Chapitre 2 Se dilater en choses, faire corps avec elles : une approche sensori-motrice et
1. La part de la culture matérielle dans la formation du sujet
Chapitre 2 : Se dilater en choses, faire corps avec
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le corps suant, qui éprouve du plaisir ou de l’inconfort auprès de matérialités (Julien, Rosselin et Warnier 2009).
Les dimensions acoustique, tactile et olfactive des relations au monde semblent sous- investies dans la littérature relative aux pratiques de dépossession, au même titre que la capacité des choses à structurer et à diversifier des champs d’action, c’est-à-dire à orienter et à intégrer les conduites et pratiques quotidiennes des personnes. Pourtant, l’environnement peut être conçu comme le prolongement des capacités cognitives de l’être humain et comme une aide allégeant la charge de mémorisation et de calcul pesant sur celui ou celle qui agit, un ensemble de ressources susceptibles de limiter les tâches cognitives normalement imparties aux humains, l’attention, le raisonnement ou la mémoire. Les objets ne sont pas simplement des aides à l’action, mais modifient simultanément la structure de l’action et l’apparence du monde (Thévenot 1993). Les choses fonctionnent comme des repères dans les enchaînements de gestes, les trajectoires et les rythmes familiers qui s’y composent : de simples repères qui indiquent pourtant le sens de l’action (Kaufmann 1997). Au cours d’un déplacement de moyenne ou longue durée dans un train, il nous est possible de nous approprier une place impersonnelle en disposant des choses personnelles qui nous « confèrent une assise plus ample […] afin que les choses s’y fassent d’elles-mêmes comme chez soi, apprêtées et laissées à portée de main, comportant dans leur disponibilité l’amorce aimable de gestes familiers » (Thévenot 2006, p.26)17.
Dans l’ensemble, la référence au ‘extended-self’ ne permet pas d’explorer l’expérience sensorielle que les personnes font des choses et des espaces qu’ils habitent, ni la manière dont ces espaces définissent un cadre matériel sur lequel s’appuient les actions et à partir duquel un
17 L’idée d’une « assise » nous semble intéressante dans la mesure où l’action a besoin de s’arrimer dans les choses, y compris pour les déborder parfois. C’est notamment ce que suggère le sociologue Antoine Hennion, « Si de temps en temps ils servent à rassurer, à passer un tour, à rester tranquille dans son domaine, c’est qu’à d’autres moments ils seront la base arrière pour de nouvelles explorations, ou une remise en cause des goûts acquis. Il faut s’appuyer sur des assemblages un peu stables avant de pouvoir les déborder, et qu’il arrive quelque chose d’autre » (Hennion 2013, p.17).
imaginaire se déploie à l’intersection de la forme et de la matière (Bachelard 1957)18. Il s’agit néanmoins d’une approche psychologique des relations humains-objets indispensable pour étudier les recompositions identitaires associées aux gestes de dépossession, nous avons eu l’occasion de l’indiquer (Lastovicka et Fernandez 2005 ; Cherrier et Murray 2007 ; Roster 2014).
Dans le cadre de cette thèse, nous souhaitons épaissir notre compréhension de ces transformations en les appréhendant sous l’angle du corps, du rythme, de la sensorialité et de la motricité, et des rapports plus ou moins contraignants – ou habilitants – formés avec les objets au sein de l’espace domestique, dans le corps-à-corps quotidien des sujets avec les matérialités qui s’y agencent et s’y rencontrent, dans les manières de pratiquer l’espace et de l’habiter. Dans le sillon de Jean-Pierre Warnier, nous souhaitons « creuser autre chose, de beaucoup plus corporel » en nous intéressant à la « valeur praxique [des choses] dans des systèmes d’effectuation, dans des pratiques dont l’efficacité passe par l’action »19 (Warnier 2017).
Comme le suggère Pierre Parlebas, « l’activité corporelle est manifestement façonnée par les espaces dans lesquels elle s’exerce et par les objets qui en conditionnent le déroulement » (Parlebas 1999, dans Julien et Warnier (dir.) 1999, p.40).
C’est pourquoi, il ne suffit plus de se demander ce que les espaces / choses reflètent, communiquent ou mettent en scène, mais bien de questionner ce que ces espaces / choses « font » aux personnes qui les habitent et les intègrent à leur quotidien, comment les corps, les mouvements et les sensations s’en trouvent altérés, explorer l’ensemble des résonances corporelles, sensorielles, affectives et morales de ces corps-à-corps avec une matière qui fait quelque chose (Rosselin-Bareille 2017, p.16) Les objets, en effet, « ne sont pas séparables de l’action qu’ils ont exercée en cascade sur les sens de ceux qui ont lu, regardé, rêvé, agi avec eux » (Diasio 2009, dans Julien et Rosselin
18 Les représentations ne sont pas nécessairement appréhendées comme un préalable à l’action. Il est possible, à l’inverse, de faire l’hypothèse que les représentations naissent avec l’action. Cette hypothèse est notamment défendue par le groupe Matière à Penser (Julien et Rosselin 2009).
19 C’est d’ailleurs ce qui distingue le travail du MàP des travaux de James Gibson autour de l’affordance. Tandis que l’affordance désigne tous les usages possibles d’une chose (utiliser une bouteille pour frapper quelqu’un à la tête par exemple), le geste du MàP invite plutôt à s’intéresser la chose prise dans le cours de l’action ordinaire à travers des
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2009, p.22). C’est pourquoi, nous pouvons essayer d’explorer autant le « cadre matériel de l’existence, que cette chair (Leib) faite de substances, d’humeurs, d’émois, de sensations qui entretient avec les choses un rapport permanent et dynamique d’agissements réciproques », les chemins singuliers mais partageables de « l’imprégnation sensorielle » (Diasio 2009, dans Julien et Rosselin 2009, p.61).
Les émotions désignent généralement des moments forts marqués par des bouleversements physico-chimiques : la peur et la colère, par exemple, peuvent s’emparer de la personne. À l’inverse, les sensations désignent des perceptions plus calmes et plus diffuses qui ne remettent pas en cause le cours ordinaire de l’action, mais accompagnent l’arrière-plan des engagements corporels, où les idées naissent au contact des choses (Damasio 1995 ; Kaufmann 1997)
Dans la filiation du groupe de recherche MàP (Matière à Penser) puis MàF (Matière à Former), comme des travaux inauguraux de l’ethnologue Jean-Pierre Warnier, nous souhaitons étudier la capacité des choses à structurer et à diversifier les environnements matériels, c’est-à-dire les champs d’action à travers lesquels des sujets se forment, se déforment, se conforment ou se transforment. Ne s’intéresser ni aux choses ni aux personnes mais bien à leur rencontre, à leur confrontation, voire à leurs résistances / difficultés, permet d’approcher une « activité de transformation mutuelle » où la production du monde matériel et la formation de la personne sont indémêlables en acte (Rosselin-Bareille 2017, p.10)20. Nous pourrons alors enquêter dans le sillon des observations réalisées par le sociologue Jean-Claude Kaufmann : « l’individu donne autant qu’il
20 Le sociologue Antoine Hennion avait peut-être pressenti cela, sans tirer toutes les conclusions de l’intuition, lorsqu’il proposait d’explorer les « mots de l’entre-deux, qui attachent l’un à l’autre, le grimpeur et le rocher, qui disent leur contact incertain, et n’ont aucun sens si on les attribue soit à l’un soit à l’autre. Ils se situent juste au point où le contact entre la main qui s’accroche et le pli du rocher définit le fait de grimper » (Hennion 2009). Sans parler d’une « transformation mutuelle », Antoine Hennion avait pressenti que quelque chose se jouait à l’endroit de leur rencontre, de l’ordre du passage et de l’entre-deux. Ce point est d’autant plus intéressant à observer si l’on remarque la centralité des corps et du sentir à l’endroit de cette rencontre (« comment vais-je passer, que va-t-il se passer, que vais-je ressentir, comment mon corps va-t-il réagir ? ») et les variations qui trament la sensibilité d’expériences répétées à travers lesquelles il n’est plus possible de savoir si la différence se situe dans l’objet goûté ou dans la sensibilité du goûteur. À l’égard des objets, « les voir comme des êtres en formation, ouverts, qui résistent et se font les uns les autres, de façon réciproque, agissant en retour sur ceux qui les font advenir » (Hennion 2013)
reçoit, travaillant chaque jour à remodeler et enrichir son univers, inscrivant dans les choses ce qu’elles réinscriront plus tard en lui » (Kaufmann 1997, p.42).
Si la culture matérielle est d’abord un moyen d’action (Warnier 1999), il convient de prolonger la notion de « soi-étendu » (‘extended-self’) (Cherrier et Murray 2007 ; Roster 2014) pour explorer la manière dont certaines « mises en objets » participent de la recomposition des espaces, des champs d’action, des désirs investis dans la matière, des manières singulières et quotidiennes de pratiquer l’espace, comme autant d’éléments susceptibles de mieux expliquer les transformations identitaires associées aux gestes de dépossession (Cherrier et Murray 2007) en soulignant que
« l’imaginaire est toujours un imaginaire du matériel » (Warnier 1999, p.91) et que les perceptions sont élaborées sur la base de la mobilité et de ses influx (Schilder 1935, dans Julien 1999).
Pour ne pas seulement s’intéresser à ce que les choses signifient pour soi ou pour autrui, il convient d’étudier ce que les choses font faire, comment elles sont agies au plus près « du corps, du geste, de l’action, de l’écart, de la contingence et du temps » (Warnier 1999) comme à ce que ces rencontres, ces mélanges, ces corps-à-corps font naître d’images de soi, d’autrui et du monde. Si les représentations ne sont plus appréhendées comme un préalable à l’action, il devient possible d’étudier comment elles se renouvellent par l’entremise de l’action.
À l’égard des gestes de dépossession, nous souhaitons notamment explorer « l’engagement des corps et les liens qu’ils entretiennent, par l’intermédiaire de la perception, avec les formes de qualification et de jugement »21, l’ensemble des passerelles qui permettent de passer d’un corps-à- corps avec les choses à une appréciation de leur valeur, la construction de prises adéquates, l’exploration ou le surgissement des plis de la matière, dans certains cas l’activation d’un « espace de qualification » (pour comparer les choses entre elles) ou encore la sollicitation de témoins22
21 La valeur singulière des choses n’est pas réductible à une matérialisation de jeux sociaux ni à une valeur autonome reposant sur des critères statiques : « elle se fait en nous faisant » à travers des épreuves de valuation, des expériences répétées, prenant appui sur le corps et les assemblages hétérogènes en situation (Hennion 2013, p.19).
22 Ce point semble d’importance notable pour les amateurs de musique par exemple : « Les choses se rendent intéressantes à ceux qui s’intéressent à elles – et c’est aussi pourquoi les façons de faire, les procédures, les circonstances, le fait de prendre du temps, l’appui incertain sur l’avis des autres, sur des mesures et sur des
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permettant d’asseoir le bien-fondé d’une évaluation (Chateauraynaud et Bessy 1993). Il semble effectivement nécessaire d’interroger la manière dont on en vient à se défaire d’une chose, les corps- à-corps et les modes d’appréciation à travers lesquels certaines choses deviennent des choses dont on se sépare.
Plus largement, et dans le sillon ouvert par le groupe MàP, ce travail de thèse ambitionne de considérer la matérialité dans ses épaisseurs et ses singularités pour sa mise en objets dans l’action et pour la manière dont les sujets se façonnent à leur contact. Les choses ne sont pas seulement la manifestation d’une signification donnée a priori ou a posteriori (Julien et Warnier 1999). Si la matière est susceptible de médiatiser l’hominisation et la subjectivation – nous l’avons suggéré en parlant de « spatiation » un peu plus haut (Berque 2007) – c’est d’abord dans la mesure où les choses sont susceptibles d’ouvrir un espace habitable pour les corps, les gestes, les actions, et comment elles singularisent le cadre matériel à partir duquel des pratiques spécifiques accompagnent la formation de sujets continuellement en devenir. La formation des êtres humains peut être pensée à la charnière de « coprésence » entre sujets et objets, dans le travail qui en forge la reconnaissance mutuelle au plus près de ce que la matière « fait » aux personnes (Rosselin-Bareille 2017, p.14).
D’une part, « l’hominisation se joue dans une dialectique de plus en plus serrée entre les conduites motrices, la culture matérielle et les élaborations psychiques » (Warnier 1999, p.37).
D’autre part, les usages développés au contact d’une culture matérielle spécifique peuvent atteindre les personnes dans leur subjectivité, dans la mesure où l’imaginaire est lui-même tissé des qualités sensibles rencontrées dans le monde, depuis l’expérience du nourrisson (matières du sein, des peaux, des tissus, des nourritures, des contacts ; douceur, texture, température du corps de la mère et des personnes qui le bercent contre leur corps) jusqu’à l’expérience de l’adulte (médiatisée par une complexification graduelle des environnements matériels et des apprentissages qui leur sont associés) en passant par la transposition du corps maternel sur un objet, une poupée, une peluche,
un morceau de tissu, un « objet transitionnel » que l’enfant soigne, traite avec affection ou brutalise (Winnicott 1971).
Comme le remarque Mohamed-Ali Berhouma, « perçue par l’expérience qui en est faite dans sa manipulation, la matière travaille, par ses qualités et ses valeurs, l’homme jusque dans son être » (Berhouma 2017, dans Rosselin-Bareille 2017). Au contact de la matière, les êtres humains ne se contentent pas d’acquérir une panoplie de compétences qui se grefferaient à eux (comme les vêtements suspendus au porte-manteau) sans les transformer profondément et durablement, jusque dans leur être et leur « savoir-être » (Rosselin 2009).
Les odeurs, les qualités haptiques, les consistances, les formes et les manières de se comporter des choses comme leurs propriétés dynamiques, engendrent des représentations, des paroles, des conduites, des sensations, des émotions et des savoir-faire spécifiques.
Le caractère heuristique des théorisations élaborées par le groupe MàP devrait nous permettre d’adresser de nouvelles questions à notre objet d’enquête – les gestes de dépossession matérielle – en nous rendant capables d’écouter et de reconnaître des éléments d’expérience laissés à la marge de l’analyse dans les travaux consacrés à la question (Belk, Seo et Li 2007 ; Cherrier et Murray 2007 ; Roster 2014).
Cet axe consisterait principalement à questionner la « subjectivation » sous l’angle d’un corps prolongé en prothèses matérielles, pour interroger l’épaisseur (sensorielle et motrice) des transformations identitaires induites par un changement de cadre matériel (Warnier 1999) dans le cas particulier des gestes de dépossession (Cherrier et Murray 2007) au sein de l’espace domestique.
Pour ce faire, nous souhaitons prêter attention à « la capacité que possède la culture matérielle de dire autre chose que la classe », l’identité ou simplement « la consommation de masse », en particulier à la manière dont la « mise en objets » sert d’espace et de point d’appui à l’action en train de se faire comme à la formation de chacun à travers les pratiques qui s’y exercent et façonnent en retour les personnes qui s’y adonnent, « ce qu’on peut penser avec ses doigts, son corps, et les objets en mouvement » (Warnier 1999). Comme le remarque avec intelligence Jean-
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Claude Kaufmann à propos de l’espace domestique : « L’individu reformule lui-même, sans le savoir, les cadres de son action future : en bricolant ses enchaînements au quotidien, dans l’urgence de l’action, il façonne les structures incorporées qui guideront ses pas. Et tout cela, pour l’essentiel, à l’intérieur de son propre corps, quotidiennement, geste après geste, à propos de la moindre broutille » (Kaufmann 1997, p.272). La diversité des pratiques comme celle des systèmes d’approvisionnement impliquent d’enquêter dans l’épaisseur et la variété des régimes de subjectivation par l’incorporation personnelle de choses particulières au sein de conduites motrices, de désirs singuliers et d’imaginaires investis et suscités par une nébuleuse matérielle toujours spécifique. Lorsque chacun pense avec ses doigts, avec certains objets familiers mis en mouvement, chacun est subjectivé différemment (Warnier 1999). En miroir des déterminations sociales exogènes à l’action, il s’agirait de prêter attention aux éléments du parcours biographique le plus souvent négligés ou cantonnés à un périmètre moindre : la part de la culture matérielle et de sa manipulation dans la formation des sujets.