Les secrets de l e u r r é u s s i t e
Du même auteur
EN PRÉPARATION
Les Secrets de leur Réussite (tome II) 600 petits romans à 12 dollars pièce 1.200 nouveaux proverbes
2.400 gaffes inédites
Et toujours le même Président (roman gai)
Jean-Jacques Pauvert éditeur 8 rue de Nesle - Paris 6
Yvan Audouard l e s
s e c r e t s
d e l e u r
r é u s s i t e
interviews presque imaginaires
Jean-Jacques Pauvert
© 1967 Jean-Jacques Pauvert éditeur Imprimé en France
A Paul Guth Pour la Vie Y.A.
RIEN NE FAIT MIEUX COMPREN- DRE LE PEU DE CHOSE QUE DIEU CROIT DONNER AUX HOMMES EN LEUR ABAN- DONNANT LES RICHESSES, L'ARGENT, LES PLUS GRANDS ÉTABLISSEMENTS ET LES AUTRES BIENS QUE LA DISPENSATION QU'IL EN FAIT ET LE GENRE D'HOMMES QUI EN SONT LE
MIEUX POURVUS.
LA BRUYÈRE
Cela faisait déjà plusieurs semaines que j'étudiais dans le « Canard Enchaîné » le compor- tement et la psychologie de certains de nos contemporains dont la réussite m'étonnait et m'irritait quelque peu, l'avouerais-je.
J'avais abordé cette étude, malgré ce léger agacement, avec une équanimité d'entomologiste.
Sans haine, sans crainte et sans préjugé.
Je ne disposais même pas d'une hypothèse de travail. Je me contentais de rassembler des faits et bien qu'il m'apparût déjà très clairement que
le succès allât spontanément aux plus médiocres, je me gardais de toute conclusion prématurée.
C'est alors que je reçus une lettre qui me fit voir à quel point le sujet que j'avais imprudem- ment abordé était beaucoup plus important que je n'aurais cru.
Cette lettre, la voici, toute frémissante de l'in- dignation inhérente aux missives recommandées avec accusé de réception.
« Monsieur,
« Je vous ai téléphoné... Je vous ai écrit...
« Vous m'avez fait répondre au téléphone que
« vous étiez absent. Vous avez laissé mes
« lettres sans écho. Cela est plus que de la
« désinvolture. C'est de la goujaterie. Je dirai
« même que c'est de l'escroquerie pure et
« simple.
« Vous annoncez, en effet, une série intitulée
« Les Secrets de leur Réussite ».
« C'est un sujet qui me passionne et que,
« permettez-moi de vous le dire, je connais mieux
« que vous. Car je ne l'étudie pas de l'extérieur,
« comme vous. Je me suis installé moi, au cœur
« du problème et je n'arrête pas de payer de
« ma personne.
« En bref, depuis vingt ans, avec une ardeur
« de tous les instants, je fais l'impossible pour
« que mon nom soit connu de tous.
« Or, à ma grande surprise, mon rayonnement
« n'a pas encore dépassé la façade sud du Café
« de Flore.
« J'ai donc pensé trouver dans vos études de
« petits détails qui m'avaient toujours échappé.
« Eh bien! j'ai le regret de vous dire que vos
« articles n'apportent rien de neuf sur la
« question.
« Ce que vous préconisez pour réussir, je
« l'ai pratiqué et, avec plus d'application peut-
« être que les autres.
« Je n'ai pas raté un seul cocktail depuis la
« Libération (ce qui m'a conduit, je dois le
« dire, au seuil de la cirrhose du foie). Je me
« suis plus occupé de faire parler de mes œuvres
« que de les écrire. Je suis passé à la télévision
« plus souvent qu'à mon tour. J'ai envoyé des
« bons mots à tous les échotiers de la capitale.
« Je suis l'ami personnel de Jacques Chazot
« et de Carmen Tessier.
« J'ai, malgré mon peu de goût pour ces
« choses, noué une idylle tapageuse avec une
« vedette de cinéma. Ma femme s'est fait enlever
« par un play-boy international. J'ai raconté le
« tout dans un hebdomadaire à fort tirage.
« Je me suis inscrit à l'U.N.R. Sur mes
« conseils, ma femme a quitté son play-boy
« pour un Ministre en exercice. J'ai tâté des
« mauvaises mœurs en compagnie de hauts
« fonctionnaires de la police.
« Je suis Chevalier des Arts et des Lettres.
« J'ai déjà eu plusieurs prix littéraires (dont
« vous trouverez la liste en annexe). J'ai peu de
« talent, mais je n'ai aucun scrupule. Je suis
« prêt à tout. Je l'ai prouvé. J'ai trahi mes
« meilleurs amis. Je me suis approprié des mots
« (et même des phrases entières) des meilleurs
« auteurs.
« Et tout cela pourquoi, je vous le demande ?
« Pour rien. Je demeure entièrement inconnu!
« Cela est profondément injuste et immoral.
« Je suis victime d'une cabale, et vous en êtes
« la preuve vivante. Vous n'avez pas daigné me
« consacrer un seul de vos immondes articles!
« Que vous faut-il donc de plus pour vous
« intéresser à ma dégoûtante personne?
« Je vous prie de croire, Monsieur, à l'assu-
« rance de ma profonde considération ».
Il ne vous est pas interdit d'essayer de deviner le nom de mon honorable correspondant.
Mais je vous préviens que c'est assez hasardeux, car, rien qu'à Paris, ils sont plus d'un millier qui répondent à ce signalement!
En tout cas, je suis très reconnaissant à ce raté de la réussite. Il m'a fortifié dans mes desseins. Je n'étais qu'un modeste chercheur.
Il m'a donné l'âme d'un chargé de mission.
Désormais, au sein de cet « embrasement de convoitises » qui fait brûler Paris (car Paris brûle, qu'on se le dise) rien ne pourrait plus m'empê- cher de dire d'un ton uni et avec une bénignité sans faiblesse, des choses irrespectueuses sur des gens qui se prétendaient hautement res- pectables.
J'ai d'ailleurs l'intention de continuer pendant des années encore.
Car je m'aperçois de plus en plus que le sujet
est inépuisable. Il n'est pas encore temps de dégager une doctrine de la réussite, mais il est permis de constater, dès maintenant, que rare- ment la réussite a exigé autant de bassesse.
Ces choses étant dites, je tiens à rassurer le lecteur (et certains de mes petits camarades) qui s'inquiètent pour mon avenir, même phy- sique. Je me porte bien, je n'ai subi jusqu'ici aucune voie de fait, et je n'ai (à ce jour) reçu aucune menace de mort.
Quoi qu'il en soit, ce que me disait Kléber Haedens naguère, est toujours valable. Soucieux d'affermir ma jeune sérénité, il m'affirmait d'une voix tutélaire :
— Quoi que tu fasses, tu ne pourras jamais te fâcher qu'avec la moitié de Paris...
L'important, c'est de se fâcher avec la bonne.
C'est-à-dire avec la mauvaise.
Il convient toutefois de distinguer plusieurs catégories parmi les éminents personnages dont j'ai essayé d'expliquer raisonnablement la réussite. Il y a d'abord ceux que j'appellerai
« les tout beaux » : ceux qui répondent à un article désagréable en somme, par une lettre de remerciement du type :
« J'ai rarement autant ri à la lecture d'un
« article qu'à celle de celui que vous m'avez
« consacré. Mes enfants l'ont appris par cœur
« et cela nous amuse en famille ».
Les « tout beaux » sont assez peu nombreux, je dois le reconnaître. Le plus beau de tous est quand même Léon Zitrone. L'article que je lui
ai consacré n'a fait que le confirmer dans l'idée que j'étais le journaliste le plus drôle de ma génération. Ce serait décourageant si cela ne l'avait également confirmé dans la haute idée qu'il se faisait de sa modeste mais encombrante personne.
Heureusement, il y a, en compensation, les
« très fâchés ». On peut les classer en deux branches : les « très fâchés » qui « écrasent » et les « très fâchés » qui « n'écrasent pas ».
Personnellement, je préfère la seconde : elle est plus franche. Elle prend le style Carmen Tessier.
— Tant que je serai là, pas un mot sur cet individu (l'individu c'est moi) dans les journaux du « groupe ».
Cette prise de position me remet en mémoire (je me demande bien pourquoi...) ce mot d'une institutrice de mes amies à un inspecteur qui l'avait prise en grippe (pour des raisons obscures et vaguement sexuelles) :
— Moi vivant, avait dit l'inspecteur, vous ne serez jamais nommée au chef-lieu!
— J'attendrai, répondit modestement la demoiselle.
Les autres (ceux qui ne réagissent pas ouver- tement) me tourmentent davantage, sans toute- fois altérer mon humeur que j'ai naturellement optimiste. Il est certain, en tout cas, que je suis en train d'amasser un capital de peaux de bananes dont je ne saurais manquer de toucher, un jour ou l'autre, les intérêts composés.
De vous à moi, cette perspective m'amuserait plutôt et m'inciterait à voir de plus près jusqu'où je peux aller trop loin.
Je ne sais plus qui a dit que Paris vous rendait seiche ou crustacé.
Fragile et gélatineux à l'extérieur, mais sec et dur au-dedans, c'est le type seiche le plus courant, le type Guth. Rugueux et cuirassé à l'extérieur, mais tendre et rose à l'intérieur, c'est le type crustacé.
Celui auquel j'ai l'honneur et la faiblesse d'appartenir.
Mais oui Madame. Mais oui Monsieur.
première partie
les jeanfoutres
« La carrière de l'homme de
« lettres ne demande ni audace,
« ni supériorité. Elle tient à
« tant de ruses infimes que le
« premier venu peut se hisser et
« mystifier le public avec la
« complicité de la mode. » Dominique de Roux
Sous le qualificatif de « Jeanfoutres » je ne classe pas seulement des gens de lettres. Je rassemble un certain nombre de ceux qui ont mis une technique achevée de la réussite au service d'une absence de talent reconnue.
Que Mademoiselle Régine, Madame France Roche et Monsieur Jacques Chazot veuillent trouver ici l'expression de mes excuses. Ils ne figurent pas dans mon herbier.
Ce qui n'enlève d'ailleurs rien à leurs mérites.
Paul Guth
le revolver à confiture ou
Je ne suis pas de ceux qui, à l'imitation de mon déplorable ami Jeanson l'appellent « lèche Guth ».
J'ai pour Paul trop d'affection, et je suis beaucoup moins grossier qu'Henri.
Mais il faut reconnaître qu'il y a quelque chose de vrai là-dedans. D'ailleurs, il me paraîtrait malhonnête de ne pas ouvrir sur Paul Guth, cet ouvrage qui lui est, de surcroît, dédié.
En tout cas, après l'avoir jadis roulé dans la farine à la suite d'un article d'une extrême méchan- ceté, j'ai reçu de lui, par retour, une missive s'ouvrant sur le mot « merci » quatorze fois répété.
Le cas est exceptionnel, mais la méthode ingé-
nieuse: la charité chrétienne mise au service de l'ambition. Il fallait y penser. Son arme secrète, c'est la confiture. Il « aime beaucoup ce que vous faites », par principe.
Il fait dans le compliment. Complimenteur, complet menteur, il agit un peu à la façon de ces starlettes qui couchent au hasard, mais beaucoup, espérant ainsi se constituer un capital de gratitude et un cheptel d'obligés. C'est même, à mon avis, sa seule ingénuité.
Je l'ai entendu un jour féliciter Marcel Mithois, (dont il venait de faire la connaissance) pour une œuvre que son auteur considérait lui-même comme mineure, en des termes tels que le dessinateur Sennep, témoin exaspéré, mais souriant de la scène, finit par dire avec une surprise feinte :
« Mais enfin, mon cher Mithois, qu'avez-vous fait à ce pauvre Paul? Je ne l'ai jamais vu aussi
désagréable avec quelqu'un... »
La gentillesse systématique se démonétise très vite et la vieille confiture empoisonne. Et les sous- produits du sucre finissent par se décomposer.
Quoi qu'il en soit, Paul sera de l'Académie, ce qui fera bien du plaisir à Yéyette, son épouse.
Paul Guth nous reçoit (ma mauvaise répu- tation et moi) dans son rez-de-chaussée de la rue Marceline Desbordes-Valmore (poétesse du
XIX siècle et du XVI arrondissement). Le maître est en train de prendre son breakfast.
Il me propose de partager avec lui son tilleul du matin et ses biscottes au miel.
Je refuse avec une bonne grâce infinie. Paul profite de l'occasion qui lui est offerte pour me demander pardon.
— Comprenez-moi, dit-il. J'adore le café, le thé aussi. Mais je ne supporte que le tilleul et la verveine. Je suis trop violent. Trop passionné.
Si je prenais des excitants, je ne sais où cela pourrait me conduire. Comme j'ai un certain sens de l'humour et un certain esprit d'obser- vation , je serais amené à me moquer d'un certain nombre de personnes qui risquent de faciliter ma carrière.
— Et alors?
Paul me regarde avec effarement :
— Mais vous n'y pensez pas! dit-il.
— Personnellement, je m'en fous! dis-je.
Paul sourit à tout hasard. Puis il baisse les yeux et murmure pudiquement :
— Je vais vous confier un secret que je n'ai jamais révélé à personne. Même à des hebdo- madaires de plus fort tirage que le vôtre. Je suis un violent.
— Vous êtes sûr?...
Paul, dans un geste qu'il ne peut contrôler, brise sa biscotte et lève sur moi un regard plein d'angoisse plus que de détermination.
1. Note de l'auteur : c'est exact.
— Je suis même capable de tuer, m'avoue-t-il.
Non, je n'ai pas peur. Mais je me demande si je ne me suis pas trompé sur le personnage.
— Cela vous est arrivé de tuer quelqu'un?
— En pensée... plusieurs fois...
En somme, je l'ai échappé belle!
— Quoi qu'il en soit, dis-je, vous cachez bien votre jeu...
— Oh, mais oui! dit Paul. Je suis un violent, mais je ne veux me fâcher avec personne!
— C'est assez contradictoire!
— Et c'est malheureusement mon problème.
Pour ne pas compromettre ma carrière, je suis contraint à tous les sacrifices. J'ai dû, non seu- lement, renoncer à ma violence, mais à ma sensibilité. Car je suis un sensible. Un hyper- sensible. Non seulement j'aime aimer, mais j'aime qu'on m'aime!
— Mais tout le monde vous aime, Paul!
— En principe, oui. Mais il m'arrive de lire des articles (je ne parle pas seulement des vôtres) où l'on fait des réserves sur ma personne et
sur mon œuvre.
— Ce doit être désagréable?
— C'est affreux! Me faire ça à moi qui ai passé ma vie à dire du bien de tout le monde, et à encenser des imbéciles à qui je ne trouvais aucun talent et que j'aurais étranglé de mes propres mains si je m'étais écouté... Vous trouvez ça juste?...
— Je trouve ça amusant.
Paul effrite une biscotte entre ses petites
mains épiscopales. J'attends prudemment que sa crise de violence soit apaisée pour demander avec douceur :
— Que faites-vous quand on vous insulte?
— Je remercie plus chaleureusement que d'habitude.
— Et pour qu'on dise, de temps en temps, du bien de vous, quelle est votre méthode?
Le visage de Paul s'illumine. Il a l'air d'un candidat au bac qui vient d'être interrogé sur une matière qu'il connaît bien.
— Je téléphone.
— A qui?
— D'abord au critique littéraire du journal.
— Et que lui dites-vous?
— Que j'ai cité son nom dans un des journaux de province auxquels je collabore. Qu'il a beaucoup de talent. Et que mon dernier livre lui plaira forcément, car nul plus que lui n'a la sensibilité requise pour en apprécier toute la richesse émotive.
— Et il vous croit?
— Pas toujours.
— Alors que faites-vous?
— Je retéléphone.
— A qui?
— Toujours au critique.
— Et s'il demeure sourd à votre appel?
— Je retéléphone.
— Encore à lui?
— Non. A son directeur.
— Pour vous plaindre de son critique?
— Non. Pour rendre hommage à son indé- pendance.
— Et si finalement tout le monde vous envoie sur les roses?
— Où peut-on être mieux que sur les roses ? Je me sers à mon tour une tasse de tilleul.
J'en ai le plus grand besoin...
Paul, en revanche, a repris du poil de la bête.
— De toute façon, il me reste la ressource d'écrire l'article moi-même.
J'avale mon tilleul de travers.
— Et vous le signez ?
— Non... Je trousse un petit écho sur mon compte que j'envoie gratuitement (je dis bien : gratuitement) aux différents columnists 1 de Paris.
— Et ils le passent?
— Pas tout de suite. Mais il se trouve bien un jour où ils manquent de copie. Alors, ils sont trop heureux de publier mon texte.
— Et si vous êtes invité à participer à une émission de radio?
— J'y cours.
— Même s'il s'agit d'une émission sur la rééducation de la perdrix rouge ou la culture du pois de senteur?
— L'important c'est que mon nom soit cité à une heure d'écoute convenable.
— Et la télévision ?
— Elle peut compter sur moi. Comme je 1. Marchands de salades.
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