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Introduction générale
1. Définition du problème
Pour mieux saisir l’ampleur de la crise tous azimuts qui sévit en Afrique noire, nous dit Jean-Marc Ela, il faut se mettre à l’écoute du «monde d’en- bas», des «gens sans importance» qui constituent:
le miroir d’une société qui invente ses mots pour dire le temps où elle est appelée à vivre et à se redéfinir [...]. Depuis des années [constate J. M. Ela], les Africains sont entrés dans une ère où, comme le répète «l’homme de la rue», «les temps sont durs». Rappeler que «c’est fort sur moi», c’est reconnaître que «ça va mal». La situation est si grave que la pénurie se lit dans les poubelles comme l’observe ce «fouilleur» que A. S. Zoa a rencontré dans son enquête sur «Les ordures à Yaoundé»1. Après les années d’abon- dance, «les poubelles ne sont plus très riches. Avant, on jetait les habits, les chaussures, maintenant c’est très rare».2
C’est cette écoute du langage de «l’homme de la rue» de Kinshasa qui a permis à Yoka Lye de comprendre le désarroi et la colère du Congolais, trahi dans ses espoirs par une crise qui n’en finit pas. Dans des fictions de lettres adressées par un chômeur kinois3 à son oncle au village, Yoka Lye constate:
Ici, à Kinshasa, pour le moment, les travailleurs ne travaillent pas, les étudiants n’étu- dient pas, les ministres n’administrent pas, les élèves ne s’élèvent plus, les présidents ne président plus, les éducateurs n’éduquent pas... Tout ce monde n’a qu’un mot fataliste:
«C’est la conjoncture!» [...]. Tout est conjoncturé! Le prix du fufu4 au marché, les salai- res sont conjoncturés, les transports sont conjoncturés, la bière est conjoncturée, le bar est conjoncturé, les femmes sont conjoncturées! Les gens ne se disent plus bonjour; ils se disent: «Quelle est la conjoncture aujourd’hui?» (comme on vérifie la météo) […].5
1 A. S. ZOA, Les ordures à Yaoundé: urbanisation, environnement et politique au Cameroun, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 145; cité par J. M. ELA, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire. Les défis du «monde d’en bas», Paris, L’Harmattan, 1998, p. 10.
2 J. M. ELA, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire, p. 10.
3 Habitant de la ville de Kinshasa.
4 Farine de manioc.
5 L. M. YOKA, «Lettres d’un Kinois à l’oncle du village», Cahiers africains, 15 (1995), p. 16.
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Ce langage populaire révèle une situation de crise aiguë de subsistance dans laquelle «la société est confrontée à la pénurie et à la disette dans les secteurs vitaux où, face à l’eau, à la nourriture, au transport, aux services de base, l’accès aux ressources de première nécessité est devenu un enjeu quotidien»6. Cette situation s’explique difficilement pour un pays tel que la République Démocratique du Congo (RDC), dont les richesses du sous-sol constituent, selon la formule consacrée, un véritable «scandale géologi- que». Dans ce contexte de crise socio-économique généralisée, il y a lieu de se poser la question sur ce qu’on a fait de tant de ressources humaines et naturelles dont dispose le pays! En effet, en dépit de tant d’années de réflexion, de fonds énormes et de matériel de haute technicité qui ont été investis, de nombreux projets de développement, de l’assistance des Etats ainsi que celle des ONG et des confessions religieuses, etc., le changement et le progrès sont loin d’être évidents. Bien au contraire, la situation va de mal en pis. L’ampleur de la crise est telle que la majorité de la population congolaise ne doit sa survie qu’aux aides des ONG et des confessions religieuses, à la solidarité familiale et clanique, et surtout aux activités du secteur non formel et à la débrouille. Mais tous ces mécanismes d’adapta- tion et de survie sont quasiment exploités à la limite de leurs possibilités, au point qu’ils réussissent difficilement à contenir la crise.
La situation du Congo-Kinshasa est l’image de la crise emblématique qui frappe l’Afrique noire7. Cette crise s’est développée lentement au cours de l’histoire et «a pris, au cours des deux dernières décennies, des propor- tions inquiétantes. Qu’il s’agisse d’analyses politiques ou d’enquêtes socio- logiques, de recherches économiques ou de projections démographiques, les chiffres parlent d’eux-mêmes […]»8. Depuis une quarantaine d’années, en effet, aucun des modèles de développement essayés en Afrique noire n’a porté aux résultats escomptés, ce qui alimente les préjugés les plus tenaces et les plus défavorables sur ce continent, confirmant ainsi les afro- pessimistes dans leurs convictions. Cette impasse nous conduit à une remi- se en question des objectifs, des priorités et des stratégies du développe- ment en Afrique noire. Le problème est qu’en dépit de l’identification des
6 J. M. ELA, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire, pp. 10-11.
7 Par Afrique noire, nous entendons l’Afrique subsaharienne ou mieux l’Afrique intertro- picale, c’est-à-dire l’Afrique au sud du Sahara, l’Afrique du Sud exclue.
8 A. KASANDA LUMEMBU, «L’Afrique, victime de la mondialisation», in CENTRE TRICONTINENTAL, Et si l’Afrique refusait le marché?, Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 7-8.
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causes supposées de cette crise et de quatre décennies d’application des divers «modèles» de développement, le sous-développement est là, mar- quant la fin des certitudes et le début des interrogations: Pourquoi le déve- loppement ne marche-t-il pas en Afrique noire? Pourquoi les modèles de développement qui ont donné de bons résultats ailleurs échouent-ils en Afrique noire? Faut-il en finir une fois pour toutes avec le développement9 en Afrique noire, ou bien y a-t-il encore espoir de sortir de cette crise? Et si oui, comment?
2. Objet et finalité de la recherche
Pour mieux cerner et comprendre le problème posé, nous avons choisi de l’aborder en étudiant le cas d’un territoire bien précis, les districts du Kwango et du Kwilu, dans la province du Bandundu en RDC. La principale activité économique de ces districts est la production du secteur agricole au sens large du terme, c’est-à-dire l’agriculture, l’élevage, la pêche et l’exploitation forestière. Alors que l’agriculture et l’élevage constituent des activités fondamentales pratiquées par presque tous les paysans, la pêche et l’exploitation forestière se font à un niveau très limité. Le reste des activités économiques dépend de l’agriculture (transformation, transport et commer- cialisation des produits agricoles) et de la consommation du monde rural.
Le développement de cette région repose donc essentiellement sur la mo- dernisation de l’agriculture et de l’élevage. Or, en sillonnant actuellement le Kwango-Kwilu, on constate que les modes de production, de transforma- tion et de transport de ces secteurs n’ont fait l’objet d’aucune innovation significative et demeurent ceux d’une économie traditionnelle de sub- sistance. Nous chercherons à analyser cette situation et à proposer des voies et moyens de modernisation de ce secteur, afin d’accroître les revenus des populations de la région et d’améliorer leur niveau de vie.
Etant donné l’influence que le global exerce sur le local, et vice-versa, et l’intégration toujours plus croissante des espaces politiques et économi- ques, il convient, à notre avis, d’aborder les problèmes liés à cette recher-
9 Cf. S. LATOUCHE, «En finir, une fois pour toutes, avec le développement», Le Monde diplomatique (Mai 2001), pp. 6-7, http://www.monde-diplomatique.fr/2001/05/
LATOUCHE/15204 (ce site a été consulté le 18 novembre 2001).
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che des voies de modernisation par une approche globale en mesure de prendre en compte leurs interrelations et interdépendances au niveau local, régional et international car, comme le faisait justement observer E. Barbieri Masini, certains problèmes se posent au niveau mondial alors que leurs conséquences immédiates et leurs solutions sont locales. D’une manière analogue, certains problèmes naissent au niveau local, comme par exemple une crise économique dans un pays donné, mais deviennent mondiaux du fait de l’interdépendance des nations.10 De toute façon, nous ne prendrons en compte que les facteurs globaux dont les interférences peuvent être déterminantes pour la solution des problèmes du Kwango- Kwilu. La finalité de notre recherche est de contribuer à la compréhension du problème de la pauvreté et du sous-développement au Kwango-Kwilu afin de trouver les moyens d’y faire face. Nous espérons que, pour le moins, nos analyses constitueront, pour reprendre l’expression de Roland Treillon, un balisage des chemins pour mieux se repérer.11
3. Hypothèse de la recherche
Malgré l’interdépendance contraignante des économies, les lacunes, les contradictions et les injustices du système aussi bien international que national auxquelles la RDC est confrontée, les populations congolaises disposent, à notre avis, d’une marge de manœuvre suffisante pour définir les voies et les moyens de leur développement et pour se mobiliser en vue d’atteindre cet objectif. Par conséquent, elles doivent compter avant tout sur elles-mêmes et sur leurs ressources propres et non sur le transfert ou l’imitation du modèle occidental. En effet, comme le soulignait G. Balandier, «les sociétés du Tiers Monde ne peuvent être répétitives du modèle des sociétés qui les ont engagés dans l’actuel processus de modernisation; si elles veulent ‹réussir› elles sont contraintes à l’inno- vation»12. C’est la raison pour laquelle nous avons basé notre recherche sur
10 E. BARBIERI MASINI, Penser le futur. L’essentiel de la prospective et de ses méthodes, Paris, Dunod, 2000, pp. 32-33.
11 R. TREILLON, L’innovation technologique dans les pays du Sud. Le cas de l’agro- alimentaire, Paris, Editions ACCT, CTA, Karthala, 1992, p. 8.
12 G. BALANDIER, Sens et puissance, Paris, P.U.F., 1971, p. 120; cité par J. M. ELA, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire, p. 74.
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l’hypothèse suivante: Un développement local basé sur la créativité endo- gène des populations autochtones et leur participation aux initiatives qui tentent de répondre à leurs besoins et aspirations est une des voies d’issue à la crise actuelle du développement au Kwango-Kwilu. Pour les sociétés du Kwango-Kwilu, le développement local peut constituer un instrument pour «relocaliser leur développement, en s’appuyant sur les caractéristiques de leur espace: richesses naturelles, humaines, spécificité de l’espace, orga- nisation sociale propre, tradition culturelle»13. Il peut également aider leurs communautés locales (urbaines ou rurales) à devenir les protagonistes de leur propre progrès, les sujets actifs de leur développement. Ce qui n’exclut nullement les échanges internationaux, par exemple l’exportation du surplus de production non écoulé sur le marché interne ou par contre l’im- portation de ce qu’il convient pour améliorer le développement local et régional (loi des avantages comparés).
4. Etat de la question
La prise de conscience de la complexité des facteurs qui interviennent dans la question du développement a conduit certains chercheurs à opter pour des approches globales et intégrées en mesure de prendre en compte les aspects fondamentaux du développement. C’est dans cette ligne de pensée que s’inscrit le développement local. Celui-ci est:
une stratégie qui veut, par une démarche de rassemblement au niveau local des parte- naires (entreprises, institutions, associations), créer un environnement propice aux initia- tives locales. […] Le développement local s’appuie sur les principes que le développe- ment est un processus global, que les micro-initiatives participent au développement et, finalement, que la ressource humaine constitue la force motrice du développement.14
Bien que le développement local ait pour objectif d’intégrer le développe- ment global, sa démarche cherche avant tout à susciter une prise en charge des collectivités par les forces vives du milieu. C’est pourquoi il se focalise
13 J. MENGIN, Guide du Développement local, L’Harmattan, 1989; cité par J. BONNAL, éd., Participation et risques d’exclusion, Rome, FAO, 1995, p. 14.
14 C. BERGERON, Le développement local: une approche efficace en région, http://www.
loisirmunicipal.qc.ca/AgoraVol25No1/P200210.html (ce site a été consulté le 11 juillet 2003).
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particulièrement sur la communauté, sur le groupe social et sur les formes d’organisation du milieu. Il est une approche volontariste, axée sur un terri- toire restreint, qui conçoit le développement comme une démarche partant du bas (Bottom-up) et privilégiant les ressources endogènes. Le développe- ment local suppose donc un développement endogène basé sur les res- sources locales et la participation des populations autochtones.
Le développement endogène est une approche de développement qui s’efforce de prendre en compte les spécificités de chaque nation, de chaque peuple. L’idée de ce développement repose essentiellement:
sur le souci de faire participer les populations des pays en développement aux décisions et actions relatives au développement de leurs milieux respectifs. Elle relève de la double nécessité, pour le développement d’un pays, de tenir compte de ses particularités sociales, culturelles et naturelles et de mobiliser les capacités créatrices de l’ensemble de ses habitants.15
La spécificité introduite par cette notion est contenue dans le concept même d’endogène, ce qui signifie que le développement ne doit plus venir «d’en haut» ou «du dehors», mais plutôt «d’en bas» ou «du dedans», c’est-à-dire de l’intérieur du pays, du sein même des populations autochtones. Selon certains experts, les stratégies de développement en Afrique noire devraient être basées sur ce genre d’approche. Robert Kappel, par exemple, a montré dans ses travaux que l’Afrique, continent totalement marginalisé par rap- port à l’économie mondiale, ne peut sortir de sa misère qu’en comptant sur elle-même (Self-reliance) et à travers une intégration régionale et un déve- loppement endogène.16
Un autre point important sur lequel les experts en développement con- cordent aujourd’hui est la nécessité de la participation des populations autochtones à la dynamique de leur développement. Les expériences anté- rieures de développement ont montré que seule une participation populaire effective peut susciter l’appropriation des projets de développement par les groupes et les collectivités à la base. C’est la raison pour laquelle les moda- lités et les techniques de cette démarche ont été proposées aux pays africains afin de responsabiliser leurs populations pour en faire les acteurs de leur propre développement. Cette approche, qui cherche à impliquer
15 M. MBAYA, Le développement endogène au Zaïre. Conception de la majorité silen- cieuse, Kinshasa, FCK, 1997, p. 9.
16 R. KAPPEL (1995); cité par F. NUSCHELER, Lern- und Arbeitsbuch Entwicklungs- politik, Bonn, Dietz, 19964, pp. 176 et 524.
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pleinement les populations locales dans la conception et la mise en œuvre des programmes et projets de développement, est une option qui est désor- mais intégrée dans les stratégies actuelles de développement.
Comme on peut bien le constater, nos propositions de réponse à la crise du développement au Kwango-Kwilu n’ont rien de nouveau. Pourquoi alors recourir aux politiques de développement «local», «endogène» et «partici- patif» sur lesquelles tant de choses pertinentes ont déjà été dites, écrites et expérimentées, et dont les résultats sur terrain ne semblent pas avoir été sa- tisfaisants?
5. Intérêt de la recherche
Le fait que les politiques de développement décrites ci-dessus n’aient pas porté aux résultats attendus ne signifie pas nécessairement qu’elles man- quent de pertinence, ou qu’elles doivent être rejetées. En fait, la crise actuelle du développement au Kwango-Kwilu ne dépend pas uniquement de ces politiques, mais également de plusieurs autres facteurs. Ce qui pose problème, à notre avis, ce n’est nullement la pertinence de ces théories ou la nécessité de l’accumulation et de la modernisation; ce sont plutôt les voies à emprunter pour s’engager dans ces processus. En analysant les approches de développement proposées jusqu’à présent, on ne peut certai- nement pas dire qu’elles n’ont pas pris en compte les divers facteurs qui interagissent dans les processus d’accumulation et de modernisation. On peut par contre constater qu’elles n’ont peut-être pas suffisamment insisté sur le caractère déterminant de certains facteurs, comme la volonté politi- que et/ou la formation des mentalités, ou du moins qu’elles les ont proba- blement considérées comme allant de soi. Ce qui, comme nous allons le voir, n’est pas nécessairement évident.
Une analyse approfondie de la situation de la RDC révèle effectivement que beaucoup de réformes et de programmes de développement conçus pour ce pays n’ont pas été accompagnés d’une volonté politique résolue pour préparer correctement les conditions de leur mise en œuvre. Bien au contraire, si on observe les actions des responsables politiques nationaux, tout se passe comme si nul ne voulait vraiment œuvrer en faveur du développement de ce pays. Par conséquent, la mise en œuvre de ces
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réformes et programmes, dans un contexte socioculturel et économique insuffisamment préparé à leur adoption et, de surcroît, sans une réelle volonté politique de les porter à terme, ne pouvait conduire qu’à une impasse. Ce ne sont donc pas les moyens de développement qui manquent en Afrique, comme le souligne P. Mouandjo, mais plutôt la volonté politi- que d’œuvrer réellement pour le développement.17 Par volonté politique, il faut entendre:
la disposition de la part des responsables du pays à choisir les moyens et à les mettre en œuvre avec détermination, la décision de mise en chantier et du contrôle suivi des pro- grammes établis, de même que la détermination de l’Etat à privilégier et à défendre au profit de la Nation, tous les secteurs touchant au développement, en particulier l’éducation, la santé, la production, le commerce extérieur et intérieur, les communi- cations et la monnaie.18
Il faudrait par conséquent que la question de la volonté politique de mener à terme des reformes en RDC soit affrontée de façon systématique. L’édu- cation et la formation constituent, à notre avis, des moyens adéquats pour y parvenir. Grâce à ces moyens, il est possible d’éveiller chez les populations congolaises et, plus particulièrement, auprès de leurs chefs politiques, la volonté politique d’œuvrer pour le développement.
Cet engagement pour le développement devrait être accompagné, à notre avis, par une prise de conscience du fait qu’il est désormais impos- sible de refaire l’histoire de l’Afrique noire. En effet, comme le souligne M. Penouil:
depuis la colonisation de l’Afrique, deux types de civilisation se sont rencontrés et il est impossible de gommer l’histoire de cette rencontre. Trop de choses ont été rompues par rapport aux situations et aux équilibres antérieurs (dans le domaine de la démographie, de l’éducation, des besoins en particulier) pour que le retour en arrière soit possible. La rencontre des deux types de société, leurs influences asymétriques sont des faits à partir desquels se construit le développement.19
17 P. MOUANDJO BIOMBI LEWIS, L’économie politique de l’Afrique au XXIe siècle. I.
Crise et croissance en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 32.
18 K. PFUNGA-PFUNGA, «Le chrétien et le développement: Quelles préalables et quelles priorités?», in FCK, Le chrétien et le développement de la nation, Kinshasa, FCK, 1993, p. 44.
19 M. PENOUIL, «Le développement spontané. Réflexions sur le processus de transition», in M. PENOUIL – J.-P. LACHAUD, Le développement spontané. Les activités infor- melles en Afrique, Paris, A. Pedone, 1985, p. 7.
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Il résulte de ce qui précède que les sociétés africaines actuelles ne peuvent plus se passer de la modernité occidentale, quel que soit le mode selon lequel elle leur fût apportée. Aujourd’hui, pour l’Afrique noire, se soustrai- re à cette modernité et refuser d’utiliser les possibilités nouvelles qu’elle offre aurait surtout un effet contraire. Ce qui a été acquis par une partie de l’humanité, avec la collaboration libre ou forcée des autres, est le bien de tous. Par conséquent, le développement au Kwango-Kwilu peut être consi- déré comme un processus progressif de mutation de ses sociétés vers un type de société édifié en Europe occidentale d’abord autour de l’industria- lisation, puis autour du progrès technique sous toutes ses formes.20 Si tout le monde s’accorde à reconnaître la nécessité de cette mutation sociale, il n’en est pas de même des voies et des moyens les plus opportuns pour y arriver.
Pendant des décennies, le maître occidental est demeuré convaincu que l’Afrique noire devait accéder à la modernité en suivant son modèle et son parcours. Vu les résultats peu satisfaisants obtenus par cette approche, ne pourrait-on pas essayer d’autres voies mieux adaptées aux conditions actuelles du Kwango-Kwilu, comme par exemple une approche fondée sur des activités déjà existantes, l’exploitation des ressources locales, les initia- tives et la participation des intéressés? De toute façon, le changement souhaité suppose une préparation approfondie des mentalités et des aptitu- des afin que les populations autochtones soient prêtes culturellement à accéder à la modernité. Il s’agit d’un long processus qui nécessite «une for- mation adéquate et une meilleure organisation afin de développer les com- pétences entrepreneuriales requises pour exercer dans une économie de marché»21.
Par conséquent, les efforts en vue du développement au Kwango-Kwilu devraient se concentrer avant tout sur l’éducation et sur la formation des individus. Ils devraient ensuite susciter au sein des populations l’éveil d’une conscience civile et politique, capable d’influer sur les décisions stra- tégiques qui les concernent. Vu que les politiciens congolais ne sont pas toujours acquis à la cause du développement pour des raisons diverses, les populations se doivent de mener une lutte résolue et non violente pour les contraindre à ce changement.
20 M. PENOUIL, «Le développement spontané. Réflexions sur le processus de transition», p. 4.
21 FAO – ACI/BRAO, Développement des coopératives agricoles, Rome, FAO, 2001, p. i.
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Il faudrait enfin que la transition vers ce type de société moderne abou- tisse au «changement social», c’est-à-dire à une «transformation observable dans le temps, qui affecte, d’une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire»22. Le développe- ment n’est donc pas seulement une question de croissance des biens et des revenus; il est également une question de mentalité, une question de cultu- re. Il démarre «lorsque ‹l’outillage culturel› d’un pays comprend ces atouts indispensables que sont un système scolaire et universitaire de bon niveau, l’esprit d’entreprise, la maîtrise du temps, la valorisation du travail manuel et intellectuel, la volonté d’orienter l’histoire au lieu de la subir»23. C’est sur la base de ces facteurs qu’il est possible de créer des institutions capa- bles d’organiser et gérer tous les processus qui conduisent au bien-être de l’homme et de la société.
6. Méthode et limites de la recherche
L’approche méthodologique que nous avons adoptée est l’approche dite
«Problem-Solving Process», qui cherche à résoudre les différents problè- mes auxquels se heurtent le ou les décideurs, par une recherche multidisci- plinaire tendant à cerner chaque problème spécifique. Ce genre de recher- che, qui se fonde sur des connaissances normatives et positivistes, est bien indiqué pour l’étude de problèmes complexes24, comme l’est la pauvreté économique des populations du Kwango-Kwilu. Les étapes de cette recher- che sont illustrées dans la Figure 1.
22 G. ROCHER, Introduction à la sociologie générale. III. Le changement social, Montréal, Editions HMH, 1968, p. 22.
23 R. REZSOHAZY, «Facteurs de développement et politiques», in Le développement intégré (Groupe de synthèse de Louvain), Louvain-la-Neuve, CIACCO 1987, p. 85; cité par A. MUSUA MIMBARI, «La rationalité du développement et l’Etat africain», in FCK, Philosophie Africaine: Rationalité et rationalités, Kinshasa, FCK, 1996, p. 414.
24 G. L. JOHNSON, Research Methodology for Economists. Philosophy and Practice, New York, MacMillan Publishing Compagny, 1986, p. 13.
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Définition
du problème
Observation
Analyse
Normative Positiviste
Décision
Exécution
Prise de responsabilité
Figure 1: Etapes du Problem-solving Process en rapport avec le genre de connaisannce utilisée
Source: G. L. JOHNSON, Research Methodology for Economists, p. 15.
La première étape du Problem-Solving Process est la définition du problè- me concret sur la base de connaissances normatives et positivistes. La con- naissance normative comprend aussi bien la science des valeurs (à propos du bien et du mal) que la connaissance prescriptive, c’est-à-dire la con- naissance sur ce qu’on devrait (ou ne devrait pas) faire: lois, règlements, normes sociales, us et coutumes, mœurs et impératifs éthiques. La con- naissance positiviste par contre est celle qui repose sur les faits, les situa- tions ou les choses dans le monde réel, empirique. La seconde étape est
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l’observation pour obtenir de nouvelles informations, aussi bien positivistes que normatives, sur la situation. La troisième étape est consacrée à l’ana- lyse des deux genres d’informations recueillies, en faisant recours éven- tuellement au feedback pour avoir plus d’informations ou pour redéfinir le problème. L’analyse conduit à la prise de décision (quatrième étape). A ce niveau, par le truchement d’une décision on tente de transformer les infor- mations recueillies en une prescription concernant ce qu’il faudrait faire pour résoudre le problème. On peut à nouveau recourir au feedback. La cin- quième étape est celle de l’exécution de la décision. L’étape finale (sixième étape) consiste à assumer la responsabilité de la décision comme de son exécution.25
Ces six étapes sont considérées comme mutuellement interdépendantes et comportent beaucoup de feedback, d’itérations et d’interactions. Les deux genres de connaissance, normative et positiviste, interfèrent d’une certaine manière dans le processus d’élaboration de l’une ou de l’autre con- naissance (interdépendance pragmatique), bien qu’elles ne soient pas tou- jours interdépendantes26.
Dans cette étude, nous cherchons en fait à mettre à profit les enseignements que nous avons accumulés pendant six ans par notre travail dans le secteur du développement au Diocèse de Kikwit et par nos contacts et échanges durant cette période avec les autres acteurs et organismes de développe- ment œuvrant dans le Kwango-Kwilu. Le fruit de ces expériences, les résul- tats de nos recherches sur terrain, les rapports de diverses études de la FAO et du PNUD sur le Kwango-Kwilu ainsi que les différentes publications sur le développement (FAO, PNUD, BM, NEPAD, documentation diverse, etc.) nous aideront à élaborer, à la lumière de l’enseignement social de l’Eglise catholique, des propositions susceptibles de porter les commu- nautés du Kwango-Kwilu au changement social et à les mener sur la voie du développement. Le fondement théorique de cette étude est constitué par l’approche du développement humain du PNUD.
La complexité des facteurs qui interviennent dans le processus de déve- loppement et les échecs des stratégies de développement préconisées dans le passé pour le Tiers Monde, nous invitent cependant à procéder avec beaucoup de réalisme et de modestie. En effet:
25 G. L. JOHNSON, Research Methodology for Economists, pp. 14-18 26 Ibid., p. 16.
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parler d’alternative après la faillite des modèles des 30 dernières années invite à adopter une attitude de mobilisation dans la modestie en reconnaissant aux populations locales la liberté d’inventer la forme et la voie de leur développement à partir des lieux de mémoire où l’imaginaire collectif procède à une réinterprétation globale des références traditionnelles, à la réactualisation des logiques et des savoirs en vue d’élaborer des ripostes à la crise […].27
L’approche que nous proposons pour le développement dans cette étude répond à la prise de conscience, durant les dernières décennies, de la nécessaire ouverture à la pluridisciplinarité pour une meilleure articulation des analyses du développement avec l’apport des sciences sociales. En effet, «une théorie de développement qui veut être en mesure d’expliquer les choses dans un certain sens, doit chercher une synthèse qui n’exclut ni le marché mondial ni le ‹facteur subjectif›, ni les structures sociales ou poli- tiques internes, ni les politiques économiques et sociales tant nationales qu’internationales»28. Cette approche interdisciplinaire et holistique du développement permet certes, d’aborder et de mieux comprendre les princi- paux aspects du problème rencontré, mais nous expose au risque de ne pas pouvoir les approfondir suffisamment et par conséquent de demeurer assez générique. C’est un risque qui de toute façon est inhérent à toute approche interdisciplinaire et multidimensionnelle, celle-ci étant par définition à l’opposé de la spécialisation.
7. Plan de la recherche
Conformément à l’approche méthodologique adoptée, cette dissertation comprendra cinq chapitres. Après avoir défini le problème dans l’introduc- tion générale, nous passerons à l’observation de l’objet de l’étude dans le premier chapitre. Cela consistera à décrire la situation actuelle du Kwango- Kwilu, son territoire, sa population, ses richesses naturelles, ses modes de vie socioculturelle et ses activités économiques.
Toutes les informations recueillies seront analysées dans le second cha- pitre, en veillant à redéfinir le problème posé en fonction des faits observés et des connaissances normatives et positivistes sur le développement. Cette
27 J. M. ELA, Innovations sociales et renaissance de l’Afrique noire, pp. 142-243.
28 F. NUSCHELER, Lern- und Arbeitsbuch Entwicklungspolitik, p. 176.
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analyse nous conduira à l’étape de la prise de décisions: il s’agira de dé- terminer les choix les plus opportuns en vue d’élaborer un programme de développement adapté aux conditions du Kwango-Kwilu et de définir la stratégie la plus adéquate pour le mettre en œuvre.
Les trois derniers chapitres concernent l’exécution de ces décisions, la responsabilité de celles-ci et de leur exécution. Au troisième chapitre, nous verrons comment on peut intégrer les facteurs culturels et politiques ainsi que la bonne gouvernance dans la dynamique du développement. Concrète- ment, il s’agira de concilier les valeurs du patrimoine socioculturel et poli- tique de la région avec les contraintes locales et globales du processus inéluctable de la modernisation. Cette démarche sera accompagnée d’une détermination des responsabilités, politique et éthique, des différents acteurs du développement. Aussi faudrait-il qu’ils soient impliqués le plus possible dans toutes les étapes de ce processus. Au quatrième chapitre nous étudierons les voies et moyens pour que cette participation au développe- ment soit efficace.
Ce n’est qu’après avoir dûment évaluer ces fondements que nous tente- rons de définir les principaux éléments d’une voie appropriée susceptible de moderniser les actuels systèmes de production agricole en usage au Kwango-Kwilu. Ce sera l’objet du cinquième et dernier chapitre.