L’accélération peut être définie comme la transformation rapide du monde matériel, social et spirituel dans trois trajectoires entrelacées : l’accélération des techniques, l’accélération du changement social et l’accélération du rythme de vie (Rosa 2010, p.17).
Au niveau du rythme de vie, l’accélération peut être appréhendée comme une augmentation du nombre d’actions par unité de temps sous la forme de la compression de chaque activité ou de la superposition de plusieurs activités. « Nous avons tendance à manger plus vite, à dormir moins et à communiquer moins avec les membres de notre famille que ne le faisaient nos ancêtres » (Rosa 2010, p.27).
Si de nombreuses technologies permettent aujourd’hui de réaliser chacune de ces actions en y consacrant un moindre temps, nous aurions pu imaginer une décélération des modes d’existence. Les technologies auraient alors permis d’alléger nos emplois du temps en fluidifiant nos actions. L’inverse semble pourtant s’être produit.
En effet, même si chacune des actions requiert aujourd’hui moins de temps, le nombre d’actions réalisées par unité de temps n’a cessé d’augmenter avec l’essor des techniques de communication et de mobilité en particulier. Certes, l’écriture et l’envoi d’un mail sont plus faciles aujourd’hui que l’écriture et l’envoi d’une lettre manuscrite, mais nous écrivons et envoyons aujourd’hui bien plus de mails chaque jour qu’autrefois nous écrivions et envoyions de lettres. La messagerie se remplit incessamment, en sorte que chaque personne y est confrontée comme Sisyphe en prise avec son effort (Rosa 2010, p.30).
De plus, la surcharge informationnelle est susceptible de susciter des distractions, des charges et des frustrations nombreuses. Le temps réellement consacré par un médecin à ses
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patients, par un enseignant à ses étudiants ou un chercheur à ses travaux de recherche ne cesse de décroitre tandis que la liste des choses à faire ne cesse de s’étirer (Rosa 2010, p.124). Le temps semble être devenu l’enjeu d’un contrôle et d’une équation difficile à manœuvrer.
L’engrenage est encore accentué si l’on considère que l’accélération des techniques est justement recherchée en réponse au manque de temps. Les accélérations s’entretiennent, s’entretissent et rétroagissent les unes sur les autres à mesure que le rythme de la production s’accroît. « L’accélération sociale ne forme pas la base, ou synthesis, de la société moderne, mais bien sa dynamis, sa force motrice et sa logique, ou sa loi, de changement » observe Harmut Rosa (2010, p.72), le système semble « fermé et auto-propulsé » (p.43).
Comme le remarquent également l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro et la philosophe Déborah Danowski (2014), « le temps sort de ses gonds ; et court de plus en plus rapidement. ‘Les choses changent si vite qu’il nous est difficile de suivre’, constatait Bruno Latour récemment. Il faisait référence à l’état de la connaissance scientifique portant sur le problème [écologique] ; mais nous pouvons dire aussi que c’est le temps lui-même, en tant que dimension de la manifestation du changement (le temps comme ‘nombre du mouvement’, comme dirait Aristote), qui semble non seulement s’accélérer, mais changer continuellement. » (Danowski et de Castro, dans Hache 2014, p.226).
L’accélération peut être appréhendée comme la structure de la modernité avancée qui traverse toutes les échelles, des plus macroscopiques aux plus microscopiques. « Les athlètes semblent courir et nager de plus en plus vite ; les fast-foods, le speed-dating, les siestes éclairs et les drive-through funerals semblent témoigner de notre détermination à accélérer le rythme de nos actions quotidiennes » (Rosa 2010, p.17).
Bien souvent, l’accélération des rythmes de vie est d’ailleurs enchâssée à un plébiscite culturel valorisant la réalisation du plus grand nombre d’options : explorer la vie dans toutes ses dimensions, toutes ses facettes, toutes ses possibilités pour faire entrer une infinité de vies à l’intérieur d’une vie. Autre élément valorisé : l’entretien d’un tempérament combatif, dur, insensible
et d’un travail efficace sous l’effet de l’adrénaline et du stress qui y sont plébiscités (Le Breton 2015, p.63). L’environnement sociotechnique et culturel serait alors susceptible d’accompagner des formes de réifications de soi.
Le philosophe Axel Honneth décrit par exemple les choses de la manière suivante : « dans le rapport à soi-même, les modes correspondant à l’observation et à la production ne peuvent s’épanouir que si les « sujets » commencent à oublier que leurs désirs et leurs sentiments valent la peine qu’ils les formulent et qu’ils se les approprient. En ce sens, la réification de soi, tout comme la réification des autres, résulte d’une attention amoindrie à la primauté de la reconnaissance. […]
Pour comprendre ce que veut dire en général le fait d’avoir des désirs, des sentiments ou de se proposer des buts, nous devons préalablement les avoir éprouvés comme une partie de notre soi qui mérite d’être acceptée, comme quelque chose qu’il importe de rendre intelligible à nous-mêmes et aux partenaires de nos interactions. […] Que cette acceptation préalable de soi tombe dans l’oubli, qu’elle soit négligée, voire ignorée, et se crée aussitôt un espace favorable à l’établissement de formes de rapport à soi que l’on peut décrire comme des « réifications » de soi. » (Honneth 2007, p.105-106)
Participant de ces réifications, les lumières artificielles tendent à naturaliser les impératifs d’une vie 24/7 à l’indifférence des rythmes corporels et terrestres. En neutralisant la « puissance de diversion de la nuit », les lumières artificielles qui éclairent en permanence de nombreux espaces professionnels et commerciaux diluent les différences entre le clair et l’obscur et assujettissent les personnes réduites à une force de travail qu’il s’agit alternativement d’exploiter et de restaurer, suggère par exemple le philosophe Michaël Foessel (2017).
Plus spécifiquement, c’est la lumière blanche et permanente des openspaces, des espaces commerciaux, des aéroports, des parkings et des fast-foods qui vise davantage à fluidifier l’identification, le contrôle et l’accélération des flux, en rendant toute échappatoire difficile. Ces lumières corroborent un idéal sécuritaire de production et de consommation à rythme soutenu (Foessel 2017). À la différence des lueurs d’une fenêtre éclairée, des cigarettes ou des réverbères,
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qui semblent complices des ombres, des passages et des indistinctions de la nuit, et qui veillent sur le promeneur nocturne, la lumière blanche des espaces de production et de consommation structure
« l’espace éternel des néons » (Foessel 2017, p.87). Selon Michaël Foessel, cette lumière blanche de contrôle, de réification et de mise au pas devrait « susciter contre elle la solidarité des habitants du jour et des animaux de nuit » (Foessel 2017, p.90). En visibilisant et en maintenant une nette identification des hiérarchies sociales où chacun est encouragé à surveiller, évaluer et catégoriser chacun, à l’instar des physionomistes à l’entrée des boites de nuit, la lumière blanche participe d’une atmosphère concurrentielle.
Les problèmes soulevés par l’accélération sont divers. Les structures matérielles des mondes que nous habitons (meubles de cuisine, vêtements, téléphones, etc.) ressemblent de plus en plus à des « structures jetables » qui nous demeurent souvent étrangères (en particulier lorsque leur technique nous dépasse) et que nous les délaissons avant qu’elles ne soient véritablement hors d’usage (Rosa 2010, p.61). Le sociologue Zygmunt Bauman souligne à cet égard l’extraordinaire efficacité des engrenages techniques à travers lesquels les déchets sont ramassés afin de maintenir une organisation sociale fondée sur le renouvellement (Bauman 2005, p.10). Pourtant, le problème posé par les déchets réside précisément dans leur incapacité à mourir parfaitement et à disparaître.
Comme le suggère le philosophe Alexandre Monnin, ce que l’on nomme aujourd’hui
« anthropocène » peut être figuré comme un « crash » du Globe de la mondialisation sur le Terrestre permettant la vie. « La Technosphère, avec ses infrastructures industrielles et tertiaires, aujourd’hui dépassées (au moins sous l’angle de la garantie de la subsistance à moyen terme d’une majeure partie de l’humanité) et hautement toxiques, après avoir littéralement décollée, s’est écrasée sur la Biosphère de tout son poids et menace la possibilité de maintenir un monde habitable et habité. » (Monnin 2021, dans Bonnet, Landivar et Monnin 2021, p.16).
Le sol sur lequel « atterrir » (d’après la formule de Bruno Latour) n’est pas un sol vierge, une nature immuable et bienveillante vers laquelle faire retour. « Le sol sur lequel nous devons atterrir demeure tramé par ces éléments. Le Terrestre abrite les débris encore en majorité intacts
du Globe […] Comme les zombies, elles ne parviennent pas à mourir et à disparaître ; leurs déchets s’accumulent inexorablement au cœur des couches géologiques de l’Anthropocène. » (Monnin 2021, dans Bonnet, Landivar et Monnin 2021, p.21).
Comme le souligne également avec acuité le philosophe Paul B. Preciado à propos du plastique : « Visqueux et semi-rigide, imperméable, isolant électrique et thermique, le plastique, produit par la multiplication artificielle d’atomes de carbone en longues chaînes moléculaires de composés organiques dérivés du pétrole, émet quand il brûle une pollution considérable. Sa production en masse définira les conditions matérielles d’une transformation écologique à grande échelle : destruction des ressources énergétiques primitives de la planète, consommation rapide et pollution élevée » (Preciado 2008, p.28).
En symétrie, même si le régime temporel est souvent invisibilisé, naturalisé et dépolitisé comme un « sous-texte rarement explicité » (Vidal 2020, p.115), l’accélération participe des aliénations sociales de la modernité avancée. Dans un régime rythmique dominé par l’impératif d’accélération, les personnes pourront craindre de ne pas suivre le rythme de la vie sociale en raison d’un régime de « négociation concurrentielle permanente » (Rosa 2010, p.36). Le moindre repos pourra engendrer le risque de devenir anachronique, dépassé, jetable. Si les techniques de broyage des déchets sont l’un des grands défis des sociétés modernes, l’autre grand défi semble d’avoir à éviter de devenir soi-même un déchet (Bauman 2005, p.21). Des marchandises et des humains interchangeables avancent à vive allure sur une ligne de crête qui les séparent de peu de leur transformation en déchet. Une forme de « vivre-vers-la-déchetterie » de plus en plus manifeste semble animer les sociétés modernes conçues par et pour la déplétion et l’obsolescence (Bauman 2005, p.20). Lewis Carroll ne donnait-t-il pas à Alice ce conseil d’une actualité saisissante : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! ».
Paradoxalement, il semble que nous entrons dans l’ère d’une « immobilisation hyperaccélérée » gouvernée par un impératif structurel de « stabilisation dynamique » (Rosa 2018,
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p.31) et dans laquelle la « ‘puissance de vie’, potentia gaudendi, aspire à se transférer en tout et à tous, envie d’éjaculer avec l’univers, force de transformation du tout planétaire technoculturel interconnecté » (Preciado 2008, p.107).
Comme le remarque aussi la philosophe Michela Marzano, le dualisme corps-esprit n’a pas véritablement disparu avec la modernité, il s’est simplement déplacé. Si l’on opposait autrefois l’âme éternelle au corps périssable, le désir de s’abstraire du corps s’adosse aujourd’hui à l’éloge d’une
« volonté souveraine », susceptible de transcender les fragilités, les porosités, les plis et les besoins du corps4. Le corps n’est plus déprécié au nom de la vertu ou de la vérité, mais au nom du pouvoir et de la liberté : « l’idée de vivre dans un monde où le corps n’existe plus renvoie au rêve de ne plus être soumis à ses contraintes » (Marzano 2007, p.20).
4 Comme le remarque aussi la philosophe Silvia Federici, « le capitalisme rêve d’un travailleur ascétique qui aurait dépassé le corps et sa force d’inertie, produits d’une évolution longue de millions d’années, et qui serait capable de fonctionner, par exemple, dans des colonies spatiales » (Federici 2019, p.27).