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Souvenirs intimes - de David Copperfield - Electre NG

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Souvenirs intimes

de David Copperfield De grandes espérances

ÉDITION PRÉSENTÉE ET ANNOTÉE DICKENS

PAR PIERRE LEYRIS

GALLIMARD

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Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.

© Éditions Gallimard, 19/4.

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SOUVENIRS INTIMES

DE DAVID COPPERFIELD

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PRÉFACE

TEfaisais remarquer, dans la Préface1 originale de ce livre, qu'il ne m'avait pas été facile, au milieu des premières

impressions que me laissait l'achèvement de cet ouvrage, de m'en détacher suffisamment pour en parler avec le sang-froid que ce

titre cérémonieux de Préface semblerait exiger. L'intérêt que

j'y prenais était encore si frais et si vif, mon esprit était à ce point partagé entre le plaisir et le regret (le plaisir d'avoir accompli un long dessein, le regret de me séparer de nombreux compagnons) que jerisquais de fatiguer le letteur de mes con- fidences personnelles et de mes émotions privées.

Sans compter que tout ce que j'aurais pu dire de cette histoire, je m'étais efforcé de le dire dans l'hiffoire même.

Peut-être le lefteur ne se soucierait-il guère de savoir avec quel chagrin on pose la plume après un travail d'imagination de deux ans ou de savoir comme l'auteur doit rejeter une partie de lui-même dans le royaume des ombres, lorsque cette foule de créatures, nées de son cerveau, l'abandonne àjamais. Et pourtant je n'avais rien d'autre à dire à moins, il efi vrai, d'avouer (et cela a peut-être encore moins d'importance) que personne ne saurait, en lisant ce récit, y croire plus que je n'y ai cru en

l'écrivant.

Ces aveux sont si vrais1, aujourd'hui encore, que je ne peux ajouter qu'une nouvelle confidence pour le leÛeur. De tous mes livres, c'est celui que j'aime le mieux. On admettra facilement que j'aie pour tout produit de mon imagination une faiblesse paternelle, et que nul ne saurait aimer cette progéniture plus tendrement que moi, Mais, comme beaucoup de pères faibles, j'ai, tout au fond de mon cœur, un enfant favori. Il s'appelle

David Copperfield3.

Charles Dickens.

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CHAPITRE PREMIER

JE VIENS AU MONDE

D EVIENDRAI-JE le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ?

A ces pages de le montrer. Pour commencer l'histoire de ma vie par le commencement, je note que je suis né (on me l'a dit et je le crois) un vendredi à minuit. On remarqua que l'horloge se mit à sonner, et moi à crier,

simultanément.

Vu le jour et l'heure de ma naissance, la garde et quelques doctes bonnes femmes du voisinage qui avaient conçu pour moi un vif intérêt plusieurs mois avant qu'il nous fût possible de faire connaissance personnellement, prononcèrent, premièrement, que j'étais destiné à n'avoir

pas de chance dans la vie; deuxièmement, que j'aurais

le privilège de voir les fantômes et les esprits; deux dons qui, croyaient-elles, étaient l'attribut inévitable de tous les bébés de l'un ou l'autre sexe ayant eu le malheur de naître un vendredi, à une heure avancée de la nuit.

Je n'ai rien à dire sur le premier chef, puisque rien ne saurait mieux montrer que mon histoire si cette pré- diction fut vérifiée ou démentie par l'événement. Quant à la seconde partie de la question, je veux seulement faire observer qu'à moins d'avoir dilapidé cette partie de mon héritage quand je n'étais qu'un bébé, je n'en ai pas encore pris possession. Mais c'eSt un bien auquel je ne me plains nullement de n'avoir pas eu part, et si quelque autre en jouit présentement, je l'engage de bon coeur à le garder.

Je suis né coiffé1; et ma coiffe fut mise en vente, par

voie d'annonces dans les journaux, au très bas prix de quinze guinées. Les personnes qui s'en allaient en mer manquaient-elles d'argent à l'époque, ou bien man- quaient-elles de foi et préféraient-elles des ceintures de liège? Je ne sais. Tout ce que je sais, c'esT: qu'il n'y eut qu'une seule offre; et elle émanait d'un avoué qui s'oc- cupait de courtage il offrait deux livres en espèces et le complément en xérès, mais se refusait à payer davantage la garantie contre le risque de noyade. En conséquence,

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DAVID COPPERFIELD

on retira l'annonce, qui fut une perte sèche car, pour ce qui est du xérès, le xérès même de ma pauvre mère était alors en vente et dix ans plus tard la coiffe fut offerte comme enjeu dans une loterie qui eut lieu dans notre région, à cinquante participants, à raison d'une demi-couronne par tête, le gagnant devant ajouter cinq shillings. J'y assistais en personne, et je me rappelle

m'être senti très mal à mon aise et troublé de voir

disposer ainsi d'une partie de moi-même. La coiffe fut gagnée, il m'en souvient, par une vieille dame portant un petit panier et qui, bien à contre-cœur, en tira les cinq shillings convenus, le tout en pièces d'un demi-

penny encore en manquait-il deux et demi, ainsi qu'on

s'efforça, pendant un temps infini et à grand renfort d'arithmétique, sans aucun résultat d'ailleurs, de le lui prouver. De fait on se rappellera longtemps dans le

pays cette particularité remarquable elle ne se noya jamais, et mourut triomphalement dans son lit, à quatre-

vingt-douze ans. J'ai su que, jusqu'au bout, elle se vanta hautement de n'avoir jamais été sur l'eau, sa vie durant, autrement que sur un pont; et que, tout en buvant son thé (pour lequel elle avait un faible très marqué), elle exprima jusqu'au bout son indignation contre l'impiété de ceux qui, marins ou non, avaient la présomption de s'en aller « vagabonder» de par le monde. En vain lui remontrait-on que certaines douceurs de l'existence, y compris le thé peut-être, étaient dues à cette pratique blâmable. Elle répondait invariablement, avec une énergie accrue et une confiance instinctive dans la force de son reproche « Point de vagabondage ».

Pour ne pas vagabonder moi-même, à présent, je veux

revenir à ma naissance.

Je suis né à BlunderStone, dans le Suffolk, ou « devers

là », comme on dit en Écosse. J'étais un enfant pos-

thume. Quand mes yeux s'ouvrirent à la lumière de ce monde, mon père avait fermé les siens depuis six mois.

Il y a pour moi, même à présent, quelque chose d'étrange dans la pensée qu'il ne m'a jamais vu, et quelque chose de plus étrange encore dans l'obscure souvenance que j'ai de mes premières impressions d'enfance associées à sa blanche pierre tombale au cimetière, et de l'indé- finissable compassion que j'avais coutume de ressentir pour elle, couchée là-bas, toute seule, dans la nuit

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CHAPITRE PREMIER

sombre, alors que le feu et la chandelle remplissaient de chaleur et de clarté notre petit salon, et que les portes verrouillées et fermées à clé lui défendaient, presque cruellement, me semblait-il parfois, l'entrée de notre

maison.

Une tante de mon père et, par conséquent, une grand- tante à moi, dont j'aurai à parler davantage par la suite, était le principal personnage de notre famille. Mademoi- selle Trotwoodl, ou mademoiselle Betsey, comme l'appe- lait toujours ma pauvre mère, quand elle surmontait assez sa terreur de cette redoutable personne pour la nommer, sans plus (ce qui arrivait rarement), avait été mariée à un homme plus jeune qu'elle, très beau, mais

non dans le sens du dicton familier « Vraie beauté vient

du cceur~ car on le soupçonnait fort d'avoir battu mademoiselle Betsey, et même d'avoir un jour, à propos d'une question de subsides ménagers, pris des mesures soudaines, mais décidées, pour la jeter par la fenêtre

d'un deuxième étage. Ces témoignages d'incompatibilité

d'humeur engagèrent mademoiselle Betsey à lui payer son départ et à enéctuer une séparation par consentement

mutuel. Il alla aux Indes avec son capital, et là, à en

croire une légende fantastique admise dans notre famille,

on le vit un jour monté sur un éléphant, en compagnie

d'un babouin; mais je pense qu'il devait s'agir d'un Babou ou d'une Begum. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de sa mort arriva de l'Inde, moins de dix ans après.

Quelle impression elle fit sur ma tante, personne ne le sut; car, aussitôt après leur séparation, elle reprit son nom de jeune fille, acheta une petite maison dans un hameau au bord de la mer, bien loin, s'y établit en célibataire avec une seule domestique, et vécut désormais à l'écart,

dans une inflexible retraite.

Mon père avait jadis été, je crois, son favori; mais elle avait été mortellement offensée par son mariage, sous prétexte que ma mère était « une poupée de cire ?. Elle n'avait jamais vu ma mère, mais elle savait qu'elle n'avait pas encore vingt ans. Mon père et mademoiselle Betsey ne se revirent jamais. Il était deux fois plus âgé que ma mère, quand il l'épousa, et d'une constitution délicate. Il mourut un an après, et, comme je l'ai déjà dit, six mois

avant ma venue en ce monde. Telle était la situation

dans l'après-midi de ce vendredi que l'on me pardonnera,

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DAVID COPPERFIELD

à moi du moins, d'appeler une date d'importance. Je ne puis donc prétendre avoir connu, à cette époque, ce qu'il en était, ni avoir conservé le moindre souvenir,

fondé sur le témoignage de mes sens, de ce qui va suivre.

Ma mère, en assez mauvaise santé et d'humeur très noire, était assise à côté du feu, qu'elle regardait à travers ses larmes, accablée sous le poids de réflexions se rapportant à elle-même et au petit inconnu sans père qu'attendaient déjà, dans un tiroir, à l'étage supé- rieur, quelques grosses d'épingles prophétiques, en un monde où son arrivée n'éveillait aucun intérêt; ma mère, dis-je, était assise auprès du feu, par cette après-midi

claire et venteuse de mars, pleine d'appréhension et de

tristesse, doutant fort de sortir vivante de l'épreuve qui l'attendait, lorsque, levant les yeux, tout en les séchant, vers la fenêtre, elle vit une inconnue qui venait par le jardin.

Ma mère, dès le second coup d'oeil, pressentit de façon certaine que c'était mademoiselle Betsey. Le soleil cou- chant, par-dessus la barrière du jardin mettait son éclat sur l'inconnue, qui marchait vers la porte. Cette raideur impitoyable de tournure et l'expression du visage ne pouvaient appartenir qu'à elle.

Quand elle arriva à la maison, elle donna une autre preuve de son identité. Mon père avait souvent laissé entendre qu'elle en agissait rarement comme tout le monde. Au lieu de sonner, elle vint regarder à cette même fenêtre, appuyant le bout de son nez contre la vitre, si fort qu'il en devint (ainsi le répétait ma pauvre mère) parfaitement plat et blanc dans l'instant.

Ma mère en éprouva un tel choc que j'ai toujours été

convaincu que je dois à mademoiselleBetseyd'être né

un vendredi.

Ma mère, dans son trouble, s'était levée et s'était placée derrière sa chaise dans un coin. Mademoiselle Betsey promena autour de la pièce un regard lent et scrutateur en commençant par le côté opposé; elle fit tourner ses yeux, telle une tête de Sarrasin~ dans une horloge à buffet, jusqu'au moment où son regard atteignit ma mère. Alors elle fronça les sourcils et, en personne accoutumée à être obéie, fit signe à ma mère de lui ouvrir la porte. Ma mère s'exécuta.

Madame David Copperfield, je pense, dit mademoi-

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CHAPITRE PREMIER

selle Betsey; l'accent donné au mot faisait peut-être allusion aux vêtements de deuil que portait ma mère, et

à sa situation.

Oui, dit faiblement ma mère.

Mademoiselle Trotwood, dit la visiteuse. Vous avez entendu parler d'elle, j'imagine?

Ma mère répondit qu'elle avait eu ce plaisir. Mais elle eut le sentiment pénible de n'avoir pas donné à entendre que le plaisir eût été excessif.

Eh bien, maintenant vous la voyez, dit mademoi- selle Betsey.

Ma mère inclina la tête, et la pria d'entrer.

Elles pénétrèrent dans le petit salon, où se tenait ma mère, le feu n'étant pas allumé dans la pièce de réception située de l'autre côté du couloir à vrai dire, on n'y avait pas allumé de feu depuis l'enterrement de mon père; et lorsqu'elles furent assises toutes deux, comme mademoiselle Betsey ne disait rien, ma mère, après avoir essayé en vain de se contenir, se mit à pleurer.

Oh dit mademoiselle Betsey vivement. Pas de cela1 Allons, allons

Ma mère, néanmoins, ne pouvant s'en empêcher, pleura toutes les larmes de son corps.

Otez votre bonnet, enfant, dit mademoiselle Betsey, que je vous voie.

Ma mère la craignait trop pour refuser de se soumettre à cette bizarre requête, y eût-elle été disposée le moins du monde. Elle s'exécuta donc, mais d'une main si agitée que ses cheveux (qui étaient fort beaux) lui tom- bèrent sur le visage.

Mais mon Dieu s'écria mademoiselle Betsey, vous

êtes un vrai bébé

Ma mère avait, sans nul doute, l'air exceptionnellement jeune, même pour son âge; elle baissa la tête, comme si c'était sa faute, la pauvre petite, et dit, en sanglotant, qu'elle avait grand-peur en effet de n'être qu'une veuve- enfant, et bientôt une mère-enfant, à supposer qu'elle survécût. Dans le court silence qui suivit, il lui sembla sentir mademoiselle Betsey lui toucher les cheveux, non sans douceur; mais, lorsqu'elle leva les yeux, cette dame était assise, le bas de sa robe relevé, les mains croisées sur un genou, les pieds sur le garde-feu, et regardait la flamme d'un air renfrogné.

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DAVID COPPERFIELD

Mais, au nom du ciel, dit mademoiselle Betsey brusquement, pourquoi le Poste-aux-Freux?

Vous voulez parler de la maison, madame?

demanda ma mère.

Pourquoi le Poste-aux-Freux? dit mademoiselle Betsey. Le Pot-au-Feu eût été mieux approprié, si vous aviez eu quelque peu de sens pratique, l'un ou l'autre.

Ce nom avait été choisi par monsieur Copperfield, répondit ma mère. Quand il avait acheté la maison, il se plaisait à penser qu'il y avait des freux alentour.

A ce moment précis, le vent du soir agita si fort quelques grands vieux ormes au bout du jardin que ni ma mère ni mademoiselle Betsey ne purent s'empêcher de jeter un coup d'oeil dans cette direction. Les ormes se courbaient l'un vers l'autre, tels des géants en train de se murmurer des secrets; après une courte accalmie, ils furent de nouveau secoués par une violente rafale; ils agitaient leurs bras fantastiques en tous sens, comme si leurs dernières confidences étaient vraiment trop noires pour leur laisser l'esprit en repos. Quelques anciens nids de freux, que supportaient les hautes branches, déchiquetés et battus des tempêtes, étaient ballottés comme des épaves sur une mer orageuse.

Où sont les oiseaux? demanda mademoiselle Betsey.

Les. ?

Ma mère pensait à autre chose, occupée ailleurs.

Les freux. que sont-ils devenus? demanda mademoiselle Betsey.

Il n'y en a jamais eu depuis que nous sommes ici, dit ma mère. Nous pensions -monsieur Copperfield pen- sait que c'était une fort grande colonie de freux; mais les nids étaient très anciens, et les oiseaux les ont aban- donnés depuis longtemps.

Voilà bien David Copperfield s'écria mademoiselle Betsey. C'est du David Copperfield tout pur Appeler une maison le Poste-aux-Freux, alors qu'il n'y a pas un seul

freux à proximité, et admettre de confiance l'existence

d'oiseaux, parce qu'il en voit les nids

Monsieur Copperfield est mort, répondit ma mère,

et si vous osez me dire du mal de lui.

Ma pauvre chère mère, je l'imagine, eut un moment quelque envie de se livrer à des voies de fait sur ma tante, qui d'ailleurs l'aurait mise à la raison d'une seule main,

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CHAPITRE PREMIER

même si ma mère avait été en bien meilleure condition

qu'elle ne l'était ce soir-là pour une pareille rencontre.

Mais l'envie lui passa comme elle se levait de sa chaise elle se rassit très pacifiquement, et s'évanouit.

Quand elle revint à elle ou bien quand mademoiselle Betsey l'eut ranimée, elle trouva cette dernière debout à la fenêtre.Les ombres du crépuscule s'obscurcissaient alors de plus en plus; et seul le feu les éclairait de sa lueur indécise.

Eh bien? dit mademoiselle Betsey, revenant s'as- seoir, comme si elle n'avait donné au paysage qu'un coup d'œil fortuit; et quand comptez-vous.

Je suis toute tremblante, balbutia ma mère. Je ne sais ce qu'il y a. Je vais mourir, pour sûr

Non, non, non, dit mademoiselle Betsey. Prenez du

thé.

Oh mon Dieu, mon Dieu Croyez-vous que cela puisse me faire du bien? s'écria ma mère, avec une expression d'impuissance.

Bien entendu, dit mademoiselle Betsey. Tout cela, c'est simplement de l'imagination. Quel nom donnez-

vous à la fille?

Je ne sais pas si ce sera une fille, pas encore, madame, dit ma mère innocemment.

Dieu bénisse ce bébé1 s'écria mademoiselle Betsey, sans se douter qu'elle citait la deuxième pensée inscrite

sur la pelote à épingles que contenait le tiroir à l'étage

supérieur, mais en l'appliquant à ma mère, et non à

moi. Ce n'est pas ce que je veux dire. Je parle de votre domestique.

Peggotty, dit ma mère.

Peggotty répéta mademoiselle Betsey, avec quelque indignation. Prétendez-vous, enfant, que jamais être

humain soit entré dans une église chrétienne pour y recevoir le nom de Peggotty?

C'est son nom de famille, dit faiblement ma mère.

Monsieur Copperfield l'appelait ainsi, parce qu'elle a le

même nom de baptême que moi.

Ici, Peggotty s'écria mademoiselle Betsey, en ouvrant la porte du salon. Du thé. Votre maîtresse n'est pas très bien. Et ne flânons pas.

Elle proféra cette injonction aussi impérieusement que si elle avait été, de tout temps, une autorité reconnue dans la maison; elle avait passé la tête par la porte pour

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DAVID COPPERFIELD

faire face à une Peggotty Stupéfaite et qui arrivait par le couloir avec une chandelle, en entendant une voix inconnue. Mademoiselle Betsey referma la porte et s'assit comme auparavant les pieds sur le garde-feu, le bas de la robe relevé et les mains croisées sur un genou.

Vous vous demandiez si ce serait une fille, dit mademoiselle Betsey. Moi, je n'ai pas de doute ce sera une fille. J'ai le pressentiment que ce ne peut être qu'une fille. Eh bien, mon enfant, à dater de l'instant où naîtra cette fille.

Ce garçon, peut-être, dit ma mère, se permettant

d'intervenir.

Je vous dis que j'ai le pressentiment que ce ne peut être qu'une fille, répliqua mademoiselle Betsey. Pas de

contradiEtion. A dater de l'instant où naîtra cette fille, mon

enfant, je veux être son amie. Je veux être sa marraine, et je vous prie de l'appeler Betsey Trotwood Copperfield.

Dans la vie de cette Betsey Trotwood-là, il ne faut pas qu'il y ait d'erreur. Il ne faut pas qu'on se joue de ses sentiments à elle, la pauvre chérie. Il faut qu'elle soit convenablement élevée et bien prémunie contre le

danger de mettre sottement sa confiance en qui ne la

mérite pas. C'est mon devoir, à moi, de m'en charger.

Après chacune de ces phrases, la tête de mademoiselle Betsey était animée d'un mouvement convulsif, comme sous l'effet de ses propres griefs passés et comme si elle se contraignait violemment pour ne pas en parler plus explicitement. C'est du moins ce que ma mère soupçonna en l'observant à la lueur tremblotante du feu trop effrayée d'ailleurs par mademoiselle Betsey, trop mal à l'aise elle-même, enfin trop subjuguée et trop troublée pour observer quoi que ce fût très clairement, ou pour savoir que dire.

Et David était-il bon pour vous, enfant? demanda mademoiselle Betsey, après qu'elle eut gardé le silence un court moment et que ses mouvements de tête eurent peu à peu cessé. Vous entendiez-vous bien ensemble?

Nous étions très heureux, dit ma mère. Monsieur Copperfield n'était que trop bon pour moi.

Oui, il vous a gâtée, je suppose? répondit made- moiselle Betsey.

Oui, pour être absolument seule et n'avoir de nouveau à compter que sur moi en ce triste monde, il

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CHAPITRE PREMIER

m'a trop gâtée, j'en ai peur, bien sûr, dit ma mère en sanglotant.

Bon ne pleurez pas dit mademoiselle Betsey. Vous étiez mal assortis, mon enfant-à supposer que deux per- sonnes puissent jamais être bien assorties c'est pour cela que je posais cette question. Vous étiez orpheline, n'est-ce pas?

Oui.

Et gouvernante?

J'étais gouvernante des jeunes enfants dans une famille où monsieur Copperfield venait en visite. Mon-

sieur Copperfield était très bon pour moi, il faisait grande

attention à moi, il avait beaucoup d'égards pour moi et finalement il me demanda de l'épouser. J'acceptai. Et ainsi nous nous mariâmes, dit ma mère avec simplicité.

Ah pauvre bébé dit mademoiselle Betsey pensive, son visage renfrogné toujours fixé sur le feu. Savez-vous faire quelque chose?

Plaît-il, madame? balbutia ma mère.

Tenir une maison, par exemple, dit mademoiselle Betsey.

Guère, je le crains, répondit ma mère. Moins bien

que je ne le voudrais. Mais monsieur Copperfield me

donnait des leçons.

Pour ce qu'il y connaissait lui-même dit mademoi- selle Betsey en manière de parenthèse.

Et j'espère que j'aurais fait des progrès, car j'étais

très désireuse d'apprendre et lui tellement patient pour enseigner, si le grand malheur de sa mort.

Ici ma mère s'effondra de nouveau et ne put pour-

suivre.

Bon, bondit mademoiselle Betsey.

Je tenais mon livre de comptes régulièrement, et

je faisais la balance avec monsieur Copperfield tous les

soirs, s'écria ma mère dans une nouvelle explosion de

détresse.

Bon, bon dit mademoiselle Betsey. Nepleurez plus.

Et, bien sûr, nous n'avons jamais eu la moindre dis-

cussion à ce sujet, si ce n'est que monsieur Copperfield me reprochait de faire mes trois et mes cinq trop semblables,

ou de mettre des queues recourbées à mes sept et à mes

neuf, reprit ma mère en s'effondrant une fois de plus.

Vous allez vous rendre malade, dit mademoiselle

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DAVID COPPERFIELD

Betsey, et vous savez que cela ne sera bon ni pour vous ni pour ma filleule. Allons ilne faut pas recommencer

Cet argument contribua à calmer ma mère, bien que son malaise, en augmentant, y contribuât peut-être davantage. Il y eut un silence, rompu seulement par les

« ah1que proférait de temps en temps mademoiselle Betsey, toujours assise les pieds sur le garde-feu.

David avait placé son argent en rente viagère, je le sais, dit-elle au bout de quelque temps. Qu'a-t-il fait

pour vous?

Monsieur Copperfield, dit ma mère en parlant avec une certaine difficulté, avait eu la prudence et la bonté de m'assurer la réversion d'une partie de cette rente.

Combien? demanda mademoiselle Betsey.

Cent cinq livres par an, dit ma mère.

Il aurait pu faire plus mal, dit ma tante.

Le mot convenait à la circonStance. Ma mère allait

plus mal. A tel point que Peggotty, qui entrait avec le plateau à thé et les chandelles, voyant d'un coup d'œil comme elle était souffrante (ainsi que mademoiselle Betsey aurait pu s'en rendre compte plus tôt, s'il y avait eu assez de lumière), la transporta au premier étage, dans sa cham- bre, en toute hâte; et elle dépêcha immédiatement Ham Peggotty, son neveu, qu'elle tenait caché depuis quelques jours dans la maison, à l'insu de ma mère, comme messager extraordinaire en cas d'urgence, pour aller chercher la garde et le docteur.

Ces puissances alliées furent grandement étonnées, quand elles arrivèrent à quelques minutes d'intervalle, de trouver une inconnue d'apparence redoutable assise devant le feu, son chapeau attaché au bras gauche, occupée à se boucher les oreilles avec du coton. Comme Peggotty ignorait tout d'elle et que ma mère n'en parlait pas, sa présence dans le petit salon était un véritable mystère; et elle avait beau avoir une réserve de coton dans la poche et fixer ainsi cette substance dans ses oreilles, sa sévérité n'en était pas diminuée.

Le docteur monta à l'étage supérieur, redescendit, et s'étant assuré, je le suppose, que cette inconnue et lui- même devraient probablement demeurer en tête à tête pendant quelques heures, se mit en devoir d'être poli et sociable. Jamais membre du sexe fort ne fut plus paci- fique, jamais petit homme ne fut plus doux. Il se glissait

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TABLE DES MATIÈRES

XXIX. Nouvelle visite chez Steerforth. 480

XXX. Une perte cruelle. 488

XXXI. Une perte plus cruelle encore 497 XXXII. Le commencement d'un long voyage 507

XXXIII. Félicite. 527

XXXIV. Ma tante me cause une surprise 545

XXXV. Découragement. 555

XXXVI. Enthousiasme. 577

XXXVII. Une petite douche. 596 XXXVIII. La fin d'une association 605

XXXIX. Wickfield et Heep 6z3

XL. Le voyageur. 645

XLI. Les tantes de Dora. 6:4 XLII. Le démon à l'oeuvre 672 XLIII. Un autre regard en arrière. 694

XLIV. Notre ménage 70;

XLV. Monsieur Dick accomplit la prédiction de ma

tante 720

XLVI. Où l'on apprend du nouveau 737

XLVILMartha. 7:1

XLVIII. Ma vie domestique 76;

XLIX. Je suis plongé dans le mystère. 775 L. Le rêve de monsieur Peggotty se réalise 788 LI. Le début d'un plus long voyage 799 LII. J'assiste à une explosion. 817 LIII. Un nouveau regard en arrière 844 LIV. Les transactions de monsieur Micawber 849

LV. Tempête. 866

LVI. La nouvelle blessure, et l'ancienne 879

LVII.Lesémigrants 886

LVIII. Absence. 897

LIX. Retour. 90;

LX. Agnès 922

LXI. Où l'on me montre deux pénitents intéressants 932 LXII. Une lumière brille sur mon chemin. 945

LXIII. Un visiteur. 955

LXIV. Un dernier coup d'oeil en arrière. 963

DE GRANDES ESPÉRANCES (Traduction de Pierre jLf)T/j.~

DE GRANDES ESPÉRANCES 969

NOTES par Pierre JL~r~

Souvenirs intimes de David Copperfield 147;5

De Grandes Espérances i;oo

BIBLIOGRAPHIE !;o;

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Références

Documents relatifs

Pour aller plus avant, il est recommande : (i) des collaborations transparentes, concertees et planifiees entre les programmes de developpement des services de base (sanre, education