Partie I - Fondements théoriques et préliminaires empiriques à l’expérience de terrain au
4.3 L’approche radicale de l’ethnométhodologie
C’est dans la radicalité de l’ethnométhodologie que j’ai commencé à trouver des références théoriques assez proches de mes propres convictions à propos de la manière de conduire ma
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recherche. Le changement d’attitude qu’elle recommande aux chercheurs en sciences sociales, vers un plus grand respect des agents ordinaires et une volonté sincère de s’instruire auprès d’eux – d’une certaine façon en déconstruisant le rapport de force souvent implicite entre les savants, d’un côté, et les gens ordinaires, de l’autre – est le cœur de ce que j’ai retenu de l’approche ethnométhodologique pour ma recherche.
4.3.1 L’ordre social dans la cohérence des détails phénoménaux
L’aphorisme d’Emile Durkheim – « la réalité objective des faits sociaux est le principe fondamental de la sociologie » – est compris de façon très différente selon le programme de recherche que l’on choisit d’adopter au sein de la sociologie. L’approche traditionnelle et ses méthodes de l’analyse formelle comprendraient cet aphorisme en termes de procédures, et dans un effort de généralisation, essaieraient de modéliser la structure de ces procédures avec pour objectif de saisir la logique de la dynamique sociale. A l’opposé, l’ethnométhodologie approche ces procédures à travers « un travail situé », appliquant des méthodes spécifiques « pour élaborer le phénomène à travers l’observation de ses détails dans le champ phénoménal » (GARFINKEL 2001, p.39-40).
Selon Garfinkel, dans l’approche traditionnelle des sciences sociales on considèrerait qu’il n’y a pas d’ordre dans la concrétude des faits sociaux (GARFINKEL 2001). Les caractéristiques objectives des activités ordinaires seraient associées inexorablement aux circonstances dans lesquelles les faits sociaux ont lieu, et l’infinitude des circonstances possibles rendrait impraticable la mise en évidence d’un ordre de ces activités ordinaires. Dans cette perspective, un ordre ne pourrait être trouvé que dans une structure sous-jacente aux faits concrets, indépendante des détails circonstanciels, et qui déterminerait une relation causale entre l’action des agents sociaux et les faits concrets produits. Le travail du sociologue serait donc de modéliser cette structure à partir d’observations empiriques, dans un effort de généralisation des phénomènes observés, utilisant des méthodes de l’analyse formelle. La recherche traditionnelle en sociologie est, en conséquence, mise continuellement en question par « la masse écrasante des détails désespérément circonstanciels des activités de la vie courante » (GARFINKEL 2001, p.35), des détails qu’elle n’arriverait pas à prendre en compte dans ces modèles et théories.
Au contraire de l’approche traditionnelle, l’ethnométhodologie chercherait à prouver qu’« il y a de l’ordre dans les activités les plus ordinaires de la vie quotidienne, que cet ordre est présent dans ce qu’elles ont de plus concret, c’est-à-dire dans la cohérence (…) de leurs détails phénoménaux » (GARFINKEL 2001, p.35). Selon l’ethnométhodologie on pourrait saisir la logique derrière la dynamique d’une société en se basant sur les « compétences banales » des membres de cette société, pour lesquels d’ailleurs sa logique serait évidente. Les méthodes d’organisation de la vie sociale seraient donc incarnées dans la société et se manifesteraient de façon spécifique à chaque phénomène social : « La compétence des agents qui produisent
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ces phénomènes se réduit entièrement à la possession de telles méthodes. (…). Ce que vise l’ethnométhodologie ce sont des descriptions de cette compétence. » (GARFINKEL 2001, p.34). Selon Harold Garfinkel, initiateur de ce courant sociologique, les choses les plus ordinaires de la vie sociale procèdent d’un travail d’organisation, et « ces choses sont observables (…), on peut en rendre compte dans le langage naturel et du point de vue du sens commun » (GARFINKEL 2001, p.34). L’ordre derrière la dynamique sociale serait donc accessible par l’étude des détails des phénomènes sociaux, mais il ne pourrait être exprimé que dans une forme non étrangère à la société en question. Selon Garfinkel, « l’ethnométhodologie n’applique pas aux phénomènes une approche qui les transcende » (GARFINKEL 2001, p.37). L’ethnométhodologie « accorde aux activités ordinaires un statut de précédent légitime » (GARFINKEL 2001, p.42), et, en conséquence, la validité et la légitimité d’une description ethnométhodologique seraient dans la reconnaissance de leur pertinence par et pour les agents ordinaires qui ont fait l’objet de la description et non dans leur supposée cohérence avec un modèle extérieur. Chaque recherche ethnométhodologique décrirait « des pratiques que leurs agents reconnaissent comme faisables, courantes, "pertinentes pour les participants"78 et même vraisemblables » (GARFINKEL 2001, p.43).
4.3.2 Une autre façon de faire de la sociologie
Dans l’introduction du livre « L’ethnométhodologie, une sociologie radicale », Michel de Fornel, Albert Ogien et Louis Quéré expliquent que, selon la démarche initiée par Garfinkel, « il s’agit tout simplement d’appliquer à l’analyse des faits sociaux le mot d’ordre phénoménologique de retour "aux choses mêmes" » (FORNEL et al. 2001, p.9). Maurice Merleau-Ponty, un phénoménologue auquel Garfinkel a souvent fait allusion dans ses travaux, donnait la définition suivante de ce retour aux choses mêmes : « Revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, signitive et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière. » (MERLEAU-PONTY 1945, p.III cité dans FORNEL et al. 2001, p.9)
La prérogative ethnométhodologique incarnerait donc une véritable remise en cause de la structure opérationnelle de la recherche sociologique traditionnelle, car prendre au sérieux l’approche ethnométhodologique revient à assumer l’impossibilité de négliger la confrontation avec les détails concrets dans l’effort d’appréhension de la réalité sociale. Or, dans l’analyse formelle, la méthode de base consiste à modéliser les phénomènes observés, ce qui implique un effort de généralisation et donc de simplification par rapport aux détails spécifiques. Jeff Coulter et Wes Sharrock parlent de « mythe de la sociologie inductive » : « la
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Garfinkel explique que l’expression « pertinente pour les participants » est de Sacks et Schegloff, qui en ont fait un principe central de l’analyse de conversation. Encore selon Garfinkel, l’idée remonterait à l’ouvrage de Florian Znaniecki, Social Actions, de 1937.
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présentation officielle des méthodes sociologiques entretient l’illusion selon laquelle celles-ci permettent de recueillir des données autorisant à produire des généralisations au sujet des structures sociales ; elle reconduit ainsi l’idée que le cœur du travail sociologique est de réaliser le passage du particulier au général, comme si la tâche du chercheur était de décrire le genre de régularités manifesté par des occurrences individuelles spécifiques. » (COULTER & SHARROCK 2001, p.88)
L’ethnométhodologie reproche à la « sociologie traditionnelle » la tentative de généralisation de phénomènes et aussi l’utilisation de modèles extérieurs à la réalité sociale étudiée dans l’analyse de cette réalité. Pour Garfinkel, analyser les phénomènes à partir de représentations génériques, d’une façon aussi rigoureuse qu’on le veuille, c’est « faire disparaître les phénomènes mêmes ». Il soulève le problème de « l’absence de rapport entre les données que les recherches sociologiques assemblent, et les phénomènes que ces recherches visent à saisir » (COULTER & SHARROCK 2001, p.84). En généralisant les phénomènes, afin d’en faire des modèles, l’approche traditionnelle de la sociologie n’arriverait pas à établir la liaison logique et spécifique entre les phénomènes et les circonstances, l’occasion de leur réalisation. L’effort de généralisation de l’analyse formelle ferait disparaître les détails spécifiques des circonstances, et comme l’ethnométhodologie considère que l’ordre social est exprimé de façon évidente dans les détails phénoménaux, les faire disparaître reviendrait à s’éloigner de la réalité des phénomènes qu’on essaie de comprendre.
4.3.3 Apprendre au lieu d’analyser
Garfinkel dit que les phénomènes d’ordre social sont créés à partir de la coordination de l’action des membres d’une communauté, et que cette coordination a comme base une compétence ordinaire des individus. En plus, l’ordre social serait repérable dans les détails phénoménaux de la vie sociale et on pourrait en parler localement et en utilisant le langage naturel, le sens commun local79, sans requérir l’usage de termes complexes, conçus artificiellement dans un modèle ou une théorie : « Les études en ethnométhodologie (…) montrent précisément comment, dans chaque cas concret, les membres [d’une communauté], qui disposent d’une compétence ordinaire, coordonnent leurs activités de façon à produire, manifester, établir, dans les détails incarnés de leur vivre ensemble, des phénomènes d’ordre dont on peut rendre compte localement et naturellement. » (GARFINKEL 2001, p.40-41). En ethnométhodologie, le travail du chercheur serait de décrire la compétence ordinaire des individus permettant la création de l’ordre social. Cela serait un travail, en quelque sorte, d’expliciter ce qui est banal, conscientiser ce qui est automatique dans la conduite des membres d’une communauté. Selon Kenneth Liberman, les ethnométhodologues « découvrent le travail mondain de donner un sens aux choses » ; au lieu de subordonner la
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Selon Bruno Latour, « une ethnométhode consiste à découvrir que les membres de la société possèdent un vocabulaire complet et une théorie sociale développée leur permettant de comprendre leur propre comportement » (LATOUR 2006a, p.71).
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situation concrète du quotidien à des modèles extérieurs, ils « se laissent conduire par les affaires courantes du monde » (LIBERMAN 2009). Les détails phénoménaux seraient très importants car leur observation est considérée comme la voie d’accès à la compréhension de l’ordre social en question. Selon Garfinkel, ces détails « sont banals, ne suscitent pas l’attention (…) ; mais ils sont indispensables » pour la compréhension de l’ordre caché dans les phénomènes (GARFINKEL 2001, p.44). Il parle de « partir d’une connaissance de première main des détails phénoménaux (…) de ce dont on parle empiriquement et de se laisser contraindre par eux » (GARFINKEL 2001, p.39). La question en ethnométhodologie ne serait donc pas d’interpréter des phénomènes observés selon un modèle ou une théorie établis, mais au contraire, de saisir « progressivement le phénomène en situation à travers le travail qui consiste à le produire dans ses moindres détails immédiats » (GARFINKEL 2001, p.33). « En situation, vous tombez progressivement sur le phénomène en agençant, dans le champ phénoménal, et au fur et à mesure de son développement, les détails immédiats du travail qui le produit. » (GARFINKEL 2001, p.39)
Produire le phénomène dans ces moindres détails, pour l’ethnométhodologie, c’est ordonner à travers des procédures les détails phénoménaux qui le produisent ; c’est, en d’autres termes, décrire le phénomène de façon suffisamment précise pour pouvoir lire la description résultante comme des instructions à la réalisation du phénomène : « Si, en situation, on lit la description non pas comme une description mais comme un ensemble d’instructions, le travail consistant à les suivre fait apparaître le phénomène que le texte décrit » (GARFINKEL 2001, p.37). Avec une telle approche, à l’opposé de la modélisation ou de la théorisation, les résultats de la recherche ethnométhodologique ne peuvent qu’être découverts car, comme rappelle Kenneth Liberman, les méthodes mises en œuvre par les agents ordinaires « sont trop nombreuses pour que nous puissions, depuis nos fauteuils de philosophes, les imaginer » (LIBERMAN 2009). Cette dynamique de découverte a lieu « dans des contextes d’apprentissage, où l’on enseigne et apprend de conserve avec les autres » (GARFINKEL 2001, p.37). L’attitude du chercheur serait plutôt d’apprendre et non pas d’analyser ; une attitude qui viserait à comprendre et non à interpréter. Idéalement, le chercheur arriverait à acquérir la compétence banale locale, et pourrait donc naturellement en rendre compte.
La réflexivité radicale propre à l’ethnométhodologie, et notamment le changement d’attitude qu’elle propose au chercheur en sciences sociales, sont les points forts de cette approche pour ma recherche. Le passage de la logique du interpréter/analyser à celle du apprendre/comprendre me semble fondamental pour que le résultat de la recherche corresponde à une connaissance plus proche de la réalité et donc plus riche en termes d’utilité pratique. En plus, ce changement d’attitude suggéré par l’ethnométhodologie me semble cohérent avec l’approche de « priorité aux agriculteurs » prônée par Robert Chambers (CHAMBERS 1994b). Dans cette approche le chercheur fait preuve, d’une part, d’un plus grand respect des interlocuteurs en tant que personnes, de leurs savoirs, de leurs cultures, et, d’autre part, d’un désir de s’instruire auprès d’eux.
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