne accepte d'épouser MoBaudoin d'ArtiJoséphi-nel qui lui fait la
c'ouro La puissance de dissimulation dVAloys est totale car il réussit à cacher aux yeux de tous son ruuonTo Bien plus,
il assiste
à
la messe de mariage et au bal do noces de Joséphine sans rien laisser transpirer de ses sentimentso Pour lui, le paraître cVest bienIVêtreo
Sa volonté nVu qu'un but: sVimposer au @ondeQLes grands persomnages Quléfiques de Barbey sont eUie aussj. des dandys à leur façono Ainsi le père Riculf ~
qui sème le désarroi
à
Ifhôtol Ferjol~ est un homme dVune tournure imposanteD avec le regard et le geste fier, ot portant en lui COITmlO ~ne audaco incroyable et inquiétantea L'abbé de la Croix~Jugan ne succombe paspar
amour? il est incapable d'aimerp mais par orgueil~ Plus Jeanne s'en-flamme pour luiu plus il demeure impassible. ~l ne s"iu-téresse à elle que parce qu'elle sert la cause royaliste qu'il essaye de relever. Son âme toute en esprit et en volonté ne peut prendre feu que pour une idéeo De même Sombreval" f1 le prêtre marié", affecte un mépris froidpOtll" le monde et toutes sos embûches et témoigne d'une
haine impassible à l'égard de Dieu; cependant il est le plus délicat des pères, et la mort de son enfant le ren-dra. fou.
Les personnages féminins de Barbey sont tout aussi exceptionnelsQ Ainsi cette Aimée de Spens, dans ~ Ohevalier Des Touch~,l> la fiancée de M .. Jacques qui a per-du jadis la vie dans une eJcpédi tian de chouannerie 0 Depuis
vingt ans, Aimée pense sans arrêt
à
Bon fiancé lilort .. Jamais n'a-t-elle fait la moindre confidence .. Devenue sourd:e de douleuru elle s'est referméesur
elle-même .. Tousrespec-( \ \
tent la profondeur dtl sentiment blessé de cette n'Vierge ... Veuve'1 p comme on l v appelle Q Elle porte en elle un pui te
d'abîme que défend sa surditéa A la nouvelle de la mort
de M<> JacquesJ) elle a été prise de désespoir, mais elle a trouvé la force nécessaire pour IVenterrer, enveloppé dans sa robe de nocasa Blessée par la viep elle nVa ja-mais perdu la maîtrise d'elle-mêmeo
A Chez Aim~e~o.tout porte on dodans, et le
de-hors ne perd jamais son calmeo Ç? (19)
Aimée vit perpétuolloment dans un autre monde~ Elle est une égaréGl'I Elais une égarée qui a ~2fait dG sa vie
oan-quée quelque chose de plus beau que la vie réussie des autres g " (20) Comme pour Barbey lui-même, la vie ter-restre lui est à charge et elle se retranche en elle-mê-me pour préserver son moi qui vaut plus que tout le
res-teo Le dandysme est ainsi. une aspiration vers le haut. Aimée de Spens et tous les chouans du temps da sa jeunes-se et de M~ Jacques,
à
l'image de leur créatenrJ)n'ac-ceptent pas le monde présent et luttent pour l'avènement d'un autre. Mais
à
eux, comme à bien d'autres, le cadre des circonstances a manqué e't a été trop petit .•Yseult de Scudem~r~ 19héroine de Ce gui ne meurt
pas,
possèdeJ) elle aussi, l'ambivalence, l'isolement ca-ractéristiques d'une pensée gnostiqueo Elle domine toute l'oeuvre par son incapacité d'éprouver quelque sentiment que ce soitp sauf la pitiéo Au cours des diverses expé-riences de sa vie~ Yseult a vu. se tarir en elle la sourcede tout sentiment; il y a maintenant en elle nne impuis-sance
à
croireà
l'immortalité de l~amourG Aussi, entre Allan et Camille, au milieu des nuages et des tempêtes de la passionconsUQant99 Mme de Scudemor demeure un mo-dole de grandeur et de repos, ne suècombant et ne rail-lant jamais, toujours indolente et au-dessus de la mêlée, rononçant; à l v ami ti é, à l t amour ma ternc:ù,à
la beau t.é do la nature~ et même à Dieu dont elle n'a pas besoih et.' au~ quol elle ne pense même paso Mais il lui reste la pitié indestructible pour caw!: qui ne ~saventn pns, età
laquel-le ellaquel-le sacrifie jusqu~à son honnenroUne autre 17tete d 9acierfi est cette Albertine d.~ Rideau Cramoisi. Extérieurement, elle est la jeune fil-le rangée de province, en tous points soumise à l'autori-té familialeo Mais par dessous la table, elle opère avec une froideur déconcertante et satanique la séduction du
jeune Brassard!' en lui prenant la main avec autant de des-potisme que de passion. Ayant enflammé de la sorte le jeu-ne soldat, elle jeu-ne répond pas
à
ses lettres brûlantes et ne lui accorde aucun regard qui puisse être en rapport avec le geste de la tableo Elle s'offre et se refuse à la fois:n Et je la regardais du coin de 190e11, cette
folle qui ne perdait pas une seule fois, du-rant le diner, son air de Princesse en céré-monie, et dont le visage resta aussi calme que
folj,es que peut dire et faire un pied co sur le mien! n (21)
Elle est
à
la foi~ virile par la froideur de son calcul~ ct féminine par la folie de sa conduite .. Même lorsquiellc s'abandonne à lui, elle ne perd jamais sa physionomieiQ-passible qui a l'air de dire aruc gens qu fils n f existent pas pour elle:
ft Elle me produisait l'effet d'un épais et dur couvercle de marbre qui brûlaitp chauffé par .en
dessousoooJe croyais q~7il arriverait un moment
où
le marbre se fendrait enfin sous la chaleu~ brûlante, mais le.marbre ne perdit jamais sarigide densi té.. " (22)
Cette frénésie de la dissimulation~ on la retrouve aussi chez la comtesse d'Areos, l'héroine de la dernière Dia-bolique, la Vengeance d'une femme. Après avoir dévoué sa vie
à
la p~ostitution par vengeance, elle meurt stoi-quement au milieu des intolérables tortures d'une maladie vénérienne. Mais, avant de mourir, elle a fait distribuer son argent et ses bijoux aux malades et atn pauvres et inscrire sur son catafalque ses titres suivis des mots "Fille repentie" .. Mais il est bien clair, au contraire, qU'elle est morte sans repentir et que cette touchante humilité dVoutre-tombe n'est encore que de la vengeanceoJusqu'à maintenant seules des figures indivi-duelles de dandys ont défilé devant nous. Mais Barbey a peint avec autatlt de finesse et peut-être davantage de
.1
relief de nombrem~ couples de dandys4 Lo premier couple auquel nous IlOUS arrêterons est celui de fiI1'me de Gèsvres
et de Raimbaud de Maulévrierp les protagonistes de ~ mour impossible .. L~impossibilité dVaimer qui caractérise
les dewe héros leur confère
à
la fois puissance et faibles-seo ~lme de Gesvres est une coquette torturée par l'ennui, pleine de froideur ot dVesprit~ Elle demeure de glace de-vant les nveux de Raimbaudp un indolentp quipà
défaut dese faire aimer de NIme de GesvresJl veut a.u moins la faire succomber par vanitéo Mais elle ne peut aimer que par es ....
prit, S0S yeux ne sachant pas pleurer et son coeur
n'é-tant jamais touchéo Chacun s'essaye à faire succomber l~au tre, mais sans succès. Maulévrier désire Mme de Gesvres par vanité; elle désire en faire son esclave par désennui. Tous deux ne peuvent stempêcher de mépriser la passion aveugle et dévouée dlune Mme d'Anglure •. Ayant trop d'es-prit et d'ironie pour pouvoir jamais aimer, ils sont
à
la foj.s faibles et puissantsp quoique toujours soli tairas:ft Ils s'avançaient étroitement unis, consternés
et purs, mais de la dérisoire pureté de l'im-puissance, et dans le néant de leurs âmes, ils n'lavaient pasp pour se consoler ou s'affermir,
la vanité de ce qU'ils souffraient. 11 (23)
r4ais au bout du compte, leur incapacité d'aimer apparaît plus comme force que comme faiblessep et les élève au-dessus des hommeso
(
\
rite et de Julien Ravaletl1 le frèrtl1et la soeUT diUne
Pn-~dVHistoireo Lorsqu90n regarde le portrait de cette ~~r
gueritep une belle fille rose, où nulle pnssion ne perce le calme du visageJ on ne peut s'ioaginer quVelle De Doit abandonnée
à
l'incestco En effet, ces deux enfants ontparfai tement dissimulé leur amour am\: ye~"C de leur père 0 Et lorsqu 9 on a forcé l\lo.rgueri te à prendre l'ilari y elle lj introduitp 10 plus naturellement du monde, l~adultàre dauo
19incesteo Son crioe, qui a rempli toute sa vie, elle l~a porté sans remords, sans tristesse, sans orgueil: avec indifférenc9o*oLorsquVon n découvert la vérité~ on les a
pendus. Elle est montée
à
lvéchafaud sans se plaindre, sans protester, sans regarder derrière elle dans la vie, acceptant la corde comme elle avait accepté l'inceste?les yeux uniquement attachés sur son frère qui montait devant elle et la précédait dans la ~orto
Cette volonté de dissimulation se retrouve en-core plus diabolique dans le Bonheur dans le crime~ Haute-claire de Stassin et le comte de Savigny entretiennent une lial.son secrète (> Mais tout le diabolisme dE) 1 t histoire
tient au fait qu9Hauteclairep déguisée en domestique,
de-meure au château des Savigny0 Le jour, elle est la ser-vante dévouée de î~e Savigny malade; elle affecte la plus grande attention pour calle dont elle a toutes les
rai-sons de souhaiter la morto La nuit» cette même Hauteclaire se métamorphose en la voluptueuse maîtresse de Savigny. Elle joue ce double jeu aVGC le plus grand calme, conrne
''''-si Da nature était véritablement double:
n Je trouvai Hauteclaire redevenue Eulalie,
as-siae dans lVembrasure d'une des fenêtres du long corridor qui aboutissait à la chambre do sa maî-tresse~ une masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle~ occupee
à
coudre etn
tailler là-dedans~ la tirouse d1épée de la nuit~S'on doutorait-on? tl (24)
Grâce à cette aisance et à ce naturel d'Hauteclaire qui la faisaient se Douvoir dans le mensonge comme un pois-son dans 190au~ rien n'a jamais percé au dehors de sa li-aison avec Savigny. Ce dernier devait fort bien dissimu-ler
lui
aussi, puisqu'il était réputé un mari idéal, un de ces maris, nous dit Barbey, qu'il faut brûler, tant ils sont rares, pour en jeter la cendre sur les autres! Et pourtant, ils haïssaient la comtesse, obstacle à leurbonheur, eot tramèrent Vl"sisemblablement son empoisonne-ment 0 Mais chez am!:, les sentiments les plus noirs sont
masqués par le visage naturel de tous les jourso Après avoir osé l'adultère sous les yeux de la comtesse, ils s'épousent
à
la face de Dieu et des hommeso Ce défi lan-cé à l'opinion de la contrée outragée dans ses moeurssoulève
contre Gmt la populatiûn et les met au ban de la sociétéo Mais qu9importe à ces deux diaboliques si hors du monde et formant une race à eux deux d'être bannis d'une société au-dessus de laquelle ils se sont depuis longtemps élevéstLe dernier couple que nous évoquerons est celui de la comtesse du Tremblay de Stasseville et de Marmor do IrarkoëlJ) les dewt comparses du Dessous do cartes cl ~une par-tie de 't"Jhisto Il s'agit à nouveau ici dVune rolation se-crète, la cOBtesse étant" de fait, la maîtresse de Korkoël; mais tOllS dou~t dissimulent leurs sentirJents à la société de toute une petite vi11eo Ils forment d'ailleurs un beau couplea Ellep impertinentcJ) froidep dVune nature nussi hypocrite que son esprit est caustique; mieux
qu'indolen-teD elle est indifférente: choz cette femme" rien du de -dans n'éclaire les dehors et rien du dehors ne se réper-cute au dedanso Lui» un écossais champion de whist, aussi indéchiffrable que la comtesse et qui porte bien son nom de Marmor:
f? Elle et lui, lui et elle, étaient dame abimes
placés en face l'un de l'autre; seulementp l'un,
Karkoël~ était noir et ténébreux COl1l1ne la nuit;
et l'autre, cette femme pâle, était claire et inscrutable commE) l'espace .. 1t (25)
Cette passion dissimulée s'augmente encore des crimes qu'_ elle contient de sorte qu'une incoercible puissance émane de ces deux êtres dont toute 1 t acti vi té extériEmre se ré-sume à jouer au tJhist avec dignité, retenue et silence 0
Mais les cartes ne sont qu'un écran déplié pour cacher leur âmeo Leur politesse l'un envers l'autre est si peu affec,tée et d'un na tUTsI si parfai t que 1? on est réduit
à
se demander sril n'y a pas chez ce couple l'amour dumensonge pour le mensongep comme on aiDe l'art pouX" 1 9arta Ils sont de ces ê"cres qui préfèrent par dessus tout les
jouissances solitaires de l~hypocrisi~, et qui vivent et respirent, COWTIe dit Darbey~ la tête lacée dans un @asquoo
n Je suis convaincu quep pOUl" certaines âmesp
11 yale bonheur de l~impostureb Il y a une effroyable mais enivrante félicité dans IVidée
quYOID. ment et qu'on troope; dans la penoéo qu7~
on ~ sait seul soi-mêmep et quVon joue
à
la société une comédie dont elle est la dupe? et dont on se rembourse les frais de mise en scè-ne par toutes les voluptés du mépris. fP (26)C'est BarThey qui souligne ici, pour bien montrer la puis-sance de ces deux hypocriteso Ils sont tellement simples, naturels, sans effort et sans affectation en tout, qu"ils font du mensonge une véritéQ La comt0sse a dissimulé et
la naissance et la mort d'un enfant qU'elle a probablement eu de Marmoro Elle a poussé le génie et la volupté du men-songe jusque devant l'Eternité en trompant son confesseur qui la croit morte comme une sainte4
Le dandysme est donc autre chose qu~une mode frivole. Bien au contraire, il est une attitude ~ntellec tuelle dont le premier souci est la mise en valeur de 1'-individualitéo Si, d'une certaine fagon, la dissimulation
caractérise le dandysme, c'est que le dandy veut préser-ver sa véritable nature qu~il juge supérieure au monde où elle se trouve mêlée4 Le dandy a donc la conviction d'ap~
partenir
à
une race choisieo La dissimulation et la mise en valeur du moi témoignent en fait d'un désir de puis-sance 0 Cette colncidence des contraires sicaractéristi-que du dandysme et de la gnose" nous allons la retrouver dans la conception que se fait Barbey des rapports entre lYhomme et le surnature14
(-Lo Surnaturel
LVéducntion religiel1se de Barbey dVAurévilly
Ill! a inculqué la notion du poché!, la notion du IuTalin9
Qais avec l 1assuranco que la loi positivep divinsp ost
supérieure à toutes les autreso Un peu plus tard~ reje-tant les croyanC(;3S de sa famille et de son oilieu, il va
à
Paris et se dit irréligieux~ puis vers 1847-1~489après avoir mené une vie dissolue, il revient au catho-licisme, surtout grâce
à
19influence de son frère Léon, qui est prêtreo Au moment de sa .conversionp Barbey croità la Providence et, superstitieux,
à
l'action directe de Dieu sur le monde, aux miracles 0 0 oMais il sYattach0a-lors surtout au rôle politique de l'Eglise~ symbole de l'autorité sociale. Il juge le catholicisme le plus grand phénomène historique~ le plus beau système de gouverne-mento Mais la vérité surnaturelle du christianisme ne
pénètrera son coeur que lorsqu'il se rapprochera de la terre maternelle qu'il a qUittéeo De plus en plus, il sent la parenté et l'amour qui l'unissent
à
cette Nor-mandie: plus il avance dans la vie, plus il adhère auxconvictions des siens et de son enfanceo La terre lui apparaît alors comme 'un lieu de misère, de préparation9
d'expiationv dl1épretive pour le ciel: il en déduit l'itl-90rtalité de Ivâm0~ Ne voyant que le côté surnaturel de
la religionfr il hait le matérialisme et désire résoudre les problèmes de l'âme par la foi~ problèmes qui sont~ pour lui~ cew~ de l'envers du @ondo9
Le po:l.nt de départ de la pensée de Barbey dans ce domaine est ~a violente opposition au modernisme de Ivépoque~ Trop spirituel et pas assez pra~natiquep il ost rebuté par le di~c-neuvièDe siècle qui efface graduelle-ment dans la vie de l'homme la par"c de IVimagination et
des superstitionscEcrivant le Chevalier Des Touches, voi-ci ce qu'il note:
n Du reste, j~ ne suis pas le terre-l-terre des détails dans ce roman que je projetteo Il y a mieux que la réalité, c'est l'idéalité qui n'_
est, au bout du compte, que la réalité supé-rieureo u
(27)
Le même esprit l'anime lorsqu'il rédige ~iaboligtleB: i l veut alors montrer l'envers de la réalité; il veut montrer le Mal, parce que le Ms.l eJristeo Ce sentiment du surnaturel éclate dans tous les écrits de Barbey:
tl Le surnaturell La notion du surnaturell Voi-là ce qui
vous
manque à tous, gens d'esprit et de sens de mon siècle, qui parlez de catho-licisme, même 'avec respect; ... 0 n (2g)Ainsi, pour lui, cetto notion du surnaturel est-elle le propre du catholicismeo Il n'a que dédain pour le
lisme qui néglige la moitié de la réalité en préférant les réalités physiques alur réalités spirituelleso Pour BarbeYD la plus puissante réalité9 c'est l'imaginationo
L'avantage du catholicisme comparé au protestantisme se-rait d'avoir su tirer parti du surnaturel~ surnaturel qui intervient~ croit-il~ dans les affaires humaines:
R~oocar j'ai toujours crU9 d'instinct autant que de réfloxion, ame doux choses sur lesquel<=> 10s repose on définitive la magie9 je veux di-re: à la tradition de certains secrets, comme s'oxprimait TainnebouYl1 que des hOl11QOS initiés
so passent mystérieusement de main en main et de génération en génération, et à
l'interven-tion des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l'humanitéo \f
(29)
L'Eglise n'a-t-elle pas condamnée comme fVchoses réellesn
la sorcellerie li la magie et les charmes? Barbey ne donne
cependant pas sa caution
à
tous les faits étrangers qu'-il rapporteo Ainsi les prédictions, les sorts, les ber-gers ne servent bie~ souvent qu'à rendre manifeste lapr.ésence constante d'un autre monde infernal ou divin -dans lequel les actions des personnages prennent leur sens véritable" Le fantastique est rarement un but en soi, mais un moyen de souligner la présence constante du surnaturelo
Pour illustrer la conception dualiste et tout
à
fait gnostique que se fait BarbC3Y du surnaturel, il oVest qu'à considérer le sujet d'une oeuvre comme Une Vieille Maîtresseo Revenant en sa Normandie natale, il découvre 10 cadre et IVatmosphère de son roman ainsi quece qui pourra donner sa profondeur et son intensité à cotte lutte du Bien et du ~hl symbOlisée par IVaffronte= @eut dVHermangarde et de Vellinia Le Qariage de Ryno de ~furigny avec Hermangarde de Flers est un crime envers
Vellini» sa première maîtresse qui le tient sous le joug mystériew~ dVuue fidélité infrangibleo St11 Itavait é~
pouséè, elle eût été sa vertu; mais en ne l~épousant pas, elle est son viceo Barbey désire peindre ce combat de deux géantes, cette lutte des deux grands principes con-traires qui se soldera par la défaite totale du Bien.II accepte donc la nature humaine dans sa plénitUde et ju-ge que l'art doit avoir pour objet de la représenter in-tégralemento
Barbey d'Aurévilly utilise souvent, en artiste, des éléments fantastiques pour souligner l'ingérence cons-tante du surnaturel dans la vieo Le Chevalier Des Touches a comme point de départ la rencontre sur la place des Ca-pucins,
à
Valognes, par l'abbé Percy du "fantôme" du che-valier Des Touches que l'on croyait mort depuis longtemps. Pareillement, dès le début d~Une page dYhistoire, nous sommes plongés dans un climat de surnaturel et de fantas-tique. Barbey lui..,même$J traversant Valognes, nIa villede mes spectresfg (30) comme il l~appelle" sent que ce
sont justement les spectres de son passé évanoui qui l'attachent à elle et le font revenir" Déambulant par les rues de la ville" il a la nensation que tournoient autour de lui les fantômes des temps passés:
ç~ JVavais autour de moi tout un mondeJl tout un
Donde de défun"':sJI sortant" cornIlle de leurs tom-bes... des pavés sur lesquels je marchais» et
quip groupe funèbre" me faisaient obstinément
cortègeo Ils se pressaient
à
mes dame coudes et je les voyais, avec leurs figures reconnues, aussi nettement, aussi lucidement qu'Hamlet voyait le fantôme de so~ père sur laplate-for-me d'Elseneur <) lU ( 31)
Instinctivement il croit à ces spectres et en est heu-reuxo
Les
lieuxoù
se déroule cette Histoire sans~ ont eux aussi un caractère fantastiqueo Il s'agit d'une petite ville encaissée au milieu de montagnes qui l'encerclent comme une ronde de rées géantes. On s?y sent étouffé comme au fond d'lune bouteilleo Puis nous entrons dans une église sombre.où nous entendons, sans pourtant le voirS! le père Riculf quip de sa voiJt
ton-nantep prêche le Carêmec Enfin, la maison du drame,,"mai ... son en pierres grisâtres, qui ressemblait à quelque é-norme chouette ou
à
quelque immense chauve-souris abat~fantastique a aussi sa place dans l'action proprement di-teo Mme de Ferjol donne à sa fille le chapelet dvébène avec des tites de mort entre les dizaines laissé par le
père Riculfo Maisp au moment de le prendre, Lasthénie
sent ses doigts se crisper et refuse le chapeleto La vieille Agathe qui a vu la scène croit dès lors que l'-influence maléfique du capucin y est attachée. En fait tvelle crut toujours quVil était contagieusement empoi-sonnéou
(33)
Lasthénie, chaque jour plus mélancolique, ne cesse de dépérir et Agathe y voit davantage IVinter-vention du Mauvais Esprit et la nécessité d'en délivrer la jeune fille non par un médecin, mais par un prêtre. Aussi entreprend-elle un pélerinage_ Mais sur le chemin du retour, une nuit où un clair de lune ft pas ordinaire ff lui semble une tête de mort qui la poursuit, un tombeau lui barre la route; selon la légende, il faut le re-tourner bout pour bout, sinon c'est un présage de mort prochaine: elle essaye, mais en vaino On se rappelle que Mme de Ferjol a enterré l'enfant mort-né de sa fil-le par une nuit où Dieu ne soufflait pas et où l'fair sans haleine appartenait aux lutins et aux démonso En-fin, certaines actions de Lasthénie elle-même portent la marque de l'au-delà: ainsi elle se prend souvent àrêver dans le grand escalier de l'hôtel Ferjol, comme si elle y voyait son destin monter et redescendre. El-le n'avait pas tort~ car cVest là, qu'une nuit où elle était somnambule, le père Riculf l'a violéeo
(
Le fantastique joue un rôle tout aussi essentiel dans ItEneorceléoo Ce roman porto Barbeyp solon son
pro-pre aveu, à tâcher de t1f'aire du Shakespeare dans un fos-sé du Cotentin;Ù.,(34) I.e 'fantastique suggèrG ici l'élé-ment surnaturel sans loquel lVoel1vre nta plus aucun seno ..
En effetp les personnages de ce roman, possédant à un
mêQe degré la force du corps» la raison positive et 1'-iulaginat,ion$' vi vont cette poésie qui vient de la pro .... fondeur des impt'"'cssions., Il'oute l \'introduction sur la lan-de lan-de Lessay situe bien le roman dans son cadre fantas-tj.que 0 Cette lande est un lieu spécialJ1 un lieu saintp
où règne la d0uble poéSie diun sol agreste et de l'igno-rance des habitants .. On dit qu'il s1y produit des appa-ritions$! qu'il y Ilr evient"l1 et dans la langue du pays, lorsque quelqu'un s'y égare on dit qu'il a timarehé sur male herbe1J
a(35)
Elle est hantée par des bergers et desbohémiens qui jettent des sorts aux troupeaux et même aux hommesq Ainsi Jeanne Le Hardouey, sortant de l'égli-se où elle a vu l1abbé de la Croix-Jugan pour la pre-mière fois, rencontre un berger qui lu:t prédit qU'elle se rappellera longtemps des vêpres amcquelles elle vient d'assister. Et en effet, lorsque Jeanne aura les "sangs tournésu par la CroiJc-Jugan, elle recourra aux charmes
des bergers pour se faire aimer du prêtreo A la suite dG sa femme, Thomas Le Hardouey, qui au début ne croyait ni awc charmes ni am!: sorts, est lui aussi ensorcelé ..
(
dans leur miroir magique pour connaître son destin, il y aper~oit Jéhoël et ~eanne qui font brûler son coeur
à
la broche 0 Mais' ce terrible abbé de la Croi:Je-,Jugan"qui incarne .les forces toutes-puissantes du Mal, pos-sède un vapouvoir~Î supérieur à celui des bergers 0 D 9
ail-leurs le récit débute et se termine par les neuf coups de cloche lugubres de la messe fantastique quVessaye en vain de compléter,
à
chaque jour de Pâques" 11abbé de la Croi:lc-Jugano Barbey croit~ comme le narrateur Tain-nebouy ~ à catte messe et à cette Gjl:piationsurnaturel-le: il oublie qu'il est un homme du dijt:-neuvième siècle et adhère aux croyances populaires:
'v ....
comme si ltenvers, le dessous de toutes leschoses humaines, n'était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que ce qu·on nie, fau-te de l'expliquer."
(36)
Les puissances du Mal" qui forment ici l'envers de la vie, sont tellement fortes qU'elles interviennent dans le cours de l'existencElo Ainsi Jeanne Le Hardouey avait dans ses veines la force d'âme de sa mère, Louisine-à-la-hache, et l'inextinguible incendie de Loup de Feuar-dent, son père: elle était ainsi prédestinée
à
être en-sorcelée par la Croix-Jugan, prédestinée à aimer le sort qu'on lui avait jeté et dont elle portait la lueur rouge au visage 0 'Grâce à La Clotte qui conte l'histoire deDlaï-de Malgy, fille morte d'amour non partagé pour Jéhoël" histoire qui préfigure exactement le sort de Jeanne, on
(' \
se rend bien compte que le destin de maîtresse Le
Har-,
douey était écri
c:
les deux femmes recourent aux ctlar-mes pour se faire aimer de Jéhoel; elles deviennentfol-les et meurent d1amour pour luio
La
prédestination et les sorts occupent une place encore plus prépondérante dansYD
Prêtre Marié et dans Une Vieille l\!Iaitresse" Dans le premier roman,9 cet état de~aits estdû
à un personnage qui est au cen-tre de toute l?action: la Malgaigneo Cette femme~ qui a été comme une mère pour Sombreval, était jadis considé-rée comme sorcière .. Quoique redevenue. pieuse depuis l,'''' eJ.'venture du coup de tonnerre de Taillepied, elle n'a ce-pendant, pas pu abolir en elle ce genre d'imagination qui la 'pousse vers le merveilleux:n Généralement on la disait hantée ••• C'est
ainsi que l'on exprimait ses rapports avec le monde surnaturel, ce monde qui pèse tant sur l'autre, que nous 'tourrons sous son ppids40 • 0 elle '\Ti vai t habituellement. sur les
limites des deux mondes, et quoiqu'elle eût un coup d'oeil qui entrait profondément dans
la réalité, elle soutenait que le monde invi-sible était celui des deux encore dans lequel elle voyait le plu80 ft
(37)
Personnification vivante de la destinée, elle est la gran-de fileuse du romano Ses prédictions planent au-gran-dessus de toute l'oeuvre comme celles des trois sorcières dans
'--Macbeth: elle a prédit à Sombreval qU'il serait prêtre, et marié" et qu'il périrait par l'eauo Connne la Clotte, les bergers et Vellini~ elle détient un pouvoir magique. Elle fait peser la Fatalité toujours présente sur les
personnages" relance sans cesse le dramep et disparaît, sa tâche achevée, lorsque meurt Sombreval. C'est une vo-yante qui dénonce la fausse conversion du prêtre marié et prédit à Néel de Néhou que CaliJcte mOUl"l'a à cause de
son père, et que lui-même~ condamné à l'errance éternel-lep ne survivra que trois mois à la mort de celle qU'il aitlie" D'ailleurs, personne, pas même Sombreval1' ne nie
cette présence du surnaturel:
tr
Il
avait trop l'expérience de l'esprithu-main, pour ne pas savoir qu'il y a des faits inexplicables
à
la raison, et qui courbent tout dans les âmes, quand ce seraient desâ-mes
dVAtlas capables de porter le ciel.Il
savait cela par l'observation"41oet par lui-même 0 tt
(38)
Toute l'action d'Une Vieille Maîtresse bai-gne de même dans un climat fantastique .. Un sort plane sur les personnages, et des puissances occultes, agis-santes, font se retrouver sans cesse Vellini et Ryno de Marignyo Une liaison de dix années pèse sur eux:
9V Mais ce qui fut" peut-on l'empêcher d'avoir été? NonX Dieu lui-même, tout Dieu qu9il est, n'y pourrait l'ieno n
(39)
('
)
Malgré tout le désir quia Marigny de rompre le lien qui l'unit à Vellini, il ne peut y parvenir. Il a horreur de son désir~ le combat, mais sent qU'il est vaincu et ir-résistibiement emporté vera la Malgaigne par une force
e1ctérieure: fi Je me sentais prédestiné à Vallini 0 n (40)
Leur amour peut parfois faiblir, mais toujours l'in~ fll1ence embrasée les enveloppe.? toujours les opprime 19 _
inexprimable empire dont ils ne connaissent pas le se ... cret,? toujours les enserrent les mailles de l?invisi-ble réseau" Entre ame, il y aJ pour charme, 1 v échange du sang: Vellini a bu le sang de la blessure de RynoJ
puis, se coupant au bras, elle lui a fait boire son pro-pre sango Dès lors, le magnétisme secret de Vellini S7_
est communiqué
à
Ryno, et elle a régné sur lui par l'ef-fet des forces occultes:" J'ai bu de ton aang, disait-elle, tu as bu , du mien. C'est là un charme auquel croyait ma mèreQ De l'influence terrible et sacrée de
cet-te communion sanglancet-te, nous en avons pour jus-que
à
la mort. ~(41)
Mais le fantastique emprunte aussi d'autres visages dans ce romano Ainsi l'apparition du Mal en face du Bien est symbolisée par la coupé noir que croisent sur la route Ryno et Hermangarde et dans lequel ils aper-çoivent Vellini et Mme de Mendoze. On entend le Criard, entouré de chiens qui tracent autour de lui des arabes-ques fa:tidiarabes-quesg et qui,? selon la légende, annonce un
/ )
malheur prochaino Il y a encore le miroir enchanté de Vellin! où elle voit revenir Ryno vers elleo Tout au
long de ce romanp Barbey pense comme les gens de Nor-mandie: comme ew~, il croit au merveilleux et
à
lané-cessité d'une intervention diabolique pour expliquer ce
qui se passe .. 0 0
Le romancier a donc une conception dualiste du surnaturel: d'un côté se trouvent les forces du Bien, de l'autre celles du ~fulo Voyons quels sont les personnages qui représentent ces forces du Bien, en notant tout de suite que ce rôle est presque toujours tenu par des fem-mesa On se rappelle Aimée de Spans dont nous avons parlé
plus hauta De même, dans Une Vieille Maîtresse, c'est Hermangarde de Flers qui, seule, symbolise la pureté et l'innocenceo Dans Un Prêtre Marié, CaliJc:te incarne les forces du Bieno Marquée d'une croix au front, elle est prédfusposée
à
la foio Par ses voeux de carmélite elle s'est fiancée à Dieu: sa mission est de racheterIvâme
de son pèreo Pure, elle est l'image de la virginitéA Femme divine, elle est la voie entre Dieu et le monde. De même Lasthénie de Ferjol sera l'innocence parfaite. Mais, en face de ces femmes, surgit toujours le
prin-cipe opposé qui est celui du Malo Et Barbey croit que les forces du Mal sont tellement puissantes iei-bas, qu'il ne peut s'empêcher dten assombrir ses personna-ges les plus purso Ainsi Aimée de Spens rougit lorsque l'on prononce devant elle le nom de Des Touches et ce
n'est qu'à la fin du roman que IVon apprend la raison de cette rougeuro Hermangarde9 la chaste, est irrémédiable-ment vaincue par Vallinio Satan s'est attaqué à Lasthénie
de Ferjol pour cette raison qu~elle était 19innocence mê-meo Enfin9 la puissance de Sombreval ost si écrasante
que la mort de l vangélique Calbtte est marquée par l' é-pouvante et 1 1 effroi 0 Sur son lit dtagonie elle s9écrit:
n On se repont9 Daia 10 mal est irrévocableopo mous SOffill10S tous condarmés 6 li (42)
Or» quels sont cos personnages qui représentent los forces du ~ml dans lOoeuvre de Barbey d~Aurévilly?
Il y a d'abord Albertine" dans le Rideau Crrunoisi~ qui est d'une effrayante précocité dans le Mal car, pour ve-nir rejoindre Brassard, elle doit traverser la chambre de ses parents endormis et qui ne se doutent de rien. Entre elle et ses parents, il y a la distance dtune race. Elle étouffe dans cette maison de province: aussi ne peut-elle assouvir sa soif de vie qu'en osant l'impensa-ble. Elle fait ainsi craquer les limites du monde où el-le est plongée e~ acquiertp par la voie du Mal, la
puis-sance et la vie rêvées.
Yseult de Scudemor qui nie l'immortalité de l'_ amour humain e't communique sa Ilcroyance" à Allan est
el-le aussi l'illustration du Malo Le tJnéantTt dVYseult gagne
peu à peu Allan: il sent le vide de son âme et constate qU'il n'a plus la force ni la volonté de rendre heureuse la vie de Camilleo Par sa seule présence, Yseult pèse sur