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La dynamique des genres chez Boyer d'Argens /

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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

par

Marie-Claude Naud

Département de langue et littérature françaises Université McGill, Montréal

Mémoire soumis à l'Université McGill en vue de l'obtention du grade de M.A. en langue et littérature françaises

août 2006

(2)

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Merci à M. Charbonneau d'être le directeur qu'il est, à Mariève et Maude pour leur aide et leur intérêt à toute épreuve, à Papa et Maman pour leur soutien, à Pascal d'avoir toujours été là et à tous ceux qui ont été forcés de s'intéresser à Boyer d'Argens.

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RÉSUMÉ

Jean-Baptiste Boyer d'Argens, auteur dissident et libertin, a joué un rôle de diffuseur auprès de Frédéric II de Prusse. Sa production littéraire témoigne des profondes transformations vers le roman moderne et se situe au cœur d'une époque particulièrement féconde au niveau du nombre de publications et des innovations formelles, soit la décennie 1730. Il emprunte des traits formels aux genres mémorial et romanesque afin de créer des mémoires et des romans hybrides où il présente une vérité d'ordre moral qui se situe au-delà de la vérité historique. Ces oeuvres servent, en effet, à faire la promotion d'idées qui convergent toutes vers l'émancipation de l'homme. Cette notion de liberté implique non seulement les idées, les mœurs et les formes littéraires, elle constitue le fondement même de la poétique personnelle de Boyer d'Argens. Ni trop conservateur ni trop original, cet auteur, plus ingénieux que génial, a bien représenté l'opinion moyenne des Lumières.

ABSTRACT

Jean-Baptiste Boyer d'Argens, a dissident and libertine writer, has played an important role by spreading Enlightenment ideas to Frederic II of Prussia. He began to write in the 1730s, a particularly productive and innovative period. His work is a testimony of the profound transformation of the novel toward the modem approach. By blending different formaI genres (novel and memoirs), he made use of an hybrid genre in which moral truth is greater than historical accuracy. His entire repertoire converges toward a principal theme, the emancipation of man. This notion of freedom not only implies to the freedom of thought, conduct and writing form, it is the foundation of Boyer d'Argens' life and poetics. This author, not too conservative, not too eccentric, is a good representation of the common trend of thinking of the Enlightenment.

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Table des matières

Introduction ... 1

R oman et memOIres: IstoIre et poetIque ... . , . h" , . 16 1. L'évolution du genre romanesque ... 17

1.1 Le roman au XVIIe siècle ... , ... 17

1.2 L'humanité au détriment de la bienséance ... 19

1.3 La conception de l'histoire ... 21

2. Les Mémoires ... 23

2.1 Les mémorialistes et l'histoire ... 23

2.2 La poétique des mémoires ... 25

3. La rencontre des genres ... 32

3.1 De l'épée aux lettres ... 32

3.2 Les mémoires apocryphes ... 3 5 3.3 Le roman-mémoires ... 37

Boyer d'Argens et la perméabilité des genre ... .44

1. La forme et la matière mémoriales : promesses et réalisation ... .45

1.1 Les promesses du marquis ... .45

1.2 La matière mémoriale ... 48

1.3 La réalisation des promesses mémoriales du marquis ... 51

2. Comme un roman ... 53

2.1 L'émancipation familiale ... 53

2.2 La contamination romanesque ... 55

2.3 L'amour, maître du récit ... 61

2.4 L'hybridation des genres ... 65

2.5 Des mémoires galants et philosophiques ? ... 68

3. Mémoires et romans: système d'interférences ... 71

3.1 La récupération et l'adaptation de la matière mémoriale ... 71

3.2 La notion de vérité chez Boyer d' Argens ... 77

L'invention de la liberté ... 81

1. La liberté dans les idées et dans les mœurs ... 82

1.1 Le contexte historique ... 82

(6)

1.3 Bonheur et plaisir terrestres ... 89

1.4 L'individu prend sa destinée en main ... 96

1.5 Le bouleversement des habitudes sociales et familiales ... 97

1.6 Le système politique ... 101

2. La liberté de forme ... 103

2.1 La fin d'une longue querelle ... 103

2.2 La crise du roman ... 104

3. La poétique de Boyer d' Argens ... 104

3.1 Ses positions littéraires théoriques: Le Discours sur les nouvelles ... 105

3.2 Sa poétique en pratique: une poétique de la rupture et de l'errance ... 107

4. L'originalité: une valeur montante au siècle des Lumières ... 108

5. Les idées au détriment de l'originalité ... 111

Conclusion ... 114

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Le XVIIIe siècle, longtemps considéré comme un siècle de transition entre la période classique et romantique), connaît aujourd'hui une grande fortune. C'est au siècle des Lumières que la prose s'impose et que le roman, par sa souplesse et sa flexibilité, devient l'enfant chéri du public. Le discours critique de l'époque, quant à lui, n'était pas aussi favorable. Le roman était attaqué férocement au nom de valeurs esthétiques et morales: c'était un genre roturier, sans tradition, invraisemblable et immoral pour ne nommer que ces crimes de lèse-littérature dont il était coupable. Quiconque voulait devenir romancier devait user de stratégies afin d'échapper à l'anathème jeté sur le roman. Plusieurs romanciers ont eu recours à 1 'histoire pour encadrer le récit fictionnel, afin de se soustraire aux critiques, et ils ont emprunté des formes familières du genre historique, comme les mémoires, qui sont édités et réédités en grand nombre entre 1715 et

1 Michel Delon et Pierre Malandain, Littérature française du XVIII" siècle, Paris, PUF, 1996 (quatrième de

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17402• Par le fait même, le roman de la première moitié du XVIIIe siècle refuse son statut

fictionnel au profit d'un référent réel: en s'associant à l'histoire, il se voit doublement protégé puisqu'il profite du rayonnement d'un genre éminent et garantit la vérité de son récit. Entre 1680 et 17283, cette association donnera naissance à une variété romanesque

qui grandira en importance pour connaître son apogée lors de la décennie 1730: le roman-mémoires. Ce genre fictionnel, présenté sous le sceau de l'authenticité, est définitivement l'un des meilleurs stratagèmes pour se défendre des attaques dont le roman est victime.

Les mémoires, quant à eux, connaissent à la même époque une mutation progressIve. Le développement de l'intériorité du narrateur-personnage dans les mémoires aristocratiques permet l'émergence des mémoires spirituels et mondains 4, qui

s'apparentent au roman par leurs techniques d'écriture tout en gardant le prestige du genre historique.

Il faut préciser toutefois que l'histoire n'est pas une solution à toute épreuve, car ce grand genre se voit aussi remis en question aux XVIIe et XVIœ siècles. Fontenelle, convaincu que l 'historien doit se faire moraliste, déclare:

2 Frédéric Charbonneau, Du Secret des affaires aux arcanes de l 'histoire, Ph. D. Université de Montréal, 1996, p. xxi.

3 René Démoris, Le Roman à la première personne, Paris, Armand Colin, 1975, p. 179.

4 Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVIIe siècle au carrefour des genres en prose », XVI]" siècle, nO 94-95,

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Entasser dans sa tête faits sur faits, retenir bien exactement les dates, se remplir l'esprit de guerres, de traités de paix, de mariages, de généalogie, voilà ce qu'on appelle savoir l 'histoire. Mais ceux qui sont chargés de cette sorte de science-là, savent-ils quels sont les ressorts du cœur humain qui ont causé tous ces événements? [ ... ] Je conçois donc que l'histoire n'est bonne à rien, si elle n'est alliée avec la morales.

Ces préoccupations d'ordre moral sont aussi caractéristiques du roman. D'ailleurs, l'histoire et le roman sont mis en rapport par plusieurs auteurs, dont Lenglet-Dufresnoy. Ce dernier compose, en 1735, le traité « De l'usage des romans », qui contient un chapitre intitulé « L'imperfection de l'histoire doit faire estimer les romans6 ». Son argumentation, puisqu'il conçoit la morale comme la différence entre le vice et la vertu, repose sur le fait que l'histoire montre trop souvent le vice récompensé et la vertu en situation d'échec, ce qui constitue un outrage aux bonnes mœurs. Or, si l'histoire n'est pas totalement garante de la vertu, il faut qu'un autre genre, en l'occurrence le roman, soit consacré à cette recherche de la vertu. De plus, la vérité historique est imparfaitement connue ; reste la vérité du cœur dépeinte dans le roman.

Nous nous proposons d'étudier un aspect de la relation entre roman et mémoires au XVIIIe siècle. Plus précisément, nous nous concentrons sur la dynamique de ces genres lors de la décennie 1730. Parmi les nombreuses œuvres des Lumières qui ont su interroger et utiliser les ressources du roman et des mémoires, nous avons choisi les

Mémoires de Monsieur le marquis d'Argens (1735) de Jean-Baptiste Boyer d'Argens (1703-1771) ainsi que deux de ses romans-mémoires: les Mémoires de Mademoiselle de Mainville, ou le feint chevalier (1736) et Le Solitaire philosophe, ou Mémoires de M le

5 Fontenelle, « Sur l'histoire », dans Œuvres complètes, Alain Niderst (éd.), Paris, Fayard, 1989, t. l, p.178.

6 Georges May, « Le roman est-il plus utile que l'histoire? », dans Le Dilemme du roman au XVIII' siècle, Paris, PUF, 1963, p. 142-143.

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marquis de Mirmon (1736). Comme notre réflexion repose en majeure partie sur la dynamique formelle du roman et des mémoires, notre approche critique principale relève de la poétique des genres 7.

Dans le but de rendre compte des profondes transformations du roman de la première moitié du XVIIIe siècle, George May, dans un ouvrage canonique8, présente les

procédés techniques, les stratégies narratives visant à se soustraire aux critiques au nom de valeurs esthétiques et morales. Même si cet ouvrage date d'une quarantaine d'années,

il demeure une référence en raison du corpus qu'il étudie et de la précision de ses observations. À ce jour, les travaux sur le roman du XVIue siècle sont abondants, surtout sur le roman réaliste, avec des critiques tels que Béatrice Didier, Michel Gilot, Henri Lafon, Alain Montandon, Vivienne Mylne qui prennent comme point de départ les grandes idées des auteurs des années cinquante et soixante tel que George May. Parmi ces critiques, Diana Guiragossian9, dans son article intitulé « Subterfuges et stratagèmes, ou

les romanciers malgré eux », privilégie elle aussi un large corpus et présente des romanciers de second et même de troisième ordre. En outre, elle relève les principaux subterfuges et stratagèmes des romanciers afin de déjouer les attaques contre le roman. Dans les années soixante, un autre nom se présente: Henri CouletlO. Il procède à un découpage du temps et à une catégorisation du roman sous trois étiquettes : le roman

7 Il faut mentionner qu'il ne s'agit pas de poétiques prescriptives puisqu'il n'existe pas vraiment de

poétiques contemporaines pour ces genres autrefois mineurs. Les ouvrages de poétique réalisés a posteriori appartiennent au domaine du descriptif.

8 George May, Le Dilemme du roman au XVIII" siècle, Paris, PUF, 1963.

9 Diana Guiragossian, « Subterfuges et stratagèmes, ou les romanciers malgré eux », dans Literature and History in the Age of Idea: essays on the French Enlightment presented to George R. Havens, Colombus,

Ohio State University Press, 1974, p. 273-284.

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historique et galant, le roman merveilleux et le roman réaliste, dont il présente les caractéristiques formelles.

La même année, Philip Stewart soutient une thèse de doctorat intitulée Imitation and Illusion in the French Memoir-NovellI. En plus de s'attarder aux particularités génériques du roman-mémoires de la première moitié du XVIIIe siècle, il insiste sur la notion d'illusion par rapport au lecteur: celui-ci peut oublier momentanément le caractère fictionnel du roman, ou encore, croire qu'il lit vraiment des mémoires. Il propose un corpus varié et ne se contente pas des grands auteurs tels que Prévost et Marivaux. René Démoris12, quant à lui, consacre un ouvrage entier à la problématique de la première

personne. Il suppose que, malgré la variété de romans où la première personne est utilisée, le mode de narration influence la thématique. Il introduit aussi le concept d'une distanciation progressive du roman par rapport au genre historique au profit d'une vérité du cœur révélée par la réflexion de l'écriture. Il faut aussi mentionner dans cette perspective l'article de Nathalie Nosbaum, «Les romans-mémoires du XVIIIe siècle: entre mondanité et intimité» 13. Elle présente le roman-mémoires comme un genre

subversif: les nobles, héros traditionnels des mémoires, sont délaissés au profit de personnages beaucoup moins recommandables. Elle considère, à juste titre, que les auteurs utilisent l'étiquette des mémoires pour bénéficier des avantages formels du genre.

Les mémoires n'ont pas connu une aussi grande popularité que les romans chez les critiques en raison de leur nature historique. Ces ouvrages étaient souvent considérés

II La thèse de Philip Robert Stewart, de 1967, a été publiée deux ans plus tard à New Haven et London, Yale University Press, 1969.

12 René Démoris, Le Roman à la première personne, Paris, Armand Colin, 1975.

13 Nathalie Nosbaum, «Les romans-mémoires du XVIIIe siècle: entre mondanité et intimité », dans Cahiers Saint-Simon, n° 29,2001, p. 23-30.

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exclusivement comme des sources documentaires. L'intérêt littéraire date d'une trentaine d'années avec l'article de Marc Fumaroli, « Les mémoires du

xvue

siècle au carrefour des genres en prose »14. Il propose une classification des mémoires par période et il en étudie les mutations progressives, au lieu de les envisager comme un genre homogène. Fumaroli constate par exemple que vers 1650, le genre se scinde, ce qui donne lieu à l'émergence des mémoires spirituels et des mémoires mondains. Peu après, Marie-Thérèse Hippl5 publie un ouvrage imposant qui se concentre à la fois sur l'évolution

parallèle du genre romanesque et sur celle du genre mémorial. Bien qu'elle présente une vue d'ensemble synthétique qui permet de comprendre les similarités du roman et des mémoires, elle semble considérer les mémoires comme des romans qui s'ignorent. Ce faisant, elle nie, en quelque sorte, l'appartenance des mémoires au domaine historique.

Yves Coiraultl6, quant à lui, dans un article intitulé « Autobiographie et mémoires

(XVIIe-XVIIIe siècle) ou existence et naissance de l'autobiographie» propose une définition des mémoires, mais cette fois par rapport à l'autobiographie. Pour ce faire, il retourne jusqu'aux mémorialistes du Grand Siècle qui ont utilisé, pour la plupart, la première personne. Dans le même ordre d'idée, Gérard Lahouatil7 se penche sur le «je» autobiographique. L'un et l'autre sont peut-être conduits par leur projet même à

14 Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVIIe siècle au carrefour des genres en prose », p. 1-19.

15 Marie-Thérèse Hipp, Mythes et réalités, enquête sur le roman et les mémoires (1660-1700), Paris,

Klincksieck, 1976.

16 Yves Coirault, « Autobiographie et mémoires (XVIIe-XVIIIe siècle) ou existence et naissance de

l'autobiographie », Revue d'Histoire littéraire de France, 75, 1975, p. 937-953.

17 Gérard Lahouati. « La voix des masques. Réflexions sur la constitution du genre autobiographique »,

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confondre mémoires et autobiographie, ou du mOInS, à attribuer aux mémoires de l'époque des caractères qu'ils ne possèdent pas encore.

Dans une toute autre optique, Frédéric Briot18 procède à une enquête sur les mémorialistes d'Ancien Régime qui contribue, entre autres, à dissocier les mémoires de l'autobiographie. Il s'agit d'une excellente initiation au genre étrange que sont les mémoires par les pistes de réflexion qu'il propose. La même année est publié le seul ouvrage entièrement consacré à la poétique des mémoires par Emmanuèle Lesne19• Cet

ouvrage précieux possède, entre autres, le mérite de montrer comment le genre est déchiré entre la liberté d'expression et la pression des modèles et des règles, si minimes soient-elles. Dès les premières lignes des œuvres mémoriales, cette tension fait son apparition. Lesne insiste particulièrement sur le discours que les mémorialistes tiennent sur eux-mêmes. Elle envisage aussi les mémoires par rapport à leurs choix narratifs. Cet ouvrage est extrêmement utile autant par le propos et par la précision des explications que par les multiples exemples utilisés par l'auteur. Le défi était de taille puisque le genre mémorial présente de multiples difficultés en raison de sa diversité formelle, de l'absence de codification et de réflexion théorique contemporaine des œuvres20. Il faut mentionner que

les chercheurs, peut-être trop préoccupés par les mémoires du siècle classique, ne traitent guère des mémoires des Lumières, problématiques par leur hybridité. En fait, ce qui semble intéresser les chercheurs, c'est plutôt l'association des mémoires avec la naissance du genre autobiographique.

18 Frédéric Briot, Usages du monde, usage de soi. Enquête sur les mémorialistes d'Ancien Régime, Paris, Éditions du Seuil, 1994.

19 Emmanuèle Lesne, La Poétique des mémoires (1650-1685), Paris, Honoré Champion, 1996.

20 Frédéric Charbonneau, Les Silences de l 'histoire. Les mémoires français au XVI!' siècle, Québec, Presses

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Jean-Baptiste Boyer d'Argens, auteur dissident et libertin surtout connu en raison de la controverse à propos de l'attribution de Thérèse philosophe (1748), propose une œuvre qui témoigne de ce phénomène d'hybridité. Pourquoi privilégier un auteur de second rayon? D'une part, même si l'institution et l'histoire littéraire l'ont boudé, le marquis a connu une carrière assez florissante et a joué un rôle de diffuseur des Lumières auprès du roi Frédéric II de Prusse. D'autre part, cet auteur entreprend sa carrière au cœur d'une époque particulièrement féconde quant au nombre des publications et des innovations formelles, soient les années 1730, et sa production littéraire témoigne des profondes transformations vers le roman moderne. En 1735, paraît un ouvrage curieux sous le titre des Mémoires de Monsieur le marquis d'Argens, étrange autant par les conditions de sa rédaction que par sa forme. En effet, d'Argens fait son entrée en littérature en rédigeant ses mémoires, alors que ce genre est habituellement pratiqué en fin de carrière. De plus, les mémoires, sous-genre -historique, «prennent pour objet les actions dignes de mémoire21 ». Visiblement, cet ouvrage ne respecte pas les lois du genre parce que ses mémoires ne font pas de lui un grand homme, mais bien un « picaro », courant les grands chemins et les aventures amoureuses. En effet, même s'il s'agit de mémoires authentiques, plusieurs épisodes se présentent sous forme romanesque. Cette subversion des codes et ces transgressions formelles créent une distorsion entre les promesses de l'écriture mémoriale et sa réalisation. L'année suivant la parution de ses mémoires personnels, Boyer d'Argens publie deux romans-mémoires, tout aussi curieux, présentés sous le sceau de l'authenticité et qui font référence à son œuvre mémoriale : Le Solitaire philosophe, ou les mémoires de Monsieur de Mirmon ainsi que Les Mémoires de

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Mademoiselle de Mainville, ou le feint chevalier. Entre référent réel et référent fictionnel, le lecteur finit par se perdre. Bien que Boyer d'Argens n'ait pas le génie littéraire des grands auteurs de l'époque, d'un Prévost ou encore d'un Marivaux, son œuvre mémoriale et romanesque possède véritablement une faculté de dialogue. Ses ouvrages se font écho, se répondent et ainsi, forment un tissu dense et extrêmement complexe, au point où les études concernant ses mémoires évitent la question des genres au profit des éléments biographiques et documentaires. En somme, Boyer d'Argens a allié l 'histoire et le roman pour produire des œuvres hybrides, ce qui prouve une certaine indépendance d'esprit, une liberté dans l'usage des formes. Quelles étaient les motivations esthétiques du marquis ? Quelle pourrait être sa « poétique» ?

Il y a peu d'études consacrées aux œuvres de Boyer d'Argens. Ses lettres philosophiques de même que son grand roman libertin, Thérèse philosophe, demeurent les aspects de son œuvre les plus étudiés, parce qu'il est d'abord considéré comme un philosophe22 en raison de ses relations avec Frédéric II23. Mais qu'en est-il des œuvres de

fiction de notre corpus, soit Le Solitaire philosophe, ou les mémoires de Monsieur de Mirmon ainsi que Les Mémoires de Madame de Mainville, ou lefeint chevalier? N'ayant connu aucune édition moderne, ces deux textes n'ont jamais été étudiés dans leur totalité. Certes, ils sont parfois mentionnés, mais seulement en rapport avec les mémoires du marquis. Ce rapprochement n'est pas sans fondement puisque ces deux textes de fiction font directement référence à ces mémoires. La majeure partie des études concernant les mémoires et la production romanesque de Boyer d'Argens se limite à tracer la ligne entre

22 Pierre Malandain, « La littérature d'idées au premier plan », dans La Littérature française du XVIII" siècle, Paris, PUF, 1996, p. 255.

23 Newell R. Bush, « The present state of studies on the marquis d'Argens », Romance Notes, Vol. XIV,

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réalité et rêverie. Par le fait même, le débat sur les mémoires du marquis se situe au niveau de la vérité biographique. L'enjeu principal n'a absolument plus rien de littéraire. Autre constatation, malgré ces préoccupations non littéraires, les chercheurs sont conscients du caractère étrange de cette œuvre, même s'ils ne font qu'effleurer le sujee4.

Dernière remarque, ceux qui se sont intéressé aux caractères formels de ces mémoires, dans les dernières années, ont eu recours au modèle de l'autobiographie qui tient par de nombreux traits au genre des mémoires et au roman des Lumières. Même si Philippe Lejeune considère que la véritable naissance de l'autobiographie correspond aux Confessions de Rousseau, il propose le terme de « préhistoire25 » pour traiter des œuvres antérieures. Pour notre part, nous n'affirmons pas que l'œuvre de Boyer d'Argens soit totalement exempte d'éléments autobiographiques, mais nous croyons que ces éléments formels se trouvaient d'ores et déjà dans la poétique des mémoires et du roman de l'époque. Le recours à ces deux genres littéraires nous semble suffisant et approprié parce qu'ils sont contemporains de notre auteur et non postérieurs comme l'autobiographie.

Les études modernes sur Boyer d'Argens sont véritablement lancées par Elsie Johnston avec sa thèse de doctorat Le Marquis d'Argens. Sa vie et ses œuvres. Essai biographique et critique26. La réédition de cet ouvrage démontre un intérêt certain et, à la suite de sa publication, deux thèses de doctorat ont été entreprises par Glenn S. Friedman

24 « L'audace du marquis, le paradoxe de ce Saint-Genest d'une autre espèce, fut peut-être de donner à son autobiographie, exprès l'air d'une contrefaçon. [ ... ] Bien hardi qui pourrait décider, en tout cas, du véritable projet de l'œuvre! ». Citation tirée de l'article d'Yves Coirault, « Les Mémoires du marquis d'Argens, ou les infortunes de l'autobiographie », dans Le marquis d'Argens, Louis d'Argens,

Jean-Louis Vissière (éd.), Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1990, p. 20.

25 Philippe Lejeune, L'Autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 1971, p. 44.

26 Elsie Johnston, Le Marquis d'Argens. Sa vie et ses œuvres. Essai biographique et critique, Genève,

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et Jean Molino27, maIS sont demeurées inédites. En ce qui concerne l'ouvrage de

Johnston, l'auteur présente une biographie détaillée où elle mêle vie et œuvre de Boyer d'Argens. Cet ouvrage possède, entre autres, le mérite de rectifier plusieurs erreurs biographiques sur la vie du marquis. D'ailleurs, plusieurs auteurs, dont Yves Coirault, s'y réfèrent, car il semble que ce soit encore aujourd'hui la seule biographie complète malgré son manque d'exactitude, car Johnston utilise comme source documentaire première les mémoires du marquis. Même si elle mentionne brièvement la dimension romanesque des mémoires, elle considère que tous les épisodes des mémoires sont véridiques. Malgré tout, cet ouvrage permet d'entrevoir les positions littéraires de Boyer d'Argens. Le même phénomène s'observe chez Emile Henriot28 de même que dans la première édition critique moderne des mémoires du marquis par Louis Thomas29 : l'intérêt littéraire de

l' œuvre est ignoré au profit de la vérité biographique. D'Argens, en couchant par écrit son existence, fait de lui-même un personnage, un être de papier. Jusqu'ici, les chercheurs ne semblent pas considérer que l'essentiel n'est pas de traquer les mensonges du mémorialiste, ses exagérations, les produits de son imagination, mais de rendre compte de sa conception de l'écriture mémoriale, de l'imitation de son existence.

D'un tout autre point de vue, Raymond Trousson30 s'attarde aux goûts littéraires du marquis. Trousson relève, à l'aide de multiples citations, les opinions littéraires de Boyer

27 Cités par Newell R Bush dans « The present state ofstudies on the marquis d'Argens », Romance Notes,

vol. XIV, 1972, p. 309.

28 Emile Henriot, Livres et portraits: courrier littéraire, Paris, Plon, 1927, 3 e série.

29 Louis Thomas, Un ami de Frédéric Il. Mémoires du marquis d'Argens, Paris, Aux Armes de France,

1941.

30 Raymond Trousson, « Les idées littéraires du marquis d'Argens », Romanishe Forschungen, nO 77,1965, p.293-331.

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d'Argens qui laissent entrevoir sa volonté de rendre accessible des notions complexes à un large public dans toute sa production littéraire. Ainsi, Trousson fait du marquis à la fois un philosophe et un vulgarisateur, ce qui influence son utilisation des genres littéraires. Une autre publication a retenu notre attention: celle de Steve Larkin, qui présente une édition critique de la correspondance entre le marquis et son éditeur, Prosper Marchand3). Bien que cet échange épistolaire ne semble pas d'un intérêt premier pour

notre champ d'étude, Larkin possède un regard plus critique que la plupart quant à la valeur documentaire des mémoires. Enfin, Guillaume Pigeard de Gurbert s'est penché sur la pensée du marquis d'Argens pour éclairer son œuvre. Cet article intitulé «La philosophie du bon sens de Boyer d'Argens32 » traite d'une dimension importante de l'œuvre du marquis: le rire. Dans la parodie et l'imitation, le rire ramène toute l'activité d'ordre spirituel et même métaphysique à la dimension matérielle de l'être.

En 1990 a eu lieu un colloque entier consacré à Boyer d'Argens, ce qui démontre un intérêt grandissant pour cet auteur. Yves Coirault, qui en est l'instigateur, remet en doute l'authenticité des mémoires de Boyer d'Argens. Les écrits du marquis, selon Coirault, correspondent au goût du jour de ses contemporains qui ne se soucient guère de faire le partage entre vérité et fiction, ce qui fait de lui un auteur très conventionnel. Ensuite, il semble presque revenir sur sa position en qualifiant ce texte d' «étrange33 » puisqu'il

3\ Correspondance entre Prosper Marchand et le marquis d'Argens, éd. p. Steve Larkin, Oxford, The

Voltaire Foundation at the Taylor Institution, 1984.

32 Guillaume Pigeard de Gurbert, « La philosophie du bon sens de Boyer d'Argens », dans La Philosophie clandestine à l'âge classique. Actes du colloque de l'Université Jean Monet, recueillis et pub!. p. Antony

McKenna et Alain Mothu, Paris, Universitas, 1997, p. 367-374.

33 Yves Coirault, «Les Mémoires du marquis d'Argens, ou les infortunes de l'autobiographie », dans Le marquis d'Argens, Jean-Louis d'Argens, Jean-Louis Vissière (éd.), Aix-en-Provence, Publications de

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reconnaît, sans réellement les identifier, des mécanismes qui ouvrent les frontières des genres entre les mémoires du marquis et deux de ses textes de fiction présentés sous forme de mémoires, soit Le Solitaire Philosophe, ou Les Mémoires de Monsieur de Mirmon et Les Mémoires de Mademoiselle de Mainville ou le feint chevalier34. Coirault a

bien décelé la nécessité d'approfondir les recherches et de rectifier le tir, mais il se limite à un simple questionnement sans réponse. C'est avec l'article «Les Mémoires de Monsieur le Marquis d'Argens : Une Autobiographie romanesque, ou les enjeux de l'écriture autobiographique35» d'Antonella Arrigoni qu'enfin il sera question des stratégies narratives et de la structure du texte des trois œuvres de notre corpus. Toutefois, elle consacre principalement son étude aux éléments autobiographiques. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un article d'une grande importance. Enfin, il faut mentionner une étude de Marie-Paule de Weerdt-Pilorge36 qui ne concerne pas directement notre corpus, puisqu'elle traite du dévoiement des mémoires dans le cas de Thérèse philosophe de Boyer d'Argens, mais qui, au plan de notre problématique, sera d'une grande utilité afin de comprendre les stratégies romanesques du marquis.

À la lumière de nos lectures et de notre réflexion, nous croyons que Boyer d'Argens, par l'ambivalence et l'ambiguïté de son œuvre, crée un brouillage volontaire des genres pour atteindre une vérité morale située par delà le départage de la fiction et de la vérité historique. Nous croyons, en outre, que son projet consistait à pratiquer une esthétique

34 Yves Coirault, « Les Mémoires du marquis d'Argens, ou les infortunes de l'autobiographie », p. 17. 35 Antonella Arrigoni, « Les Mémoires de Monsieur le Marquis d'Argens : Une Autobiographie

romanesque, ou les enjeux de l'écriture autobiographique », Studi Francesi, n044, mai-août 2000,

p.297-314.

36 Marie-Paule de Weerdt-Pilorge, « Thérèse Philosophe de Boyer d'Argens: roman et mémoires

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marquée par son besoin d'émancipation. C'est pourquoi notre réflexion repose sur le développement de l'idée philosophique de liberté en tant que nouvelle catégorie au siècle des Lumières. Le parcours social de Boyer d'Argens confirme cette hypothèse. Au plan des conditions d'écriture, Boyer d'Argens occupe une position peu traditionnelle. Ce noble destiné au droit se lance en littérature par des mémoires étranges, provocants et publiés à une adresse fictive ; il défie constamment l'autorité parentale, épouse une comédienne, abandonne son marquisat et devient romancier.

En somme, nous nous proposons d'étudier les mutations des mémoires et du roman en France, pendant la décennie 1730, à travers l'œuvre mémoriale et romanesque de Boyer d'Argens. Nous commencerons par traiter des éléments de poétique dans ces deux genres privilégiés par le marquis : le pacte, les personnages, la matière et la narration. Ceux-ci serviront à montrer l'ampleur de l'ambiguïté qui existe entre ces deux genres, qui ont exercé une influence réciproque et qui ont établi un dialogue entre vérité et fiction. De même, ce survol nous permettra de présenter l'évolution progressive des genres à travers les nombreuses remises en question du roman et de l'histoire. Cette mise en contexte nous permettra ensuite de situer l'œuvre de Jean-Baptiste Boyer d'Argens et d'étudier comment il utilise les avantages de chaque genre au profit de ses mémoires personnels. Nous verrons comment la matière romanesque de ses mémoires constitue un «détour de l'expression de soi37 ». Nous supposons, en effet, que le marquis utilise le style romanesque pour traiter de certains aspects de sa vie privée. Ensuite, il sera question de ses romans contaminés par ses mémoires, qui forment un lieu de fusion où la fiction rencontre le réel et qui enrichissent l'étude de ses mémoires. Nous pourrons, à l'aide de l'étude des choix formels de Boyer d'Argens, préciser quelles étaient ses positions

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littéraires et ses motivations esthétiques. Nous envisagerons enfin sa production littéraire par rapport au concept de liberté dans les idées, dans les mœurs et dans les formes. Cette valeur déterminante au siècle des Lumières semble avoir guidé Jean-Baptiste Boyer d'Argens tout au long de son existence.

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Il ne faut donc pas se persuader, que quelque Roman que ce soit puisse jamais valoir une vraye Histoire, ny que l'on doive approuver que l 'Histoire tienne en aucune sorte du Roman. Charles Sorel

Jean-Baptiste Boyer d'Argens, lors de son entrée dans le monde littéraire, s'est adonné aux mémoires et au roman, qui connaissent au siècle des Lumières une fortune sans précédent, ce qui n'a pas toujours été le cas. Au siècle classique, les grands genres littéraires sont valorisés au détriment des genres mineurs qui se développent aux limites de la sphère littéraire officielle. Sans poétique prescriptive, les genres tels que le roman et les mémoires profitent donc d'une grande liberté formelle, ce qui explique la variété des formes romanesques et mémoriales. Afin d'en présenter les transformations, nous ne pouvons passer outre l'évolution morale de la société, puisque ces genres se veulent témoins de leur temps.

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1. L'évolution du genre romanesque 1.1 Le roman au

XVIIe

siècle

Au XVIIe siècle, le terme de roman s'applique à la fiction héroïque38 et galante de l'époque baroque. Fréquemment, les auteurs favorisent de longues fresques où les personnages valeureux et vertueux évoluent dans un décor idéalisé, souvent antique ou exotique. L'action située dans le passé ne vise pas à créer un cadre historiquement fidèle: le roman traditionnel voulait étonner et impressionner le lecteur par l'extraordinaire et l' excessië9. Ce trait est particulièrement marquant au niveau de la thématique. Souvent, il

s'agit d'amants parfaits séparés par des épreuves telles que des batailles, des tempêtes, des naufrages, des enlèvements, des rapts, etc. La narration à la troisième personne témoigne du caractère spectaculaire que prend cette forme de roman. Le narrateur étant situé à l'extérieur de l'action permet les confidences et les digressions nombreuses. De plus, le récit débute habituellement in medias res, plongeant dès les premières lignes le lecteur dans l'action. Ce faisant, les auteurs doivent effectuer continuellement des retours dans le temps et introduire des épisodes intercalés dans le but d'éclairer certains passages du texte à l'aide de références à des événements qui précèdent le début du récit. À ce genre s'est opposé le roman comique, défini par des personnages de modeste condition, par un style plus tempéré et par des intentions parodiques qui, portées au plus haut degré, constituent un antÎ-roman.

38 Terme proposé par Charles Sorel dans La Bibliothèque française (1664, seconde édition), Genève,

Slatkine Reprints, 1970, p. 163-169.

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Vers 1660, un autre type de roman, principalement désigné sous le terme d'histoire ou de nouvelle4o, fait son apparition pour s'opposer aux romans de l'époque baroque. Il

est aujourd'hui connu sous le terme de roman classique. Ce qui importe dans la nouvelle, c'est la recherche de la simplicité : le récit est court et le but de ces nouveaux romans n'est pas de présenter de grandes fresques, mais bien de peindre l 'homme sans les déploiements de l'héroïsme. En outre, les personnages ne proviennent pas d'un passé lointain, l'action romanesque appartient à une époque rapprochée où des nobles fictifs évoluent. Les romans de Mme de Lafayette incarnent ce renouvellement esthétique par la simplicité du récit et par le cadre historique élégant: « Sa Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l'on vit des mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites avec grâce41 ». En outre, pour la première fois, la peinture du cœur devient l'objet central du roman Toutefois, il ne faudrait pas croire que cette nouvelle historique soit complètement exempte d'éléments baroques: Mme de Lafayette, dans La Princesse de Clèves42, utilise le portrait volé, la lettre perdue, la secrète conversation

surprise, et ce, sans compter les trop nombreux hasards.

Il faudra attendre plusieurs années, soit 1683, avant que la nouvelle ne soit théorisée de manière cohérente par Du Plaisir dans les Sentiments sur les lettres et sur l'histoire avec des scrupules sur le style. Il y critique le roman traditionnel et présente l'épuration subie par le roman pour devenir nouvelle: il condamne «tout ce qui heurte la vraisemblance, tout ce qui n'est pas strictement nécessaire à l'avancement du récit, tout

40 Henri Coulet, op. cil., p. 209.

41 Voltaire, sous l'article « Lafayette» dans Le siècle de Louis XIV (1751), Paris, Garnier-Flammarion.

1966, p. 237.

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ce qui n'est pas logique dans l'enchaînement des faits, toute longueur, toute digression, tout ornement, toute intervention oiseuse du narrateur, toute invention trop commode43 ». Du Plaisir veut à tout prix éviter les confusions causées par des romans trop complexes, mais surtout, trop invraisemblables pour un esprit classique. Si ces caractéristiques ne sont pas présentes dans tous les romans de ce type, ils ont en commun l'élégance noble et sobre du style44, qui donne une certaine pudeur à la narration: tout ce qui est dur et

violent est atténué, les conversations sont fréquemment en style indirect et si elles sont en style direct, le ton n'en est pas familier. Les auteurs évitent les lourdes figures de style: «Décence et retenue sont les marques du goût nouveau45». Avec le développement d'un roman épuré, la littérature du Grand Siècle se scinde en deux tendances principales:

« celle du sublime, du brillant, du romanesque et celle de la nature et de la vérité46 ».

L'une n'a pas remplacée l'autre: ces deux tendances ont longtemps coexisté, se sont opposées et se sont rencontrées dans le roman.

1.2 L'humanité au détriment de la bienséance

Cette profonde transformation du roman traditionnel vers la nouvelle n'est pas seulement le résultat d'une mode, elle représente une mutation des idées morales. L'homme ne se conçoit plus comme le héros cornélien, toujours maître de lui, il devient l'esclave de ses passions47. Cette vision pessimiste se reflète directement dans la nouvelle.

43 Idées sur le roman. Textes critiques sur le roman français x/t'-xx siècle, Henri Coulet (dir.), Paris,

Larousse, 1992, p. 127. 44 Henri Coulet, op. cit., p. 210. 45 Ibid., p. 210.

46 Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, Paris, Folio Essais, 1988, p. Il. 47 Henri Coulet, op. cil., p. 133.

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Ce genre romanesque doit désormais présenter non seulement la vertu, mais aussi les faiblesses de l'homme. L'amour, sujet privilégié du roman, n'est plus héroïque et déclamatoire: il se fait plus humain, plus déchirant. L'honneur et le devoir ne sont plus assez forts pour combattre les passions, puisque le personnage n'est plus maître de sa propre volonté. Par le fait même, il se produit un déplacement du conflit. Les épreuves ne se présentent plus sous forme d'événements ou d'opposants, elles se déplacent à

l'intérieur de l'homme et se concrétisent dans les passions: celles-ci doivent être combattues parce qu'elles s'opposent à la raison et poussent au péché. Pour justifier l'étalage de ce vice, contraire aux bienséances, les romanciers visent l'enseignement moral: «Ces sortes d'histoires [ ... ] sont d'elles-mêmes une école d'édification: leur conclusion doit toujours enfermer une morale, et cette morale doit paraître sensiblement sans avoir besoin de pénétration et de lumières dans l'esprit des lecteurs48 ». Il faut présenter le cœur humain dans tout ce qu'il possède de plus sublime, mais aussi de plus laid parce qu'il est ainsi fait.

Si le romancier veut présenter toute la diversité des sentiments humains, il doit nécessairement enfreindre la règle de la bienséance, qui refuse le vice sous toutes ses formes, au profit de la vraisemblance. Segrais, dans Les Nouvelles françaises, montre bien cette différence entre le roman baroque et la nouvelle:

47 Henri Coulet, op. cil., p. 211.

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Nous avons entrepris de raconter les choses comme elles sont et non pas comme elles devaient être; au reste, il me semble que c'est la différence qu'il y a entre le roman et la nouvelle, que le roman écrit ces choses comme la bienséance le veut et à la manière du poète, mais que la nouvelle doit un peu davantage tenir de l'histoire et s'attacher plutôt à donner les images des choses comme d'ordinaire nous les voyons arriver que comme notre imagination se les figure49.

Le romancier qui déforme la vérité est donc coupable d'avoir présenté une VISIOn mensongère du monde5o• Du Plaisir insiste sur la notion de vraisemblance qui « consiste à

ne dire que ce qui est moralement croyable5! ». Par le fait même, quitte à normaliser

quelquefois la réalité, la vraisemblance doit prévaloir sur les vérités trop extraordinaires.

1.3 La conception de l'histoire

La transformation du roman est aUSSI provoquée par la remIse en question de l'histoire. Progressivement, la conception de l'histoire se modifie: elle n'est plus le lieu d'exercice de l'héroïsme, elle devient un décor élégant pour les passions et permet de transposer l'actualité sans invraisemblance. Parmi les auteurs qui ont abordé la question, Saint-Réal propose une réflexion morale sur ce sujet52. D'emblée, il dévalorise la simple

mémorisation de faits et de dates au profit de la compréhension historique des événements. Le lecteur doit donc s'efforcer de comprendre les motifs, les leviers qui se cachent derrière ces faits. En réaction à la pratique traditionnelle du genre, Saint-Réal propose sa propre définition de l'étude de cette discipline : «Étudier l'histoire, c'est étudier les motifs, les opinions, & les passions des hommes, pour en connaître tous les

49 Segrais, « Eugénie », dans Idées sur le roman. Textes critiques sur le roman français XII'-XX" siècle,

Paris, Larousse, 1992, p. 96.

50 Marie-Thérèse Hipp, op. cil., p. 42. 51 Du Plaisir, op. cil., p. 129.

52 Saint-Réal, De l'Usage de l'Histoire (1671), René Démoris et Christian Meurillon (éds.), Lille,

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efforts, les tours, & les détours53 ». L'histoire ne réside donc plus dans les faits, il faut dé sonnais en connaître les causes.

En outre, Saint-Réal prétend, en confonnité avec le pessimisme moral de l'époque, que derrière toutes les actions humaines se cache non pas la vertu, mais le vice. L'étude des hommes, fussent-ils des princes, doit donc porter sur «les choses qui leur sont communes avec le vulgaire, leurs passions, leurs faiblesses, & leurs erreurs ; & non pas par les choses qui leur sont propres & particulières, en qualité de Grands, qui sont celles que la Politique considère54 ». Par le fait même, l'homme privé, s'il ne participe pas à l'histoire, peut se l'approprier en raison d'une compétence affective: il comprend les passions parce qu'il y est lui aussi sujet. Cette qualité est «nécessaire pour que se produise la demande d'un savoir historique, moyen d'une maîtrise intellectuelle sur l'histoire, succédant à cette maîtrise que le Roi Soleil avait rêvé d'exercer sur les événements eux-mêmes55 ». Si les hommes ne peuvent prendre une part active aux événements, ils gardent tout de même une emprise intellectuelle sur ceux-ci.

Comme 1 'historien, le romancier est animé par cette volonté de comprendre les hommes et les faits. Cette conversion est le résultat d'un changement de la référence esthétique: le modèle de l'épopée est remplacé par celui de l'histoire. Toutefois, comme il est impossible d'en connaître les moindres méandres, les moindres faits particuliers, plusieurs auteurs revendiquent leur droit à l'imagination pour combler les zones d'ombre: «J'augmente donc à l'Histoire quelques entrevues secrètes et quelques discours amoureux. [ ... ] Tant que les Historiens les rendront muets, je croirai pourvoir les

53 Saint-Réal, op. cil., p. 2. 54 Ibid., p. 85.

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faire parler à ma mode56 ». Par le fait même, si le roman baroque passe sous silence les laideurs de l 'histoire, la nouvelle sert de complément historique et en révèle les secrets.

La fiction, selon plusieurs penseurs, dont Voltaire et Bayle, ne sert pas seulement de complément à l'histoire, ces deux domaines seraient, en fait, inextricablement liés. Plusieurs faits et anecdotes historiques auraient été les fruits de l'imagination des auteurs et ne se seraient jamais produits: «On feroit des volumes immenses de tous les faits célèbres et reçus, dont il faut douter57 ». Dès lors, si l'histoire n'est plus digne de confiance, son association à la fiction n'est donc plus aussi problématique.

2. Les Mémoires

2.1 Les mémorialistes et l'histoire

Le roman n'est pas le seul genre qui ait connu des démêlés avec l 'histoire. Les mémoires, malgré leur appartenance au genre historique, se trouvent aussi en position problématique. Selon Furetière, « Mémoires, au pluriel, se dit des Livres d'Histoire, écrits par ceux qui ont eu part aux affaires ou qui en ont été témoins oculaires, ou qui contiennent leur vie ou leurs principales actions58 » et il cite en exemple Sully, Villeroy, Brantôme, etc. Qu'il soit question des affaires de la cour ou des principales actions du mémorialiste, ces événements rapportés sont avant tout de nature publique. Pour prendre part à cette vie publique et graviter dans les hautes sphères, il va sans dire que les mémorialistes font généralement partie de la noblesse. Les mémorialistes revendiquent,

56 Marie-Catherine Desjardins, « Avant-propos des Annales galantes », (1670) dans Idées sur le roman. Textes critiques sur le roman français XIf'-XX siècle, Paris, Larousse, 1992, p. 123-125.

57 Voltaire, article « Histoire », dans Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers, Neuchâtel, Samuel Faulche et cie., t. VIII, 1765, p. 221.

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par leur qualité, le droit d'écrire l'histoire, habituellement réservée aux pédants et aux

hommes de lettres59. Principalement, les mémorialistes accusent les historiens d'écrire à

propos d'événements auxquels ils n'ont pas assisté et les critiquent pour leur incompétence et leur partialité: la plupart des historiens sont pensionnés par la cour et sont donc soumis aux intérêts du pouvoir politique, comme le rappelle Bussy-Rabutin6o•

Cet argument, loin de servir totalement les intérêts des mémorialistes, peut se retourner contre eux: pour se trouver en position privilégiée de témoin, le mémorialiste doit aussi se trouver près du pouvoir. Toutefois, comme les mémoires ne sont pas habituellement destinés à être publiés du vivant de l'auteur, ils ne servent pas à flatter qui que ce soit, sauf l'auteur lui-même. Il faut aussi mentionner que certains mémoires circulent bien avant leur publication.

En outre, le conflit entre historiens et mémorialistes concerne directement le traitement de la matière historique. L'histoire, comme le propose Saint-Réal, doit chercher à mettre en lumière la totalité des causes et des motifs, ce qui n'est pas une préoccupation majeure pour les mémorialistes. En effet, ceux-ci n'aspirent pas à une connaissance globale des événements et n'hésitent à passer sous silence certains faits. En revanche, ils désirent encore plus que les historiens mettre en lumière les rouages les plus cachés parce qu'ils sont bien placés pour les connaître. Il faut mentionner que cette tension entre mémoires et histoire diffère selon chaque mémorialiste. Dans certains cas, elle peut même devenir contre-histoire: « Je n'ai point vu que dans nos histoires ont ait parlé de cette action [la bataille de Thionville] selon la vérité et la justice qu'on lui

59 Frédéric Charbonneau, op. cil., p. 227.

60 Frédéric Briot,« Comment croire les mémorialistes sur parole? », Revue des sciences humaine, 1995, n0238, p. 58.

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devaië1 ». Le mémorialiste peut ainsi rectifier certaines erreurs, mais il ne vise pas une vérité totale. Dans tous les cas, les mémoires prennent position par rapport à l 'histoire, en la complétant ou en s'y opposant. Toutefois, comme les tentatives pour écrire une histoire officielle demeurent infructueuses62, les mémoires permettent de combler en partie cette

lacune, car ils incarnent la vérité qui s'oppose au vraisemblable et au merveilleux selon l'esthétique aristotélicienne63•

2.2 La poétique des mémoires

Les aristocrates qui se lancent dans une telle entreprise évoquent plusieurs raisons de le faire. En réalité, l'énumération de ces motifs sert d'abord à établir les conditions du pacte mémorial. Emmanuèle Lesne propose un inventaire des lieux communs du pacte64 auxquels ont recours les mémorialistes dès les premières lignes de leur œuvre. Tout d'abord, le mémorialiste en exil, en disgrâce ou retiré du monde peut chercher à se divertir. Il peut aussi prendre la plume pour défendre l 'honneur familial, pour rectifier des erreurs ou des mensonges, pour répondre à une demande spécifique telle Marguerite de Valois qui écrit à Brantôme, etc. Des considérations sur la matière des mémoires et le style sont d'autres lieux communs qui constituent des éléments du pacte mémorial. Enfin, la sincérité est unanimement évoquée. En se nommant, le mémorialiste s'engage à être vrai: «Je ne dirai rien qu'avec toute la sincérité que demande l'estime que j'ai pour

61 L'Abbé Arnauld cité par Emmanuèle Lesne, op. cil., p. 42.

62 Micheline Cuénin, « Les faux-mémoires au XVIIe siècle et leur retour en vogue actuel », dans Le Roman historique: XVIIe -XXe siècles: actes de Marseille, Paris; Seattle, Papers on French Seventeen Century Litterature, 1983, p. 74.

63 Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVIIe siècle au carrefour des genres en prose », p. 10. 64 Emmanuèle Lesne, op. cil., p. 225.

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VOUS65». Ils se veulent transparents, limpides et, par leur qualité de nobles, ils garantissent

la vérité de leurs mémoires.

Pour raconter ce qu'ils ont vu ou vécu, les mémorialistes utilisent majoritairement la première personne du singulier dans la deuxième moitié du XVIIe siècle66. Ainsi, l'auteur,

le narrateur et le personnage principal sont un même individu. Cette situation, loin de former une nature homogène, est problématique d'abord parce que le mémorialiste et le héros sont le moi aujourd'hui et le moi passé. Généralement, les mémoires sont des œuvres de fin de carrière, de fin de vie, et ils permettent d'effectuer un retour dans le temps de manière fragmentaire. Celui qui se remémore perçoit le passé différemment à la lumière de ses expériences et de l'analyse ultérieure. C'est la narration qui permet de faire le pont entre deux entités que les années et l'expérience séparent.

Ce choix narratif ne s'est pas imposé de lui-même67 : des mémoires ont été

composés à la troisième personne pour des œuvres mémoriales militaires comme celle de Monglat. La troisième personne, conforme à la narration historique, met l'accent sur les actions: « L'effacement du narrateur, la présentation objective du protagoniste à la troisième personne, fonctionnent au bénéfice de l'événement, et secondairement, font rejaillir sur la personnalité du protagoniste l'éclat des actions dans lesquelles il a été impliqué68 ». Toutefois, la troisième personne se fait de plus en plus rare après la Fronde. Les aristocrates, grands perdants de ce conflit, ne prennent pas la plume en vainqueur.

65 Mémoires du cardinal de Retz cités par Emmanuè1e Lesne, op. cil., p. 231.

66 Emmanuè1e Lesne, op. cil., p. 336.

67 Ibid., p. 337.

68 Jean Starobinski, L'Oeil vivant, La relation critique, Paris, Gallimard, Le Chemin, 1970,

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Leurs actions, n'ayant pas été victorieuses, ne leur permettent pas de se présenter dans la gloire, mais bien dans l'humilité.

Le narrateur, puisqu'il fait partie intégrante du récit, est de type homodiégétique. Afin de respecter les promesses de l'écriture mémoriale, l'auteur devrait en principe

relater seulement ce qu'ils a vu ou vécu. Toutefois, il est fréquent que les mémorialistes rapportent des événements qui valent la peine d'être relatés, mais auxquels ils n'ont pas assisté, ce qui provoque un déplacement narratif. D'homodiégétique, la narration devient hétérodiégétique. En se permettant ce type de transgression, le mémorialiste dépasse les limites d'écriture imposées implicitement par ce genre historique. Quelquefois même, le type de narration ne correspond pas à son référent réel, comme le remarque Frédéric Briot69 : le mémorialiste, qui n'a pas assisté à certains événements, peut les raconter

comme s'il avait été présent. C'est le cas du cardinal de Retz, qui relate à la première

personne une anecdote dans laquelle il est un des protagonistes. Cependant, l'histoire révèle qu'il était absent lors de cet événement. Comment un mémorialiste peut-il employer une narration de type homodiégétique dans un récit de type hétérodiégétique ?

Cette transgression permet de comprendre le rapport à soi à cette époque: le mémorialiste ne se définit pas comme un individu isolé ou automne, ce qui est impensable à l'époque, mais bien par rapport au monde. En décrivant un monde dont il fait partie, le sujet peut se raconter: « Le monde décrit devient alors un auto-portrait de soi. Mais le dévoilement de soi n'est rendu possible que dans et surtout par l'écriture70 ». Si le mémorialiste ne peut traiter de lui-même en tant qu'individu, il peut le faire indirectement par les autres et dans

69 Frédéric Briot, « Comment croire les mémorialistes sur parole? », p. 53.

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certains cas, il peut tout simplement s'inclure dans des épisodes auxquels il n'a pas assisté parce qu'il se reconnaît dans cet épisode, il y voit une image de lui-même. L'homme de l'âge classique se définit en tant que participant au monde, il en fait partie intégrante et s'il s'en sépare, il perd son identité.

Cette première personne exerce une influence sur le temps et l'ordre de la narration. Le temps dépend à la fois de la logique temporelle du récit et de sa logique thématique71.

Le mémorialiste peut donc privilégier le regroupement thématique au détriment de la chronologie ou encore, il peut structurer son récit selon l'ordre dans lequel les événements se sont produits. En outre, puisque les mémoires possèdent un référent réel, le temps du récit exprime un rapport avec le temps de l'histoire72• La durée du récit dépend

de l'importance des événements dans la vie du mémorialiste, tandis que l'écriture historique exige en principe de l'objectivité dans la description des événements. Ajoutons que l'étude de la durée est déterminante dans des mémoires qui se déroulent sur une longue période.

Le style qui convient à ce genre de narration est simple et dénué d'ornements. Ce désir d'écrire simplement et sans art témoigne d'une volonté de se démarquer du style historique du début du siècle, magistral et «rocailleux73 ». De plus, écrire avec art n'est pas l'apanage des nobles. C'est pourquoi leurs mémoires ont souvent un caractère inachevé, incomplee4. Ce trait de style trouve son équivalent dans le récit qui, lui aussi,

n'est souvent pas terminé. Le refus de l'art se manifeste aussi par la digression dans les

71 Emmanuèle Lesne, op. cil., p. 354.

72 Ibid., p. 363-370.

73 Micheline Cuénin, « Les faux-mémoires au XVIIe siècle et leur retour en vogue actuel », p.75.

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mémoires parce que les mémorialistes n'ordonnent pas leur récit, ils le laissent émerger de lui-même. Il ne faut pas cependant en déduire qu'ils se croient totalement libres dans l'écriture, puisqu'ils justifient souvent leurs digressions. Ils reconnaissent donc implicitement une transgression des codes. Ce refus apparent de l'art est le résultat d'une méfiance envers les historiens rhéteurs, qui ont alors mauvaise presse 75, car ils utilisent toutes les ressources de l'éloquence pour convaincre le lecteur. La rhétorique, au siècle classique, paraît suspecte aux yeux des mémorialistes et des critiques, car elle est contraire à l'absolue transparence. Par le fait même, la simplicité et le naturel sont un gage de vérité. Cette même vérité, qui se passe d'ornements, contribue au plaisir: le public devient de plus en plus friand de ce genre vrai qui remplace l'historiographie officielle. Le style des mémoires est celui de la conversation, qui est le fondement, le ciment de la société de cour. Par contre, derrière cette désinvolture honnête, il y a bel et bien un art qui consiste à traiter de sujets graves et sérieux comme s'il s'agissait de choses de moindre importance. Quelquefois, un style plus élevé est utilisé pour des destins plus glorieux, mais en général, le mémorialiste converse sur papier et se tient loin des vains ornements.

Une autre peur palpable chez les mémorialistes est la crainte du romanesque. Si le mémorialiste n'est pas un homme de lettres, il veut encore moins passer pour un romancier. Souvent, lorsqu'un événement est trop extraordinaire pour être vraisemblable, les mémorialistes mentionnent le caractère romanesque de l'événement: «Que si les choses que j'ai à vous raconter vous semblent beaucoup tenir du roman, accusez-en ma

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mauvaise destinée plutôt que mon inclinaison76 ». Même dans leur conduite, ils craignent de devenir eux-mêmes des personnages romanesques.

Enfin, nous terminons ces éléments de poétique par le choix de la matière des mémoires. La plupart des mémorialistes définissent eux-mêmes l'objet de leurs mémoires dans les premières lignes de leur œuvre77. Le premier enjeu dans le choix de la matière,

c'est la mémoire elle-même. Souvent, le mémorialiste organise son récit selon sa capacité à se rappeler ou non certains événements. De plus, le fait d'avoir été témoin ou d'avoir « ouï dire» quelque chose d'un événement est déterminant puisque la fonction même du mémorialiste est de rapporter ce qu'il a vu ou entendu. Le caractère particulier de la matière, qui s'oppose au général, est aussi important parce qu'il s'agit d'éléments inédits, des secrets qui ne font pas partie de l'histoire officielle. Ensuite, l'extraordinaire peut être évoqué dans le choix du sujet parce qu'il stimule la mémoire par sa nature spectaculaire. Le plaisir de l'écriture est aussi déterminant dans le choix du sujet. Si le mémorialiste n'éprouve pas de plaisir à se souvenir d'un événement, il peut tout simplement garder le silence sur celui-ci.

Il est possible de procéder à une périodisation des mémoires par rapport à leur contenu, à la matière privilégiée par les mémorialistes, comme l'a fait Marc Fumaroli. Avant 1660, il considère qu'il s'agit de mémoires d'épée:« [D]ans les Mémoires de la haute noblesse sous Henri IV et Louis XIII, ce qui apparaît avec insistance, c'est toujours le décompte, en hauts faits, en services rendus, de ce qui a été sacrifié au roi78 ». Les

76 Hortense Mancini citée par Marc Fumaroli dans « Les mémoires du XVII" siècle au carrefour des genres en prose », p. 33.

77 Emmanuèle Lesne, op. cit., p. 257-285.

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règlements de compte ne concernent pas seulement la monarchie et la noblesse, mais se produisent aussi « entre Monarchie et Parlements, entre Catholiques et Protestants, entre factions littéraires rivales, entre ordres religieux rivaux, entre Gallicans et Ultramontains 79

». Toutefois, ce sont les mémoires aristocratiques qui vont donner à ce genre un avenir littéraire, et ce, parce que ces aristocrates ont osé parler d'eux-mêmes avec une grande liberté de ton80• Mais pourquoi ont-ils parlé d'eux-mêmes? Ils désirent transmettre aux

générations futures la vertu aristocratique. Ils présentent ce qu'ils ont accompli et relatent tous les sacrifices qu'ils ont dû faire, bref ils désirent faire d'eux-mêmes des modèles.

Si la matière des mémoires concerne avant tout la vie publique, il perce ça et là des propos plus intimes. Par exemple, Campion traite de la mort de sa fille8! et Mademoiselle traite de ses chagrins, de ses colères, de ses désirs et écrit les mouvements de sa vie intérieure82. Ces intrusions du privé, les mémorialistes ne les annoncent pas comme étant une matière à traiter. La simple mention de la présence d'une dimension intime de l'être permet de mettre à jour l'existence de la vie privée. Toutefois, ces deux dimensions de l'être ne possèdent pas la même valeur: la vie publique est valorisée au détriment de la sphère intime. En mentionnant l'existence d'une vie intérieure, les mémorialistes marquent aussi la présence de plus en plus notable d'une prise de conscience du sujet individuel qui se développe sous les pressions de l'exigeante vie publique.

79 Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVIIe siècle au carrefour des genres en prose », p. 22.

80 Ibid., p. 23.

81 Jean-Marie Goulemot, « Les pratiques littéraires ou la publicité du privé », dans Histoire de la vie privée,

t. III, Roger Chartier (dir.), Paris, Seuil, p. 322. 82 Emmanuèle Lesne, op. cil., p. 271.

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3. La rencontre des genres 3.1 De l'épée aux lettres

Vers 1660, les mémoires, qUI servaient à compenser la carence d'une historiographie officielle, deviennent de plus en plus littéraires malgré la méfiance de la noblesse envers les gens de lettres. Les mémoires produits par une aristocratie guerrière voient ainsi leur importance diminuer83. Ce déclin provient, entre autres, de la victoire de

la monarchie absolue qui force le guerrier à devenir homme de cour: cette situation ne permet pas d'aussi grands exploits militaires. Il se produit alors un déplacement d'une grande importance: le lieu de la noblesse passe du champ de bataille à la cour. Cette nouvelle société cultivée trouve son point de rencontre dans la littérature84. Cette

transformation débute vers 1650, alors que la noblesse se trouve en pleine Fronde et tente tant bien que mal de sauvegarder ses privilèges. Le mémorialiste sous Louis XIV devient inactif. Il doit donc rebâtir un monde où il pourra non seulement assister au grand spectacle de la monarchie absolue, mais bien y prendre part. Il faut mentionner que les mémorialistes sont pour la plupart retirés du monde, s'ils ne se trouvent pas à la Bastille: le roi a su punir les nobles qui désiraient une trop grande part de gloire. Il n'est donc pas étonnant de trouver parmi les mémorialistes tant d'insatisfaits face au pouvoir politique, tant de marginaux, tant de nobles réduits à l'inaction. Par la littérature, ils peuvent recréer ce monde dont ils ont été exclus, ce qui constitue en quelque sorte une quête de légitimité. En 1660, paraît aussi la traduction des Confessions de saint Augustin qui deviennent accessibles pour les hommes et les femmes de cour. Cet événement, de même que la

83 Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVII" siècle au carrefour des genres en prose », p. 25. 84 Frédéric Charbonneau, op. cif., p. 228-230.

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