Chapitre 2 Dépossession, transformation et atterrissage
1. Gestes et rituels de dépossession matérielle
Chapitre 2 : Dépossession, transformation et
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domestique de leurs clients, les « home-organizers » instaurent généralement un dialogue avec eux afin de comprendre à quoi pourrait ressembler un espace de vie idéal : les clients réunissent et partagent alors des photographies afin d’imaginer ce nouvel espace ; les « home-organizers » aident fréquemment leurs clients à trier parmi leurs possessions ; plus largement, il s’agit de participer à la transformation de l’état d’esprit et de l’attitude générale des personnes à l’égard de leurs possessions en dessinant un espace de vie plus lumineux, moins chaotique et moins encombré (Belk, Seo et Li 2007).
Les techniques de dépossession utilisées varient en fonction de l’attachement aux objets.
Quand il s’agit d’un attachement plutôt émotionnel reliant la personne à d’autres personnes (héritage, cadeau ou souvenir), certaines manières de faire semblent mieux adaptées ; quand il s’agit d’un attachement plutôt rationnel, où le besoin d’autonomie, de sécurité et de contrôle prédominent, d’autres techniques semblent plus pertinentes (Roster 2015).
Ainsi, pour un attachement plutôt émotionnel, plusieurs techniques peuvent être expérimentées : recourir à un tri fondé sur la proximité relationnelle de l’objet ; emballer l’objet avec précaution ; mettre à l’écart l’objet pendant un certain temps afin d’en suspendre la proximité tactile ; favoriser la mise en récit de l’objet ; prendre une photographie de l’objet ; fabriquer une autre chose à partir de bouts prélevés à différents objets : « les objets induisant des attachements profonds sont le plus souvent transformés dans des formes matérielles alternatives, comme des collages-photos, des scrapbooks, des patchworks, ou n’importe quel objet susceptible d’être conservé ou exposé » (p.320) [traduction personnelle] ; identifier un don congruent avec l’histoire de l’objet et permettre le transfert de l’objet à une communauté qui en prendra soin ; organiser une chasse au trésor ; fabriquer un tombeau afin d’honorer l’objet dont il s’agit de se défaire ; utiliser la flamme pour un objet que l’on ne souhaite ni jeter ni transférer, ni même enterrer (Roster 2015).
La flamme est aussi l’éco-symbole du festival utopiste Burning Man dont l’action transformatrice est utilisée pour se défaire d’une peau morte, flétrie et pesante, et se régénérer à travers des sacrifices et des dons, des attentions et des liens noués au sein de communautés temporaires (Kozinets 2002).
Pour un attachement plutôt rationnel, guidé par le besoin d’autonomie, de sécurité ou de contrôle, d’autres techniques semblent mieux adaptées : rassembler les objets accumulés afin de favoriser la visualisation et la conscientisation ; archiver, documenter, organiser et orienter la démarche de dépossession à l’aide d’un logiciel informatique ; distribuer la responsabilité de l’objet à un autre membre de la famille ; aménager un espace de stockage ou un espace transitionnel où il devient plus simple de trier en catégories – « livres lus », « livres à lire », « livres à donner » ; réinvestir les espaces pour lesquels la sensation de vide génère des émotions négatives (inquiétude, solitude, manque) avec les objets conservés à l’issue de la démarche ; dématérialiser et enregistrer tout ou partie de l’objet quand cela est possible (Roster 2015).
De plus, les gestes de dépossession matérielle peuvent être facilitées lorsque les objets sont donnés dans le cadre d’un projet artistique ou d’un projet de recherche. Cela est particulièrement vrai pour les objets « inaliénables » que les personnes conservent en attendant de trouver la bonne manière, ne pouvant se résoudre à les donner ou à s’en défaire simplement. Comment s’assurer que les objets que l’on donne seront traités avec respect et attention ? Cette interrogation vaut pour les objets communément symboliques (comme une robe de mariage) mais aussi pour les objets anodins (comme un téléviseur ou une tasse) lorsque ces objets portent les marques d’une histoire, et contiennent des souvenirs, des images, des liens ou des rêves anciens. Les attachements ne sont pas contingents à la nature des choses en jeu : les objets n’ont pas à être rares, onéreux ou exceptionnels pour que l’on s’y attache (Roster 2014).
Qu’il s’agisse d’objets ordinaires ou non, les objets sont inaliénables13 quand ils portent en eux des histoires, des attachements et des relations à d’autres personnes (Roster 2014). Quand une
13 Nous avons eu l’occasion de l’indiquer un peu plus haut, la distinction entre biens aliénables et biens inaliénables introduite par Annette Weiner (à partir d’une théorie de l’échange aux Îles Trobriand) est originellement fondée sur un partage expliqué de la façon suivante : les biens inaliénables sont liés à la transmission, à l’ancestralité, à la descendance, et donc à la reproduction. À la différence de l’échange qui engage une réciprocité à double sens, la transmission opère à sens unique : la dette contractée par les descendants vis-à-vis de leurs ancêtres ne sera
« remboursée » qu’à travers la vie qu’ils offriront à la génération suivante. Dans tous les cas, échange et transmission sont indispensables l’une à l’autre, car l’échange n’aurait plus de sens sans transmission, et la transmission tournerait à l’enfermement sans l’échange. Le travail d’Annette Weiner mérite notre attention dans la mesure où le caractère des biens structure la façon dont les êtres humains évaluent les choses dont ils s’entourent (ou dont ils s’écartent) en
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personne souhaite se défaire d’un objet inaliénable, elle peine parfois à trouver la bonne manière de faire (« the ‘honorable’ way ») et retarde alors le geste (Roster 2014, p.339).
Dans ce cas, donner l’objet dans le cadre d’un projet artistique ou d’un projet de recherche facilite le geste de dépossession en préservant le caractère inaliénable de l’objet : cette issue honore l’objet en le rendant sacré, en l’élevant (Roster 2014). Parfois accompagnée de la photographie et de la mise en récit, cette manière de faire facilite la circulation de l’objet en aménageant un sentier qui en garantit le prolongement symbolique. « D’une certaine manière, ces objets, comme leurs détenteurs, se trouvaient dans un espace liminaire, dans une latence entre vie passée et vie possible.
En se défaisant de certains objets, leurs détenteurs ont créé une opportunité pour ces objets de débuter une autre existence, respectant davantage la dignité de ces objets » (Roster 2014, p.336) [notre traduction]. Ainsi, certaines choses – les choses « inaliénables » – sont difficilement remarchandisées (« re-commoditized ») par les personnes qui cherchent une bonne manière d’offrir une seconde vie à ces objets sans les vendre ou les donner de n’importe quelle façon. Il s’agit alors d’entrevoir d’autres issues que la revente : « entrevoir leur renaissance d’une manière non- marchande respectant l’histoire de ces choses » (Roster 2014, p.343) [notre traduction].
De la même manière, à l’approche de la mort, dans une optique thérapeutique et relationnelle, les personnes âgées veillent souvent à trouver les personnes qui prendront soin de leurs affaires les plus inaliénables, ou organisent des rituels de transmission sous la forme de cadeaux afin de prolonger une part de leur vie dans le monde et d’affermir le tissu intergénérationnel dont elles font partie (Price, Arnould et Curasi 2000). Les rituels de dépossession déployés par les personnes âgées elles-mêmes en prévision de leur départ en maison de retraite sont des gestes constitutifs. Ces rituels participent d’un « projet de transmission » (le plus souvent à destination des enfants) leur permettant de se préparer à la mort en organisant et en s’assurant d’une forme de continuité symbolique (Marcoux 2001). Avec ces rituels, les personnes âgées se
déplace un peu la notion de « bien inaliénable » vers d’autres aspects en soulignant les dimensions affectives de l’attachement, sans insister sur les aspects de transmission, d’identité ou de reproduction.
construisent en « quasi-ancêtres » à travers les objets qu’ils parviennent à « placer » chez les descendants qui pourront en prendre soin et en protéger la mémoire, voire même en prolonger la vie. (« ‘Casser maison’ raises the broader issue of reproduction, fertility and the negation of discontinuity » (Marcoux 2001, p.223)).
Parallèlement, même lorsque la revente est possible et désirée, la remarchandisation de choses personnelles implique toujours certains rituels de dépossession. L’enquête réalisée par John Lastovicka et Karen Fernandez permet d’approcher la manière dont les personnes se défont des choses en fonction de leurs attachements – plus ou moins intenses et plus ou moins heureux – à ces objets, quand elles décident de les revendre (Lastovicka et Fernandez 2005). La frontière qui sépare le domaine privé du domaine public, les objets personnels des marchandises, n’est pas toujours facile à traverser lorsqu’il s’agit de remettre en vente ses propres possessions.
Des rituels de dépossession / de passage sont fréquemment réalisés pour accompagner ce mouvement, fluidifier la traversée et adoucir la remarchandisation des objets personnels dont on se défait. Certaines personnes réalisent un « transfert iconique » avec des photographies, des vidéos ou des enregistrements des objets remis en vente, qui servent alors d’icônes recueillant, encapsulant et protégeant la signification / la charge affective associée à ces objets. D’autres se séparent graduellement des objets en les entreposant temporairement dans un sas transitionnel (‘a Transition-Place’) à l’écart de la vue, du contact et du quotidien. Ces espaces transitionnels participent métaphoriquement et physiquement de la séparation, comme du passage de la sphère privée à la sphère publique. Souvent, les objets remis en vente sont préalablement nettoyés, en particulier lorsque ces objets ont été en contact avec la peau. Le rituel de nettoyage permet d’effacer les traces personnelles, notamment corporelles, et de remarchandiser ces choses en les dépersonnalisant. Les vêtements sont fréquemment lavés, repassés, pliés, épinglés, emballés et étiquetés (Lastovicka et Ferndandez 2005).
Parallèlement, les objets sont souvent « parlés » par celles et ceux qui les vendent, de façon cathartique (lorsque les objets sont associés à des mauvais souvenirs) ou à la façon d’un legs
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(lorsque les objets sont associés à une histoire heureuse). La revente est largement facilitée lorsque le vendeur et l’acheteur se reconnaissent une identité, un attachement ou une appartenance commune : il s’agit alors d’une vente qui a aussi valeur de transmission à forte charge émotionnelle, symbolique et parfois technique, entre amateurs qui entrent en sympathie, en connivence. Le vendeur s’assure ainsi que l’acheteur prendra soin de l’objet, des émotions et des significations qui lui sont associées, et que l’objet ne servira pas de décoration, mais sera réinvesti dans des gestes et des usages spécifiques et orientés.
Le travail de Catherine Roster (2014 : 2015) comme celui de John Lastovicka et Karen Fernandez (2005) permettent d’observer que les sentiers sur lesquels circulent les objets dépendent étroitement des attachements noués avec ces objets.