Partie II - Expérience de terrain au Burkina Faso : la recherche d’une compréhension enrichie
5.1 Particularités d’une approche qualitative
5.1.2 Relation de proximité avec des personnes ordinaires : importance et limites 155
Le cœur de ma recherche, ce sont des personnes, non pas la technologie. Je m’intéresse au « comment » et à un certain « pourquoi » liés à l’usage des TIC par des agriculteurs burkinabè : comment font-ils usage des TIC ? pourquoi font-ils ainsi et pas autrement ? Choisir d’orienter ma recherche par de telles questions signifie focaliser les personnes qui agissent dans l’acte d’usage. C’est, pour revenir à mon principal désaccord avec l’approche latourienne, réaffirmer l’importance que j’attribue à l’intentionnalité des acteurs dans la configuration de l’action. De plus, je considère les TIC comme des moyens de développement, pas comme des fins en soi. Alain Kiyindou nous rappelle que l’existence même de la technologie se justifie socialement par l’usage qui en est fait (KIYINDOU 2008). Selon lui, « la réflexion ne devrait donc pas se borner à l’observation pure et simple des nouveaux usages et des déviations mais de comprendre les modalités de leur invention »(KIYINDOU 2008). Un des objectifs de ma recherche est de comprendre l’origine des usages des TIC et leur lien avec des façons de faire plus générales d’une communauté rurale au Burkina Faso. En ce sens, je m’intéresse au processus socioculturel de construction des usages des TIC et, par conséquence, à l’appropriation de ces technologies par les acteurs locaux.
Je me focalise sur les personnes ordinaires. La priorité est donnée à la compréhension de la logique sociale d’appartenance aux communautés et de la dynamique de communication des agriculteurs ordinaires, car « étudier l’insertion sociale des TIC c’est faire apparaître l’importance des petits acteurs, habitants, travailleurs, consommateurs, dont le rôle est souvent oublié au bénéfice des États ou des grandes entreprises qui promeuvent chaque technologie nouvelle »(KIYINDOU 2008). Ainsi, le choix d’aller dans la région de la Boucle du Mouhoun et d’y vivre pendant six mois corroborait l’intention de rencontrer des agriculteurs
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Selon Gilles Willett, une théorie est « une construction de l’esprit élaborée suite à des observations systématiques de quelques aspects de la réalité » (WILLETT 1996, p.58), permettant la validation ou la réfutation d’hypothèses formulées préalablement, et dont le but serait « de découvrir, de comprendre et de prédire les événements. » (WILLETT 1996, p.57). C’est surtout cette vocation à prédire des événements qui ne correspond pas à mes objectifs.
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burkinabè, dans leur propre environnement. De plus, il s’agissait pas pour moi de se contenter d’un contact indirect ou restrictif aux seuls agriculteurs déjà repérés par d’autres organisations sur le terrain, ni à ceux ayant un accès privilégié à des technologies ou à des réseaux de communication particuliers. Dans la grande majorité des cas, j’allais rencontrer l’agriculteur chez lui, en brousse89, afin d’être plus proche de sa réalité quotidienne, de lui faire preuve de ma volonté de la connaître, d’échanger avec lui dans un environnement où il était à l’aise, et finalement comme une façon de chercher à établir une relation de proximité avec l’agriculteur.
Pour faciliter la communication il était important de minimiser la portée des barrières sociales, culturelles et même cognitives entre les agriculteurs de la Boucle du Mouhoun et moi. J’ai donc essayé de créer des passerelles, de tracer des correspondances concrètes entre les différentes réalités afin de constituer à chaque fois un terrain commun et aussi égalitaire que possible pour l’échange. Ainsi, par exemple, afin de minimiser l’association dans la tête de l’agriculteur, par ailleurs inévitable, entre moi et les autres chercheurs occidentaux qu’il a pu avoir rencontré auparavant, je me présentais systématiquement comme un simple étudiant, en essayant de tracer une correspondance explicite entre mon statut et celui des enfants du village qui vont à l’école. Dans la majorité des cas, l’univers universitaire et la thèse sont tellement éloignés des réalités des agriculteurs qu’y faire référence ne servirait qu’à renforcer la distance entre mon interlocuteur et moi.
En même temps que je cherchais la proximité avec les agriculteurs, je me suis mis intellectuellement en garde contre des possibles attachements émotifs exacerbés, qui pourraient introduire des biais importants dans ma recherche. Il ne s’agit pas de nier ou d’éviter à tout prix des attachements émotifs, mais plutôt d’en être conscient et d’en limiter la portée. Dans une certaine mesure, ces attachements font partie de toute relation humaine, les nier reviendrait à éviter d’établir de relations de cette nature – ou en d’autres termes, veiller à établir des échanges machinaux et purement objectifs avec les interlocuteurs –, ce qui est à l’opposé de mon approche. Il me semble que c’est par l’établissement et l’entretien de relations humaines sincères que l’on peut rendre saisissable, de façon intersubjective, le sens des faits sociaux en étude. La proximité est utile au développement de la capacité du chercheur à percevoir l’autre, et à produire en conséquence des descriptions pertinentes des réalités étudiées. Néanmoins, il est important de veiller à que la proximité ne devienne pas complicité inconsciente avec l’interlocuteur, ce qui empêcherait le respect du principe d’impartialité dans la recherche.
Comme il a été dit dès l’introduction et présenté plus en détail dans la conclusion du chapitre précédent, j’ai privilégié la description à l’explication. J’ai essayé de mettre en pratique le conseil commun de l’ethnométhodologie et de l’approche « priorité aux agriculteurs », à savoir : passer de l’attitude d’analyser à celle d’apprendre ; abandonner l’effort d’interpréter ayant comme base des modèles extérieurs pour essayer de comprendre la réalité locale dans
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Dans les six mois de terrain, afin de rencontrer les agriculteurs chez eux, j’ai parcouru plus de six mille kilomètres à l’intérieur de la région de la Boucle du Mouhoun.
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ces détails spécifiques. Cela revient à faire preuve à la fois d’un plus grand respect des acteurs locaux en tant que personnes, de leurs savoirs, de leurs cultures, et aussi d’un désir de s’instruire auprès d’eux. Alliant ce comportement à la devise « suivre les acteurs » de la sociologie des associations, j’ai essayé de conduire ma recherche de terrain fondamentalement à travers des descriptions d’associations entre les divers agriculteurs rencontrés et leurs entourages, constitués d’acteurs humains et non-humains. Décrire simplement et faire l’effort de ne pas interpréter les faits observés à partir des perspectives qui transcendent la réalité locale ne signifie pas pour autant adhérer aveuglement aux interprétations des agents ordinaires. Si d’un côté je ne veux pas me fier à des interprétations extérieures, de l’autre je ne cherche pas à me cantonner à une interprétation particulière d’un acteur local spécifique. Je ne fais pas un récit de vie, ni un plaidoyer en faveur d’une personne en particulier. Ce qui m’intéresse c’est de mettre les diverses interprétations des agriculteurs rencontrés en relation avec ce que j’ai pu observer à propos des dynamiques de communication communautaire et d’appropriation des TIC.
Enfin, encore sur la question de la proximité, je ne crois pas devoir nier mon origine en cherchant à m’identifier complètement à mes interlocuteurs. L’objectif pour moi n’est pas de devenir l’autre, mais d’apprendre avec lui pour transformer consciemment ce que je suis, ce qui je crois savoir. Ainsi, je prends mes distances avec l’approche de certains ethnologues et phénoménologues qui essaient de s’insérer complètement dans la communauté en étude. L’intégration qui me semble intéressante dépend d’une ouverture réciproque, basée à la fois sur l’empathie et sur le respect mutuel : d’un côté, l’ouverture de l’étranger qui doit faire preuve d’attention et de flexibilité, de l’autre côté l’ouverture de l’hôte qui doit montrer de la compréhension et de la tolérance.
5.1.3 Rédaction risquée : le texte comme un médiateur de plus
Je considère la rédaction de la thèse comme une partie intégrante du processus de recherche et pas simplement comme une formalisation par écrit d’un travail de recherche. Selon Luc Van Campenhoudt, « l’écriture n’est pas la retranscription neutre d’une pensée préexistante, elle participe à l’élaboration de cette pensée » (VAN CAMPENHOUDT 2007, p.3).
Une des sources d’incertitude soulevées par Latour dans sa présentation de la sociologie des associations concerne exactement le processus d’écriture d’un compte rendu de recherche. Pour lui, beaucoup plus qu’une étape finale de la recherche, « les comptes rendus textuels sont les laboratoires des sciences sociales » (LATOUR 2006a, p.186) ; une tentative de « prolonger un peu plus l’exploration des connexions sociales » (LATOUR 2006a, p.187). Je considère donc le compte rendu de recherche comme un véritable médiateur de plus dans la chaîne entre « l’événement du social » et « l’événement de la lecture ». Toute la question est de savoir si le premier événement peut s’étendre jusqu’au deuxième à travers la médiation du texte (LATOUR 2006a, p.194). Latour parle de « compte rendu risqué », car en tant que traceur de l’événement du social, ou en tant que médiateur supplémentaire, le texte est
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toujours susceptible d’échec : « Comme cela arrive souvent pour les expériences de laboratoire, les comptes rendus textuels peuvent eux aussi échouer. […] [leur] sort est en continuité avec celui de tous les médiateurs » (LATOUR 2006a, p.186-187). Conçu comme un exercice artificiel, il se peut que le compte rendu n’arrive pas à assurer un traçage fidèle à la réalité de l’événement : « J’appelle une telle description un compte rendu risqué, dans la mesure où il peut très bien échouer – et il échoue d’ailleurs la plupart du temps – puisqu’il ne peut écarter ni l’artificialité complète de l’entreprise, ni son ambition de parvenir à la précision et à la véracité. » (LATOUR 2006a, p.194).
Concevoir la rédaction de la thèse comme une expérience artificielle dans laquelle la diversité des forces qui font agir les acteurs doit être pleinement déployée implique une attention particulière dans la façon de présenter et d’associer les divers acteurs concernés. Selon Latour, un bon compte rendu de recherche est un compte rendu qui « trace un réseau ». Ce qu’il entend par « réseau », c’est « une chaîne d’actions où chaque participant est traité à tous égards comme un médiateur » (LATOUR 2006a, p.188). Ainsi, dans l’optique de la sociologie des associations, un bon compte rendu est « un récit, une description ou une proposition dans lesquels tous les acteurs font quelque chose au lieu […] de transporter des effets sans les transformer » (LATOUR 2006a, p.188-189). Il s’agit donc de traiter tous les acteurs comme des médiateurs, de décrire la chaîne d’associations entre eux et d’éviter d’utiliser le « social », dans son acception structurante, pour tenter d’expliquer le comportement des acteurs. Dans l’acception suggérée par Latour, un « réseau ne désigne pas une chose qui se trouverait là et qui aurait vaguement la forme d’un ensemble de points interconnectés, comme le "réseau" téléphonique, le "réseau" autoroutier ou le "réseau" des égouts. Ce n’est rien d’autre qu’un indicateur de la qualité d’un texte rédigé au sortir d’une enquête sur un sujet donné90. […]. Le réseau est un concept, et non une chose ; c’est un outil qui aide à décrire quelque chose, et non ce qui est décrit. » (LATOUR 2006a, p.189-190). Loin de servir d’excuse pour un travail d’écriture mal ficelé, la conception de la rédaction comme un exercice risqué me semble être un rappel à l’humilité, à l’effort de compréhension jusqu’au bout. La rédaction risquée peut être vue aussi comme une source de motivation, car elle met le chercheur face au défi de faire du texte un médiateur compétent, assez vivant pour rapprocher l’événement de la lecture de celui du terrain. Pour relever ce défi j’essaie de traiter les acteurs comme des médiateurs et de décrire avec soin la chaîne de leurs associations.
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En ce sens, c’est l’équivalent de la notion d’"adéquation unique" que l’on trouve chez les ethnométhodologues, à la différence que la notion de compte rendu a été enrichie sous la forme de "compte rendu textuel".
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5.1.4 Un handicap important dans la conduite de ma recherche de terrain : ma