Partie I - Fondements théoriques et préliminaires empiriques à l’expérience de terrain au
4.5 Pour une ethnographie des usages des TIC
4.5.4 Prise de distance par rapport à la sociologie des associations
Latour lui-même reconnaît que l’approche de la sociologie des usages est plus facilement applicable dans des environnements de recherche relativement contrôlés, comme idéalement dans des laboratoires de recherche scientifique. L’utilisation des TIC par des agriculteurs de la Boucle du Mouhoun, au Burkina Faso, consiste en un scénario assez différent des laboratoires dont parle Latour, et certainement beaucoup moins « contrôlé ». Je me suis efforcé alors de tracer des associations selon les principes de la sociologie des associations tout en étant conscient que les caractéristiques propres à ma recherche n’étaient pas les plus favorables à l’application de cette approche. Plus fondamentaux, je souligne dans la suite des désaccords de principe avec la sociologie des associations.
Le premier désaccord concerne d’ailleurs l’un des principaux points de divergence entre la sociologie des associations et l’ethnométhodologie : l’importance assignée au niveau local dans la compréhension des associations entre les différentes entités. L’ethnométhodologie considère que l’ordre des faits sociaux se trouve dans les détails phénoménaux et qu’ainsi le niveau micro, le plus proche des acteurs, est celui qui permet d’accéder au sens et à l’ordre des faits sociaux. La sociologie des associations, au contraire, tout en révélant les localisateurs des sites qui pourraient être associés à un niveau macro – ce qui destitue le niveau macro de tout existence concrète –, affirme que le niveau micro n’est pas plus concret car tout évènement local serait en réalité éclaté dans le temps et dans l’espace, notamment en raison des entités auxquelles il fait appel pour se réaliser. Latour dit qu’il a « critiqué à plusieurs reprises les phénoménologues, et peut-être aussi les humanistes, pour leur tendance à croire que les interactions face-à-face, les agents individuels et les acteurs intentionnels fournissaient un site plus réaliste et plus vivant que les vaines abstractions de la société » (LATOUR 2006a, p.353). Tout en considérant l’importance des influences diverses, dans le temps et dans l’espace, pour la définition des circonstances d’action, je priorise les acteurs humains dans la configuration de faits et je les considère effectivement comme plus réalistes que les abstractions sociologiques, par ailleurs aussi critiqués par Latour.
Le deuxième désaccord de principe avec la sociologie des associations concerne la « vidange » complète de l’individu proposée par Latour. Il conçoit l’individu comme une construction à partir de l’extérieur, les intériorités seraient elles aussi construites : « un sujet ne possède rien qui ne lui ait d’abord été donné » (LATOUR 2006a, p.311). Et ainsi Latour fait le pas qu’il juge nécessaire pour reconfigurer les frontières entre la sociologie et la psychologie, dépassant même la notion d’acteur : « faire venir de l’extérieur chaque entité qui habitait auparavant l’ancienne intériorité, non pas comme une contrainte négative "limitant la subjectivité", mais comme un offre positive de subjectivation. » (LATOUR 2006a, p.310-311). L’acteur ainsi aplati est ce que Latour appelle l’« acteur-réseau ». L’acteur-réseau ne pourrait pas être associé à un point, une source de l’action, car « faire faire » ne serait pas la même chose que « causer » ou « faire » : « l’expression recèle en son sein une duplication, une dislocation, une traduction qui modifient d’un coup tout l’argument. » (LATOUR 2006a, p.316). L’acteur-réseau est ainsi « ce qui est amené à agir par un vaste réseau étoilé de médiateurs qui le traversent » (LATOUR 2006a, p.317). Par contre, il me semble que pousser à l’extrême
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cette construction de l’individu à partir de l’extérieur signifie priver l’individu de son essence, nier l’importance de l’intentionnalité à l’origine de l’action. On tendrait ainsi à perdre la trace de quelques caractéristiques propres à l’humain, comme la motivation à la découverte de soi-même et fondamentalement au « vivre ensemble ». La considération de ces caractéristiques me fait relativiser la prétendue indissociabilité entre acteurs humains et non-humains proposée par Latour.
Encore une fois, il ne s’agit pas de plaider contre la nécessité de redéfinir la notion d’acteur. Dans la majorité des cas, le poids des habitudes et des conditionnements est déterminant pour la concrétisation de l’action. Dans de tels cas, l’intentionnalité n’a pas beaucoup de place à jouer car la totalité des compétences mis en œuvre par l’acteur humain peuvent être attribuées à des habitudes auxquelles il aurait souscrit auparavant. L’incertitude inhérente à l’origine de l’action, les différences non-négligeables introduites dans l’action par les acteurs non-humains, et aussi le fait que l’immense majorité des actions humaines sont déterminées par des conditionnements, tous exigent une refondation du concept d’acteur. Néanmoins, des actions pleinement conscientes, celles liées à des instants d’épanouissement de la créativité ou des actes motivés par des sentiments désintéressés – même s’ils ne représentent peut-être qu’une minorité des circonstances – ne peuvent pas être repérés dans la participation des acteurs non-humains à l’action. D’une part une différence fondamentale persiste entre acteurs humains et non-humains, d’autre part les humains ne peuvent pas être réduits à un ensemble de conditionnements. Convaincu que l’intentionnalité des acteurs humains a un rôle important à jouer dans la configuration de l’action – en particulier des actions purement créatives et désintéressées – j’ai été amené à considérer une dernière source théorique : la sociologie des régimes d’action de Luc Boltanski et Laurent Thévenot. A partir de la fin des années 1980, ces deux chercheurs ont commencé à structurer un nouveau paradigme pragmatique en sciences sociales, concernant notamment les rapports action-réflexivité, ce qui les a éloignés de plus en plus de l’approche bourdieusienne. Le « sens pratique » de Bourdieu a le mérite de rendre évidente l’importance de prendre en compte la perspective des acteurs en situation dans l’exploration de la construction de la réalité sociale. Néanmoins, la façon par laquelle Bourdieu propose le concept pousse à l’extrême la dichotomie entre réflexion et action, négligeant la possibilité de rétro-alimentation entre les deux. Comme l’indique Corcuff, l’opposition radicale proposée par Bourdieu entre rapport intellectuel et rapport pratique à la pratique laisse en suspens la place de la réflexivité dans l’action : « Si la réflexivité n’apparaît pas comme un point de passage obligé de toute action, elle n’est pas toujours exclue des conduites pratiques, même si dans ce cas elle est souvent prise sous le feu de contraintes pragmatiques. » (CORCUFF 2007, p.42) Au contraire, la « sociologie des régimes d’action » (BOLTANSKI 1990) ou la « sociologie des régimes d’engagement » (THEVENOT 2006) non seulement laisse une marge de réflexivité dans l’action, mais encore considère en plus que cette part de conscience et de réflexivité n’est pas la même selon le type de situation, autrement dit, selon le « régime d’action ». La sociologie pragmatique de Boltanski et Thévenot a ouvert un vaste champ d’exploration car, contrairement à d’autres courants sociologiques plus classiques « qui disposent souvent d’un
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vocabulaire propre de description-interprétation-explication valant tendanciellement pour toute situation » (CORCUFF 2007, p.103), cette sociologie « ne part pas d’un modèle général, mais de modèles régionaux d’action » 86 (CORCUFF 2007, p.103). Un des points forts de la sociologie des régimes d’action est donc de prendre en compte une pluralité des modes d’engament des êtres, humains et non-humains87, dans le monde – échappant ainsi à la tentation d’interpréter « l’ensemble de situations en se calant implicitement sur un seul type de situations » (CORCUFF 2007, p.103).
Si la sociologie des régimes d’action représente une ouverture importante – et à mon avis positive – pour la sociologie, l’effort de modélisation persiste. Comme j’ai eu l’occasion de répéter à plusieurs reprises, cela n’est pas mon objectif ; je ne veux pas catégoriser l’action selon des patrons, indépendamment du nombre de patrons que l’on veut instituer. Ainsi, le point qui m’intéresse en invoquant la sociologie des régimes d’action est le fait que l’intentionnalité de l’acteur humain retrouve une place, modulée selon les circonstances, dans la configuration de l’action. Ce courant, qui par ailleurs se rapproche de la sociologie des associations en divers aspects, traite de la « dynamique d’ajustement des personnes entre elles et/ou avec des choses » (CORCUFF 2007, p.102) sans pour autant tomber dans la « vidange » de l’individu suggérée par Latour. Comme pour chacune des autres approches théoriques exposées dans ce chapitre, la sociologie des régimes d’action m’a servi d’inspiration partielle dans la configuration de ma propre approche. Je m’intéresse aux conditions d’amélioration visant la compréhension d’une réalité, en particulier la réalité de l’appropriation des TIC par des agriculteurs de la Boucle du Mouhoun, au Burkina Faso.
Enfin, par cette approche composite je reconnais dans la recherche un processus d’apprentissage spécifique plutôt que d’élaboration et de validation de discours généralisables ; il me semble que les détails phénoménaux sont cruciaux pour la compréhension d’une dynamique sociale donnée ; je considère que l’intentionnalité a un rôle important dans l’origine de l’action humaine ; je valorise particulièrement la proximité avec les agents ordinaires sans pour autant renoncer à la discipline d’une méthode ; je vois les objets techniques, et en particulier les TIC, comme des entités dont l’appropriation ne peut pas être appréhendée par l’analyse compartimentée de chacune de ses facettes ; et surtout j’essaie de garder une posture ouverte, détachée de repères spécifiques, reconnaissante de l’incertitude colossale qui caractérise le monde. Tout compte fait, la thèse est pour moi un exercice de formalisation rationnelle d’une expérience de vie, qui, par ailleurs, la dépasse largement.
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Plusieurs régimes d’action ont été explorés par divers chercheurs depuis lors : régime de l’action justifiable (Boltanski et Thévenot), régime de l’agapé (Boltanski), régime de la violence (Boltanski), régime de l’engagement familier (Thévenot), régime de l’action en plan (Thévenot), régime de compassion (Philippe Corcuff et Natalie Depraz), régime machiavélien (Claudette Lafaye, Philippe Corcuff et Max Sanier, ou Fabien Jobar), régime de l’auto affection (Sébastien Laoureux), entre autres. (Pour des références bibilographique, consultez CORCUFF 2007, p.104-107)
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Ainsi comme dans la sociologie des associations, dans la sociologie des régimes d’action « les relations sociales ne sont pas exclusivement appréhendées sous l’angle des rapports entre personnes, mais aussi dans l’ajustement aux choses » (CORCUFF 2007, p.102).
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