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Les intellectuels critiques de la globalisation

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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HAL Id: hal-01623964

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01623964

Submitted on 25 Oct 2017

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To cite this version:

France Aubin. Les intellectuels critiques de la globalisation. Le rôle et la place des intellectuels au Québec et au Brésil , CERB (Centre d’études et de recherche sur le Brésil) affilié alors à l’UQAM. Le colloque a été tenu dans le cadre de l’ACFAS 2007., May 2007, Trois-Rivières, Canada. �hal-01623964�

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AFCAS 2007, UQTR, QC, CANADA «Les intellectuels critiques de la globalisation»

Par France Aubin, Ph. D. 1

Aujourd’hui, je porte deux casquettes, c'est-à-dire que je joue deux rôles : celui d’une des deux responsables du colloque (l’autre étant Gaëtan Tremblay), responsables donc du thème du colloque, de la problématique, des thématiques des tables rondes, des conférenciers et conférencières pressentis et des demandes qui leur ont été faites. Voilà pour ma première casquette, que je partage avec Gaëtan.

Ma deuxième casquette, c’est celle de la conférencière chercheuse, qui a fait sa thèse de doctorat sur les intellectuels et qui aimerait vous en parler un peu ce matin.

Je serai brève même si je porte deux casquettes. En fait, je limiterai mon intervention à deux points, que je présenterai en adoptant tour à tour chacun des points de vue, en coiffant chacune des casquettes.

Alors les points dont j’aimerais discuter, c’est d’abord

1. La définition qui nous a servi à structurer le colloque ;

2. Puis les motifs d’engagement ou d’intervention ou encore les causes des intellectuels.

Vous verrez, je l’espère, que les deux sont intimement liés.

1

L’auteure est adjointe à la recherche au Centre d’études et de recherches sur le Brésil (CERB) de l’UQAM et co-organisatrice avec Gaëtan Tremblay (directeur du CERB) du colloque organisé par le CERB sur Le rôle et la place

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1. Retour sur la définition qui nous a servi à structurer le colloque.

a) Intellectuels et opinion publique (réflexions sur nos travaux en cours)

Je commencerai en adoptant le point de vue de la co-responsable du colloque, qui essaie d’avoir déjà, sur le colloque, un point de vue global, à partir de ce que nous avons discuté jusqu’à maintenant.

Il n’existe pas de définition consensuelle de l’intellectuel, mais plusieurs définitions, souvent contradictoires. Mais il fallait bien qu’on s’en donne une pour le colloque, alors nous avons travaillé avec la définition que vous avez trouvée dans la problématique, à savoir celle qui consiste à définir les intellectuels par leur fonction ou leur rôle de contribution à la formation de l’opinion publique.

Or, on a vu avec les tables rondes de la matinée, et en particulier, la première [la table ronde sur la question nationale], que, dans le temps et dans l’espace, variait le rapport des intellectuels à cette fonction, ou pour le dire plus précisément, le rapport des intellectuels à la formation de l’opinion publique. C'est-à-dire que si aujourd’hui, on trouve correct de parler avec modestie si j’ose dire, de contribution à la formation de l’opinion publique – entendant par là que les intellectuels ne sont pas les seuls agents culturels à former l’opinion publique; à une certaine époque, on estimait plutôt que les intellectuels, ou ce qui en tenait lieu, comme les élites lettrées du Bas-Canada et du Brésil des 18e et 19e siècles, se présentaient plutôt comme porte-parole de cette opinion publique, voire comme son incarnation. Vous reconnaîtrez sans doute avec moi qu’il y a une grande différence entre contribuer à l’opinion publique et en être les porte-parole légitimes et exclusifs, voire en être l’expression.

On a vu aussi avec José Giannotti que ces intellectuels, ardents défenseurs des droits civils et politiques sans doute (liberté d’expression, liberté d’association…) , ou des droits économiques et sociaux (le droit à l’éducation, au travail, au logement…) pouvaient accepter dans certaines

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des acteurs qui ne sont pas ceux dont on a parlé Diva Moreira – mais plutôt des acteurs comme l’État ou les municipalités et ce, en période même de dictature ou de transition [comme le mouvement Ja Diretas !].

Pour les intellectuels, ces alliances avaient pour but de leur permettre de faire leur travail, leur travail d’«intellectuel» (notamment de publier), un travail dans ce cas peut-être plus proche de la démarche scientifique que de la démarche intellectuelle de contribution à la formation de

l’opinion publique, à moins de revenir à une idée de l’opinion dite publique qui n’est en réalité que celle de ceux dont l’opinion compte, comme Jürgen Habermas et Patrick Champagne l’ont déjà souligné pour une époque prétendument révolue.

Pour en revenir à l’époque contemporaine, où on estime généralement que l’opinion publique n’est pas que celle des élites et qu’elle se mesure entre autres choses dans les sondages et les élections, disons que les intellectuels du CEBRAP, comme ceux des groupes de recherche

québécois, étaient et sont sans doute encore amenés à travailler pour différents acteurs, ce qui leur permet d’acquérir une reconnaissance scientifique et cette fameuse autonomie des pairs. Je me suis demandée, toujours avec cette idée de la contribution à la formation de l’opinion publique, si ces individus quittant l’université pour un groupe de recherche indépendant, comme le CEBRAP dans le cas du Brésil – ou quittant la presse d’opinion pour l’université, comme dans le cas des États-Unis et du Canada 2 – je me suis demandée si ces individus sont encore des intellectuels ou s’ils ne sont pas devenus autre chose ? Des chercheurs par exemple, des spécialistes ou des experts, réservant leur intervention à des avis circonstanciés sur des enjeux souvent dépolitisés et cadrés dans des problématiques concoctées par autrui. C'est-à-dire que les chercheurs, en

particulier lorsqu’ils interviennent à titre d’expert, le font souvent en répondant à des questions qui ne sont pas les leurs.

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b) La fonction de l’intellectuel observée à partir de ma recherche doctorale

Je coiffe maintenant ma deuxième casquette, celle de la chercheuse, et toujours à propos de cette question de la contribution à la formation de l’opinion publique. Pour ma thèse, qui a porté sur les stratégies d’occupation de l’espace public déployées par des intellectuels critiques de la

globalisation, j’ai rencontré vingt intellectuels, dont treize Européens et sept Québécois. Je leur ai posé un certain nombre de questions afin de connaître leurs stratégies organisationnelles,

discursives et de diffusion et j’ai glissé parmi celles-ci des questions ayant trait à leur rôle ou à leur fonction.

Si on tente de redisposer leurs réponses sur un axe, disons d’assurance\d’affirmation\d’invention (ou de prophétisme), pour qualifier leur contribution à la formation de l’opinion publique, on trouve d’un côté l’intellectuel qui se voit comme celui ou celle qui conçoit, qui pense, qui élabore des projets, des projets qui peuvent être des utopies politiques («un autre monde possible», l’utopie Europe, l’utopie Québec, «Ordre et progrès» pour le Brésil…), des modèles de

développement économique, de renouvellement de l’État, de réforme de l’éducation, etc. ; et de l’autre, l’intellectuel qui se voit comme un passeur, comme un intermédiaire qui fait circuler d’autres idées, d’autres courants, d’autres utopies que les idées, les courants ou les utopies dominantes. Le passeur souhaite enrichir le débat public, mais par des contributions qui ne sont pas nécessairement les siennes.

Parmi les vingt enquêtés que j’ai rencontrés, celui qui correspond le mieux à ce profil et à qui j’ai d’ailleurs emprunté l’expression de «passeur», c’est Philippe Rivière, membre de l’équipe de rédaction (et Webmestre) du Monde diplomatique et co-auteur du logiciel libre d’édition en ligne, SPIP.

L’exemple que j’ai en tête pour l’intellectuel penseur est l’historien social – et romancier – Gérard Bouchard, qui travaille comme scientifique à renouveler, consolider ou à revoir les

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Pikauba ! Gérard Bouchard estime donc que le rôle de l’intellectuel, c’est de penser, de concevoir

et de faire connaître le résultat de ses réflexions.

On dira peut-être que les différentes positions reflètent celles de la division du travail intellectuel, de la hiérarchie soulignée par Raymond Aron ou de la haute et de la basse intelligentsia de Régis Debray, ou toute autre typologie, mais ce qu’il m’importe de souligner ici, c’est que les vingt personnes rencontrées pour ma thèse contribuent toutes à la formation de l’opinion publique, que ce soit en présentant leurs idées ou celles des autres, ou encore en contestant celles d’autres acteurs par le biais de la contre-expertise, que je n’ai pas le temps d’aborder ici, mais qui se situerait quelque part entre la démarche du penseur et celle du passeur.

2. Les motifs d’engagement ou d’intervention (les causes) des intellectuels

J’aborderai maintenant les motifs d’engagement des intellectuels, d’abord à l’aide de nos travaux en cours aujourd’hui dans ce colloque, en me coiffant de ma première casquette, celle de la co-organisatrice du colloque. Puis, je reprendrai quelques observations que j’ai pu faire sur les motifs d’engagement dans le cadre de ma recherche doctorale sur des intellectuels critiques de la globalisation.

a) Mes réflexions sur nos travaux en cours (dans le cadre du colloque)

Encore une fois, on a vu que dans le temps et dans l’espace, ces motifs d’engagement pouvaient varier 4. Le rapport des intellectuels à l’État n’était pas le même pour les intellectuels du Brésil et ceux du Bas-Canada – comme l’a bien montré Nova Doyon - même si tous avaient intérêt à se prononcer sur l’État ou le territoire en voie de constitution, bref, un intérêt pour la question nationale. Les premiers, rapidement intégrés à l’État brésilien, qui se détache alors du Portugal,

3 Proposant aux communautés des mises en récit rendant compte de leur histoire et suggérant peut-être aussi leur

avenir.

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n’ont plus besoin de la caution démocratique, c'est-à-dire du peuple – dont ils se disaient pourtant les porte-parole – pour se faire entendre de l’État et obtenir une certaine légitimité, puisque c’est chose faite : ils sont intégrés à l’État ; alors que les Canadiens du Bas-Canada ont besoin d’un public suffisamment cultivé (le peuple constitué en public politique) pour établir un rapport de forces qui les aidera ensuite à se constituer comme groupe, comme un acteur qui compte, c'est-à-dire qui exerce une influence sur le plan politique. Comme on l’a vu avec Andrée Fortin, les intellectuels canadiens-français puis québécois se détachent de la politique partisane (à la recherche d’un public politique) au fur et à mesure qu’ils acquièrent une autonomie leur

permettant de se reconnaître eux-mêmes, c'est-à-dire de se décerner une reconnaissance mutuelle. Dans cette évolution complexe, les intellectuels ne font souvent rien d’autre que ce que font les autres acteurs, c'est-à-dire de voir d’abord à leurs intérêts. Mais est-ce à cela que se résument leurs motifs d’engagement ?

On a l’habitude, au moins depuis La trahison des clercs – d’abord publiée en 1927 par Julien Benda – d’opposer les intellectuels défenseurs de l’intérêt national (pour utiliser la terminologie nord-américaine ) ou de la raison d’État (pour utiliser cette fois la terminologie française) aux intellectuels défenseurs des droits de l’homme. Peut-on observer dans les deux premières tables rondes [la table ronde sur la question nationale et la table ronde sur les «autres» motifs

d’engagement des intellectuels] quelque correspondance ?

En d’autres mots, les intellectuels préoccupés par la question nationale militent-ils aux dépens des droits de l’homme ? Une réponse ici ne peut être que provisoire mais si on en croit Jacques Pelletier et Françoise David [participant à la table ronde sur les autres motifs d’engagement que la question nationale], la question politique n’est pas forcément toujours opposée à la question sociale 5, conduisant même les intellectuels, comme l’a bien souligné Diva Moreira – et réclamé Françoise David –à faire appel aux mouvements sociaux.

5

La preuve en étant que le parti politique Québec Solidaire, dont Françoise David est l’une des deux porte-parole officiels, et Jacques Pelletier, un fervent partisan, combine le féminisme – un condensé des droits de la… personne -, l’écologisme et le souverainisme.

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environnement sain, etc., les intellectuels ne courent-ils pas le risque de perdre à jamais la bataille de l’opinion publique, entendue ici comme un consensus relatif portant sur les affaires

collectives?

Enfin, dans un contexte où les rapports entre les citoyens et l’État se brouillent sous l’impact d’accords commerciaux internationaux et bilatéraux dits de libre-échange, quelles sont donc les causes ou motifs d’engagement susceptibles de tenir la route ?

b) Les motifs d’engagement des intellectuels et la critique de la globalisation

La réponse est difficile, si difficile que je vais plutôt en profiter pour changer de casquette et vous dire ce qu’en pensent mes enquêtés. Je rappelle que je les ai sélectionnés entre autres en termes de motif d’engagement ou d’intervention. Ils devaient avoir critiqué à au moins une occasion la globalisation. On peut donc dire qu’ils avaient adopté au moins une fois la cause de l’alterglobalisation, entendue ici au sens large.

Mais qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir dire ? Bien des choses. Pour Gérard Bouchard, la globalisation est un autre nom pour parler de l’impérialisme culturel étasunien. Michel Éliard y voit plutôt l’impact du capitalisme avancé, ce qui recoupe au moins en partie les observations de Guy Rocher, de Riccardo Petrella, de Gérard de Sélys et de Serge Halimi. Michel Freitag lui a préféré longtemps le nom de post-modernité, pour nommer l’instrumentalisation des sciences sociales et des sciences humaines à des fins qui leur échappent. Nico Hirtt et Christian Laval évoquent la crise des systèmes éducatifs sous la pression des organisations intergouvernementales «globalisantes» comme l’OCDE et la Commission européenne. Monique Chemillier-Gendreau Dorval Brunelle et Sylvie Paquerot se penchent sur la crise de la démocratie et de la montée en puissance d’acteurs non légitimes se concertant dans des mécanismes échappant à l’examen de l’opinion publique.

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En fait, en général, la critique de la globalisation reprend des thèmes qui ne sont ni nouveaux, ni tout à fait indépendants les uns des autres, mais les redéploie dans un nouveau contexte

sémantique. Gagner la bataille des idées en gagnant d’abord celle des mots. On comprend que les intellectuels, que Bourdieu définissait comme des producteurs et des diffuseurs de biens

symboliques, soient interpellés.

Les intellectuels critiques de la globalisation ont-ils repris le discours utopiste ? Ma recherche, qui a analysé les stratégies discursives à partir d’une conceptualisation de l’idéologie de l’utopie – que j’appelle l’utopisme – suggère que ce renouement est encore bien timide. Y manque notamment les grandes conceptualisations : les penseurs se font rares, à côté des passeurs et des contre-experts. Que proposent les vingt personnes que j’ai rencontrées pour renverser ou

reprendre le cours de l’Histoire? Outre des solutions normatives (redéfinissant le rôle de l’État et de la société civile par exemple) ou épistémologiques (prônant une meilleure intégration des savoirs, notamment celui de l’histoire) , c’est l’éducation qu’appellent de leurs vœux la majorité de mes enquêtés. Ça tombe bien, c’est justement le thème de notre prochaine table ronde… Merci de votre attention.

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