L'ADMINISTRATION ET LE PAYSAN
EN CASAMANCE
INSTITUT D'ETUDES POLITIQUES DE BORDEAUX
C E N T R E D ' É T U D E D ' A F R I Q U E N O I R E
AFRIQUE NOIRE 1 4
Collection dirigée par
J. DU BOIS DU GAUDUSSON
Professeur à l'Université de Bordeaux 1 Directeur du C.E.A.N.
DOminiQUe/Darbon
L'ADMINISTRATION ET LE PAYSAN EN CASAMANCE
(Essai d ' a n t h r o p o l o g i e a d m i n i s t r a t i v e )
EDITIONS A. PEDONE 13, rue Soufflot. 13
PARIS V*
« La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de ^article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants
. cause, est illicite » (alinéa 1er de l'article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. »
c g É D I T I O N S / r r a ^ f ^ v . - PARIS - 1988.
I . S . É p ï S f ^ 2 3 ^ 0 1 8 5 . 0
L'ouvrage de Dominique Darbon est directement issu de la thèse de 3e cycle « Études africaines » qu'il a présentée et soutenue le 21 mars 1984 à l'Université de Bordeaux I, dans le cadre du Centre d'étude d'Afri- que noire. Se fondant sur des investigations effectuées sur le terrain, l'auteur a voulu dégager les interactions entre l'administration publique
— en tant qu organisation bureaucratique — et l'ensemble des sociétés locales que constituent la Casamance, région côtière au sud du Sénégal.
Le choix est heureux, compte tenu des spécificités spatiales, ethniques et culturelles de la Casamance. La perspicacité du chercheur fut par ailleurs soutenue par l'intérêt que les autorités sénégalaises ont toujours porté à la difficile question casamançaise, leur sensibilisation à la recherche scientifique dans le domaine des sciences sociales ainsi que l'abondance et la qualité des travaux déjà publiés sur la région.
En dépit d'une division de l'ouvrage en quatre chapitres, la démarche de Dominique Darbon est articulée autour d'un schéma ter- naire : les sociétés locales, les organisations administratives, les interac- tions fonctionnelles et structurelles issues de la confrontation des unes et des autres. Le lecteur appréciera certainement l'exposé de la dynamique des sociétés locales au contact de la colonisation et de la décolonisation
— phénomènes en continuité —, et sous la poussée des transformations dues à la culture de l'arachide et la monétisation de l'économie. Rejoi- gnant ainsi les thèses de Claude Rivière et celles de Guy Nicolas, il fournit une explication convaincante de la prégnance des structures ethniques et dévoile leurs capacités d'adaptation face à l'État. C'est la clé d'une interprétation correcte du particularisme ethnorégional casamançais avec lequel le pouvoir central doit compter aujourd'hui comme hier. La présentation des institutions administratives qui encadrent la région casamançaise permet d'induire une excellente connaissance du dévelop- pement et des procédés techniques de l'administration publique au Séné- gal ; sans jamais négliger les adaptations locales, l'auteur conclut, comme nous l'avions fait antérieurement, dans le sens d'une étroite corrélation entre suradministration apparente et sous-administration effective.
Les développements les plus originaux portent sur le fonctionnement des réseaux de liaison de l'administration et des sociétés locales et sur les situations réelles des groupes ethniques au regard des appareils admi- nistratifs : captation et retournement ou capacité de les restructurer (rarement) ; médiation par les partis politiques, les notables (lorsqu'il en existe), et surtout les associations ; ou encore, autonomie et marginalisa- tion pure et simple. L'auteur dévoile ici un dessein incontestablement ambitieux : procéder en termes de sociologie administrative et recourir simultanément aux ressources de l'anthropologie politique, spécialement celle de la société diola, magistralement ouverte jadis par les travaux de
Louis-Vincent Thomas, et qui reste au cœur de la question casaman- çaise. Cette approche a un double mérite. En premier lieu, elle intègre les travaux les plus récents de la sociologie des organisations qui jusqu'à présent ont été appliqués plutôt à des ensembles sociaux très développés, compte tenu de leurs modes de formation, de leur degré élevé de com- plexité ou de leurs visées opérationnelles. De plus elle introduit à une investigation minutieuse — et même concrète — des micro-sociétés et des groupes concernés par l'irruption d'une administration publique venue d'ailleurs... et parfois de fort loin. Je ne crois pas qu'il s'agisse, comme le suggère l'auteur, d'une « anthropologie administrative » mais plutôt d'une extension aux domaines de l'administration publique d'une socio-anthropologie déjà largement engagée dans les études contempo- raines sur l'Afrique. La démarche proposée revient aussi vers une idée qui fut affirmée en son temps par Max Weber et qui est aujourd'hui injustement occultée : si l'administration est un modèle idéal de rationa- lité et de bonne gestion, il ajoutait qu'elle est toujours le produit de l'histoire et des structures de la société qu'elle innerve. En Casamance, en Afrique et en tout autre lieu, cette proposition n'a pas perdu de son actualité.
Jean-Claude Gautron, Professeur des Facultés de Droit, Vice-président de l'Université de Bordeaux I.
SOMMAIRE
CHAPITRE I UNE STRUCTURE SOCIALE EN MUTATION .. 19
I. LE PEUPLEMENT DE LA CASAMANCE 20
a) Les migrations 20
1" Les migrations diola 21
2° Les migrations mandingue 23
3° Les migrations peulh 24
4° Les autres phénomènes migratoires 25
b) La situation ethnique actuelle 28
1" La répartition ethnique 28
2° Ethnisme et division ethnique 28
II. STRUCTURES ET CULTURES DES SOCIÉTÉS LOCA-
LES : LES CIVILISATIONS LOCALES 30
a) Les diola 31
1" L'organisation sociale 31
2° Les valeurs sociales 34
b) Les mandingue 37
1" L'organisation sociale 37
2° Les valeurs sociales 39
c) Les peulh 41
1° L'organisation sociale 41
2° Les valeurs sociales 42
III. LE R É A G E N C E M E N T DE LA SOCIÉTÉ TRADI-
TIONNELLE 45
a) Le défi monétaire 45
b) La réaction culturelle : d y n a m i s m e des cultures
traditionnelles 49
1 ° Les mutations religieuses ... 5U
2° Les sociétés de travail 51 3° Le paysan contre l'administration 52
C H A P I T R E I I — LA J U X T A P O S I T I O N D ' U N R É S E A U
MODERNE STANDARDISÉ 57
I. L E S O R I G I N E S DE L ' A D M I N I S T R A T I O N EN
CASAMANCE 58
a) Les premiers contacts 58
1° « La découverte » 58
2° L'installation française 60
b) L'organisation administrative en construction 62 1 ° Histoire de l'administration coloniale 63
2° La logique des redécoupages 66
II. L'ORGANISATION ADMINISTRATIVE TERRITO-
RIALE CONTEMPORAINE 68
a) Les circonscriptions administratives 68
1° La structure administrative 69
2° L'articulation des circonscriptions 73
-1 - La gouvernance 74
-2- La préfecture 76
-3- La sous-préfecture 76
3° La représentation des populations 78 b) Les services techniques administratifs 81 1" L'organisation territoriale des services techniques 81 2° Dysfonctionnalité des services techniques 83
c) Les collectivités territoriales 85
1° La commune 86
-1- La structure communale 86
-2- Les budgets communaux 90
2° Les communautés rurales 92
-1- La structure des communautés rurales 93
-2- Le fonctionnement 94
-3- Le budget ... 99 d) Le village ... 101
III. L ' O R G A N I S A T I O N É C O N O M I Q U E ADMINIS-
TRATIVE 105
a) Les coopératives 105
1° La structure coopérative 105
2° Le fonctionnement des coopératives 107 3° La réforme du mouvement coopératif 109
b) Les sociétés d'intervention 111
1° Présence des sociétés d'intervention 111 2° Évaluation des activités mises en oeuvre 113 IV. U N E S O U S - A D M I N I S T R A T I O N PAR E X C È S
DE STRUCTURES : ÉVALUATION 115
C H A P I T R E I I I — LE R É S E A U DE C O M M U N I C A T I O N DE L'ADMINISTRATION : LA SOCIALISATION DES CON-
TACTS 119
I. L'ÉTABLISSEMENT DES RÉSEAUX 121
a) L'origine des méthodes de contact 122
1° La méthode 122
2° La mise en oeuvre 123
b) Le renouveau de la méthode et le développement de
nouveaux réseaux 126
1° La localisation des structures 126
2° A la recherche des notables 127
30 Le rôle privilégié des partis politiques 131
4° Disso, la radio rurale 137
5° Constitution et interventions des associations .... 139 II. LA JONCTION DES RÉSEAUX : LA CRÉATION D'UN
SYSTÈME DE RELATIONS 141
a) Présentation d'un flux de décisions 142
b) Modélisation de la décision 145
CHAPITRE IV — UN SYSTÈME ADMINISTRATIF ASOCIAL 152 I. LA SOCIALISATION DÉVIANTE : LA MUTATION DES
MESSAGES 153
a) La naturalisation de l'appareil administratif ... 154
1° Un mimétisme déviant 154 2° Une localisation des structures 155
3° La naturalisation des valeurs 160
b) P e r c e p t i o n et t r a d i t i o n a l i s a t i o n des décisions
administratives 165
1° Coopératives et sociétés 167
2° La question foncière 169
3° Le chef 171
4° La communauté rurale et la communauté sociale 171 5° Les comportements financiers : l'impôt, l'épargne 173 c) Le d é v e l o p p e m e n t d e s p r a t i q u e s d ' a u t o -
administration 174
II. MARGINALITÉ SOCIALE DE L'ADMINISTRATION
ET INTÉGRATION 177
a) Les stratégies administratives de pénétration 178 b) Intégration politique et intégration nationale en
Casamance 180
1° La culture politique des sociétés locales 180
-1- La spécificité culturelle 180
-2- Les relations avec l'administration 181 2° L'exaspération des spécificités 184
CONCLUSION 193
Annexes 197
Bibliographie sélective ... 212
LISTE DES TABLEAUX
TABLEAU I : C o m p o s i t i o n e t h n i q u e de la
Casamance 28
II : C o m p o s i t i o n e t h n i q u e de la Casa-
mance par département 29
III : Situation socio-économique des diffé-
rentes régions du Sénégal 56
IV : Récapitulation des réformes territo-
riales en Casamance (1890-1944) 63 V : S t r u c t u r e d é p a r t e m e n t a l e e n
Casamance 70
VI : S t r u c t u r e des a r r o n d i s s e m e n t s en
Casamance 72
VII : Représentation des populations aux différents échelons de l'administration
territoriale (avant la réforme de 1984) 79 VIII : P o p u l a t i o n d e s c o m m u n e s d e
Casamance 87
IX : Somme disponible par habitant des
communes de Casamance 89
X : R é p a r t i t i o n p a r type de d é p e n s e s
communales 90
XI : Répartition des dépenses de fonction-
nement des communes 91
XII : La communauté rurale dans l'organi-
sation administrative en Casamance 95 à 97 XIII : Taille des villages de Casamance par
département 102
XIV : Taille des villages de Casamance par
département et arrondissement 103 XV : Les coopératives dans l'organisation
territoriale en Casamance 107
XVI : Personnel de la S.O.M.I.V.A.C 113 XVII : Résultats agricoles des sociétés d'in-
tervention en Casamance 114
XVIII : Un flux de décisions : le découpage des
communautés rurales en Casamance 143
XIX : Modélisation de la décision 148 XX : Liaisons et interférences des réseaux
politiques, socio-économiques et ad-
ministratifs 158
XXI : L i a i s o n : n a t u r e de la d é c i s i o n ,
impact, culture sociale 159
Annexes: Liste des tableaux
TABLEAU I : P r o d u c t i o n agricole en Casamance
(1975) 200
II : Capacité de transport disponible par
région 202
III : Évolution du trafic de marchandises
par région 202
IV : I n v e s t i s s e m e n t s r é a l i s é s e n
Casamance 204
V : O r i g i n e e t h n i q u e et a c t i v i t é s des marchands du marché St Maur des
Fossés 205
VI : Répartition régionale des investisse-
ments du VIe Plan 206
VII : Dépendance externe des financements d e s i n v e s t i s s e m e n t s r é a l i s é s en
Casamance 209
VIII : Les réalisations des c o m m u n a u t é s rurales : l'exemple du département de
Sédhiou ... 211
INTRODUCTION
Le début de l'aventure coloniale au XVIIIe siècle n'a pas seule- ment marqué l'installation d'une nouvelle organisation dans les pays d'Afrique nouvellement conquis. Avec l'arrivée et l'implantation des différentes nations européennes en Afrique, c'est un nouveau modèle de gestion et d'organisation des activités humaines qui s'est imposé : le modèle administratif.
L'administration, véritablement installée et constituée en Afri- que à partir du début du XXe siècle, s'est ainsi calcifiée dans les zones colonisées en s'imposant à la fois comme une innovation technique et comme une innovation sociale. Au premier titre, elle transformait totalement la façon de penser les activités humaines, elle introduisait une nouvelle rationalité, et donnait naissance à des modalités d'orga- nisation différentes. En tant qu'innovation sociale, elle provoquait une mutation des cadres géographiques de référence (du village au pays), suscitait une transformation des valeurs sociales, et entraînait une modification du processus de décision.
Bref, le pays changeait d'âme en changeant de méthodes d'admi- nistration. L'écart énorme qui apparaissait entre d'une part un appa- reil bureaucratique importé, démesuré, et toujours plus complexe, et d'autre part une société civile le plus souvent impalpable, déstructu- rée et éclatée, permettait de supposer a priori l'inéluctabilité du fait administratif, l'universalité de la logique bureaucratique, et le déclin et la mort des modes locaux de gestion sociale. La civilisation euro- péenne à travers l'écrit systématisé était triomphante.
Deux siècles plus tard, et cinquante ans après l'implantation d'un appareil bureaucratique organisé, les administrations africaines minées par le doute, cherchent encore et toujours leurs voies... sinon leurs voix ! Tour à tour perçue comme symbole du modernisme, archétype de l'inefficacité et de la corruption, ou comme le nec plus ultra des techniques de développement (ou de sous-développement), l'administration devient selon les cas un sujet de louanges, ou un objet de critiques acerbes. Dans tous les cas, elle est perçue comme un simple instrument technique, et non pas, comme Alexis de Toque- ville et Max Weber l'avaient enseigné, comme une production sociale, une création historique (1).
( 1 ) M a x W E B E R , É c o n o m i e e t s o c i é t é , P a r i s , P l o n , T o m e I I , 1 9 7 1 .
De fait, l'administration s'affirme de plus en plus comme exté- rieure à la société qu'elle est appelée à gérer, qu'elle s'en exclue pour mieux l'exploiter, ou qu'elle intervienne du haut pour guider les populations vers un avenir meilleur qu'elles ne conçoivent pas, ou même ne souhaitent pas.
Les sociétés civiles locales, transformées, malmenées, et appa- remment soumises, subsistent toujours et parfois se renforcent. Elles continuent à assurer la socialisation des populations au niveau des villages, réagissent aux impulsions suscitées par l'administration, et définissent de nouvelles modalités d'action pour influencer les décisions et les politiques mises en œuvre par l'État. Plus simple- ment, elles continuent à se maintenir ne serait-ce que parce que « le système politique n'affecte pas dans son entier l'espace politique de la société. Il y a décalage entre le système politique et les structures sociales » (2). Pour autant, il n'y a pas dualisme, mais plutôt un état variable de synchrétisme souvent gélatineux, se manifestant par des oppositions et des résistances larvées. L'appareil bureaucratique tente encore de s'imposer tandis que les sociétés civiles continuent à le « tarauder en creux » (3). Il en résulte un ensemble de relations très fluctuant et instable, à base de situations de concurrence et d'adaptation, entre des institutions et valeurs périphériques, et leurs équivalents au niveau des structures étatiques. En bref, « constitué de ce mélange de manières de blancs et de manières de noirs, le pays n'était pas ce que les uns et les autres eussent souhaité » (4).
On serait alors tenté à la limite d'affirmer que l'administration africaine n'existe pas, parce que jamais elle n'a fait l'objet d'un vérita- ble processus de socialisation, d'intégration dans l'histoire sociale locale. De fait, lorsque l'administration africaine est décrite, c'est toujours sous un angle juridique très strict, classifiant des actes, spécifiant des compétences, qualifiant des décisions et des agents.
L'administration est étudiée comme si « le verbe s'était fait chair », comme si la parole était l'acte (5). Chacun s'accorde à admettre l'in- trusion de l'Etat dans les sociétés civiles africaines, mais peu accep- tent de considérer que l'administration est engluée dans ces entités, dont elle subit les influences. Pourtant, la prégnance des sociétés locales est si forte que l'État, imprégné des émanations de ces groupes qui le constituent, a l'impression que la société civile tout entière
(2) C. COULON, « Systèmes politiques et sociétés dans les États d'Afrique noire : à la recherche d'un cadre conceptuel nouveau », Revue française de science politique, XXII, n° 5, 1972, p. 1049-1073.
(3) J. F. BAYART, « La revanche des sociétés africaines », Politique africaine, n° 2, 1983, p. 95 sv.
(4) R. DELA VIGNETTE, Les paysans noirs, Paris, Stock, 1931, p. 146.
(5) J. L. BALANS, C. COULON, J.-M. GASTELLU, Autonomie locale et intégration natio- nale au Sénégal, Paris, Pédone, 1975, p. 11.
« se venge » (6). Celle-ci s'infiltre dans l'organisation administrative, impose des relais nécessaires, modèle les décisions à son image, et re- définit les légitimités et la nature des actes. Bref, elle perturbe la logique administrative. Elle crée un État inconnu, une organisation globalisante insoupçonnée. La socialisation de fait des décisions administratives est si intense que C. Savonnet-Guyot peut poser cette question alarmante : « Est-il possible que l'État d'aujourd'hui ne soit que le prolongement des structures sociales qui lui pré-existent et la simple reproduction dans un cadre géopolitique différent des anciens systèmes de domination et d'inégalité » (7).
A en croire le cas casamançais, il existe incontestablement une relation directe entre les structures sociales locales et le fonctionne- ment des organismes administratifs. La région de Casamance fournit pour étudier cette question un excellent champ d'investigations, puis- qu'elle rassemble sur une zone relativement réduite différents types d'organisations sociales, structurées autour de valeurs et de cultures spécifiques, qui fournissent autant de modèles de réactions et de comportements vis-à-vis des décisions des organisations bureaucrati- ques. En ce sens, elle offre un banc d'essai exceptionnel pour analyser les rapports unissant les sociétés civiles et le pouvoir, et les interrela- tions provoquant à la fois la socialisation de l'administration et l'inté- gration politique des populations. Bref, les modalités historiques de la pénétration coloniale, une situation géographique exceptionnelle, un peuplement propice à l'étude sur une zone réduite de trois types de sociétés, et le maintien d'une identité forte de chacun de ces groupes, sont autant d'atouts qui permettent de tester les concepts et les conditions d'une anthropologie administrative. Sous ce vocable, il s'agit de penser l'administration non plus en tant que telle, mais comme un produit, sinon social, du moins en socialisation. En ce sens, l'anthropologie administrative serait l'étude des systèmes locaux de gestion sociale et de leur fonctionnalité vis-à-vis et au sein des institu- tions administratives. Si l'on ne change pas la société par décret, on peut par contre modifier le fonctionnement et l'organisation d'une administration formelle en tenant compte du mouvement de sociali- sation incessant qui l'affecte. C'est là l'enjeu de cette nouvelle approche du phénomène administratif.
La nature même de cette relecture du phénomène administratif impose le recours à des micro-études mettant en œuvre de nombreu- ses disciplines des sciences humaines. Si l'on veut comprendre la socialisation d'une organisation bureaucratique, il faut en effet aupa- ravant étudier, en plus de la structure administrative elle-même, la nature des sociétés concernées par elle, ainsi que les réseaux de
(6) G. TIMSIT, « Les nouveaux modèles d'administration », Études et documents du Conseil d'État, n° 30, 1978-1979, p. 19-42.
(7) C. SAVONNET-GUYOT, « Espace politique et paysannats d'Afrique noire », L'homme et la société, n° 27, 1973, p. 149-168.
communication établis entre ces groupes et cette institution. L'ap- proche « par le bas » s'impose ainsi définitivement puisque la socia- lisation de l'administration et les mutations sociales s'effectuent prin- cipalement au niveau du village, c'est-à-dire là où demeure toujours le centre de la vie sociale.
CHAPITRE 1
UNE STRUCTURE SOCIALE EN MUTATION
Les sociétés casamançaises, pas plus que les autres organisations sociales dites traditionnelles, ne sont des sociétés sans histoires (1).
Si l'État sénégalais est une construction récente (2), la société sénéga- laise est le fruit d'une évolution historique différenciée de micro- sociétés voire de micro-États, chaque groupe développant sa culture sous l'impact de relations conflictuelles et harmonieuses avec son environnement. L'étude de l'administration en Casamance ne peut être effectuée qu'en tenant compte de la spécificité culturelle de cha- que réseau secondaire d'intégration des « administrés », c'est-à-dire en analysant l'organisation sociale et les rapports du système admi- nistratif et politique des diola, m a n d i n g u e , peulh-fula, balant, mandjaque et toucouleur.
Cette approche s'avère essentielle car si un processus d'intégra- tion est en cours au Sénégal, celui-ci n'est pas suffisamment poussé pour faire oublier aux consciences collectives ou individuelles « les structures lignagères ou villageoises qui constituent aujourd'hui encore leur espace politique privilégié parce que vécu » (3). Cepen- dant, les sociétés traditionnelles, c'est-à-dire celles produites par l'en- vironnement local, ont subi la pression des cultures extérieures, isla- mique tout d'abord, puis européenne par l'entremise des traitants portugais et français, et surtout de l'administration de ces pays (4).
Lloyd Fallers montre comment on passe de la communauté tribale autarcique diffusant une culture globale intégrée et aux structures très faiblement différenciées, au village de paysans dans lequel les rôles et les statuts sociaux se sont multipliés, et la culture divisée,
(1) Voir P. CLASTRES, La Société contre l'État, Paris, Les éditions de minuit, 1974, 186 p.
(2) Bien que, comme le note G. TIMSIT, les États nouveaux ne sont pas des États neufs mais des États successeurs, in « Éléments pour une analyse des systèmes d'ad- ministration publique », Mélanges Eisenman. Paris, Cujas, 1977, p. 157-176.
(3) C. SAVONNET-GUYOT, 1973, art. cit., p. 150.
(4) G. BALANDIER, Sens et puissance : les dynamiques sociales, Paris, P.U.F., 1977, p. 39, développe cette idée selon laquelle « le développement des systèmes politiques nouveaux ne peut être compris qu'à partir d'une analyse des dynamiques du dehors auxquelles ceux-ci sont exposés ».
désarticulée et déglobalisée (5). Ainsi, c'est toute la structure sociale qui se trouve mise en cause. Il en résulte un conflit majeur entre l'ethos culturel des populations et les structures et nouvelles valeurs imposées ou acceptées, qui se manifeste par la présence d'une struc- ture constituant ce que G. Balandier appelle une synthèse « entre un système traditionnel dégradé et un système moderne imposé de l'extérieur » (6). On ne peut cependant présumer ni l'effectivité ni même la teneur de ce synchrétisme, lequel, en tant que phénomène culturel, ne peut être que le produit d'un contact entre cultures spéci- fiques et sous des conditions elles-mêmes toujours particulières. C'est donc une étude dynamique en terme de flux qui s'impose (7).
I. LE PEUPLEMENT DE LA CASAMANCE
A la différence des États-nations occidentaux contemporains, la plupart des États africains ne constituent pas un pôle de solidarité sociale essentiel, mais forment un nouveau cadre de gestion plus large, imposé à des sociétés locales préexistantes. En France, l'étude longtemps tombée en désuétude des cultures politiques locales, mon- tre la survivance de comportements spécifiques fortement implantés dans les différentes régions (8). En Casamance, ce type d'analyse doit être mené a priori car c'est elle qui permet de préciser les comporte- ments des populations à l'égard des appareils bureaucratiques d'État et de leurs actions, et éventuellement d'en prévoir la nature.
a) Les migrations
La Casamance ne constitue ni une entité géographique, ni une réalité ethnique. Sous l'impact de mouvements migratoires anciens (extension du Gabu, pénétration diola puis mandingue et peulh...), ou même plus récents (pénétration wolof, mancagne et mandjaque...), la Casamance est devenue une mosaïque ethnique dans laquelle coexis- tent des sociétés humaines rattachées aux groupes soudaniens et
(5) Lloyd FALLERS, « Equality, modernity and democracy in the new states » in G. GERTZ, Old societies and new states, New York, The free press of Glencoe, 1963, 310 p. Et P. F. GONIDEC, « La commune africaine et la science administrative », Revue juridique et politique, XXII, n° 2, 1968, p. 473-484.
(6) G. BALANDIER, Anthropologie politique, Paris, P.U.F., 1978, p. 210.
(7) Pour une étude des approches du développement, voir T. HUYNH, « Identité culturelle et développement », Rapport/études de l'U.N.E.S.C.O., S.T.Y. 15 F, avril 1981, 15 p.
(8) A. MABILEAU, « Culture, politique et société locale », in Mélange Ellul, Religion, société et politique, Paris, P.U.F., 1983, p. 777-784.
guinéens. La compréhension des rapports qu'entretiennent ces grou- pes, ainsi que celle du particularisme de chacun d'eux, passe par l'étude des mouvements originaires de peuplement de la région, ce travail permettant d'expliquer les rapports actuels des populations ainsi que la conscience collective des groupes. Certes, l'histoire afri- caine pré-coloniale reste encore très largement inconnue. Cependant, malgré de nombreuses incertitudes, les conditions historiques du peuplement de la Casamance peuvent être appréhendées.
La population la plus anciennement connue semble être celle du royaume baïnunck de Casamance. Chassés de l'est sous la pression de l'empire du Mali (9), les baïnunck avaient constitué le royaume du Kasa, lequel faisait partie de ces marches occidentales de l'empire du Mali se caractérisant par le relais de royaumes d'encadrement ou d'influence malinké (10). A son apogée au XVIe siècle, le royaume essentiellement axé sur le Soungrougrou dominait l'actuel Diatta- counda et s'étendait jusqu'aux rives de la Gambie (11). Il exerçait sa tutelle aussi bien sur les balant que sur les floup. Cependant, dès la fin du XVIe siècle, alors que le royaume éclate en de multiples entités (12), les pressions extérieures et notamment l'expansion diola vont réduire à néant non seulement les structures mais aussi les populations baïnunck.
1° Les migrations diola
L'histoire des migrations diola est peu certaine (13) et repose essentiellement sur des hypothèses souvent contradictoires. Morpho- logiquement et linguistiquement, les diola sont intégrés dans le groupe sénégalo-guinéen et sont considérés au même titre que les mandjaque, les mancagne, les manodje et les baïnunck comme des guinéens de type paléo-négritique (14). L. V. Thomas estime qu'ils peuvent être venus de l'est et notamment du Gabu, sous la pression des mandingue (15). Cette hypothèse est renforcée par l'existence d'une parenté à plaisanterie et d'une certaine ressemblance linguisti- que avec les serer du sud, mais est remise en cause par l'existence à l'est de la zone actuelle d'implantation diola de l'ancien royaume baïnunck. Pour sa part, P. Pélissier pense que les diola sont originai-
(9) En malinké, Baïnunck signifie « chassez-le, celui qui est chassé » in C. Roche, Conquêtes et résistances des peuples de Casamance, Thèse, Paris I, 1974, p. 24.
(10) J. BOULÈGUE, « Aux confins du monde malinké : le royaume du Kasa », Commu- nication présentée au congrès d'études mandingue, Londres, juillet 1972.
(11) Sous le roi Gana Sira Bana Biaye.
(12) Sanguedougou, Jase, Quinguis, Buchansa, Buse, Jasin, Kombo...
(13) P. PÉLISSIER estime que leur origine est un « épais mystère », in Paysans du Sénégal : les civilisations agraires du Cayor à la Casamance, Paris, 1966, p. 659.
(14) Voir Atlas national du Sénégal, I.G.N., Paris, 1977, p. 65-66.
(15) L. V. THOMAS, Les diola : essai d'analyse fonctionnelle sur une population de basse-Casamance, Mémoire I.F.A.N., Dakar, 1958, n° 55, p. 19.
res de la zone comprise entre le fleuve Casamance et le rio Cacheu, et qu'ils étendaient leur empire de la mer jusqu'à Brin en englobant toute l'actuelle zone-frontière avec la Guinée-Bissau (16). Puis, de là, ils auraient émigré en suivant les terres inondables propices à la culture du riz, vers le nord et l'est en fondant de nouveaux villages, et ce jusqu'à la rive est du Soungrougrou, cette poussée s'achevant au début du XIXe siècle. C. Roche confirme cette hypothèse en estimant
« qu'il est vraisemblable, connaissant l'attachement des diola à leurs boekin (fétiches) et à leurs emplacements, que les diola-jamat ont migré du sud vers le nord et se sont installés sur les bords du Soungrougrou après des affrontements victorieux sur les baï- nunck » (17). Ce phénomène de diffusion est confirmé par L. V. Tho- mas qui note l'existence de liens de dépendance de nature religieuse et socio-économique entre différents villages diola en fonction de l'origine de leur formation ; les villages d'origine bénéficiant d'un ascendant réel le plus souvent religieux sur les villages seconds (18).
Jusqu'à la fin du XVIe siècle, le mouvement de peuplement diola s'effectue vers le nord/nord-est. Mais la diminution des zones riziculti- vables provoque, écrit P. Pélissier (19), « un changement de direc- tion ». Désormais, l'expansion se fera vers le sud/sud-est, c'est-à-dire au détriment des peuples baïnunck et notamment du royaume du Kasa. Vers le début du XVIIe siècle, la poussée diola reprend vers le sud/sud-est. Elle ne s'achèvera qu'au début du XXe siècle et se concrétisera par la quasi-disparition du peuple baïnunck. Avant le XIXe siècle, les diola s'installent sur la rive ouest du Soungrougrou, et assurent leur domination sur les baïnunck. Puis, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ils prolongent leur expansion à l'est, notam- ment dans le Yacine, où ils se heurtent à l'expansionnisme mandin- gue. Cependant, ils continuent à s'implanter sur tous les territoires de la rive droite du Soungrougrou.
L'étude du peuplement diola permet ainsi de mieux comprendre les phénomènes plus récents de pénétration des influences extérieu- res. Cette pénétration, qu'elle se nomme « mandinguisation », isla- misation ou modernisation, se réalisera d'autant plus rapidement et efficacement que l'implantation des populations diola aura été plus récente, et la réadaptation des valeurs au milieu nouveau plus inache- vée. Cette constatation s'impose encore de nos jours. Ainsi, le départe- ment d'Oussouye, qui recouvre en partie la zone d'implantation
« originaire » des diola (le Kasa), est celui dans lequel les valeurs et les traditions sont les mieux conservées, et la pénétration des reli- gions monothéistes ainsi que de l'administration la plus difficile. Par
(16) P. PÉLISSIER, 1966, op. cit., p. 663.
(17) C. ROCHE, op. cit., p. 37.
(18) L. V. THOMAS, « Mouvements de population et de dépendance sociologique en basse-Casamance (région de Carabane) », Notes africaines, n° 106, avril 1965, p. 42- 47.
(19) P. PÉLISSIER, 1966, op. cit., p. 666.