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Le malaise identitaire dans les romans de Ken Bugul, Léonora Miano et Abla Farhoud

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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Le malaise identitaire dans les romans de Ken Bugul,

Leonora Miano et Abla Farhoud

Thèse

Elodie Carine Tang

Doctorat en études littéraires

Philosophiae Doctor (Ph.D)

Québec, Canada

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iii Résumé :

La présente thèse qui a pour titre « Le malaise identitaire dans quelques romans de Ken Bugul, Leonora Miano et Abla Farhoud » fait une analyse de quelques romans de ces trois romancières francophones. Elle part de l’hypothèse générale de l’existence des groupes minoritaires au sein de la littérature francophone parmi lesquels celui des écrivains féminins dont les textes ont un écho timide dans le champ littéraire et que ce roman exprime davantage les opacités du malaise identitaire. Elle saisit les textes de ces écrivaines dans leurs contextes d’émergence et montre comment leurs dispositions, leurs positions et leurs prises de positions tracent une trajectoire ancrée dans le malaise identitaire. Leur écriture révèle les marques interactives du binôme texte/contexte. Ainsi, l’étude montre que l’écriture déconstruit et installe une crise des identités sexuelle, religieuse et culturelle. Elle bouleverse par le billet de l’esthétique et de la fragmentation, des valeurs et codes sociaux, à l’instar de la maternité et de la paternité. Le social joue sur la définition des identités et la fragmentation atteint les rapports entre le soi et l’autre. Le malaise identitaire qui s’énonce surtout par le langage connoté et l’écriture de la transgression des genres et des codes langagiers cache des enjeux importants qui sont sociaux, littéraires et institutionnels. Cette thèse aboutit à des résultats probants. En particulier, elle établit la fluidité de certaines identités, même celles qui s’affichent de prime abord comme des entités immuables comme l’identité sexuelle qui se plie sous le pouvoir du social. L’écriture du malaise identitaire permet de mieux lire la spécificité de l’écriture féminine, de mieux cerner l’identité de l’écrivain et du champ littéraire féminin.

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v Abstract

This thesis is intitled«The identity crisis in some novels of Ken Bugul, Leonora Miano and Abla Farhoud» is an analysis of some novels of three French female writers.It is based on the general assumption of the existence of minority group in French literature including that of women writers whose texts have shy echo in the literary field and the novel expresses more opacities of identity crisis. It grabbed the texts of these writers on their context of emergence and how their provisions, their positions and stances draw and identity crisis rooted in the trajectory.Their writing shows an interactive brands binomial text/context. Thus, the study shows that writing deconstructed and installs the identity crisis which is sexual, religious and cultural.It upsets the ticket aesthetics and fragmentations values and social codes, like motherhood and fatherhood. Social play on the definition of identities and fragmentation reaches the relationship between self and other.The identity problem which states especially the connoted language and riting the transgression of gender and language codes cover important issues that are social, literary and institutionnel. This thesis load to positive results. In particular, it establishes the flow of certain identities, even those that appear at first glance as immutable in power of social. The writing of identity crisis to better read the specificity of women’s writing, to better determine the identity of the female writer and literary field.

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vii Table des matières

Résumé : ... iii

Abstract ... v

Table des matières ... vii

Dédicace ... xi

Remerciements ... xiii

Introduction générale ... 1

Motivations et intérêt du sujet ... 1

Corpus ... 3

Problématique et hypothèses de recherche ... 4

État de la question ... 5

Considérations théoriques et méthodologiques ... 16

Étapes et limites du travail ... 17

Première partie ... 19

ETAT DES CHAMPS AFRICAIN ET QUEBECOIS ... 19

ET TRAJECTOIRE DES ECRIVAINES ... 19

Introduction partielle ... 20

CHAPITRE I : ... 22

ETAT DU CHAMP LITTERAIRE AFRICAIN ... 22

I.1 – Présentation du champ ... 23

I.2 – Trajectoire de Ken Bugul ... 28

I.3. Trajectoire de Léonora Miano ... 46

I.3.1 – Dispositions : une culture hybride dans un univers complexe ... 46

I.3.2 – Position : la quête de la transversalité et d’un nouveau champ, la littérature monde ... 51

I.3.3. Prises de position : reniement du champ littéraire africain et expression d’un malaise identitaire ... 55

CHAPITRE II : ... 59

ETAT DU CHAMP LITTERAIRE QUEBECOIS ... 59

2.1 – Présentation du champ littéraire québécois ... 60

2.2 – Le courant « Ecritures migrantes » ... 63

2.3- Trajectoire d’Abla FARHOUD ... 66

2.3-1- Dispositions : Une québécoise interpellée par ses origines libanaises ... 66

2.3.2- Position : changer le regard de l’autre et consolider la position dans le champ ... 70

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2.3.3-Prises de position : l’écriture, une pratique textuelle de l’altérité ... 74

Conclusion partielle ... 77

DEUXIEME PARTIE ... 79

LA DECONSTRUCTION DE LA POLARISATION CENTRIPETE ... 79

Introduction partielle ... 80

CHAPITRE I ... 82

1 – La crise de l’identité sexuelle ... 83

1.1 – Le contexte de sexualisation ... 83

1.2 - La masculinité ... 84

I.1.3 - La féminité ... 87

1.1.4 - La maternité et la paternité ... 90

1.1.5 -L’identité sexuelle à travers l’onomastique et les pronoms personnels ... 92

I.2 – La crise de l’identité religieuse ... 94

I.2.1 - L’impact des sectes ... 94

I.2.2 - L’Islam ... 96

I.3 – La crise de l’identité culturelle ... 100

I.3.1 - La culture du clan ... 100

I.3.2 - Le choc linguistique ... 105

I.3.3 – Le système des valeurs en crise ... 109

III.3.3.1 – La liberté ... 110

I.3.3.2 – L’amour ... 113

3.3.3 – La vérité ... 113

CHAPITRE II : ... 116

II.1 – Les guerres politiques ... 117

II.1.1 – Guerre politique et occupation de l’espace ... 117

II.1.2 – Guerre politique et spiritualité ... 120

II.2 – Les guerres civiles ... 123

II.2.1 – Le rôle des dirigeants ... 123

II.2.2 – Le sort de la jeunesse ... 124

II.3 – Les conflits familiaux ... 128

II.3.1 – Le conflit maternel ... 128

II.3.2 – Le complexe oedipien ... 129

II.3.3 – La condition de l’enfant et de la femme... 133

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Le cas des femmes ... 135

CHAPITRE III : ... 138

III.1 – L’errance spatiale ... 139

III.1.1 – L’exil des personnages ... 139

III.3.1.2 – L’écriture réaliste de l’errance ... 142

3 – L’errance mentale ... 144

31 – Le malaise existentiel et psychologique ... 144

3.2.2 – L’esprit en méditation ... 147

3 – L’Ecriture de la transgression et les enjeux de la tradition et de la modernité .... 148

3.1 – La transgression des lois sociales en écriture ... 148

3.2 – Les enjeux de la tradition et de la modernité ... 154

La tradition ... 154

La modernité ... 156

3.3 – La transgression des genres et l’hybridité textuelle ... 158

4 – Les personnages marginaux ... 161

4.1 – La marginalité volontaire ... 161

4.2 – La marginalité involontaire ... 166

Conclusion partielle ... 171

TROISIEME PARTIE : ... 173

LES ENJEUX SOCIAUX, LITTERAIRES ET INSTITUTIONNELS DE L’APPROPRIATION/REAPPROPRIATION IDENTITAIRE ... 173

Introduction partielle ... 174

Chapitre I ... 175

I.2 – La construction d’un paradis perdu ... 176

I.2.1 – L’Etat de paradis : l’homme et la nature ... 176

I.2.2 – Le paradis symbolique ... 178

I.2.3 - Le paradis spirituel ... 180

I.2.4 – Entre fiction et réalité ... 183

Chapitre II : ... 187

LES ENJEUX LITTERAIRES... 187

II.1 – La polyphonie ... 188

II.1.1 – Le dialogue direct ... 188

II.1.3 – Les voix externes ... 190

II.1.3 – L’interaction ... 192

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II.2 – L’écriture symbolique du malaise identitaire ... 198

II.2.1 – La chaleur et ses avatars ... 199

II.2.2 – L’eau ... 202

II.2.3 – Le sang ... 204

II.2.4 - La nuit, le voile ... 206

II.3 – Le lyrisme poétique ... 208

II.3.1 – La construction énonciative : l’expression du moi ... 210

II.3.2 – Exprimer le moi, exprimer le monde ... 212

II.2.3 – Exprimer les atrocités du monde moderne ... 215

III.1-La conquête de l’autonomisation : traditions et filiations... 220

III.2- Les particularités de l’écriture féminine ... 221

III.3- Les dispositifs institutionnels ... 229

III.3.1- Le pouvoir symbolique de la société ... 229

III.3.2-Les champs de recherche et de réception ... 231

III.3.3-La question de l’édition au féminin ... 233

Conclusion partielle ... 239

Conclusion générale ... 240

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xi Dédicace

Je dédie ce travail à mon défunt frère Alain Prosper et à mes parents, Jean Tang et Alice Delphine Tang

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xiii Remerciements

Dans le cadre de ce long travail de recherche j’adresse des remerciements à l’institution et à quelques personnes sans lesquelles ma formation et la réalisation de ce travail auraient été impossibles.

J’adresse ma profonde gratitude au Département des littératures de l’Université Laval et à la Chaire de Recherche du Canada en littératures africaines et francophonie pour la formation académique et le soutien financier reçus.

Je remercie mon Directeur de recherche, le professeur Justin K. Bisanswa. Je lui dois mon séjour à Québec. Il a été d’un très grand appui pour moi non seulement sur le plan académique, mais aussi sur le plan humain et moral. Sans son aide multiforme, sa rigueur intellectuelle et son humanisme, j’aurais eu du mal à m’en sortir. Je le prie de pardonner mes erreurs et mes maladresses qui ont parfois émaillé mon parcours. Le professeur Bisanswa m’a permis d’améliorer considérablement mon niveau en étude et critique littéraires. Je lui dis merci pour tout.

Tous les professeurs qui m’ont encadrée à l’université Laval ont contribué à l’amélioration de mon niveau. Je tiens à dire particulièrement merci au professeur Fernando Lambert qui lit minutieusement mes travaux depuis quelques années et dont les observations, les conseils et suggestions m’ont permis de me remettre en question et de travailler plus profondément mes textes.

Je dis également merci à mes anciens enseignants de l’Université de Yaoundé I qui m’ont formée à la base, en particulier les professeurs Richard Laurent Omgba et Patricia Bissa, respectivement mes encadreurs des mémoires de DEA et de Maîtrise.

À mes camarades de la Chaire de recherche du Canada en littérature africaine et francophonie, j’adresse ma gratitude pour la collaboration, le soutien moral et l’esprit de solidarité qui les ont caractérisés et qui m’ont été d’un grand réconfort. À ma chère maman, Madame Alice Delphine TANG, je lui dis merci pour tous les sacrifices consentis, son

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soutien permanent et ses conseils qui m’ont permis de m’accrocher jusqu’au bout. Toute ma famille m’a soutenue de différentes manières. Je dis merci à mon papa Monsieur TANG Jean, mes frères Jean- Paul et François Roger, ainsi que ma sœur cadette Armelle Blanche Raïssa.

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Introduction générale

Motivations et intérêt du sujet

Le contact avec le roman francophone contemporain nous a révélé d’autres façons de cerner le monde que ceux généralement rencontrés dans le roman classique. Dans son ensemble, ce roman repercute les échos sociaux du malaise identitaire. Il nous est apparu que l’écrivain francophone avait les mêmes préoccupations historiques et idéologiques que les autres écrivains certes, mais qu’il occupait dans le champ de la littérature une position particulière, ne serait-ce que parce qu’il était placé au carrefour de plusieurs cultures. Il nous a aussi semblé que les questions identitaires étaient au centre des littératures francophones. Mais le texte francophone est souvent analysé sous le seul prisme de l’esclavage et de la colonisation. Il n’apparait aux yeux de la critique que sous l’angle des thèmes abordés, notamment celui de la crise identitaire que les critiques ne percevaient que sous le volet thématique et réducteur de la seule identité culturelle. De même, nous avons constaté qu’il existait, au sein des littératures francophones, des groupes minoritaires parmi lesquels celui des écrivains féminins dont les textes ne rencontrent pas à sa juste mesure l’écho de la reception. Leur évocation dans certaines histoires littéraires est toujours sommaire. En outre, la critique a tendance à analyser le texte écrit par la femme selon une perspective quelque peu marginalisante qui viserait à stigmatiser sa thématique. Partant du constat qu’à plusieurs niveaux, le texte francophone développe une sorte d’obsession sur le malaise identitaire, nous avons remarqué qu’une lecture profonde de ce texte révèle des aspects cachés de ce malaise d’une part, et que le texte féminin exprime davantage les fonds opaques du malaise identitaire. Sur un autre plan, nous avons été aussi sensible à l’actualité contemporaine et nous avons compris que l’écrivain de sexe féminin, plus que tout autre écrivain, était sensible à ces préoccupations de la société contemporaine sur les questions identitaires. Pour ne pas tomber dans le piège qui consisterait à considérer une perception du monde propre à un individu, nous avons choisi l’œuvre de trois romancières suffisamment éloignées dans l’espace et le temps mais qui ont fait l’expérience de l’immigration et du tiraillement identitaire. C’est ainsi que notre corpus comporte six

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romans des écrivaines suivantes : Ken Bugul, une Sénégalaise, Leonora Miano, une Camerounaise de la nouvelle génération d’écrivaines et Abla FArhoud, une Québécoise d’origine libanaise. Nous voulons ainsi voir comment dans leur diversité culturelle ces romancières abordent la même problématique du malaise identitaire dans leurs textes. La lecture de ceux-ci, Cendres et braises, Riwan ou le chemin de sable, L’Intérieur de la nuit, Contours du jour qui vient, Splendide solitude et Le Bonheur a la queue glissante, offre un nouvel aperçu du texte féminin. La pratique romanesque qui y émerge ainsi que les représentations des êtres que l’on y observe sont en décalage par rapport aux préjugés qui pesaient jusque-là sur l’écriture des auteurs féminins. Les portraits des personnages féminins que l’on esquisse par exemple dans ces romans sont dépouillés de tout artifice ; les écrivaines montrent aussi bien les vertus du personnage féminin que ses défauts.

A l’opposé d’un discours féminin qui était très souvent enclin par les passions, Ken Bugul, Leonora Miano et Abla Farhoud construisent dans leurs romans un discours quelque peu objectif qui permet de reproduire le réel dans toute sa complexité. Dans ce sens, ces différents romans abordent des problématiques liées au sujet contemporain en général comme celui du malaise identitaire qui était jusque-là focalisé dans certains clichés idéologiques, historiques et anthropologiques, ainsi qu’on le voit dans certaines analyses faites par les critiques sur la littérature des peuples colonisés, souvent considérée comme un fond de documents historiques du fait qu’ils expriment une sorte de malaise identitaire lié à l’Histoire de ces peuples. Les romans de ces trois écrivaines sont dès lors apparus comme des textes qui dérogent à cette perception de cette littérature. Ces textes affichent un brouillage qui se lit tant au niveau de la fiction qu’à celui de l’esthétique, créant ainsi une sorte d’inconfort au niveau de la description du personnage et du chronotope. Ces constructions incitent à une reconsidération de l’écriture du fait romanesque. Il en découle alors que le malaise identitaire dans les romans de Ken Bugul, Leonora Miano et Abla Farhoud n’est pas seulement une donnée thématique. Mais il s’exprime à travers une écriture qui engendre une nouvelle perception de la pratique romanesque et de ses enjeux sociaux et littéraires. Le rapprochement de ces trois romancières permet de prolonger la recherche sur le mode critique d’un débat encore actuel sur les rapports entre le littéraire et la représentation du monde. Et, rien qu’à réunir de grandes œuvres francophones apparemment rétives à l’assimilation nous a amenée à les rendre à une actualité de lecture dont le potentiel

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3 demeure considérable. Dans cet esprit, il nous semble important de livrer une figuration assez claire du malaise identitaire et à le déployer sur plusieurs niveaux en donnant une perception originale à cette problématique. Ces romans dépassent les questions d’assimilation et montrent que l’articulation des textes littéraires est sous-jacente aux places que les écrivains occupent au sein de l’espace social et littéraire.

Corpus

Ken Bugul a pubié sept romans, Leonora Miano est l’auteure de dix romans et Abla Farhoud a produit une œuvre qui compte quatre romans et six pièces de théâtre.

Nous avons retenu quelques uns de leurs textes, à raison de deux romans par auteure.

Riwan et Cendres et Braises décrivent des personnages féminins dont la trajectoire ressemble à celle de l’auteure Ken Bugul, d’où l’appellation de « roman autobiographique » que les critiques ont collé à ces textes. Dans ces deux romans, les personnages principaux retournent dans leur terre natale après un séjour en Europe qui les a désillusionnés et qui a installé en eux un malaise identitaire. Ils retrouvent la sérénité et ils intègrent le mode de vie de leur tradition. L’héroïne de Riwan va même devenir la 28è épouse d’un sérigne comme l’avait fait Ken Bugul elle-même d’après les informations que nous lisons dans les biographies de cette auteure.

Les deux romans de Leonora Miano représentent un pays africain où les habitants se livrent à des génocides et au cannibalisme (L’intérieur de la nuit), au trafic des enfants et à la folie des sectes religieuses (Contours du jour qui vient). La folie meurtrière caractérise ces êtres qui se déchirent entre eux comme n’ayant plus aucun repère, des êtres fragmentés. Cette fragmentation est psychologique dans les romans de la Québécoise Abla Farhoud. L’héroïne de Splendide solitude vit sa solitude comme un drame parce qu’elle ne se définissait que par rapport à son mari et à ses enfants qui l’ont abandonnée. Pour elle, ne plus avoir de vie commune avec son mari, c’est perdre son identité sexuelle. Le personnage de Dounia dans Le bonheur a la queue glissante souffre aussi de la solitude liée au manque de communication avec les autres membres de sa famille. Mais ce personnage, qui a 75 ans, et son mari, sont surtout tiraillés par l’aliénation culturelle de leurs enfants et la menace qui pèse sur leur propre culture et leur identité libanaise.

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Problématique et hypothèses de recherche

Le corpus de cette thèse traduit une situation identitaire qui affecte tous les personnages qui y évoluent. La violence qui caractérise les personnages dans les deux romans de Miano est née, selon la déclaration du personnage Eké, dans L’intérieur de la nuit d’un conflit culturel et idéologique découlant de la rencontre entre le Blanc et le Noir. Mais dans ce dernier roman, les êtres d’un même groupe se regardent aussi comme des étrangers. L’exclusion de certains membres du groupe est une remise en question de leur identité. La prolifération des sectes dans Contours du jour qui vient et le rejet des enfants par leurs parents comme le fait la mère de Musango, traduit une perte de repères identitaires, un dérèglement des consciences et un cafouillage de visions de l’existence. De même, la désillusion des personnages de Riwan et Cendres et Braises traduit le malaise des êtres devenus des hommes de nulle part, des êtres sans identités. La solitude des personnages dans les romans d’Abla Farhoud illustre l’importance de l’altérité dans la définition d’un être et dans la construction de son identité. Tous ces personnages forgent leur identité et les romancières traduisent ce malaise par la fiction et l’énonciation. Les personnages s’affrontent et cet affrontement est la répercussion des voix/voies discordantes et fragmentées.

Les habitants de Mboasu qui sont de la génération de la mère de Musango n’ont pas le même son de cloche que les enfants qu’ils traumatisent. Le conflit de générations caractérise les personnages dans les romans de Miano. La famille fragmentée aussi bien chez Miano que chez Abla Farhoud illustre aussi les contradictions et le caractère indécidable des identités. Le retour à la tradition opéré par les héroïnes des romans de Ken Bugul voile un malaise. L’auteur le traduit par un style énigmatique, à travers de courtes phrases nominales, « un lundi. » « jour de marché. », « A Drianké. »(Riwan, p.9). Les points de suspension abondent dans Splendide solitude. Toutes ces suspensions et courtes phrases nominales sont des silences à combler par le lecteur. L’omission des mots retranche et déconstruit. La satire et l’ironie sont sous-jacentes dans la représentation des massacres et des crimes dans les romans de Miano. L’onomastique est porteuse de sens. Mboasu par exemple, signifie « chez nous les Bantou ».Cette onomastique traduit la référence à soi tout comme dans les romans de Ken Bugul l’itinéraire des héroïnes fait référence à celle de l’auteur. Cette référence à soi inscrit le roman dans l’intentionnalité propre à

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5 l’auteur, à un « je » qui tend à s’éclater en un « nous », parce que l’élasticité de l’espace se crée à partir du moment où, ni l’onomastique, ni l’énonciation, encore moins la mobilité des personnages, ne permettent de donner une situation précise de ce pays Mboasu, «chez nous les Bantous». C’est plutôt une localisation ethnique, voire identitaire, mais qui est en même temps mouvante dans l’espace. Cette vacuité de l’espace semble projeter une identité insituable, une absence de frontière qui va aussi se laisser voir entre le réel et la fiction, dans le langage de l’héroïne de Bonheur a la queue glissante qui mélange les langues en combinant le patois libanais, l’argot, les onomatopées , l’anglais et l’hybridité générique qui caractérise Riwan, Splendide solitude et L’intérieur de la nuit. Bref ce corpus présente des romans qui résorbent dans le schème de la fugacité,de la disparité,du brouillage.

État de la question

De nombreuses études se sont penchées sur les œuvres des auteurs de notre corpus.Elles sont d’ordre thématique, sociologique, psychanalytique et énonciatif. Nous avons choisi de revenir d’une façon particulière sur quelques unes de ces études. Par souci de clarté, nous allons présenter ces études auteur par auteur. L’ensemble des études consacrées sur l’œuvre de Ken Bugul est abondante. Une grande partie de la critique fait une étude sociologique et thématique des romans de Ken Bugul. Les thèmes du féminisme ou de la condition féminine sont souvent analysés; les critiques établissent une homologie entre les romans de Ken Bugul et le vécu de l’auteur. Cette remarque peut, par exemple, être appliquée à la plupart des recherches qui se sont intéressées aux premières productions de Ken Bugul. Ainsi, on peut observer que les travaux consacrés aux derniers romans de Ken Bugul sont beaucoup plus énonciatives.

Une thèse de Doctorat/PHD en philosophie et Etudes francophones soutenue en 2007 par Michel Man, « La folie, le mal de l’Afrique postcoloniale dans Le Baobab fou et La folie et la mort de Ken Bugul», s’appuie sur la théorie postcoloniale analyse les liens entre la folie et les conflits dans l’Afrique postcoloniale, entre la folie, la colonisation et la crise identitaire des peuples de l’Afrique postcoloniale. Cette thèse apporte quelque éclairage sur le thème de la folie dans ces deux romans de Ken Bugul, notamment lorsqu’elle décrypte les attributs du fou, et montre clairement sa place dans ces romans : « La présence du fou est une claire indication de la

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faillite sociale. Le fou devient l’inévitable espoir dont le peuple a besoin pour se guérir, se rétablir et espérer des lendemains meilleurs. »1

La thèse livre la vision du monde de Ken Bugul qui place toujours le problème de la crise identitaire de l’Africain en rapport avec le contact de ce dernier et d’autres cultures. L’auteur de la thèse relève par exemple le cas du personnage féminin Ken qui devient folle après avoir porté une perruque, symbole de tout ce qui est artificiel. La thèse a décrypté le problème social du rapport avec l’autre,qui soumet l’individu au regard du monde par le biais des mass-médias amplificateurs de cette folie. Cependant, malgré la pertinence de ces analyses de Michel Man concernant la question sociale de la folie, la thèse n’aborde pas assez l’énonciation de cette folie. Il relève juste quelques mots comme symboles et attributs du fou. Le discours sur la folie aurait pu permettre de voir les rapports entre la folie et l’écriture romanesque de Ken Bugul.

Nous n’avons pas retenu les deux romans que Michel Man étudie dans notre corpus. Les deux romans de cette auteure que nous analysons dans notre travail n’abordent pas le thème de folie proprement dit. Mais notre travail nous amènera aussi à étudier la folie, comme une manifestation de la crise identitaire, notamment dans les romans de Léonora. La critique postcoloniale s’attache aussi aux rites d’écriture, à la scène énonciative, selon une orientation qui réfère aux pratiques coloniales, à l’enracinement culturel et à l’hybridation. Celle-ci place la création au cœur des rencontres entre cultures, entre langages, entre situations politiques, etc. Cette rencontre interculturelle et interlinguistique est aussi abordée par Justin K. Bisanswa dans « La fureur de la rumeur sociale et le bruit du langage dans Rue-Félix Faure de Ken Bugul2 ». C’est un article qui analyse retrace le contexte d’émergence de cette écriture romanesque. Le travail de Justin Bisanswa a le mérite de nous situer par rapport au sens de ce qu’on peut appeler « la représentation du chaos» dans le roman africain. Dans ce chaos, nous citons la folie, les meurtres et tous les morts qui jonchent ce roman. L’écriture de la déconstruction peut viser la pérennité. Justin Bisanswa pense, à ce sujet, que « Ken Bugul se montre soucieuse de pénétrer la précarité des choses et de les sauver dans l’éternel. »3 En fait, l’article de cet auteur montre la modernité du

1 Man Michel, La folie, le mal de l’Afrique postcoloniale, Thèse de Doctorat/PHD, Faculty of graduate school,

University of Missouri-Colombia, Mai 2007, p. 49.

2 Justin Bisanswa, « La Fureur de la rumeur sociale et le bruit du langage dans Rue-Félix-Faure de Ken Bugul »,

Justin Bisanswa et Kaseraka Kavwalhirchi, (dir.), Dire le social dans le roman francophone contemporain, Paris, Honoré Champion, 2011.

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7 roman de Ken Bugul. Ce transitoire dans l’éternel dont parlait Charles Baudelaire se lit aussi dans la façon dont cette romancière transcende les contradictions pour la construction d’un « nouveau», d’une identité monde. Pour Justin Bisanswa, « le roman de Ken Bugul détruit les objets qu’il appréhende afin de les rendre, par une destruction, à l’insaisissable fluidité de l’existence de l’écrivain. C’est à ce prix qu’il espère retrouver l’identité du monde et de l’homme4 ».

Cet article décrypte la co-énonciation dans ce roman de Ken Bugul. Il va beaucoup nous aider dans l’exploitation des silences dans nos textes, que nous aborderons.Comme dit Justin Bisanswa, «Paradoxalement, la déconstruction fictionnelle qu’opère le polylogue engendre un effort de coopération entre les instances auctorale et lectrice : l’une et l’autre sont complices d’un même travail interprétatif. »5

Le travail de Justin Bisanswa, même s’il porte sur un roman qui ne fait pas partie de notre corpus, nous livre des informations utiles pour comprendre l’esthétique romanesque de Ken Bugul et le sens du social dans le roman francophone contemporain en général.

Suzanne Gehrmann, examine l’écriture autobiographique chez Ken Bugul. Elle montre la performance orale du " Je" en Afrique, ce qui est assez innovant parce que Gehrmann se démarque ici des critiques qui ont l’habitude de ne lire le roman africain que dans le modèle du roman occidental.Pour Suzanne Gehrmann, « L’auto-poésie orale n’a guère de ressemblances avec ce qu’on appellerait une autobiographie au sens occidental du terme. Le Moi s’y définit en effet souvent au travers d’une généalogie familiale»6.

Selon Gehrmann, les cultures orales africaines ont créé leur propre expression du Moi. Il s’agit d’une reconnaissance de l’imaginaire des textes africains, et le lecteur colonial a tenté d’étouffer cette créativité en construisant des "auto- ethnographies". En effet, Gehrmann analyse aussi la polyphonie dans les romans de Ken Bugul à travers la multiplication de « Je » et sa tentative de se rapprocher de "Nous" qui est la communauté. Si on doit reconnaître à l’article de Suzanne

4 Ibid., p. 353. 5 Ibid., p. 366.

6 Suzanne Gehrmann, « Constructions postcoloniales du Moi et du Nous en Afrique : l’exemple de la série

autobiographique de Ken Bugul », dans Suzanne Gehrmann et Claudia Gronemann (dir.), Les enjeux de

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Gehrmann l’esquise d’une théorisation de l’autobiographie dans la littérature africaine en général et la spécificité de l’autobiographie chez Ken Bugul en particulier, on peut également réévaluer dans ses analyses l’appréciation de l’instance du « Nous» chez Ken Bugul. Gehrmann soutient le caractère ambigu du « Nous », qui selon elle, n’est que fictif. Or ce nous est constitué par ce que Justin Bisanswa appelle « un effort de coopération entre les instances auctoriale et lectrice »7. Comme tout élément textuel, le « nous » fonctionne comme un acte de langage indirect qui exige du lecteur un travail de dérivation d’un sens caché.

Immaculada Diaz étudie la configuration du champ littéraire africain et examine la position qu’occupe cette écrivaine. Comme Gehrmann, Inmaculada Diaz interroge le caractère autobiographique de l’œuvre de Ken Bugul. Elle lit les trois romans en relation avec la trajectoire de l’auteur dont elle retrouve les traces comme on peut le découvrir dans sa conclusion : «En fait, Ken Bugul, dont l’œuvre traduit la circularité du parcours, terminera la quête identitaire entreprise par l’accomplissement de son mariage et, de ce fait, par son inclusion dans le système traditionnel.» Inmaculada Diaz oriente de ce fait la lecture des romans de Bugul dans une perspective sociologique, anthropologique et psychanalytique. Les textes sont ainsi compris à travers leur contexte de production. L’analyse d’Inmaculada Diaz va permettre d’entrevoir une réévaluation du discours critique de l’œuvre, voire un renouvellement. Pour elle, la position tolérante de Ken Bugul vis-à-vis de la polygamie ne peut pas soutenir l’assimilation de l’auteur au féminisme occidental. Elle remarque également que le roman fonctionne comme un conte. Laurence Boudreault dans «La pression du social dans le roman francophone »8, porte une posture critique différente de celle d’Inmaculada Diaz dans la mesure où elle s’interesse à la poéticité de Rue Félix Faure. Elle montre que ce roman de Bugul se distingue des productions de la littérature du reflet qui gomme ainsi la filiation que l’on pouvait établir entre les productions antérieures du roman africain et celui de Bugul. En effet, le réel se redeploie dans le texte de Bugul par la médiation de procédés discursifs comme la métaphore, la métadiscursivité qui permettent à cette écrivaine d’inscrire sa fiction dans le registre de la création. Cette perspective

7 Justin Bisanswa, « La Fureur de la rumeur sociale et le bruit du langage dans Rue-Félix-Faure de Ken Bugul »,

op.cit., p. 366.

8 Laurence Boudreault « Faire texte avec le social : Fatou Diome et Ken Bugul », La pression du social dans Le

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9 de lecture du roman de Bugul offre l’avantage de le sortir des analyses critiques qui font des textes de cet auteur une transposition de la réalité.

On peut lire dans le même sens l’article de Justin Bisanswa « L’histoire et le roman par surprise dans Mes hommes à moi de Ken Bugul »9. Contrairement à une majorité d’articles qui appréhendaient l’œuvre de Bugul sur l’axe thématique, établissant dans la plupart des cas une homologie entre la fiction et le réel, Justin Bisanswa, renouvelle la lecture de l’œuvre de Bugul dans sa façon de problématiser l’inscription du réel dans les textes de cette écrivaine. Il attire d’autant plus l’attention qu, il met en garde contre les postures de lectures figées par rapport à cette œuvre. L’article fait ressortir les deux versants qui traversent l’œuvre de Bugul : continuité et rupture engendrant ainsi une tension entre le passé et le présent, le traditionnel et le moderne, le vécu et la créativité. Cette posture critique vise donc à montrer le balancement des textes de Bugul par rapport à deux sphères de production, niant ainsi l’articulation univoque qui veut que les textes de Bugul ne soient qu’un pâle reflet de la vie de leur auteur.

Adama Coulibay reprend la thèse d’Hélène Cixous sur l’écriture du corps dans la littérature féminine. Les analyses d’Adama Coulibay ressemblent à une application de la thèse de Cixous à l’œuvre de Ken Bugul. Néanmoins, tout en adoptant cette démarche, l’auteur essaie de voir dans la codification de la question de savoir, si l’écriture du corps est homogène chez les écrivaines. Selon elle, chez Ken Bugul le corps féminin est « un corps décadent qui dit les conflits du rapport altéritaire et le dépérissement de la femme10 ». L’article aborde la corporalité hypertextuelle chez Ken Bugul. La corporalité se décline sur le plan latéral, thématique, métaphorique et même symbolique. La fin de l’article montre que la corporéité n’est pas l’unique objet de la littérature féminine. Nous convoquerons la question de l’écriture du corps dans certains de nos romans, mais ce sera comme un élément de détermination de l’identité des personnages.Ainsi, une abondante littératuredécrypte l’œuvre de Ken Bugul et démontre sa place et son ancienneté dans le champ littéraire africain. On ne remarquera pas le même engouement des critiques face à l’œuvre de Leonora Miano.

9 Justin Bisanswa, « L’histoire et le roman par surprise dans Mes hommes à moi de Ken Bugul », Oeuvres et critiques

xxxvi, 2, 2011.

10 Coulibay Adama, « Les paradoxes de l’écriture du corps féminin chez Ken Bugul : le cas des romans. Le baobab

fou et La folie et la mort. », Dialogues francophones, « Les francophonies au féminin », TIMI SOARA,

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Malgré le nombre considérable de distinctions que l’œuvre de Léonora Miano a obtenues, le discours critique sur elle demeure relativement pauvre. On peut recenser ça et là quelques articles publiés dans des revues ou des ouvrages collectifs. Jusqu’à présent, il n’existe pas de monographie ni de thèse, ou encore un ouvrage collectif réservé à l’œuvre de cette écrivaine. En plus, la plupart des articles se sont le plus souvent penchés sur les deux premiers romans de cet auteur : L’Intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient. L’analyse des romans de Miano se fait généralement selon l’approche thématique ou l’approche énonciative.

Sylvie Brodziak tente d’aborder différentes questions liées à l’affiliation. Elle s’est penchée surtout sur le sort des enfants dans l’œuvre de Miano. Elle a constaté que les jeunes, les enfants sont des personnages principaux dans les romans de Miano. Cet article a repertorié beaucoup de citations éparses, tirées dans tous les domaines, le jazz, la médecine et autres. Mais on ne voit pas la fonctionnalité de ces références. Les analyses restent assez vagues, se limitant parfois à de simples constats : « la reconstruction, la quête de soi, la recherche identitaire… est le thème dominant dans la trilogie romanesque et les nouvelles de Miano. »11

Brodziak organise son étude comme une partition de Jazz. La conclusion se termine comme un point d’origine qui se fait en deux phases. Les informations données dans cet article sont très connues; elles concernent la double domination de la femme (par le colon et par l’homme). Marie-Rose Abomo-Maurin analyse les romans de Léonora Miano, comme on le voit à partir même de la structuration de son texte, sur la base de l’esthétique de la tragédie classique, notamment en ce qui concerne la règle des trois unités : « Ce n’est pas le théâtre classique et pourtant, Léonora Miano situe ses deux textes dans un même espace, celui de la république Mboasu »12. Pour Marie - Rose Abomo, la trilogie de Léonora Miano a des actions qui se déroulent dans un même et seul espace le Mboasu. L’auteure examine cet espace et signale que les personnages reviennent d’un roman à un autre. L’article de Marie-Rose Abomo - Maurin comporte des points forts. On est édifié par les deux derniers chapitres de cette étude qui

11 Sylvie Brodziak, « Miano, Session ou l’écriture au cœur du monde », Christiane Chamlet Achour et Françoise

Maulin, Civil (dir.),Le Féminin des écrivaines- Suds et périphéries, op. cit., p.388.

12 Abomo-Maurin, Marie-Rose, « Les romans de Léonora Miano : une écriture de la complexité sociale dans une

Afrique en mal d’elle-même », dans Justin Bisanswa et Kasereka Kavwahirehi, Dire le social dans le Roman

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11 montrent tour à tour que la construction des dialogues par Léonora Miano permet de mettre en évidence les humeurs et les comportements des individus et que la juxtaposition discursive apporte une densité nouvelle au discours romanesque.

Dans un autre article, Marie-Rose Abomo Maurin observe le caractère reflexif de l’écriture de Léonora Miano. À partir de la trajectoire des personnages principaux qui s’apparente au parcours initiatique des héros des contes africains, Abomo-Maurin prouve bien que la pratique d’écriture de cette écrivaine prolonge la pratique romanesque conventionnelle, notamment celle du roman africain francophone. Ces affinités littéraires sont accentuées par la connivence des thématiques comme celle de l’identité qui occupe une place importante dans ces romans de Léonora Miano. Ainsi, comme Samba Diallo dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, Ayané et Musango sont en quête de repères identitaires.

Ladislas Nzessé, intitulé distingue la pratique d’écriture de Léonora Miano des productions antérieures du roman Africain. Aussi, Ladilas Nzessé va-t-il se fonder sur les indices de subjectivation qui traversent le roman pour montrer que ces différents procédés d’écriture trahissent une réappropriation du discours linguistique et littéraire par l’écrivaine : « La narration à la première personne et l’onomastique des personnages et des lieux fonctionnent comme des procédés fondateurs de l’écriture de cette écrivaine»13. En somme, l’article met en lumière le caractère innovateur de l’écriture socialisante de Miano qui s’observe dans le fonctionnement du discours. L’écrivaine crée un langage qui permet de dire le social.

Quant aux discours critique sur Abla Farhoud, il privilégie la production romanesque qui est pourtant moindre comparativement à ses œuvres dramaturgiques. On peut aussi observer que, malgré l’abondance des articles écrits sur l’œuvre de cette écrivaine, trois principaux critiques se sont constitués comme des spécialistes de l’œuvre de cet auteur : Natasha Dagenais, Lucie Lequin et Alain Montadon. Les études réalisées sur les textes de AblaFarhoud sont très souvent thématiques et sociologiques ; elles s’interessent généralement au thème de l’immigration.

13 Nzesseu, Ladislas, «Enonciation et modelisation du réel dans Contours du jour qui vient de Leonora

Miano,analyses( en ligne), Francophonie,articles courants mis a jour le : 15 mai 010,URL :http//www.revue-analyses.org/.

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Lynda Burgoyne interprète en quelque sorte le sens de la mémoire dans l’œuvre d’Abla Farhoud, surtout sur une seule œun s’appuyant sur la pièce de théâtre Les filles du 5-10-15c que. Selon Lynda Bourgoyne, vouloir oublier c’est en fait se souvenir. Ce critique dégage les paradoxes de la mémoire chez les êtres qui vivent une forme d’exil abordant des notions comme "le paradis perdu" qu’elle appelle « paradis quitté». La mémoire reconstruit ces paradis à travers le texte romanesque. L’auteur touche là un point essentiel dans l’œuvre d’Abla Farhoud, celui de la mémoire. Comme l’indique Lynda Burgoyne, « la recomposition d’un réel idéalisé, d’un paradis quitté […], permet d’établir une communication entre l’ancien et le Nouveau monde14 ».

Le problème de la liberté de l’exilé est abordé par le critique sur un ton pessimiste. On voit qu’elle privilégie la fin tragique du héros de la pièce. Or, compte tenu du fait que le titre de l’article semble annoncer l’œuvre de Abla Farhoud, à savoir le désespoir et l’absence de liberté qui seraient une fatalité pour l’exilé, on peut émettre certaines réserves. Dans Splendide solitude, l’exil intérieur aboutit à la réflexion sur les chemins pour s’en sortir et l’héroïne regardE la vie devant soi.15Il s’agit certainement de la fluidité de l’identité dont il est question ici et que nous aborderons plus amplement dans notre travail.

Natasha Dagenais situe l’écrivaine dans son champ littéraire, la littérature québécoise et le courant de la littérature migrante. Natasha Dagenais prend le prétexte de l’étude de l’espace dans ce roman pour examiner la problématique de l’espace de production de son œuvre. Dans le travail d’historisation qu’elle fait du champ littéraire québécois dans sa partie de la littérature migrante, elle minimise la place des immigrants libanais, donnant davantage la voix aux écrivains venus d’Haïti, de la Chine, etc. Lorsqu’elle inventorie les voix migrantes des femmes au Québec, Abla Farhoud occupe le dernier rang. Lorsqu’elle aborde l’étude de l’espace dans le roman en question, elle fait une étude presque narrative qui retrace l’itinéraire du personnage principal Dounia. On s’attendrait à voir une étude spatiale qui montre l’interaction entre cet espace et le comportement du personnage. L’étude de l’espace se confond ici avec la vie de l’immigrant. Toutefois, Dagenais parvient à décrire la mobilité spatiale des immigrants dans Le bonheur à la queue glissante et montrer la corrélation entre l’espace vital et l’identité culturelle

14Lynda Burgoyne, « Abla Farhoud : l’œuvre de la mémoire et de l’oubli », in http//d.erudit/28231 ac, document

consulté le 10 février 2012, p.9.

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13 des personnages. Ainsi l’espace privé reçoit deux types de perception : « Par exemple, au Liban, la notion d’espace privé reste relative, puisque les voisins viennent souvent prendre un café à la maison et qu’ils se montrent à la fois curieux, indiscrets et cancaniers »16

Cet article permet de voir que l’espace peut être un élément d’une conscience identitaire, même s’il privilégie le côté narratif de l’intrigue.

Lucie Lequin souligne la double marginalisation de la femme, comme immigrée et comme femme surtout dans les familles musulmanes. Dans son article, Lucie Lequin tente de contourner le malaise identitaire souvent dégagé sur l’œuvre d’Abla Farhoud. Cette écrivaine et ses personnages vivent plusieurs formes d’exil dont la principale serait leur existence au Québec. Selon Lucie Lequin, « le lieu de l’action est Montréal et le fait d’être femme est au cœur de l’œuvre.Dans l’ensemble de l’œuvre de Farhoud, l’appartenance culturelle, singulière ou multiple, est davantage un prétexte que l’objet même de son écriture, car au fond avant tout, elle s’intéresse à la difficulté d’être, des femmes surtout, et au bonheur illusoire. »17

L’article semble s’inscrire dans le registre des études féministes, car, pour Lucie Lequin, il s’agit de donner la parole à la femme pour briser le silence. Les femmes sont des êtres dominés. Elles font partie des êtres « vaincus». Lucie Lequin soutient que, loin de décrire le malaise de l’identité culturelle, les romans d’Abla Farhoud disent l’histoire des vaincus et des perdants. « C’est ce non-dit des vaincus, des femmes surtout, que Farhoud met en mots ; non seulement parle-t-elle du mutisme des femmes, elle parle aussi de l’acte d’écrire ou parler, de comment dire et des ses effets sur la filiation… 18 ».Mais la déconstruction de la figure de l’homme, qu’il soit père ou mari, voile un peu trop la question identitaire dans ces œuvres d’Abla Farhoud. Ainsi, le roman qui énonce le bonheur dès le titre, Le Bonheur a la queue glissante, met l’accent sur la solitude de Dounia, vieille femme de 75 ans qui vit l’exil, c'est-à-dire sa vie hors du Liban, comme une mort. Elle ne communique pas avec ses petits enfants, non pas parce que ceux-ci la considèrent comme femme, mais parce qu’elle ne comprend pas leur langue, le français.

16 Dagenais Natasha, « L’espace migrant dans Le Bonheur à la queue glissante d’Abla Farhoud », dans Travaux du

Gerec l’EWOP, l’article en ligne http//www,palli-ch/Kapes Kreyol/ewop/farhoud.htlm,consulté le18 février 2011.

17 Lequin Lucie, « Abla Farhoud et la fragilité du bonheur » article publié dans le site

http//.www.rmmla.Nsu.edu/ereview/58,1/articles/lequin.asp article, consulté le 10 Février 2012.

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Lucie Lequin aborde aussi la question de savoir pourquoi on écrit. Selon elle, l’écriture d’Abla Farhoud vise la compréhension du sens de la vie et même de celui de la mort, physique, émotive ou spirituelle. Autrement dit, comme l’observe aussi Justin Bisanswa19 concernant l’acte d’écrire, ce qui déconstruit est en même temps le geste qui construit.

Alain Montandon interroge les frontières entre la fiction et la réalité. A travers une approche sociologique, établit une homologie entre l’expérience des personnages et le vécu d’Abla Farhoud. Ainsi, Alain Montandon relève non seulement le caractère autobiographique de ce roman, mais il le présente également comme un document sur l’immigration : « Abla Farhoud, qui à la fin du roman place un lexique qui récapitule tous ces dictons et proverbes en les écrivant en arabe et dans leur traduction en langue française ; ce qui par ailleurs témoigne qu’il s’agit là d’un texte à connotation fortement autobiographique dans lequel Abla Farhoud met un héritage culturel qui est le sien».20Dans ce sens, le personnage principal du roman a une valeur métonymique dans la mesure où il constitue soit une objectivation de l’auteur ou de l’immigré. Kelly Anne Maddox ouvre un autre portail sur les thématiques de l’univers romanesque de Farhoud. Ainsi, la pratique de l’écriture apparaît comme une obsession des personnages farhoudéen. Le critique se concentre sur les trois premiers romans et montre l’importance que les personnages accordent à cette pratique. C’est le cas de la narratrice de Splendide solitude, de Myriam et de Dounia dans Le bonheur a la queue glissante, de Rawi dans Le fou d’omar. Pourtanr, l’écriture est une facette de l’immigration qui contraint l’immigré à se replier sur lui même du fait de son malaise identitaire.

En somme, la plupart des études sur les auteurs de notre corpus abordent la thématique de l’immigration et le tiraillement identitaire qu’il provoque. Il en est ainsi des travaux de Natasha Dagenais21, de Lucie Lequin,22 d’Alain Montandon23, d’Anne Miraglia, de Maddox Kelly24, sur

19 Cette pensée se lit dans son ouvrage R0man africain contemporain. Fictions dans la fiction de la modernité et du

réalisme,Paris, Honoré Champion,2009.

20 Alain Montandon, Alain, Montandon, «Abla Farhoud : portrait d’une libanaise en exil. À propos du vieillir dans

Le bonheur a la queue glissante, Neohelicon : Acta comparationis Litterarum Universarum, Vol. 33, no 1, p. 81-90,

2006, p. 85.

21 Natasha Dagenais, L’espace migrant dans Le bonheur a la queue glissante», Travaux du GEREC,(en

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15 les travaux d’Abla Farhoud, ou de Inmaculada Diaz25, Suzanne Gehrmann26, sur Ken Bugul ou Marie Rose Abomo27 sur Léonora Miano. De même, le discours critique interroge le caractère autobiographique des romans, comme on peut lire les articles de Inmaculada Diaz quand elle analyse le roman Le Baobab fou de Ken Bugul; celui de Malonga Raphaël quand il décrypte le triptyque Cendres et Braise, Le baobab fou, Riwan ou le chemin de sable; ceux d’Alain Montandon quand il questionne l’homogie entre les héroïnes des romans d’Abla Farhoud et le vécu de leur auteur. Comme cela arrive fréquemment, les romans sont aussi considérés comme porteurs du désir et de la volonté de libérer la femme. D’où une lecture féministe des auteurs. Dans ce sens, Miano, Bugul et Farhoud sont souvent considérées comme des écrivaines qui transgressent tabous et interdits sociaux 28 comme le souligne Ziethen Antje29. Il faudrait également entendre dans le même ordre d’idées la mise en discours de la différenciation sexuelle comme critère de construction identitaire. Par ailleurs, d’autres études30 lient les thématiques des romans de Ken Bugul et de Miano à l’environnement socio-politique de l’Afrique qui amène à la folie et à la mort comme le souligne Michel Man31.

Comme on peut le constater, les études critiques qui établissent un lien homologique entre ces romans et leur rapport à une certaine histoire donnent au texte francophone une trajectoire

22 Lucie Lequin, « Abla farhoud et la fragilité du bonheur », Rocky, Mountain E. Review of language and literature,

Vol. 58, no 1, p. 1-13, 2003.

23 Alain, Montandon, «Abla Farhoud : portrait d’une libanaise en exil. À propos du vieillir dans Le bonheur a la

queue glissante», Neohelicon : Acta comparationis Litterarum Universarum, Vol. 33, no 1, p. 81-90, 2006 24 Anne, KellyMaddox, Nouvelles études francophones, Vol. 25, no 2, p.128-141, 2010.

25 InmaculadaDiaz, Narbona,«Ken Bugul ou la quête de l’identité féminine», Francophonia, no4, pp.91-160. 2005.

---,«Une parole libératrice :les romans autobiographiques de Ken Bugul», Estudios de

lengua y Literatura Francesasno12, 1998-1999, p.37-51.

---,« Une lecture à rebrousse-temps de l’œuvre de Ken Bugul : critique féministe, critique africaniste», dans Études françaises, Vol. 37,no 2, 2001.

26Susanne Gehrmann, «Construction postcoloniales du moi et du nous en Afrique : l’exemple de la série

autobiographique de Ken Bugul, Les enjeux de l’autobiographie dans les littératures de langue françaises, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 173-195.

27Marie-Rose Abomo Maurin, «Quête identitaire et enquête dans L’intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient

de Léonora Miano», Absence, enquête et quête dans le roman francophone, Bruxelles, Peter Lang, 2010, pp. 177-192.

28 Alice Delphine Tang et Patricia Bissa, Absence, enquête et quête dans le roman francophone, Bruxelles, Peter

Lang, 2010.

29Antje Ziethen, «L’espace sexué dans Riwan ou le chemin de sable de Ken Bugul», Présence francophone, no67,

2006, p.80-92.

30 Sonia M. Euzenot-Le Moigne, Pierre Fandio ( dir.), «Léonora Miano. De Contours du jour qui vient à Tels les

astres éteints : écrire pour repousser l’horizon. L’expression diffractée d’un espace intérieur.», Actes du colloque de Yaoundé, Nouvelles perspectives sur la littérature contemporaine, avril 2009, à paraître.

31 Michel Man, «La folie, le mal de l’Afrique postcoloniale dans Le baobab fou et la folie et la mort de Ken Bugul»,

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rétroactive qui ne permet pas de distinguer ces romans francophones contemporains des productions antérieures. En effet, les études critiques qui mettent un accent sur le caractère énonciatif de ces romans prouvent bien que les textes des écrivains connaissent une évolution au niveau de la pratique scripturaire qui les affranchit d’une stigmatisation qui consiste à polariser ces textes francophones sur deux sphères : l’allégeance à la tradition et le paternalisme occidental. C’est pourquoi comme le dit Justin Bisanswa,il faudrait entreprendre une «relecture générale et une réévaluation de tous ces romans que l’on réduisait au puissant instrument de témoignage de l’histoire »32.

L’originalité de notre démarche réside dans un déplacement par rapport à la vision classique de certains textes francophones ; notamment le texte féminin et le texte africain. Notre recherche ne se limite pas à décrire les nouvelles formes aspectuelles de ces romans. Elle vise aussi à montrer que ces formes de modélisation du littéraire sont corrélées à la position qu’occupent les écrivaines dans la sphère littéraire et sociale. Aussi nos recherches s’intéressent également au rapport du texte à l’institution.

Considérations théoriques et méthodologiques

Notre démarche pour analyser la problématique du malaise identitaire dans les romans de notre corpus nous mène vers une investigation sur le contexte d’émergence de ces différents textes, en nous fondant sur certains concepts de la sociologie institutionnelle tels que le champ littéraire, la position, les dispositions ou les prises de positions. Nous allons examiner leur façon d’entrer dans le champ avant d’interroger le malaise identitaire lui-même à travers les textes. Ceux-ci n’adviennent pas dans cette recherche, telles des entités choisies presque par hasard pour illustrer empiriquement une réflexion. Au contraire, ils communiquent leur propre impulsion, tout autant qu’ils constituent la finalité et la charpente de l’analyse. Le corpus de notre recherche forme, en effet, un ensemble bouclé sur même, et se donne comme une allégorie de l’acte de parole lui-même. Les auteurs ne se limitent pas à poser la question que sous-tend toute littérature, du moins la moderne, de savoir ce qui se passe quand on parle et à fortiori quand on écrit, mais font de cette interrogation à la fois matière et manière de leur écriture, ainsi que la médiation par laquelle

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17 une vision singulière du monde se structure. Il n’est donc pas uniquement ou exclusivement question, dans ces romans, d’une auto-représentation. Le malaise identitaire qui s’y exprime, même s’il aboutit parfois au repli de celle qui parle sur elle-même, est surtout, par des détours de son cheminement tortueux, une ouverture, non pas en tant que passif destinataire, mais comme partenaire dont il est exigé le plus disponible accueil.

Mais faire accueil au texte, c’est aussi lui prêter sens en lui appliquant les outils conceptuels d’une analyse, en refusant l’abandon à une appropriation de type impressionniste. La plupart des études sur l’identité s’intéressent à une perspective thématique, voire thématologique. Prenant acte de ces travaux antérieurs, notre étude emprunte toute une autre voie, sociologique et énonciative, vaste et englobante qui conjugue à l’examen des textes, celui du processus de leur production, et qui s’inspire des travaux de Jacques Dubois, Pierre Bourdieu et Dominique Maingueneau, sur les notions d’institution littéraire et de champ. Ces acquis qui relèvent de toute une analyse institutionnelle, nous permettront d’analyser les textes dans leur circuit de production en termes de stratégie, d’itinéraire d’écrivain et de position au sein du champ. La recherche vise à poser des romans du corpus une lecture qui tienne compte de leurs paramètres socio-historiques autant que de leur invariants discursifs.

Étapes et limites du travail

Ce cadre théorique structure notre travail en trois principales articulations. La première s’intitule : « Etat des champs africains et québécois et trajectoire des écrivains ». Cette partie analyse les conditions de production des romans de ces auteurs ainsi que leur trajectoire en termes de dispositions, de position et de prises de position. Nous constaterons que la constitution des champs littéraires africains et québécois développe quelque part dans leur histoire la problématique identitaire et que Ken Bugul, Leonora Miano et Abla Farhoud ont occupé une position fragmentée dans leurs champs respectifs. Chez Ken Bugul, cette fragmentation part de sa vie de frustrations et de marginalisation, puis de son œuvre qui apporte une vision controversée sur la condition de la femme africaine et qui inscrit cette œuvre dans la modernité. Chez Leonora Miano, cette fragmentation se lit dans sa culture hybride et complexe et son flottement entre plusieurs champs de savoirs, sa quête de la transversalité. ABla Farhoud vit cette fragmentation à

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travers une lutte pour la reconnaissance de son identité québécoise dans un champ où le débat sur la québecité continue d’être nourri.

La deuxième partie s’intitule : « La déconstruction de la polarisation centripète ». Cette partie analyse le malaise identitaire dans ses aspects sexuel, religieux et culturel en montrant comment il s’expérimente dans les textes à travers le discours littéraire qui déconstruit la masculinité, la féminité, les identités religieuses et culturelles, à travers une scénographie du dérèglement. Cette partie décrypte aussi les rapports fragmentés entre les personnages de même que leur errance spatiale comme signe de leur nomadisme identitaire. L’errance spatiale et identitaire se lit aussi dans une écriture de la transgression, transgression des genres et des lois sociales, illustration des enjeux de la tradition et de la modernité. Cette transgression affecte aussi certains personnages qui occupent la position de personnages marginaux.

La dernière partie s’intitule « Les enjeux sociaux, littéraires et institutionnels de l’appropriation/réappropriation identitaire ». L’acte littéraire ayant à la base l’auteur, le texte et le lecteur, nous essayons dans cette partie d’interpréter le sens du malaise identitaire dans ces textes, de montrer comment la vision du monde de ces romancières se structure. Cette interprétation déterminera les enjeux sociaux, littéraires et institutionnels du malaise identitaire de ces romans.

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Première partie

ETAT DES CHAMPS AFRICAIN ET QUEBECOIS

ET TRAJECTOIRE DES ECRIVAINES

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Introduction partielle

Pierre Bourdieu33 montre que la place qu’occupe un écrivain au sein de son champ littéraire est tributaire des enjeux d’un certain nombre de capitaux : économique, politique ou social qui déterminent les champs littéraires et les positions des écrivains. Ces enjeux sont déterminés au départ par l’origine, le style de vie, les systèmes de valeur, la complicité éthique et politique entre l’auteur et le public. Pierre Bourdieu revient à l’histoire pour montrer que les trois positions qu’on observe dans la littérature française à partir du milieu du XIXe siècle, à savoir, l’art bourgeois, l’art social et l’art pour l’art, ne sont pas une construction hasardeuse. Les représentants de l’art bourgeois

qui sont pour la plupart des écrivains de théâtre, sont étroitement et directement liés aux dominants, tant par leur origine que par leur style de vie et leur système de valeurs. Cette affinité, qui est le principe même de leur succès dans un genre supposant une communication immédiate, donc une complicité éthique et politique, entre l’auteur et son public, leur assure non seulement d’importants profits matériels […] mais aussi toutes sortes de profits symboliques, à commencer par les emblèmes de la consécration bourgeoise34.

Ainsi, là où l’écrivain bourgeois occupe la position privilégiée de dominant, l’écrivain réaliste qui traduit la fonction sociale et politique de l’art, celui-là que Bourdieu appelle « l’intellectuel prolétaroïde » à l’instar de Murger, fils d’un concierge tailleur, ou Champfleury, fils d’un secrétaire de Mairie ou celui de Barbara qui vendait les instruments de musique à Orléans, occupe la position de dominé dans le champ. S’il faut reconnaître que les écrivains se regroupent au sein du champ par rapport à des affinités, il faudrait aussi reconnaître que ces affinités obéissent à des réalités objectives. Il en découle que « la position de dominé qui n’est pas sans lieu, évidemment, avec leur position d’origine et, plus précisément avec les dispositions et le capital économique et culturel qu’ils en ont hérités »35.

33 Bourdieu, Pierre, de Les règles l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, 1998. 34 Ibid., p. 123.

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21 Les instances de production et de légitimation36 révèlent que les origines des écrivains et la réception de leurs œuvres convoquent des éléments qui renvoient au caractère « collectif de la pratique de l’écriture ».

Il n’est pas de texte qui ne se compose en référence à une tradition et à une norme, reproduisant ainsi un grand texte. De plus, le produit d’écriture ne prend sa réalité et son sens qu’au moment où il est reçu, lu et parlé, même si c’est par un groupe restreint37.

Mais, l’écrivain n’est pas un jouet de ces contingences sociales, politiques et économiques. Il est producteur de savoirs qu’il réinvestit dans l’univers qui détermine sa position , parce qu’il agit sur le réel. Sa parole, même si elle est gérée à l’ombre des institutions justifie en partie l’existence du champ auquel il appartient. Ceci prend un volume assez important dans certains champs comme celui de la littérature africaine dont les trois premières générations révèlent en quelque sorte que, à quelques différences près, les écrivains avaient tous des origines modestes, en tout cas, la classe bourgeoise est inexistante en Afrique à ces époques. Pierre Bourdieu indique que les positions imposent des prises de position. Les prises de position des écrivains de la Négritude répondent à cette assertion. Cependant, l’univers africain de la quatrième génération des écrivains, celui des « enfants de la post-colonie », est complexe à cause de multiples « héritages » (culturel, économique, politique) qui ont donné une autre configuration aux sociétés africaines. Comme l’indique Jacques Dubois, les instances de légitimation des écrivains incluent plusieurs paramètres, entre autres, les programmes scolaires, les bibliothèques familiales, les mass média, l’édition.

Dans le chapitre qui suit, il est question de décrire les champs littéraires africain et québecois avant d’examiner les trajectoires des écrivaines Ken Bugul, Leonora Miano et Abla Farhoud.L’objectif est de voir dans quel contexte émergent leurs textes.

36 Jacques Dubois, L’Institution de la littérature, Bruxelles, Labor, 2005. 37 Jacques Dubois, op. cit, p. 121.

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CHAPITRE I :

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I.1 – Présentation du champ

Le champ de la littérature africaine est très complexe. Il conviendrait de tenir compte de ses langues de production et de différentes époques. Ces considérations sont importantes pour définir le champ littéraire dont l’organisation et l’occupation, selon Pierre Bourdieu, se font sur la base de l’autonomisation :

Le degré d’autonomie du champ (et par là, l’état des rapports de force qui s’y instaurent) varie considérablement selon les époques et selon les traditions nationales. Il est à la mesure du capital symbolique qui a été accumulé au cours du temps par l’action des générations successives38.

La littérature africaine francophone peut être scindée en quatre générations, celle des pionniers (1910 Ŕ 1930), celle des précurseurs de la Négritude (1930 Ŕ 1969), celle de la décolonisation et du désenchantement (1970 Ŕ 1990) et celle de la post-colonie. Ces délimitations purement indicatives qui permettent au critique que nous sommes de voir l’évolution de ce champ dans son processus d’autonomisation.Les premiers écrits dans cette littérature sont, selon Abdourahman A, Waberis,

le fruit direct des efforts de la scolarisation entreprise sur le terrain. Les colonisateurs, bien entendu, ne cherchaient pas à produire des écrivains qui viendraient un jour leur dire leurs quatre vérités mais des demi-lettrés pour qui ils réservaient les emplois subalternes dans l’administration39.

Les écrivains de cette époque cherchent encore leur voie. C’est la période de l’imitation des maîtres que sont les classiques français pour ceux des écrivains qui ont fait de bonnes études et lu ces classiques. En poésie, les écrivains pratiquent la versification comme dans la poésie classique. On pourrait citer Birago Diop dans Liminaire. Même les poèmes que Senghor compose en 1927 contiennent des marques du symbolisme et du parnasse. Cette poésie se caractérise donc essentiellement par l’imitation formelle de la poésie classique française. Par contre, dans le genre romanesque, on noterait une démarcation d’avec le modèle d’imitation. On observe ainsi un début de prise de conscience de la réalité coloniale. C’est la période où on

38 Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, op.cit. p.361.

39 A. Waberi,« Les enfants de la postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique

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