LECTURES ROMANESQUES
François Mauriac, de l'Académie française : Le Sagouin (Éd. Pion).
— Guy des Cars : La Brute (Éd. Flammarion). — Simone : Le Bal des Ardents (Éd. Pion). — L a Varende : Indulgence Plénière (Éd. Grasset).
Il y a du Goya dans François Mauriac. Nous savons depuis toujours qu'il est passé maître dans l'évocation des enfers bordelais.
Mais, dans le Sagouin, plus peut-être encore que dans ses autres romans, nous contemplons un affreux « tableau de famille ». Voyez plutôt : cette épouse haineuse au visage velu de poils noirs, cette belle-mère branlante au râtelier de dents grises, cette grosse gouver- nante autrichienne et ces deux malheureux : le père et l'enfant dit le Sagouin, tous deux dégénérés, malpropres, ratés, mal venus et mal mouchés, sales et tristes, aux têtes difformes, aux corps sque- lettiques, aux lèvres tombantes et bavantes. Quel groupe ! qui rappelle en caricatural celui d'une royale famille espagnole que pei- gnit Goya. Oui, le peintre des Caprices, des Horreurs de la Guerre aurait pu illustrer ce roman ou plutôt cette nouvelle brève et sinistre qui révèle quelques-unes des horreurs de la guerre en famille. Des hobereaux du sud-ouest réunis dans leur château, Cernés, l'héritier du nom et de la terre, Galéas, est ce malheureux déjà décrit ; néanmoins i l a trouvé femme. Une demoiselle Meulière, bourgeoise a désiré frénétiquement (voir Préséances) faire partie du clan noble et dédaigneux qui, dès son enfance, « ne voulait pas jouer avec elle ».
Paule Meulière, devenue baronne de Cernés, ne se pardonne pas ce mariage dégoûtant, ce mari presque gâteux qui passe ses jours à nettoyer et entretenir le cimetière, ce fils, plus arriéré à douze'ans que s'il en avait deux, renvoyé déjà de deux collèges et duquel le curé, dont la paroisse est fort loin de Cernés, a refusé de s'occuper.
L E C T U R E S R O M A N E S Q U E S 737 Paule, alcoolique et frustrée d'amour, est-elle le principal person- nage du livre ? Je l'ai d'abord supposé, car le pauvre petit garçon qui donna son titre à ce roman en est à la fois le prétexte et la victime plus que le vrai héros. Paule marâtre à la façon de celle de Vipère au poing, hait, méprise ce malheureux petit qui l'humilie et lui rappelle une nuit irréparable. Néanmoins, il faut tâcher de faire son devoir vis-à-vis de lui, de l'éduquer, au moins partiellement.
Il sait lire, écrire, compter, i l aime la lecture, les images. Donc il n'est pas complètement idiot : i l est noué, dégoûtant... Pourtant, s'il craint sa mère comme une ennemie, i l n'est pas tout à fait privé d'amour. Sa grand-mère, « Mamie », la gouvernante l'aiment et le protègent et i l trouve en son triste père un frère de misère et d'humiliation. Il n'est pas assez borné pour ne pas souffrir d'être ce qu'il est. Là, est le drame de ce récit saisissant et que l'on n'oublie pas. Paule veut essayer de confier l'enfant au nouvel instituteur des écoles laïques ; malgré la fureur de Mamie car ce jeune insti- tuteur est communiste et la haine des classes sévit aussi chez les Cernés. E t puis, ce Robert Bordas, de l'intelligence duquel on dit grand bien — i l écrit dans des journaux, des revues — est enfin un homme, un homme vrai, jeune et sain. Il est marié, i l a un grand fils, déjà, qui est un « as » en ses études. Paule rêve à ce Bordas...
et enfin elle se décide à aller le trouver. Elle le flatte et l'entortille si bien car, malgré ses poils noirs au visage, elle est femme, qu'il finit par revenir sur le refus qu'il adressa voilà quelques jours à la vieille belle-mère. Soit, i l verra l'enfant, l'interrogera...
Le Sagouin, autrement dit Guillou, est donc malgré larmes, terreurs, résistance puérile conduit chez les Bordas. E t là, ses craintes se dissipent : i l est soudain rassuré, rasséréné. Robert Bordas et sa femme l'accueillent gentiment, lui parlent de leur fils Jean-Pierre, dont ils sont fiers. Les livres de prix de Jean-Pierre fascinent Guil- lou ; on lui permet de les feuilleter, de les contempler. Il connaît un des récits, i l en parle avec Bordas étonné de trouver soudain en ce soi-disant idiot une lueur d'intelligence et de désir d'imagi- nation. Oui, i l s'occupera de cet enfant... Guillou, ramené en son triste château, se sent plein d'espoir et de joie. Enfin 1 i l a trouvé l'entrée d'un univers où i l pourra être heureux et où le guidera un ami fort et sûr. Mais, hélas ! à la réflexion, la première pitié de Bor- das s'éteint. Conseillé par sa femme, i l renonce à entreprendre l'édu- cation du Sagouin ; non, pas de rapports, pas d'amitiés, pas d'his- toires avec les gens du château. N'est-il pas d'une classe et d'un parti
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qui leur sont adversaires? Quand Gillou connaît et comprend cet arrêt, i l se sent replongé dans ses ténèbres ; il est désespéré et sans doute choisit-il de mourir. Car i l se noie avec son père. Celui-ci a-t-il voulu secourir l'enfant et s'est-il noyé avec lui pour le sauver ? Ou bien, au contraire, Galéas, lui aussi désespéré, a-t-il aidé ce malheureux petit paria à disparaître ? On ne le saura pas.
Mais Robert Bordas, apprenant ce drame final, sentira s'émou- voir en lui un regret, peut-être un remords. E t c'est pourquoi je crois que Robert Bordas est le héros principal de cette oeuvre intense et lui apporte sa signification profonde. Il n'avait pas le droit, lui, institeur, éducateur, de faillir à sa tâche même rebutante, même trop difficile. Plus qu'un autre, l'éducateur doit connaître le prix d'une étincelle d'intelligence humaine, d'une lueur même faible, même pâle, d'esprit et d'âme. Il a négligé son vrai devoir pour obéir à la stupidité de l'antagonisme des « partis » auquel l'innocent Sagouin, déjà victime des haines familiales, est, pitoya- blement et injustement, sacrifié.
* * *
Le héros de Guy des Cars intitulé la Brute (pourquoi ?) a, lui, connu le dévouement admirable des éducateurs qui lui ont, bien qu'il soit né aveugle et sourd-muet, ouvert les portes du monde vivant duquel son infirmité semblait devoir le retrancher. Grâce aux méthodes à la fois simples et d'une imagination merveilleuse- ment subtile inventées par des religieux qui sont les grands saints et les grands bienfaiteurs de l'humanité affligée et souffrante, cet homme, ce Jacques Vauthier, en apparence démuni de tout ce qui est nécessaire à un être vivant, est devenu un homme de haute valeur. Très intelligent, i l a passé les examens nécessaires, écrit un livre de grand intérêt et, accompagné de sa femme, compagne intelligente et tendre, initiée à son mystérieux langage et à Ses moyens d'expression, et aussi de l'interprète nécessaire, i l a pu devenir célèbre par sa réussite, accomplir en Amérique une grande tournée de conférences (prononcées par l'interprète) et i l revient en France lorsqu'il est mêlé à un drame et inculpé de meurtre.
U n assassinat a été commis dans la cabine du paquebot de son retour. Les circonstances accablent le malheureux qui refuse de se défendre et semble vouloir obstinément assumer la responsabilité du crime. Tout ce drame obscur et compliqué est raconté avec un
L E C T U R E S R O M A N E S Q U E S 739 art vivant et fascinant autant que Je meilleur roman policier. Pour- quoi le public est-il disposé à croire cet homme assassin ? Parce qu'il ne ressemble à personne. Parce que d'une stature et d'une force peu communes i l est, de plus, séparé des autres par des infirmités qui le mettent à part, presque à l'écart. Il faudra, pour faire recon- naître son innocence et sa grandeur d'âme, le zèle et la finesse d'un vieil avocat qui se dévoue à ce faux coupable et, après des péripéties multiples, parvient à établir la vérité toute à l'honneur de l'accusé qui, croyant sa femme l'auteur du meurtre, s'obstinait à la vouloir sauver en s'accusant. Or, sa femme n'était pas la coupable... Le véritable assassin est dépisté, reconnu... Mais je m'en veux déjà d'avoir révélé un des moteurs de cette tragédie doublement émou- vante par son sujet et par les particularités psychologiques et maté- rielles qui en redoublent l'intérêt humain. Autour du « héros » et de sa femme s'agitent des personnages divers et fort vivants.
Ce livre fait grand honneur à M . Guy des Cars car, au-dessus de son attrait de lecture de roman très bien fait et de son talent de conteur, l'émotion et l'admiration du lecteur s'adressent à ces êtres humains qui seraient frappés d'une sorte de malédiction corporelle, si d'autres humains, d'une abnégation et d'un dévouement au-dessus de tout éloge et de toute récompense terrestre ne s'attachaient au devoir de les aider, de les consoler et de leur permettre la vie de l'esprit en rendant à leurs yeux fermés et à leurs sens murés, les lumières de l'intelligence et de l'âme et toute la compréhension et l'amitié des échanges humains.
Le Bal des Ardents de Mme Simone pourrait porter en sous-titre : La Sonate frénétique, car c'est sous le signe de la musique que naît et meurt avec elle l'amour fatal de la belle Frédérique. E n quelques mois cette jeune veuve d'un musicien illustre, Isaac Harispe, veuve
qui se croyait à jamais vouée au regret et au culte du disparu, est saisie par l'irrésistible et violent nouvel amour qui causera son désespoir et sa mort. C'est que Antoine de Subervielle est jeune, beau, admirable pianiste et que la première apparition du destin qu'il incarne succède à l'enchantement musical. Frédérique l'entend
« jouer » une œuvre d'Harispe ; elle ne l'a encore jamais vu ; elle le pressent par son génie d'artiste. Elle est en visite avec sa pupille Elisabeth chez Mme de Subervielle, veuve et fort appauvrie, qui
voudrait marier son fils Julien à la riche Elisabeth. Pendant l'entrevue, à l'étage supérieur, éclate le triomphe des sons, l'expres- sion intense et bouleversante d'un talent sans rival. Frédérique émue, palpitante est prête à accueillir l'amour où se mêlent le souvenir de celui qui n'est plus et la jeune beauté virile de celui qui est et qui vient peu après la saluer et, dès cette première entrevue se sentir lui-même frappé du fameux « coup de foudre ». Cependant le mariage d'Elisabeth et de Julien, le second fus Subervielle, ratera, et ce sont Antoine et Frédérique devenus amants avec la soudai- neté des grands cataclysmes qui s'épouseront. Mais Antoine est un faible, un maladroit ; dans son enfance n'a-t-il pas éborgné, par maladresse, son demi frère Julien, car Antoine n'est que le beau-fils de Mme de Subervielle et vis-à-vis de sa belle-mère et de son demi frère i l se sent toujours en état de culpabilité, les préfère à tous et, par veulerie, écoute leurs avis, leurs mauvais conseils, ayant une vieille habitude d'obéissance vis-à-vis de sa belle-mère qui, sous des apparences de tendresse, le jalouse et le hait. Et Frédérique, être pur et passionné, ne pensant qu'à l'amour, sera la proie et la victime de ces intrigants haineux. Ils sont d'abord satisfaits de ce qu'ils supposent un très riche mariage ; mais Frédé- rique brusquement perd sa fortune ; naïve, éprise, désintéressée et confiante, toute à l'homme nouveau qu'elle adore bizarrement en souvenir du premier mari qui n'est plus (et cette passion double est d'une rare acuité psychologique), Frédérique est environnée par un sabbat de fureurs âpres et jalouses, de déconvenues, de mal- chances, de circonstances hostiles et compliquées dont le mouvement et la rapidité dramatique entraînent.
Nous savons tous quelle incomparable comédienne est Mme Simone et nous ne pouvons nous empêcher de l'imaginer interpré- tant, jouant un ou deux des rôles féminins de son livre (j'allais dire de sa pièce). L a voici en haineuse et maléfique Subervielle, puis en hautaine et passionnée Frédérique, livrée par la faute de la musique à ce nigaud de grand pianiste infidèle et intéressé et qui la tuera, la jetant sur les rochers dans la mer du haut d'une digue où ces époux promènent leurs querelles, leurs questions insolubles et leur désespoir de s'être aimés. Mais l'on nuit au livre en l'analysant, car i l vaut par la rapidité du mouvement, la brutale intensité des scènes, la grimace satanique des comparses. Mme Simone est femme de théâtre autant que romancière et ses pièces récentes sur les Bronté et les Rosiers blancs, etc., ont retrouvé les succès brillants de
L E C T U R E S R O M A N E S Q U E S 741 ses premiers romans, du Désordre et des Jours de Colère. Ce Bal des Ardents, qui finit en danse macabre, semble suivre le rythme et le grincement des coups d'archet d'un dramaturge tel que Strindberg.
E h quoi ? la haine encore, dans ce beau pays d'Ouche chéri et chanté par Jean de L a Varende. Mais ce ne sont plus les gens d'autrefois dont i l nous conte l'histoire. Ce sont des gens d'aujour- d'hui, et nous aurions pu les connaître car ils ressemblent à beau- coup d'autres tout en restant, malgré l'époque actuelle, très parents normands des personnages de Maupâssant et même de ceux de Lucie Delarue-Mardrus. Mais, c'est la haine de l'incompréhension publique et non celle qui déchire les familles ou les amants.
Georges Bescourt, fils naturel, reconnu, mais se sentant toujours un peu inférieur auprès de sa sœur « légale », Mme Olmer, gère en son nom le château familial où i l habite et qui, l'abritant de sa vieille respectabilité, empêche les voisins et les gens des bourgs et des villages de médire ou de calomnier son entourage et lui-même. Car, veuf après avoir été marié à une femme devenue folle, i l n'a pas été heureux ce pauvre M . Georges et, devenu mûr et désabusé, i l est content d'être servi, aimé et protégé par sa jeune gouvernante, Gabrielle Renard, jolie femme dévouée et fringante pour laquelle i l est une sorte de dieu. Est-il amoureux ? A-t-elle été plus que gou- vernante ? Cette question reste dans l'ombre mais ils ne peuvent, semble-t-il, se passer l'un de l'autre. Or, après avoir été ensemble à la représentation d'un cirque ambulant, Gabrielle, la fidèle
— croyait-on — devient amoureuse folle d'un musicien du cirque et finit par s'enfuir avec lui. C'est alors qu'éclate toute la passion de M . Georges. Il ne peut se passer de Gabrielle. I l faut à tout prix retrouver Gabrielle... E t , conduit par Renard — mari et chauffeur de l'automobile — les voilà partis à la recherche de la fuyarde.
Georges la retrouve, pénètre de force dans la chambre d'hôtel où elle habite avec le musicien — la scène est admirable de verdeur et de simplicité — et i l lui persuade de rentrer au château... Elle ne peut se passer du musicien ? E h bien 1 que le musicien vienne aussi ! On arrange les choses avec Renard décidé à tout croire et.
accepter, car i l est, lui-même, amateur de libres- fredaines. E t tout le monde, heureux et réuni, rentre au bercail. E t cette étrange
association, à laquelle se joint une fille naturelle de Georges, vit patriarcalement en ce beau domaine des jours heureux. Mais ces heureux qui se sont fait un bonheur en dehors des lois, sont, sans s'en douter, scandaleux. L a rumeur publique commence à grogner et arrive aux oreilles de Mme Qlmer, sœur légale et rigoriste qui représente la force sociale et l'opinion publique. Elle arrive au retour d'un long voyage, regarde avec l'œil du maître, comprend, et somme, bien qu'avec douceur, son frère Georges de se séparer de Gabrielle et du musicien ou de quitter le château. Georges ne peut se passer de Gabrielle, laquelle ne peut vivre sans le musicien.
Quitter le château le déchire... mais, tant pis ! i l partira avec tout son monde. E t les bannis vont s'installer non loin, dans une bicoque : La Sardine. E t c'est alors qu'ils sont en proie à la haine. Puisque Mme Olmer et le château ne les protègent plus, les mauvaises langues ne se retiennent pas. Potins, commérages, méchancetés, humilia- tions, empoisonnent la vie de ces êtres innocents dont le seul crime est de vivre en s'aimant sans se soucier du reste.
Il faut lire leurs aventures, savoureusement normandes et fort imméritées jusqu'à la mort de la charmante Gabrielle dont le portrait est d'une vie séduisante et ravissante, en sa beauté, son inconscience, son arnoralité et son admirable dévouement. Elle est toute bonté et tout amour et, néanmoins, elle est la cause de tous les malheurs parce qu'elle est antisociale. A la fin du roman, Mme Olmer regrette sa sévérité et rend justice à cette charmante Gabrielle. Elle avoue à son frère que, malgré tout, elle l'envie. I l a vécu un peu déchu, hors la loi, en marge du monde, mais dans le rayonnement des sentiments vrais.
GÉRARD D ' H O U V I L L E .